Echo ; Voyage
Le jeune homme aux cheveux flamboyants déplia lentement la grue qui s'était posée sur son épaule, et lut rapidement les mots inscrits dessus. Son regard azur balaya ensuite la route qui s'étendait sous ses yeux. De son perchoir en haut d'un arbre, il pouvait tout voir. Aussi bien les voitures qui arrivaient des deux côtés, que le renard qui gambadait près, trop près de la route.
Il ferma brièvement les yeux lorsque l'animal bondit devant les véhicules, réduisant le plus possible le bruit autour de lui pour ne pas entendre les bruits de l'affreux carambolage qui se produisait. Il détestait ces jours-là. Ceux où on lui envoyait une grue plus grande que les autres, qui portait tant de mots qu'il refusait de tous les assimiler du premier coup.
Avec ses compétences, il aurait été simple de changer les choses. De juste faire bouger le renard, d'arrêter les voitures, ou de changer la structure de la route. Mais il ne pouvait rien faire. Juste regarder la Créatrice faire son œuvre immuable. Il n'était pas là pour contester de toute manière. Même le Créateur originel n'en avait pas le pouvoir. Les lois du monde qu'il avait lui-même créé étaient immuables.
Après une longue minute d'attente, il rompit le charme qui l'avait isolé des terrifiants bruits de l'accident. Au dehors, il n'entendait plus que des gémissements et des pleurs, porteur de toute la douleur et la souffrance éprouvée par les pauvres hères qui imploraient une aide, quelle qu'elle soit. Le jeune homme songea que celle qui leur serait accordée n'était sans doute pas celle qu'ils voulaient. Personne ne souhaitait le voir arriver.
Il remit son chapeau avec un sourire, se fondant dans l'entre-deux, frontière entre le monde des humains et le sien. Le contraste de luminosité qui s'opérait toujours le surprenait. Dans l'entre-deux, le soleil ne brillait pas. La lumière disparaissait, avalée par tout le poids des ténèbres qui peuplaient l'entre-deux mondes. Le rouquin y était habitué, il y avait passé beaucoup de temps ces dernières années. Mais il regrettait toujours l'absence de lumière qui régnait dans son deuxième foyer.
Il se laissa glisser de sa branche, et atterrit souplement sur le sol. Puis, d'un pas lent, il se dirigea vers la première voiture, la plus proche de lui. Elle s'était entièrement retournée, et gisait, sur un flanc, vitres brisées et tôle froissée. Deux silhouettes se tenaient à côté, l'air hébété. Il s'agissait d'un homme et d'une femme, sans doute un couple marié. Ils regardaient droit dans les yeux les deux silhouettes à l'intérieur de la voiture, dont le sang gouttait tout autour d'eux.
« C-C'est nous… » La voix de la femme n'était qu'un murmure, mais une certaine terreur la faisait trembler. Son époux ― supposé ― posa une main sur son épaule avant de répondre :
« N-Non, c'est impossible… Regarde, on est là, on va bien…
― N'ayez pas peur. »
Les deux individus sursautèrent lorsque le jeune homme aux cheveux flamboyants parla, d'une voix avenante mais ferme. Ils pâlirent en le voyant s'avancer, silhouette à la peau pâle toute de noir vêtue, porteuse d'une funeste nouvelle. Le jeune homme produisait cet effet à tous les humains ; il le regrettait parfois.
« N'ayez pas peur, répéta-t-il. Rien ne sert de craindre ce qui doit se produire. »
Il jeta un petit coup d'œil aux noms inscrits sur la liste, cherchant dans les âges une estimation de celui des deux individus face à lui. Il énonça deux noms, et les vit tressaillir. Visiblement, il avait vu juste. Des années d'expérience lui permettaient d'y parvenir assez facilement. Il énonça ensuite les faits, d'une voix atone qui traduisait son habitude. Il exerçait ce rôle depuis dix ans après tout. Si son visage ne portait aucune trace des années écoulées, son cœur, lui, s'était transformé en pierre au gré des noms égrenés jour après jour.
Puis, il passa aux autres voitures. Certaines abritaient des Hommes seuls, d'autres des familles entières. Le jeune homme aux cheveux flamboyants suivait scrupuleusement sa liste, rayant d'un claquement de doigt les noms au fur et à mesure qu'il rencontrait les condamnés. Comme toujours, l'Ecrivain ne s'était pas trompé. Ses pouvoirs d'omniscience restaient aussi précis en toutes circonstances.
Pourtant, alors qu'il terminait de parcourir sa liste, il s'aperçut qu'il restait une voiture prise dans le carambolage, alors même que tous les noms étaient rayés. Un survivant ? Cela pouvait arriver, même si, considérant la gravité de l'accident, cela semblait peu vraisemblable. Il s'en approcha lentement, avant de poser une main sur la tôle noire de la voiture, et jeta un regard à l'intérieur.
Alors même que l'avant était complètement encastré dans l'arrière du véhicule devant, et que le pare-brise avait volé en éclat sous le choc, une silhouette se tenait assise calmement en tailleur sur la banquette. Lorsque leurs regards se croisèrent, elle sourit ; et le rouquin partit.
« Est-ce réellement nécessaire ?
― Tu remets en question notre choix ?
― Jamais. Mais cela ne marche pas.
― Le temps fonctionnera.
― En êtes-vous si certain ?
― Je suis l'Ecrivain.
― Je le sais. Mais…
― Cesse de douter. Le jour viendra.
― Quand ?
― Le jour où tu mourras. »
