j'espère que vos examens se sont bien passés :)
je prends des vacances à compter du 17 juillet, donc le prochain chapitre ne sortira que le 07 août ! bonne lecture :)
Chapitre Six ; Chute
DAZAI resta très évasif pendant les quelques heures qui s'écoulèrent ensuite. Il ne semblait étonnamment pas réellement disposé à faire des confessions sur sa situation, une attitude qui intriguait Atsushi compte tenu de l'exubérance qu'il avait affichée jusqu'à présent. Dazai lui était apparu depuis leur rencontre comme une personne insouciante, qui n'avait pas d'autre préoccupation que ses désirs personnels, comme semblait l'indiquer son attitude vis-à-vis du fameux Chuuya qui paraissait le détester mais qu'il prenait plaisir à fréquenter malgré tout. Il était donc surpris de le voir afficher cette attitude soudainement réservée quant à sa situation. Et cela le poussait à se demander quels secrets cachait encore le jeune homme aux cheveux bruns...
Il n'osa malgré tout pas insister ; il n'était pas dans sa nature de brusquer les gens, surtout quand il les connaissait à peine. Et puis, il gardait en mémoire ce que tous lui avaient dit, que l'ignorance valait mieux que tout dans sa situation. S'il y avait encore un espoir qu'elle le sorte de cette impasse à laquelle il ne comprenait rien, il préférait tout ignorer. Il voulait se raccrocher à l'espoir que Chuuya allait arranger les choses.
Néanmoins, le rouquin n'avait pas reparu depuis l'envoi intempestif des affaires d'Atsushi, et n'avait pas donné signe de vie non plus. Dazai lui avait assuré que ce n'était rien d'étrange, que Chuuya avait aussi ses propres obligations et qu'il avait pu avoir du « travail » entre temps qui l'empêchait de se manifester, mais Atsushi voyait cela comme un très mauvais signe. Il ne pouvait s'empêcher de se dire que cela augurait mal.
Il occupait donc son temps à explorer la demeure des Akutagawa en espérant être discret ― il ne faisait à proprement parler pas quelque chose d'interdit, mais se sentait un peu gêné d'arpenter ainsi les couloirs d'une maison qui n'était pas la sienne. Surtout qu'il n'arrivait jamais à déceler les moments où il allait tomber nez à nez avec Akutagawa. Le jeune homme était imprévisible, et, puisqu'il se trouvait chez lui, devait connaître des chemins qu'Atsushi n'empruntait pas. En tout cas, les quelques fois où les deux lycéens se trouvèrent nez à nez, l'argenté ne l'avait jamais entendu arriver.
Il était intrigué par la vieille bâtisse, il pouvait l'admettre. Elle semblait être une alliance téméraire entre vieux et neuf, kitsch et moderne. Certaines pièces étaient fermées à clé, d'autres équipées de matériel dernier cri et d'autres encore si poussiéreuses que personne n'avait dû y entrer depuis des mois, voire des années. Toute une aile semblait complètement à l'abandon, mais en même temps, les couloirs conservaient une propreté impeccable. Là encore un mystère, puisqu'il semblait à Atsushi que personne d'autre que Fuku et ses enfants ne s'y trouvait.
Il fit part de ses questionnements à Dazai en le rejoignant en fin de journée, après avoir exploré les environs. Il se disait que cela, cela n'aurait pas d'importance qu'il le sache ou non. Néanmoins, la réponse de Dazai fut tout aussi nébuleuse que ses précédentes ― à croire que tout cachait un secret dans cette vieille bâtisse.
« Cette demeure a abrité tant de secrets qu'elle en est devenu un elle-même. »
Qu'est-ce que c'était supposé vouloir dire ? Atsushi n'en avait aucune idée, et cela commençait à ne plus le surprendre tout était nimbé de mystère dans son environnement. Il n'insista donc pas, il n'insistait plus maintenant, et se contenta d'attendre. D'attendre que quelque chose daigne bouger et lui apprendre sa situation.
Rien ne lui apprit quoi que ce soit avant le début de la soirée, plus précisément avant que Chuuya ne fasse une apparition dans la chambre de Dazai. Celui-ci sembla démesurément ravi par cet acte, mais son interlocuteur, lui, donnait l'impression qu'il aurait préféré se pendre plutôt que de respirer le même air que lui.
« Alors, Chuuya, tu as sauvé le pauvre petit Atsushi ? » Le ton condescendant de Dazai les fit grimacer tous les deux de concert.
« Pitié, tais-toi avant que je ne te force à le faire.
― Avec plaisir, je sais que… » Chuuya lui asséna un coup dans les côtes avec violence avant qu'il ne puisse continuer.
« Meurs.
― J'aimerais bien. » Chuuya leva les yeux au ciel.
« T'as raison. Reste en vie et arrête de m'empoisonner la vie. »
Le mystérieux jeune homme fit ensuite de son mieux pour ignorer Dazai et s'adresser à Atsushi sur un ton plus posé ― sa dualité continuait d'impressionner le lycéen. Chuuya pouvait passer de la pure colère à une attitude infiniment plus posée et agréable rien qu'en cessant de regarder Dazai. Le brun semblait vraiment lui provoquer une profonde aversion.
« Bon, l'Ecrivain est… agacé. Pour ne pas dire très en colère. Il considère que tu es une menace, bla bla bla. Je t'épargne tout ce qu'il a dit. Ce ne sont pas des choses très intéressantes. Le cœur du problème, c'est qu'il va requérir un jugement.
― Un jugement ?
― Il va réunir des gens comme Chuuya pour débattre de ta survie, ou de ta mortalité plus spécifiquement, commenta Dazai.
― Lui et moi ne parvenons pas à trouver un accord. Je lui ai demandé de laisser tomber ses soupçons sur toi, mais il refuse de juste laisser passer cet incident. Soit il obtient que tu sois châtié comme Dazai pour que tu gardes le silence, soit il veut récupérer l'âme d'Akutagawa. »
Atsushi resta bouche-bée, sonné par cette remarque. Même les yeux de Dazai s'agrandirent légèrement, sous le poids de la surprise qui l'envahissait à cette annonce. Chuuya, lui, conserva une mine grave et ennuyée, tout en ajoutant :
« Il est rancunier. Un peu trop sans doute. » Dazai prit soudainement la parole, inhabituellement sérieux.
« Akutagawa n'est pas mort. Mori ne peut pas réclamer sa vie. » Atsushi tiqua sur le nom qu'il entendait pour la première fois, mais Chuuya répondit sans ciller :
« Il n'est pas mort parce que je suis intervenu. Sinon, il ne serait plus de ce monde. Et l'Ecrivain avait annoncé sa mort. Une fois qu'il annonce une mort, on ne peut plus s'y soustraire.
― Il a annoncé la mienne, et pourtant je suis encore en vie.
― Mais tu es un cas à part, souffla avec agacement Chuuya. Tu devais mourir. Cette nuit-là, tu aurais dû mourir.
― Mais tu m'as sauvé. »
Dazai ancra son regard dans celui de Chuuya, qui ne le détourna pas pour une fois. Il sembla même à Atsushi que ses prunelles s'adoucissaient légèrement, perdant un peu de la fougue qui les animait jusque-là. Cela ne dura cependant qu'une poignée de secondes, avant qu'il ne brise leur contact visuel pour reprendre :
« Je ne t'ai pas sauvé. » Sans laisser à Dazai le temps de protester, il reprit à l'intention d'Atsushi : « Voilà la situation en gros. Soit on rétablit l'équilibre en laissant Akutagawa mourir, soit on accède à son désir et on le laisse te châtier. Enfin, il faudra que le Conseil dise oui, mais vu qu'il les a tous dans la poche quasiment… » Le jeune homme aux cheveux argentés le dévisagea avant de demander d'une voix tremblante :
« Et quel est le châtiment ? »
Chuuya ouvrit la bouche pour répondre, mais Dazai se redressa soudainement, avant d'ouvrir la fenêtre de sa chambre et de s'y glisser avec une agilité étonnante compte tenu de sa grande taille. Puis, sans crier gare, il se laissa tomber Chuuya poussa un juron avant de soupirer d'un air désapprobateur. Atsushi le regarda avant de se diriger vers la fenêtre ― qu'avait donc fabriqué encore cet hurluberlu qui se prénommait Dazai ?
Alors qu'il l'atteignait cependant, Dazai ressurgit à ses côtés, et le lycéen eut une nette sensation de déjà-vu ― la scène de la barrière et de l'eau se reproduisait. Le brun lui adressa un large sourire en époussetant ses vêtements, puis revint s'asseoir aux côtés de Chuuya. Lequel soupira en agitant une main dans la direction de son interlocuteur :
« Ça, c'est le châtiment. » Devant sa confusion, Dazai ajouta sur un ton conspirateur :
« L'immortalité. »
Atsushi repensait encore à cette déclaration tard dans la nuit, alors qu'il ne parvenait pas à trouver le sommeil. Le lit était trop surélevé pour lui qui dormait dans un futon traditionnel habituellement, et il grinçait trop au moindre de ses mouvements. Et puis, difficile de trouver le repos dans une telle situation.
Le dilemme auquel il devait faire face lui apparaissait terriblement injuste. On jouait la vie d'Akutagawa contre sa mort à lui. Il était d'ailleurs presque risible de constater à quel point leur situation avait tout de celle d'un roman de fiction, à part le principal bouleversement : ici, il ne s'agissait pas de sa vie contre celle d'Akutagawa. Ils n'étaient pas dans un dilemme cornélien dans lequel un seul d'eux deux pouvait survivre. Si Atsushi acceptait son châtiment, ils vivraient tous deux.
Mais il ne pourrait plus mourir. Plus jamais.
Enfin… Chuuya avait nuancé en disant que cela ne serait pas nécessairement pour l'éternité. Quand je mourrais, tu ne connaîtras plus personne parmi nous. Alors ils te laisseront sans doute mourir. Mais quand Atsushi lui avait demandé quand cela arriverait, l'homme aux cheveux flamboyants n'avait pas répondu. Évidemment. Il se doutait déjà que, n'étant pas humain, Chuuya n'avait pas une espérance de vie semblable à la leur. D'ailleurs, puisque le rouquin était supposément un envoyé de la Faucheuse, pouvait-il seulement mourir comme les humains comme lui ? Le jeune homme avait lui-même employé ce terme, mais Atsushi se demandait ce que la mort signifiait réellement à ses yeux.
Le jeune homme aux cheveux argentés savait que le choix n'aurait pas dû être si difficile. Il avait une possibilité de rester en vie, et de garder Akutagawa en vie également. Alors, il aurait dû accepter son châtiment sans ciller. Sans hésiter. Mais, à la perspective de l'éternité, il sentait les battements de son cœur s'accélérer.
L'éternité, c'était bien trop grand. Impossible à encaisser et à imaginer. Même si Chuuya lui promettait que cela ne serait pas forcément pour l'éternité précisément, qu'il suffisait d'attendre qu'il meure, combien de temps cela prendrait-il ? Il avait peur de la réponse. Peur de savoir combien de temps il lui faudrait vivre avant de pouvoir pousser son dernier soupir.
Atsushi n'avait jamais eu le désir de mourir, pas même dans les moments les plus difficiles avec sa mère. Il n'avait jamais trouvé la perspective de cesser d'exister attrayante. Mais cela ne signifiait pas que l'éternité le tentait pour autant. À quoi rimait-elle, cette éternité, si tout le monde à ses côtés mourait ? Il ne voulait pas voir tous ses proches partir tandis qu'il resterait en vie.
Ses pensées tournaient en rond ― il ne cessait d'osciller entre les deux choix qui s'offraient à lui. Il ne pouvait pas laisser mourir Akutagawa pour son propre bien, mais ne voulait pas de cette condamnation. Il voulait continuer de vivre en sachant qu'il mourrait un jour, mais cela ne pourrait pas se faire aux côtés d'Akutagawa.
À bout de nerfs à force de retourner dans son esprit ses sombres pensées, il se redressa de son lit, le faisant grincer par la même occasion, et se traîna doucement vers sa fenêtre. Il en tira le rideau et contempla le paysage qui s'étendait face à lui. On ne discernait pas grand-chose, la nuit était sombre et la lune voilée, mais quelque chose d'apaisant se dégageait de ce jardin. Pour un peu, il se serait presque senti paisible…
S'il n'y avait pas eu cette horripilante tête brune perchée juste en dessous de sa fenêtre.
« Qu'est-ce que vous fichez là ? » Après avoir poussé un cri de stupeur, Atsushi s'adressa à Dazai, qui grimpait tranquillement sur le mur comme si c'était la chose la plus normale du monde. « Vous essayez encore de vous suicider ? » Il trouvait toujours l'attitude du brun étrange ― s'il ne pouvait pas mourir, pourquoi tenter de le faire ? ― mais avait accepté l'idée qu'essayer de le comprendre était vain.
« Non. Cela ne sert à rien si Chuuya n'est pas dans le coin. Les autres ne me prêtent pas d'attention.
― Vous voulez dire qu'il y a d'autres personnes comme lui ? » Cela semblait logique, au fond.
« Oui, ils se répartissent les secteurs. Un seul homme, humain ou non, ne peut récupérer toutes les âmes qui achèvent leur route chaque jour. Ils ont chacun leur île, leur juridiction comme ils les appellent, et ils alternent de temps en temps. Parfois, je perds la route de Chuuya ainsi. Il ne prend jamais la peine de m'avertir des changements, bien évidemment. »
Atsushi resta silencieux quelques instants, mûrissant ce que disait l'autre dans son esprit. Il se demandait à quoi se résumait l'existence de ces êtres envoyés par la mort. Ne faisaient-ils que cela chaque jour ? Récupérer les âmes des défunts ? Supporter toute leur tristesse ? ― parce que tous ne devaient pas partir en paix, cela lui semblait logique. Tout le monde n'était pas prêt à affronter la mort. Lui compris. S'il avait dû mourir le lendemain, il aurait sans doute été terrifié de voir apparaître un envoyé de la mort tel que Chuuya pour l'emmener loin de toute forme de vie.
Et puis, que se passait-il ensuite ? Atsushi n'était pas certain de ses croyances en matière d'après la mort. Il aimait l'idée qu'il y avait une vie après celle-ci, mais songeait souvent que c'était trop illusoire de se raccrocher seulement à cela. Dans ces moments-là, il regrettait de ne pas avoir de croyances spécifiques en les dieux. Ses parents ne l'avaient jamais éduqué à une quelconque religion ; il connaissait les différents dieux qui régnaient soi-disant sur le Japon, sans y accorder un réel intérêt néanmoins. Il... vivait juste dans l'ignorance.
« Monsieur Dazai... Comment c'est, être immortel ? »
La question s'échappa de ses lèvres et flotta un instant au-dessus d'eux, avant de s'élever vers la nuit noire qui emplissait le ciel. Dazai, qui avait profité de son mutisme pour trouver un petit rebord sur lequel s'appuyer à ses côtés, prit son temps avant de répondre à cette question, tout aussi déroutante que justifiée au vu de leur situation.
« C'est exactement comme vivre, répondit-il doucement, à la différence près que tu n'as plus de limites. Tu peux sauter d'une falaise sans parachute, expérimenter des choses que personne n'a pu réaliser à cause de la mortalité des hommes. C'est vivre d'une manière différente en somme.
― On peut vraiment tout réaliser ? » Dazai esquissa un sourire.
« Presque. Cela dépend de ton courage. Nous ne vivons pas différemment des mortels. Simplement, quand on se blesse au point d'en mourir, on ne peut pas traverser la frontière qui sépare notre monde de l'au-delà. Si la blessure est profonde, tu peux éventuellement apercevoir les Ombres dans lesquelles se déplacent les envoyés. Mais tu en seras automatiquement éjecté après un instant. » On devinait à la manière de Dazai de décrire cet événement qu'il l'avait expérimenté un bon paquet de fois. Ce fut d'ailleurs la question suivante d'Atsushi.
« Depuis combien de temps êtes-vous en vie ? » Le silence accueillit une fois encore sa déclaration. Puis, la réponse de Dazai fit blêmir Atsushi.
« Je suis né quelques jours après la mort de Ieyasu Tokugawa. »
L'histoire n'était pas la matière favorite d'Atsushi, mais il savait très bien que ce nom n'était pas une figure récente. Ieyasu Tokugawa était, si ses souvenirs étaient bons, le dernier des trois unificateurs du Japon de l'époque Sengoku. Et cette époque... remontait au XVIIe siècle. Sa stupéfaction devait se lire sur son visage, car Dazai esquissa un petit sourire amusé, mais aussi attristé.
« 1616. »
Il souffla, donnant à Atsushi l'élément qu'il lui manquait. Quatre cents ans. Dazai respirait depuis quatre cents ans. Et par extension, Chuuya devait vivre depuis le même nombre de siècles. Atsushi avait quelque peu le vertige en pensant à toutes ces années. Qu'est-ce que cela représentait au juste ? Du haut de ses dix-huit ans, le jeune homme aux cheveux argentés avait déjà parfois le tournis en repensant à son enfance, dix ans plus tôt. Alors, quatre cents ans...
« Je comprends que ça te donne le vertige, souffla Dazai, comme s'il avait lu dans ses pensées. Mais ce n'est pas si terrible. Quand on a quelque chose à poursuivre... » Cette remarque agaça quelque peu Atsushi ― il était reconnaissant à Dazai de lui donner des informations, mais il dépréciait celle-ci.
« Vous avez quelque chose à poursuivre parce que monsieur Chuuya est immortel comme vous. Ou en tout cas, parce qu'il peut vivre très longtemps. Ce ne sera pas mon cas. Mes proches mourront dans quelques décennies. Et je resterai seul à les voir partir.
― Tu peux les mettre dans la confidence. Le châtiment sera le même. » La désinvolture avec laquelle cette remarque fut prononcée acheva de faire voir rouge au jeune homme aux cheveux argentés. Il se redressa de manière à pouvoir observer entièrement le visage de son interlocuteur, avant de lâcher :
« Tout le monde n'est pas aussi insouciant que vous, monsieur Dazai. »
Il ferma ensuite sa fenêtre, laissant l'autre tout seul contre le rebord de la fenêtre. Il n'avait plus envie de continuer cette conversation. Mettre des gens dans la confidence pour qu'ils soient condamnés avec lui ? L'idée hérissait le jeune homme du plus profond de son cœur. Ce serait du pur égoïsme. Ce serait entraîner quelqu'un d'autre dans sa chute. Il se refusait à le faire ― il doutait sévèrement du fait que certains de ses proches soient réellement intéressés pour devenir immortels. Tout le monde n'était pas aussi dérangé que Dazai.
Il essaya de retrouver le sommeil en se recouchant, mais il était trop agacé par l'hypothèse, et trop désabusé parce qu'il avait appris également. Son agacement envers Dazai ne faisait pas disparaître la peine qu'il ressentait quelque part pour lui ― le brun était en vie depuis quatre cents ans. Se fichait-il réellement de cette durée ? Atsushi était certain qu'il avait vu plusieurs de ses proches mourir. Ce n'était pas possible autrement. D'ailleurs, quand il y réfléchissait, il réalisait que, contrairement à Chuuya, Dazai avait toujours vécu aux crochets des humains. Il était donc invraisemblable qu'il n'ait jamais éprouvé la moindre douleur en perdant quelqu'un qui l'avait aidé. Même s'il semblait tout aussi invraisemblable qu'un homme capable de dire des choses d'une telle cruauté puisse se sentir triste à la mort d'un proche ― mais là, l'amertume d'Atsushi parlait plus que sa raison.
Il finir par s'endormir d'épuisement à force de ressasser toutes ces pensées ― mais son sommeil ne fut pas réparateur, bien au contraire. De violents cauchemars l'assaillirent toute la nuit, faits à base de souvenirs du corps d'Akutagawa, des yeux roses de cet Ecrivain et d'une ombre funeste qui semblait planer sur lui telle une épée de Damoclès.
Quand il rouvrit les yeux quelques heures plus tard, il avait l'impression d'avoir à peine fermé l'œil. Et en prime, il se sentait plein de courbatures et avait de vilains cernes noirs sous les yeux. En observant son reflet dans le miroir austère accroché au mur, il songea qu'il avait une mine à faire peur à un mort. Bientôt, il ne serait pas dur pour lui de jouer dans un film apocalyptique à base de zombies. Enfin, il devenait sarcastique ― quelque chose dont il avait peu l'habitude d'ailleurs. Lucy avait tenté de l'initier à ce qu'elle appelait les « bienfaits du sarcasme », épaulée par Mark, mais Atsushi n'était pas un très bon élève à ce jeu.
Il ne savait pas trop quelle heure il était ― il n'avait pas de réveil, et s'était aperçu trop tard que la pendule de bois accrochée dans sa chambre était déréglée. Il devinait à la position du soleil qu'il avait largement dépasse l'heure d'aller au lycée ― mais il se souvint quelques secondes après cette pensée qu'ils étaient samedi de toute manière.
Il enfila des vêtements propres et se rafraîchit dans la salle de bain adjacente à sa chambre, avant de se décider à descendre au rez-de-chaussée, cherchant un salon ou quelqu'un pour l'informer sur ce qu'il pouvait faire ou non pour déjeuner. Il n'avait pas croisé Gin la veille, il ne savait même pas si elle était au courant qu'il était là. Quant à Akutagawa et Fuku, il se sentait encore un peu mal à l'aise en leur présence, et espérait mentalement ne pas les croiser.
La chance était avec lui ce matin-là, car il tomba nez à nez avec Gin en arrivant au rez-de-chaussée celle-ci parut si surprise qu'il eut peur qu'elle n'eut pas été avertie de sa présence, mais elle se ressaisit vite et le détrompa :
« Atsushi ! Je pensais que tu allais dormir plus longtemps. » Le jeune homme esquissa un petit sourire embarrassé ― lui-même ignorait combien de temps il avait dormi, même si ce n'était sans doute pas assez vu sa mine.
« Je ne trouvais plus le sommeil, expliqua-t-il.
― Ça doit être bizarre d'être ici, compatit la jeune femme aux cheveux noirs. J'ai été si surprise quand Ryunosuke m'a dit que tu allais aider Dazai ce week-end ! Je ne pensais pas que vous vous connaissiez. » Elle semblait aussi surprise que lui quand il avait compris que les Akutagawa et Dazai se connaissaient.
« Oui, c'est un… concours de circonstances, expliqua-t-il tant bien que mal à son interlocutrice. Je ne savais pas que vous vous connaissiez aussi. » Gin esquissa un petit sourire contrit.
« C'est un lointain cousin. Il appelle notre mère « tante » pour simplifier les choses, mais notre mère est fille unique. C'est le fils d'un de ses cousins. Je crois. Parfois, il se contente de se présenter comme un aîné de Ryunosuke au primaire. » Elle laissa échapper avec un petit rire ― Atsushi se souvenait effectivement qu'il avait dit cela lors de leur première rencontre. « C'est un excentrique, même si tu dois déjà le savoir. Il est un peu étrange par moments. » Elle baissa la voix légèrement. « J'ai l'impression qu'il tait certaines choses. Mais je ne peux pas vraiment le savoir, on se connaît peu en réalité. »
Atsushi songea que son amie était perspicace dans sa démarche, elle avait bien deviné que Dazai ne disait pas tout, loin de là. Néanmoins, le jeune homme savait aussi que Fuku voulait leur parler de tout cela en temps et en heure. Il prétendit donc ne rien savoir, et Gin n'insista pas, se contentant de lui montrer la cuisine. Le jeune homme aux cheveux argentés était presque surpris de constater que, malgré ce grand manoir, les Akitagawa vivaient comme toute famille : leur cuisine était très moderne, et constituée d'une table centrale sur laquelle reposaient de nombreux aliments de toute sorte. Personne n'était en vue, et Gin dut percevoir une question muette, car elle ajouta :
« Mon frère prend rarement de petit-déjeuner. Il n'en « voit pas l'intérêt », mima-t-elle en levant les yeux au ciel. Et maman est partie tôt ce matin pour une répétition. » C'est vrai qu'elle était actrice, se souvint Atsushi. Une question lui traversa l'esprit après s'être souvenu de ce détail.
« Elle trouve toujours des pièces qui ne se jouent que dans le coin ? Je n'ai pas le souvenir que vous ayez déménagé.
― Pas toujours non, mais Dazai nous gardait avant. Maintenant, Ryunosuke est majeur alors peu importe. Maman peut nous laisser seuls, mais Dazai reste parfois encore.
― Il vous gardait ? » L'image était difficile à se représenter pour le jeune homme aux cheveux argentés. Dazai lui semblait trop… insouciant. Et inconscient pour pouvoir garder un œil sur deux enfants.
« Oui, ça parait difficile à concevoir, grimaça la jeune femme. D'ailleurs, il n'était pas spécialement bon pour ça. Mais il avait toujours des yeux partout, et on ne s'est jamais fait plus que des égratignures avec lui. »
Atsushi se demanda si cela avait à voir avec l'immortalité de Dazai ― peut-être lui avait-elle conféré d'autres pouvoirs ? À moins que ce ne soit l'œuvre de Chuuya. Très sincèrement, le lycéen en deuxième année tablait sur une des deux options. Le brun recevait forcément de l'aide pour accomplir ces miracles. Il ne voyait pas d'autre solution pour expliquer qu'il puisse s'occuper de deux enfants ― certes, les Akutagawa ne devaient pas être particulièrement intenables, même à six ans, mais tout de même.
« J'admire votre mère pour avoir eu le cran de vous laisser sous sa surveillance, déclara-t-il finalement pour rompre le silence.
― À la réflexion, moi aussi, admit la jeune femme. Mais ils s'entendent bien. Étrangement. Enfin, je dis ça parce qu'ils ne sont pas vraiment proches du point de vue familial, mais je les ais toujours connus bons amis. Et Dazai vit depuis longtemps avec nous. » Atsushi prit quelques secondes de réflexion une fois encore avant de demander :
« Quel âge a-t-il ? »
L'argenté savait très bien la réponse à cette question, Dazai avait plus de quatre cents ans, mais il se demandait ce qu'il disait aux Akutagawa, qui ne devaient pas encore savoir pour son immortalité à en juger par leurs dires et la demande de Fuku de garder le silence. Discuter de la sorte avec Gin lui permettait non seulement de prendre ses repères mais aussi de mieux comprendre comment ces derniers voyaient Dazai.
« Il a cinq ans de plus que mon frère, répondit la jeune femme avec une pointe de surprise dans la voix. Donc vingt-trois ans. À l'origine, on l'a surtout connu parce que Ryunosuke et lui se sont retrouvés dans la même école primaire en même temps pendant une année, ç'a créé le premier pont entre nous. Et quand il a eu quinze ans, ses parents sont décédés dans un accident de la route, et seule notre mère a accepté de le prendre à sa charge. Je ne sais pas trop pourquoi tout le monde lui a tourné le dos d'ailleurs. Enfin, c'est un cas à part mais… Il n'est pas méchant. »
Atsushi comprenait ce qu'elle voulait dire. Il ne pensait pas non plus que le brun était quelqu'un de méchant. Il était juste… Spécial. Excentrique. Comme disait Gin, un cas à part. Il se servit un peu de jus de fruit et quelques tartines tandis que la jeune femme continuait de lui parler un peu de Dazai et de leur famille. Elle admettait d'elle-même qu'une certaine aura de mystère entourait toute la branche dont il était issu, mais que sa mère lui avait plusieurs fois expliqué qu'un différend très fort en était à l'origine. Assez fort en tout cas pour qu'on entende assez peu parler d'eux désormais. Gin ne s'épancha pas sur les détails, mais évoqua une dispute à propos d'un testament. Le jeune homme aux cheveux argentés pouvait imaginer les problèmes provoqués par cela en effet ― il se demandait néanmoins si c'était la vérité… ou encore un mensonge pour les apparences. Difficile de démêler le vrai du faux.
Alors qu'ils discutaient tranquillement, Ryunosuke fit son apparition sans dire un mot, ni même leur accorder un regard. Sa sœur semblait déjà assez surprise de le voir, même s'il ne fit que se servir un café sans s'intéresser à la nourriture. Il se contenta de passer comme si de rien n'était, de remplir sa tasse sans les regarder, avant de se tourner vers eux pour les dévisager uniquement une fois que celle-ci fut remplie.
« Quoi ? » souffla-t-il en voyant l'attention portée sur lui. Sa sœur haussa les épaules, un air surpris sur le visage.
« Je ne m'attendais pas à te voir arriver ainsi.
― J'avais envie d'un café. » Ryunosuke souligna cette évidence en agitant sa tasse. Il observa ensuite Atsushi avec une mine impénétrable.
« J'ai croisé Dazai dans les escaliers. Il m'a dit qu'il allait faire un tour en ville. Pour acheter une corde. » Atsushi essaya de ne pas réagir trop explicitement, désireux encore une fois de voir comment les deux frère et sœur allaient se comporter. Il avait toujours quelques difficultés à bien percevoir ce que les deux jeunes aux cheveux noirs savaient et ce qu'ils ignoraient.
« Une corde ? répéta Gin. Il n'a pas déjà essayé de se pendre la semaine dernière ?
― Je crois que c'est pour autre chose cette fois. »
Bon. Il était fixé ― ils savaient pour ses tentatives de suicide à répétition. Le regard d'Atsushi passa de manière répétée de Gin à Akutagawa, puis d'Akutagawa à Gin, tandis qu'ils continuaient leur conversation.
« J'espère que ce ne sera pas pour s'attacher à une pierre et se jeter du pont. » reprit la jeune femme avant de jeter un œil à Atsushi. Elle esquissa un faible sourire avant d'ajouter : « Je suppose que tu sais pour ses pulsions suicidaires ? » Le jeune homme opina silencieusement. « Il ne parvient jamais jusqu'au bout, tu n'as pas à t'en faire. Maman dit que c'est une maladie.
― Il cherche à mourir à tout prix, lâcha Ryunosuke. Même s'il n'y parvient pas. Il n'abandonne jamais. »
Ses mots faisaient légèrement écho à l'échange qu'il avait eu avec Dazai avant de se faire tirer dessus ― il lui avait demandé s'il y croyait encore. Il réalisait désormais à quel point l'échange était parfaitement sensé, sans même qu'Akutagawa ne s'en aperçoive. Lui pensait que son aîné essayait à tout prix de mourir sans jamais parvenir au bout de ses tentatives pour une quelconque raison. Mais Dazai, lui, essayait à tout prix de mourir simplement pour revoir Chuuya ― cette dernière pensée le mettait d'ailleurs quelque peu mal à l'aise ; il avait du mal à saisir si le brun nourrissait une obsession quelconque vis-à-vis de ce mystérieux jeune homme, ou s'ils avaient bien un passé commun qui justifiait qu'il s'accroche à ce point. Cela faisait partie des questions sans réponse qui le hantaient un peu plus chaque jour. Et poser la question à Chuuya ne lui apparaissait pas être une excellente idée, vu son attitude vis-à-vis de l'immortel.
« Laisse-le faire si tu le vois essayer quelque chose. Il ratera. » indiqua Gin avec un petit sourire contrit.
Même elle devait réaliser à quel point il était étrange de dire une chose pareille. Atsushi se contenta d'opiner distraitement, tout en continuant son petit déjeuner. Alors qu'il l'achevait ― notant avec intérêt qu'Akutagawa n'était pas reparti dans sa chambre ― une porte claqua soudainement, et Dazai déboula dans la cuisine. Il était couvert de feuilles et d'égratignures, mais son regard brillait.
« J'ai une solution. »
