j'espère que vous allez bien et que la santé est au rendez-vous dans vos vies!
prochain chapitre le 12 juin !
Chapitre Trois - Terreur
ATSUSHI resta figé sur place, tandis que Dazai, face à lui, observait le vide à ses côtés avec une intensité telle que ses orbes noisettes semblaient en mesure de faire prendre feu à quoi que ce soit qu'il aurait regardé avec trop d'insistance. Alors qu'il allait reprendre la parole, maintenant que son esprit réussissait à se remettre de sa surprise initiale d'avoir entendu une voix lui parler, une silhouette apparut soudainement à côté de lui ― et il recommença à se croire totalement fêlé. Après l'homme qui ne mourait pas et la voix qui résonnait dans son esprit, il découvrait l'homme qui apparaissait de nulle part.
Enfin, l'homme ? Le qualificatif semblait bien faible en réalité. Si la personne qui venait de se matérialiser comme si de rien n'était possédait en effet toutes les caractéristiques de l'Homme ― une tête, deux bras pourvus de mains, un torse, deux jambes ponctuées de pieds ―, il y avait incontestablement quelque chose qui se dégageait de lui qui faisait douter de ce postulat. Le nouveau venu avait des cheveux flamboyants ; sous l'éclat du soleil qui brillait en cette fin de journée chaude, on aurait pu croire qu'ils étaient enflammés. Ses yeux avaient, eux, la couleur de la mer, mais une mer agitée, bien loin de celle qu'il avait déjà pu contempler. Cette mer-là était en pleine tempête.
Il était vêtu de l'uniforme le plus insolite qu'il avait jamais été donné à voir au jeune lycéen. Composé d'une chemise blanche, d'une veste sans manches noire et d'un pantalon de la même couleur, il ressemblait à première vue à un banal uniforme bien habillé d'homme d'affaire. Cependant, une chaîne de montre partait de la poche avant droite de la veste et se terminait dans celle de son pantalon ; et cette chaîne semblait crier qu'elle n'était pas naturelle. Pas uniquement parce qu'elle rayonnait comme si elle était faite de diamant pur. Aussi parce qu'elle semblait tressaillir, bouger, d'une telle façon qu'on se demandait le vent était incarné en elle.
Le nouveau venu portait également une paire de gants noirs et, coincé entre les doigts de sa main droite, un chapeau de la même couleur, orné d'une chaîne semblable à celle de sa veste. Atsushi se demanda pendant quelques instants pourquoi l'homme gardait-il son chapeau à la main quand celui-ci semblait à ce point compléter sa tenue. L'avoir sur ses cheveux aurait été bien plus cohérent. Dazai, en revanche, ne sembla pas s'en soucier ; il devait de toute manière être habitué à voir le nouvel arrivant, qu'il avait d'emblée désigné sous le nom de Chuuya. Il se contenta de lui adresser un sourire à mi-chemin entre l'affection et la provocation, avant de déclarer :
« Tu as finalement daigné m'écouter. » Son ton triomphal n'échappa à aucun des deux jeunes hommes ; le nouveau venu soupira même profondément avant de rétorquer :
« Tu attires trop l'attention, abruti. En plus de cela... » Il eut un geste de la main vague en direction du corps d'Akutagawa, qui ne semblait d'ailleurs pas le surprendre outre mesure. « Il est encore en vie. T'es le pire médecin légiste du monde. »
Atsushi cligna des yeux après cette remarque soudaine. Pardon ? Son regard si particulier se déporta sur le corps de son camarade toujours immobile sur le sol. Il ne voyait pourtant aucun mouvement agiter sa poitrine. Et puis, l'autre n'avait même pas approché le garçon depuis sa mystérieuse arrivée. Comment aurait-il pu savoir cela avec autant de précision ?
« Oh, vraiment ? releva Dazai avec un grand sourire goguenard. Il y a longtemps que je n'ai pas eu l'occasion de prendre mon pouls, j'ai peut-être rouillé. » Atsushi en resta une nouvelle fois sans voix ― qu'est-ce que c'était encore ? Il n'avait pas de pouls maintenant ? La prochaine étape, c'était lui dire qu'il était mort lui aussi ?
« Ne commence pas. » La voix du rouquin était ferme et froide.
« Puisqu'il n'est pas mort, tu ne verras aucun inconvénient à ignorer tes ordres ? » susurra le brun. On devinait aisément qu'il maîtrisait le sujet qu'il était en train d'aborder. Atsushi, lui, était toujours aussi perdu.
« Je sais que c'est ce que tu voulais dès le début, grimaça Chuuya.
― Erreur ! Je voulais que la balle me touche moi. Tu sais qu'il n'est qu'une victime collatérale.
― Comme ce gamin hier. » Le rouquin jeta un coup d'œil dans sa direction, et Atsushi se sentit rougir légèrement, sans même pouvoir contrôler cette réaction. Ce nouveau venu aux airs surnaturels l'impressionnait énormément, presque trop pour qu'il se contrôle.
« Tu lui fais peur, Chuuya, sourit Dazai. Tout le monde n'est pas habitué à ton aura hors normes.
― Fous-moi la paix. » Le susnommé croisa les bras sur sa veste avant de toiser son interlocuteur de haut en bas. Ses yeux céruléens jetaient des éclairs. « Je vais le sauver parce que sinon ce type va mourir par ta faute et personne ne mérite ça, pas même le pire des criminels.
― Comme tu y vas, soupira faussement le brun en posant une main sur sa poitrine.
― Mais t'as intérêt à arrêter tes conneries. La prochaine fois ce sera quoi ? Cinq personnes ? Dix ? Vingt ? Tu comptes devenir tueur en série ?
― Je te l'ai dit... » Le brun semblait légèrement agacé cette fois-ci. « C'était une erreur. Je ne voulais pas OK ? Je pensais qu'ils savaient viser !
― Hier aussi c'était une erreur !
― Je n'ai tué personne !
― Oui mais tu as pris ce gamin comme témoin ! »
Le gamin en question essaya de se faire tout petit, sans grand succès malheureusement. Il avait l'impression que tous les flashs convergeaient sur lui soudainement ― quand bien même ils se trouvaient en extérieur, et que le seul spot lumineux était le soleil, astre qui ne pouvait bien évidemment pas spécifiquement converger vers lui... Si ?
« Je ne l'avais pas vu ! protesta Dazai en le désignant de la main. Regarde comme il est discret ! Tu ne vas pas me dire que c'est ma faute ! » Même Atsushi, qui ignorait totalement de quoi il retournait exactement, songea que cela sonnait comme de la mauvaise foi.
« C'est toujours ta faute. »
Sur cette conclusion qui retentit comme un coup de tonnerre, le dénommé Chuuya s'approcha d'Akutagawa et posa une main sur son épaule. Quelques secondes plus tard, il se redressait, une mine toujours profondément agacée sur son visage. Sa foudre semblait heureusement uniquement dirigée vers le brun, qui l'avait observé faire avec des pupilles brillantes d'admiration, et non pas vers les deux lycéens. Cependant, il finit par déporter son attention sur Atsushi ― qui frissonna légèrement. L'expression de son interlocuteur était cependant un peu plus apaisée quand il parla :
« Toi. Ton nom ?
― Euh, bafouilla le jeune homme pris au dépourvu, A-Atsushi N-Nakajima. »
L'homme le dévisagea en plissant les yeux ; et tout d'un coup, le lycéen de deuxième année réalisa qu'il n'était pas plus grand que lui du tout, bien au contraire. Le mystérieux jeune homme avait une telle aura qu'il paraissait tous les dépasser de plusieurs centimètres, mais en réalité, il était le plus petit du groupe ici rassemblé. Pour autant, le garçon aux cheveux argentés était certain qu'il ne devait surtout pas le dire à haute voix. C'était son instinct qui le lui criait avec force.
« Bon. Écoute moi bien Atsushi. » Le ton de l'homme aux cheveux flamboyants s'était fait impérieux. « Tu ne parles de tout ça à personne. Tu oublies ce que tu as vu. Tu reprends ta vie normale, tu évites ce type couvert de bandages le plus possible, et tout ira bien. OK ? Dazai est déjà une plaie à lui tout seul, ça m'arrangerait de ne pas avoir un autre problème sur les bras.
― Tu m'adores, commenta le susnommé.
― Autant qu'un ver de terre.
― Ouch. »
Atsushi n'était pas certain de bien comprendre ce que son interlocuteur voulait dire par un autre problème sur les bras, mais ce dont il était sûr, c'était qu'il ne voulait pas le découvrir. Il se contenta donc de hocher la tête nerveusement, avant de poser un regard inquiet sur Akutagawa. Le jeune homme paraissait toujours inconscient, à tel point qu'il se demanda si l'autre l'avait réellement soigné. L'autre en question parut lire dans les pensées, puisqu'il déclara :
« Il a juste perdu beaucoup de sang. Mais il va reprendre connaissance. Bientôt. J'ai soigné toutes ses blessures. Ne lui explique pas que c'est moi. Il ne te croirait pas de toute manière.
― Comment est-il censé expliquer cela alors ? s'amusa Dazai. Ryunosuke se souviendra s'être fait tirer dessus.
― Je te rappelle, fulmina de nouveau Chuuya, qu'ils ne doivent rien savoir à mon sujet ! Et au tien non plus d'ailleurs.
― La curiosité est un défaut humain.
― T'as besoin que je te rappelle ce qu'elle t'a valu, ta curiosité humaine ? »
Plus la conversation avançait, plus le ton du rouquin se faisait incisif. À ce stade, il sautait aux yeux de l'argenté que ce dénommé Chuuya méprisait Dazai au plus haut point. Sa haine brillait dans ses yeux. Pour autant, l'autre se contentait de le dévisager avec un sourire narquois qui trahissait le plaisir qu'il semblait retirer de cette situation. Il était complètement tordu.
« Elle m'a valu de continuer de te voir. » finit par susurrer celui-ci. Si la phrase avait quelque chose d'attendrissant, celui à qui elle était adressée ne fit que lever les yeux au ciel.
« Tu parles. »
Une forme noire se matérialisa subitement sur son épaule, faisant tressaillir Atsushi. Il ne savait pas trop ce que c'était, on aurait vaguement dit un oiseau, mais cela ne semblait pas être exactement cela. Le jeune homme aux cheveux flamboyants posa sa main gantée libre dessus, avant de foudroyer une dernière fois Dazai d'un regard assassin.
« Fais-moi plaisir et ne te pointe plus devant mes yeux avant le siècle prochain. Et toi… » Il ajouta à l'intention d'Atsushi. « Oublie tout ça. »
S'éloignant de quelques pas après avoir lâché ces mots comme une menace, il remit son chapeau sur sa tête et disparut aussi soudainement qu'il était apparu. Atsushi n'avait pas encore totalement retrouvé sa voix après tout ce qui venait de se produire. Alors qu'il tournait un regard médusé dans la direction de l'homme aux cheveux bruns, une sirène retentit au loin.
« Il a appelé une ambulance, expliqua Dazai, son regard fixé sur l'endroit où le jeune homme avait disparu.
― Vous le voyez ? » Son interlocuteur ricana.
« Personne ne le peut. Je le connais juste assez pour savoir que c'est lui. » Il prit une profonde inspiration avant de cligner d'un œil en direction d'Atsushi.
« On dirait que nous sommes faits pour nous croiser, toi et moi. Et bien que tu sembles être une bonne personne avec qui passer la vie, je ne souhaite pas à ce point avoir de compagnie. » Avant qu'Atsushi ne puisse l'interroger sur le sens de ces mots, il continua : « Oublie tout ça. C'est pour ton bien. » Il marqua une dernière pause avant de souffler, sur un ton beaucoup plus sérieux. « Et si tu croises un homme aux yeux roses… Va-t-en. »
Sur ce dernier avertissement funeste, le brun tourna les talons et s'éclipsa, quelques secondes avant que l'ambulance ne déboule dans la rue toujours vide. Atsushi ne comprenait rien, mais ces derniers mots l'avaient glacé. Un homme aux yeux roses ? Cela existait-il seulement ? Enfin, après tout ce qu'il venait de voir, cela n'aurait pas été le plus surprenant…
Une voiture de police suivait l'ambulance, et soudainement, une foule d'hommes et de femmes en blouses et uniformes entourèrent le jeune homme aux cheveux argentés et Akutagawa. Le rythme effréné de leurs questions donnait au garçon un mal de crâne par avance, mais il essaya d'y répondre comme il le pouvait.
Tout en gardant le silence sur le mystérieux Chuuya.
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« Pourquoi tu me regardes comme si j'allais mourir d'une seconde à l'autre ? »
Atsushi grimaça intérieurement en entendant cette question sortir de la bouche d'Akutagawa. Après avoir répondu aux multiples questions des policiers et ambulanciers le plus sincèrement possible ― en laissant de côté toute la mésaventure survenue avec Chuuya, la balle prise par Akutagawa, et la responsabilité de Dazai dans tout cela ―, il avait eu l'autorisation de rester à l'hôpital au chevet du lycéen blessé le temps que sa famille arrive.
Il parvenait cependant difficilement à cacher ses sentiments encore confus et inquiets pour le jeune homme aux cheveux bicolores, comme celui-ci venait de le faire si subtilement remarquer. Après avoir été si terrorisé à l'idée que le jeune homme était mort, il avait encore un peu de mal à accepter aussi simplement que non, il était bien vivant. Même les infirmiers avaient semblé surpris par leur diagnostic : la balle n'avait fait qu'effleurer les organes vitaux, quand bien même elle avait perforé la peau pile au niveau du poumon droit. Ils estimaient que Ryunosuke était sans le moindre doute un miraculé.
Bien évidemment, le jeune homme aux cheveux argentés savait que tout n'était pas si simple. Mais comment aurait-il expliqué la véritable teneur des événements aux infirmiers ? Personne ne l'aurait cru, et de toute manière, il prenait les avertissements de l'inconnu au sérieux. Un homme à l'aura surnaturelle capable de soigner même une blessure mortelle ne constituait pas un ennemi qu'il désirait se faire. Et les derniers avertissements de Dazai l'avaient suffisamment inquiété pour qu'il se taise. Il se reprit donc un petit peu pour répondre à son interlocuteur :
« J'ai juste eu peur. Je suis soulagé de savoir que ce n'est pas si grave. » Son interlocuteur le dévisagea, un air dubitatif ancré sur le visage, mais hocha la tête.
« Merci pour l'ambulance. » Atsushi éprouva un pincement au cœur en songeant que la première fois qu'il obtenait un remerciement de celui qu'il aimait, c'était pour quelque chose qu'il n'avait pas vraiment fait.
« C'est normal. Je n'allais pas partir comme un voleur.
― Beaucoup l'auraient fait, fit remarquer le jeune homme, pensif.
― Pas moi. » appuya son cadet.
Il avait été tétanisé, certes, ce qui l'avait principalement empêché de fuir, mais il n'aurait jamais abandonné son aîné comme cela. Il aurait au moins averti la police et les secours. Même s'il fallait avouer que le cadre de cette affaire n'avait rien de rassurant ― la police avait conclu à un règlement de compte entre mafieux qui avait mal tourné, et Atsushi savait qu'il s'agissait en effet bien d'hommes de la pègre provoqués ―, il n'aurait jamais abandonné quelqu'un à la mort.
« Tu peux rentrer chez toi tu sais. »
Pour un peu, Atsushi avait presque l'impression que le jeune homme tenait à ce qu'il s'en aille. Pourtant, originellement, il voulait lui dire quelque chose, non ? Le jeune homme aux cheveux argentés ne tenait pas à ramener ce sujet sur la table, ce n'était pas exactement le moment adéquat, mais il s'y raccrochait comme preuve que le jeune homme aux cheveux bicolores lui accordait un tant soit peu d'intérêt.
« Gin m'a demandé de rester jusqu'à ce qu'elle arrive. » répondit-il, bien content d'avoir une excuse. La jeune femme l'avait littéralement bombardé de messages quand elle avait appris qu'ils se trouvaient ensemble au moment de l'attaque ― donc certains un peu trop curieux à son goût.
« Oh. » fut la seule réponse du jeune homme aux cheveux bicolores.
Il se mura de nouveau dans un silence songeur, laissant Atsushi se débattre avec ses propres pensées. Son regard particulier balayait les autres personnes présentes dans la salle où avait été installé Akutagawa ― il n'était pas dans un état assez grave pour bénéficier d'une chambre individuelle ―, redoutant presque de croiser le regard d'un homme aux yeux roses. Ce Dazai l'avait inquiété avec son avertissement. Va-t-en. Qu'est-ce que cela pouvait bien signifier bon sang ?
Alors qu'il ressassait ses pensées, la porte s'ouvrit sur deux nouvelles venues, si semblables qu'il était évident qu'elles étaient apparentées. La première n'était autre que Gin, il la reconnut aussitôt la seconde ne pouvait donc être que sa mère. Avec ses cheveux longs noirs et ses traits sévères, elle semblait être un parfait mélange entre les traits physiques de ses enfants. Enfin, à proprement parler, c'étaient plutôt ses enfants qui avaient pris ses caractéristiques.
« Ryu ! » Si le visage du jeune homme aux cheveux bicolores s'était vaguement éclairé en voyant sa famille, il se rembrunit aussitôt en entendant le surnom affectueux. Sa mère vint se poster en face de son lit pour le dévisager. Un mince sourire amusé était étonnamment présent sur ses lèvres. « Alors comme ça, tu trafiques avec des mafieux maintenant ! Je savais que tu finirais comme ton père. » Atsushi ignorait s'il s'agissait d'une blague, et il n'eut pas le temps de s'appesantir sur la question, puisque la femme reporta son attention sur lui. « On m'a dit qu'il y avait quelqu'un d'autre avec Ryu. Tu es un de ses amis ? Ou peut-être son seul ami ? Oh, je vais verser une larme. Mon fils a enfin un ami !
― Maman, grommela le principal concerné. Arrête.
― Désolée, glissa Gin à l'oreille de son ami. Elle adore en faire des tonnes. Ce n'est pas une comédienne pour rien. » Le jeune homme cligna des yeux et observa cette femme qui le dévisageait ave amusement. Une comédienne ?
« Je suis Fuku Akutagawa, se présenta-t-elle ensuite. Effectivement comédienne de profession. Merci d'avoir pris soin de mon fils.
― Je n'ai pas fait grand-chose, protesta le jeune homme aux cheveux argentés. Et, je suis Atsushi Nakajima, ajouta-t-il en réalisant qu'il ne s'était pas présenté.
― Ah ! L'ami de Gin donc. » Le concerné rougit un peu en réalisant qu'il était connu dans la famille Akuatagawa, avant d'opiner.
« Je t'avais dit qu'il existait. » commenta celle-ci d'un ton neutre.
Sa mère s'esclaffa légèrement, tandis qu'Atsushi s'avouait de plus en plus perdu par leur humour désarmant et sarcastique. Il avait du mal à savoir dans quel mesure ce qu'ils disaient était sérieux, et dans quelle mesure cela ne l'était pas. Les trois Akutagawa semblèrent d'ailleurs remarquer son trouble, puisqu'ils changèrent subtilement le sujet.
« Le médecin nous a dit que tu sortiras demain. Ils te gardent en observation, expliqua Fuku à son fils.
― Je vais bien, grommela celui-ci.
― Eh bien, ce n'est pas leur avis, donc tu restes en observation, trancha sa mère.
― Atsushi, si tu veux qu'on te ramène chez toi, c'est possible, ajouta Gin avec un sourire à son ami. Tu habites loin d'ici non ? »
Le jeune homme hésita ― il ne voulait pas déranger ― mais il était vrai qu'il allait être compliqué pour lui de rentrer rapidement. Il pouvait se débrouiller avec un bus, mais il y en avait peu à cette heure tardive, alors il était plutôt satisfait s'il pouvait s'en tirer en voiture. Il opina donc en remerciant chaleureusement les deux femmes.
Du coin de l'œil, il vit l'expression d'Akutagawa se rembrunir d'autant plus alors que leur petit groupe le saluait et s'en allait. Il se demanda si le jeune homme était insatisfait de le voir se lier avec sa famille, ou s'il était juste bien trop paranoïaque. Il n'arrivait pas à saisir ce que son aîné pensait de lui. Son cœur le serrait encore quand il repensait au rejet dont il avait été gratifié. Mais d'un autre côté, l'autre avait pris le temps de rester avec lui ce soir-là, après les cours.
Si Dazai n'était pas arrivé avec ses gros sabots, qu'aurait-il dit ? La question non répondue hantait légèrement le lycéen. Il avait envie d'interroger Akutagawa, mais savait d'expérience qu'insister ne lui apporterait rien de plus que du mépris supplémentaire.
Les deux Akutagawa le raccompagnèrent jusqu'à chez lui dans une ambiance très agréable. Atsushi était du genre assez gêné avec les inconnus, surtout quand il s'agissait de la mère de son béguin, mais Fuku semblait avoir un don précieux pour mettre les gens à l'aise. Son humour, bien que difficile à saisir par moments, pouvait dérider n'importe qui. Et elle était on-ne-peut plus sociable, bien plus que ses enfants si un peu de mauvais esprit était permis à Atsushi. Peut-être tenaient-ils cela de leur père ?
Mark l'attendait, à sa grande surprise, dans le salon lorsqu'il rentra finalement. Lucy n'était même pas en vue, chose exceptionnelle. Pour ponctuer tout ceci, dès que le lycéen posa un pied dans l'appartement, son colocataire lui fondit dessus à une vitesse impressionnante, lui posant mille et une questions :
« Ça va ? Tu te sens bien ? Comment tu es rentré ? Tu n'as pas eu de soucis ? Tu n'as croisé personne de louche ? »
Une telle inquiétude, de la part de celui qui se fichait en général de tout, surprit Atsushi. Son colocataire semblait totalement inquiet pour lui, à sa grande stupéfaction. Savait-il ce qui était arrivé ? Mais comment ?
« O-Oui, tout va bien Mark. Qu'est-ce qu'il t'arrive ? » L'étudiant américain le regarda de haut en bas, avant de soupirer.
« J'étais mort d'inquiétude sérieux. T'aurais pu au moins me passer un coup de fil !
― Je ne savais pas du tout que tu étais au courant, objecta le jeune homme. On t'a dit pour l'accident ?
― Tu appelles ça un accident ? On m'a dit que c'était une fusillade entre mafieux qui voulaient éliminer Akutagawa ! Une histoire de trafic louche.
― Attends, attends, qui t'a dit ça ? » Le jeune garçon aux cheveux argentés était confus. C'était une version un peu trop amplifiée de la réalité.
« Absolument tous les médias ? Enfin, la partie sur Akutagawa, c'est Lucy qui m'a dit ça. Elle tenait ça de ses amis de la fac, qui eux-mêmes connaissent apparemment Akutagawa de réputation. »
Oh. Atsushi comprenait un peu mieux. Akutagawa avait en effet une réputation un peu trop marquée de voyou à la suite de plusieurs bagarres qui avaient été sévèrement amplifiées par les rumeurs. Tous ceux qui avaient fréquenté leur lycée en même temps que le jeune homme aux cheveux bicolores connaissaient ces racontars.
« Rassure-toi, ce n'est pas du tout ça. » Il finit par expliquer posément à son interlocuteur. « En réalité, il y a bien eu un coup de feu, mais il a touché Akutagawa par erreur. C'était une simple balle perdue. Et il va bien. La balle n'a rien touché de vital.
― Ça ne m'intéresse pas ça. J'étais inquiet pour toi. Qu'est-ce que je ferais sans mon coloc' ? Je pensais que le Japon était un pays sûr ! »
Atsushi poussa un petit soupir. Toujours dans l'exagération, celui-ci. Mark prenait de mauvaises habitudes. Il commençait à se comporter comme un mère poule. Un petit sentiment de malaise l'étreignit quand cela le renvoya à sa mère, qui elle était bien loin de la simple mère poule, mais il fut de son mieux pour chasser vite ce sentiment. Mark avait de bonnes intentions.
Peut-être que elle aussi.
« Ce n'est pas comme si cela arrivait souvent.
― Mais quand même ! » Mark le dévisagea avec agacement. « Fais attention à toi OK ? »
Le jeune homme hocha la tête affirmativement pour rassurer le rouquin. Il était touché par son inquiétude, mais il n'y avait vraiment pas de quoi. Akutagawa était celui qui avait le plus souffert de cet événement, incontestablement. En regagnant sa chambre pour se reposer, le garçon repensa aux deux étranges individus qu'il avait rencontré ces deux derniers jours. Dazai et Chuuya. Akutagawa avait semblé bien connaître le premier. Et celui-ci avait même dit apprécier le bicolore. Il se demanda s'il pouvait interroger son aîné sur l'identité de ce jeune homme aux cheveux bruns mystérieux. Après tout, il était censé oublier Chuuya, pas Dazai… Mais Akutagawa trouverait sûrement bizarre qu'il s'intéresse sans raisons à son ami.
Il se laissa tomber sur son lit avec un soupir finalement. Quelle journée... Entre la veille et ce jour, il avait eu son comptant de choses surnaturelles. D'ailleurs, il peinait toujours à croire tout ce qu'il avait vu. Deux hommes qui apparaissaient et disparaissaient à leur guise, dont l'un qui avait utilisé des « pouvoirs » pour soigner Akutagawa... Qu'est-ce que tout cela pouvait bien signifier ? Il était si confus, incapable de vraiment accepter ce spectacle étrange. Mais il savait en même temps qu'il n'était pas fou. L'étrange inconnu nommé Chuuya l'avait dit lui-même ― même s'il ne pouvait peut-être pas être cru.
Qu'est-ce qu'il pouvait bien être d'ailleurs ? Un Dieu ? Son aura et ses capacités semblaient le désigner comme tel. Atsushi avait tant de fois entendu les histoires familiales selon lesquelles les héros croisait des Dieux pour nous montrer la voie. Mais dans ce cas de figure, il n'avait pas croisé le Dieu. Celui-ci s'était présenté à lui. Et il ne savait même pas de quoi il était le Dieu. De la médecine ? Il avait soigné Akutagawa après tout... Mais son aura lui avait semblé plus sombre. Plus guerrière.
Il se mordit la lèvre en songeant qu'il pouvait peut-être faire une recherche sur Internet pour trouver cette divinité. Mais en même temps, on lui avait ordonné de tout oublier. Et la menace du brun tournait toujours dans sa tête. Que risquait-il exactement ? Personne ne saurait jamais pour ses recherches, si ? Elles seraient secrètes...
Malgré tout, il renonça. Atsushi était impressionnable. Surtout face à ces choses qu'il ne comprenait pas. Si ce Chuuya pouvait apparaître n'importe où et soigner toutes les blessures, il pouvait peut-être connaître son historique Internet. Mieux valait privilégier la sûreté et ne pas provoquer quelque chose. Peut-être était-ce ridicule, mais au moins Atsushi aurait la conscience tranquille.
Il se redressa pour aller se rafraîchir, et prit tout son temps pour prendre une bonne douche brûlante et détendre son corps encore sous l'effet du stress occasionné par tout cela. Une fois qu'il eut enfilé son vieux pyjama élimé et salué son colocataire qui regardait la télévision, au téléphone avec ses amis, il retourna dans sa chambre et se souvint qu'il n'avait absolument pas jeté un œil à ses devoirs avec tout cela. Le bon élève en lui le lui reprochait ― mais en même temps, il n'allait pas jeter un œil à ses exercices d'algèbre pendant qu'Akutagawa se vidait de son sang.
Il décida qu'il pouvait au moins essayer de griffonner des réponses de manière brouillonne, pour pouvoir montrer au professeur Kunikida qu'il avait au moins tenté de les faire. Mais alors qu'il ouvrait son manuel, un papier noir en tomba. Atsushi ne se souvenait pas avoir un tel papier en sa possession. Il le déplia doucement, tombant sur quelques mots griffonnés à la craie blanche : Veux-tu savoir ?
Sa bouche et ses yeux s'arrondirent de surprise. D'où venait ce papier ? Était-ce un hasard s'il disait exactement ce qu'il pensait un peu plus tôt ? Oui, c'en était forcément un. Peu importe sa provenance exacte, il avait forcément été glissé dans son sac pendant les cours, puisqu'il était dans son manuel de mathématiques. Mais, il avait beau creuser dans sa mémoire, il ne se souvenait pas que quelqu'un avait touché celui-ci.
Il contempla longuement les mots inscrits à la craie. Ils étaient soigneusement tracés, d'une écriture qui semblait presque un peu ancienne ― Atsushi n'avait pas vu qui que ce soit écrire aussi bien depuis des années. Aucun doute sur les caractères n'étaient permis, ils étaient on ne peut plus lisibles. Veux-tu savoir ?
Mais savoir quoi ? La vérité sur ce mystérieux Dieu ? Cela ne pouvait pas être cela. Personne n'aurait pu être en mesure de glisser ce papier avant qu'il ne rencontre ce Chuuya. Donc, cela devait faire référence à quelque chose d'autre... Peut-être les raisons de l'énervement du professeur Kunikida ? Cela ne l'intriguait pas tant que cela, il pouvait rester dans l'ignorance...
Un inexplicable frisson le parcourut soudainement, comme si l'air autour de lui s'était rafraîchi. Il posa un regard sur sa fenêtre, qui était bel et bien fermée. Il n'avait pas correctement tiré ses rideaux, alors il distinguait la lumière des lampadaires de leur rue qui éclairait doucement le trottoir. Il prit une profonde inspiration pour se calmer ; mais soudain, la lumière jusque-là rassurante se mit à clignoter nerveusement.
Sa vie était un véritable film. Mais jusque-là, elle n'avait été qu'un film amoureux un peu triste, avec une once de fantastique et de surnaturel qui s'était glissée depuis ces derniers jours. Maintenant, on aurait dit un véritable film d'horreur. Une goutte de sueur glissa sur sa nuque, alors qu'il se levait pour se rapprocher et tirer son rideau.
Cacher cette lumière clignotante lui apparaissait être le meilleur moyen de se calmer, et de ne plus penser à tout cela. Mais alors qu'il posait une main sur le tissu du rideau, il se rendit compte qu'une silhouette se tenait sous le lampadaire.
Le clignotement empêchait de discerner ses traits, mais nul doute : un homme se tenait là, devant leur immeuble. Immobile tel une statue, son visage était indiscernable, et sa tenue aussi en grande partie. Il semblait cependant porter une longue veste qui touchait presque le sol, et Atsushi identifia un objet qui renvoyait la lumière sur un pan de son manteau.
Il était difficile de dire dans quelle direction cet homme regardait en raison de l'obscurité. Atsushi essaya de se convaincre que ce n'était pas dans sa direction à lui ― et il en eut la confirmation quelques secondes plus tard.
Comme s'il avait senti qu'il était épié, l'inconnu immobile esquissa un léger mouvement. Quelques secondes ensuite, leurs regards se croisèrent. Et ce, malgré l'obscurité.
Atsushi eut un mouvement de recul lorsque ses prunelles rencontrèrent celles de l'inconnu. Et pour cause : elles brillaient d'une étrange couleur rose.
Si tu aperçois un homme aux yeux roses... Va-t-en.
