Et voici le chapitre 3! *enfiiiin*

J'ai mis pas mal de temps à le finir car je voulais vraiment bien travailler les émotions de notre cher Katsuki. :)

J'espère que ce retour à Yuei (après plus de dix ans, on le rappelle...) te plaira! N'hésite pas à me laisser une petite review à l'occasion, ça m'encouragerait beaucoup. #cœur


CHAPITRE 3 : MAUSOLÉE


Rien n'avait changé en dix ans.

À moins d'un kilomètre de Yuei, Katsuki fut pris dans un tourbillon de souvenirs rendus un peu flous par le temps, et pourtant assez nets pour le prendre aux tripes et lui donner envie de s'enfuir à tire-d'aile sur le dos d'Isay.

Celle-ci, avançant vaillamment à ses côtés de sa démarche aussi imposante qu'élégante, ne pouvait s'empêcher de l'observer du coin de l'œil, s'attendant sans doute à ce qu'il se mette à hurler au prochain virage.

Une tension difficilement supportable régnait entre eux, s'intensifiant à mesure que leurs pas les rapprochaient de l'endroit redouté, encore dissimulé à cette distance par la forêt.

À l'instar de tous les habitants du royaume, ils étaient tellement habitués à vivre entourés du All For One qu'ils ne prêtèrent même pas attention aux longs tentacules vaporeux qui se tendaient vers eux et les suivaient constamment, irrésistiblement attirés par leurs pouvoirs brûlants combinés.

Ils passèrent aussi devant plusieurs panneaux mais ne les regardèrent pas non plus : Katsuki connaissait le chemin.

Ce voyage était le plus dur qu'il ait jamais entrepris. Le fait de revenir de son plein gré dans ce trou paumé qui avait causé la mort de ses parents et la destruction totale de son innocence lui donnait des vertiges et l'envie de tout cramer. Pour le coup, il ne se comprenait pas lui-même.

Voir ses anciens camarades et son ancienne maison – si cette dernière existait encore – lui permettrait-il vraiment de mettre en ordre le bazar qu'il avait en tête?

« Je suis inquiète. » annonça alors Isay en gardant son regard doré fixé sur la route.

« À propos de quoi? » demanda Katsuki en l'imitant, connaissant déjà la réponse.

« Ne fais pas l'idiot. » le tança doucement la dragonne en déployant son aile afin de le pousser. « C'est mon idée, mais je ne sais toujours pas si elle est bonne. Et si c'était… trop dur pour toi? »

Le blond ne répondit pas, serrant l'anse de sa besace de toutes ses forces. Sa question avait du sens, et pourtant elle blessait son ego surdimensionné.

Il n'était plus l'enfant de sept ans terrifié qui avait été traîné dans la forêt par un vieil homme sans éthique. À présent, il en avait dix-sept, et était plus que jamais déterminé à détruire la première personne qui essaierait de s'en prendre à lui ou à Isay. La peur ne le contraignait plus.

Son amie soupira. Son silence était suffisamment éloquent pour qu'elle n'insiste pas.

« Nous y sommes. » annonça-t-il alors.

Une centaine de mètres plus loin, encore caché par des arbres, s'élevait Yuei.

Katsuki laissa tomber ses affaires par terre, la gorge nouée. Il sentit Isay dans son dos, et pencha sa tête en arrière afin de l'appuyer sur son museau humide.

« Je suis content que tu sois là. » murmura-t-il simplement.


Leur voyage avait duré moins de deux jours, alternant trajets sur terre et dans les airs. Si Katsuki n'avait pas eu la chance d'être accompagné par sa dragonne, il aurait mis plus de trois jours à venir, chargé comme il l'était avec ses affaires.

Ils auraient même pu rejoindre le village encore plus vite, mais le jeune homme craignait de tomber sur Tenya, qui les avait quittés la veille de leur départ. Il ne tenait pas à entamer une discussion gênante avec lui au sujet de son soudain revirement, d'autant plus qu'il aurait été incapable de le lui expliquer.

À vrai dire, il n'était plus sûr de rien depuis sa visite. Le grand brun avait bouleversé toutes ses certitudes, avait remis en perspective les horreurs vécues et ressenties depuis son exécution avortée. Il détestait cette sensation. C'était comme s'il était prêt à faire un pas vers ses amis d'enfance, comme si la colère qu'il alimentait pourtant consciencieusement chaque jour s'évaporait petit à petit.

Il n'était pas prêt pour tout ça.

Sa haine de Yuei et de ses habitants avait littéralement rythmé sa vie pendant dix ans. Il ne passait pas une journée sans leur souhaiter mille souffrances, sans ressasser encore et encore la même rancœur et les mêmes regrets. L'amertume n'avait jamais cessé de le consumer, l'accompagnant jusque dans son sommeil.

Comment une simple visite, en plus accompagnée d'une demande ridicule comme celle-ci, pouvait-elle lui retourner la tête à ce point? Ça le rendait dingue.

Plongé dans ses pensées, il ne remarqua pas le énième regard attristé que lui lança sa compagne de l'autre côté du petit feu qu'ils avaient allumé à l'abri des indiscrets.

Au-dessus du foyer, un ragoût cuisiné exclusivement avec des plantes mijotait, destiné à Katsuki. Isay avait déjà chassé la veille et ne ressentait donc pas le besoin de se nourrir. L'odeur du plat les plongeait tous deux dans une sorte de nostalgie brumeuse, leur rappelant leurs longues quêtes passées où ils s'étaient organisés de la même façon pour passer la nuit.

Cette fois, il n'était pourtant pas question d'aventures ou de trésors.

Je n'aurais peut-être pas dû le pousser à affronter ses démons.

Plus inquiète que jamais, Isay regrettait d'avoir proposé ce voyage à son protégé. Celui-ci n'avait pas dit un seul mot en une heure, absorbé par ses corvées sur leur camp improvisé et ses souvenirs. Le Katsuki qui râlait constamment et l'amusait lui manquait déjà, et elle souhaita presque ne jamais avoir parlé de son enfance avec lui. Et si cela empirait ses cauchemars?

Alors qu'elle allait une nouvelle fois s'enquérir de son état, le jeune homme se leva brusquement. Il avait l'air si déterminé qu'elle préféra s'abstenir de le questionner. À la place, elle le laissa quitter le camp avec un sourire feint à son attention, redevenu un enfant terrorisé par les fantômes de ses traumatismes. Elle l'entendit à peine lorsqu'il lui souffla :

« J-je reviens. »


Le village était plongé dans le noir. Seules quelques flammes vacillantes éclairaient les allées principales et les fenêtres des rares habitants encore éveillés, ce qui facilita grandement l'avancée de Katsuki dans les ombres des toits aux formes de chapeaux de bolets.

Il déglutit péniblement, sa mémoire lui imposant de trop nombreux flashs lorsqu'il passait à côté d'un endroit éclairé. Chaque parcelle de ce foutu hameau était un nid à souvenirs douloureux, qui rouvraient de vieilles blessures qu'il croyait cicatrisées depuis longtemps.

Là, un endroit où il s'était amusé avec ses copains à créer des flammes colorées. Ici, la place où se tenait le marché chaque semaine, rameutant dans un brouhaha joyeux les participants des bourgades voisines. Là, la demeure traditionnelle des trois Aînés…

Le silence était à peine perturbé par les crépitements des grandes torches, ce qui laissait une place beaucoup trop importante à son trouble. Il en arrivait à peine à se cacher convenablement des potentiels promeneurs tardifs – ce qui, évidemment, ne lui ressemblait pas du tout.

Ses pas s'alourdissaient tandis qu'ils le menaient vers sa maison d'enfance. Serait-elle encore là? Si oui, dans quel état? Une autre famille s'y serait-elle installée?

Est-ce que je préfère la voir détruite, abandonnée ou habitée comme si rien ne s'était passé?

Il n'en savait rien. Tout ce dont il était sûr, c'était qu'il préférait y retourner seul pour cette première fois. C'était un pèlerinage qu'il se devait d'accomplir sans aide, pas même celle d'Isay. Malgré son aversion pour ses émotions et leur complexité, il leur laissait ici le champ libre, sensible à leur promesse : ça ira mieux après.

Cette impression d'étouffer constamment, écartelé entre sa rancune, sa fureur et son sentiment d'abandon, allait enfin disparaître. La boucle serait bouclée et il saurait à quoi s'en tenir.

Il dépassa le dernier bâtiment qui le séparait de son premier chez-lui et…

Des fleurs. Partout.

Sur les encadrements des fenêtres, sur la porte condamnée, dans le petit jardin – qui semblait toujours cultivé avec soin. Il y avait aussi une plaque commémorative à leurs trois noms… et le sien n'avait même pas de date de décès. Ils lui avaient laissé une place, comme pour n'importe quelle autre personne vivant à Yuei.

Ils ne l'avaient pas oublié, ni lui ni ses parents.

La maison tenait encore debout, fièrement dressée, tel un mémorial géant. Sa forme adorable de champignon, son toit jaune, ses fenêtres, la balançoire construite par son père, l'espace d'entraînement ignifugé à l'arrière… Tout avait été préservé. Leurs existences n'avaient pas été effacées pendant cette décennie.

Les jambes flageolantes, Katsuki se rapprocha de la plaque en pierre taillée, gravée avec le plus grand soin et agrémentée de roses rouges encore fraîches. Les fleurs préférées de sa mère, qui en recevait un bouquet chaque semaine de la part de son père et l'exposait toujours fièrement sur le rebord de la fenêtre de leur cuisine.

« Merde… »

Sentant monter des sanglots trop longtemps retenus, le mage ferma les yeux avec angoisse, accablé par la soudaine perte de sa haine, désespérément accumulée au fil des années. Il avait été aimé et regretté. Ça le rendait fou de rage, mais c'était amplement suffisant.

C'était tout ce qu'il n'avait jamais osé espérer.

Et, comme toujours, Isay avait eu raison : à présent, il savait quoi faire.