Je n'avais pas réalisé que je n'avais pas posté les nouveaux chapitres ici depuis presque trois mois déjà- (je sais que j'ai volontairement négligé cette plateforme par manque de temps, mais je n'avais pas réalisé que c'était aussi long oups)

je me rattrape aujourd'hui avec un petit spam, merci aux gentils lecteurs qui ont porté ce fait à mon attention :))


Chapitre Sept ; Exécution


Si les deux Akutagwa étaient confus, Atsushi, lui, comprit immédiatement de quoi parlait le jeune homme aux cheveux bruns. Son regard était fixé dans sa direction, et il semblait lui crier qu'il parlait du dilemme que le jeune homme aux cheveux argentés avait tant de mal à trancher. Celui-ci était toujours un peu agacé par Dazai après leur conversation nocturne mais il savait que l'autre représentait son meilleur espoir de changer la situation.

« Une solution ? répéta Gin, brisant le silence en premier. Pour quoi faire ? » Dazai lui sourit largement.

« Le projet sur lequel Atsushi et moi travaillons bien sûr. Nous avions un souci d'ordre technique. Mais désormais, tout va bien.

J'en doute, marmonna la jeune femme à mi-voix. Fais attention, Atsushi. »

Le jeune homme eut un petit rire tendu, avant de se lever pour emboîter le pas à Dazai ― il avait originellement prévu de rester encore un peu pour débarrasser la table et nettoyer derrière lui, mais le brun l'avait emmené avec lui avec insistance avec un geste de la main, sans un regard pour les deux autres personnes présentes. Alors qu'ils montaient les escaliers pour rejoindre sa chambre, l'excitation du brun était on ne peut plus palpable. Il semblait bouillir d'impatience comme un enfant la veille de Noël.

D'ailleurs, dès qu'ils furent tranquilles, il se tourna vers lui avec les yeux brillants comme un sapin.

« Je sais comment résoudre la situation. » Il était difficile de le prendre au sérieux avec ses égratignures et ses feuilles dans les cheveux, mais Atsushi l'invita à poursuivre.

« Vous savez comment faire changer d'avis l'Ecrivain ?

Précisément. » Un rictus naquit sur le visage du jeune homme aux cheveux bruns alors qu'il poursuivait. « On va le mettre devant le fait accompli. Et un couteau.

Un couteau ? »

Atsushi crut pendant une seconde qu'il y avait de l'écho, car il lui avait semblé que ses dires avaient été répercutés. Néanmoins, il s'aperçut au bout de quelques secondes que quelqu'un avait bien répété ces deux mots : Chuuya venait d'apparaître, perché sur le rebord de la fenêtre, comme si c'était l'entrée la plus naturelle du monde.

« Chuuya ! » Dazai semblait une fois de plus ravi de le voir ici. « Tu ne peux plus te passer de moi, c'est ça ?

Arrête tes bêtises abruti, cracha le jeune homme aux cheveux flamboyants en descendant sur le sol. Je t'ai juste suivi après t'avoir ramené ici parce que t'avais l'air louche. Et j'ai bien fait ― comment ça un couteau ?

Pour le convaincre.

Tu veux menacer de mort quelqu'un qui ne peut pas mourir ? » Cette remarque en disait long sur le ridicule de la situation.

« Mori peut mourir. Il n'est pas immortel.

Mais il n'est pas humain pour autant. Tu ne l'auras pas avec un vulgaire couteau. Il en faut plus pour le tuer et personne ne te laissera faire. La Créatrice elle-même t'en empêcherait. L'Ecrivain est son envoyé, son bras droit. » Ces arguments ne semblèrent pas émouvoir le jeune homme aux cheveux bruns, qui haussa les épaules avec désinvolture.

« Personne n'a jamais essayé. »

Chuuya le dévisagea un long moment sans ciller, avant de se masser l'arête du nez en soupirant longuement avec un désespoir perceptible. Il se laissa aller contre le mur le plus proche en dévisageant son interlocuteur en silence, avant de lâcher :

« C'est ta nouvelle méthode de suicide ? » Dazai fit la moue, étonnamment.

« Je suis totalement sérieux. L'Ecrivain est le problème. Ce qu'il nous faut, c'est le faire changer d'avis. Et puisqu'il est trop borné pour être convaincu par les mots, eh bien les actes parleront pour nous. »

Le jeune homme aux cheveux bruns semblait en effet très sérieux alors qu'il déclarait ceci avec un aplomb terrifiant. Le fait qu'il n'ait aucun scrupule visiblement à l'idée de menacer quelqu'un de mort inquiétait Atsushi. Pourquoi semblait-il aussi décontracté vis-à-vis de cette idée ?

« T'es complètement timbré.

Je sais, merci. » répondit le jeune homme aux cheveux bruns avec son sourire agaçant.

« C'est hors de question qu'on fasse une chose pareille.

Je ne t'ai pas demandé ton aide.

Parce que tu veux me faire croire que tu te serais rendu toi-même dans l'entre-deux monde pour le voir ?

Il sort de temps en temps.

Rarement. Il doit envoyer les grues.

Il a bien une pause dans sa journée.

Oui, mais pas à heures fixes.

Dans ce cas, tu pourras nous le dire.

Donc tu avais bien besoin de moi, abruti ! »

Atsushi avait suivi silencieusement la joute verbale qui venait d'opposer les deux jeunes hommes, un peu dépassé par elle. Ils avaient une incroyable capacité de se prendre la tête pour absolument tout pendant de longues minutes, sans jamais sembler à court de répliques. Cela l'impressionnait autant que cela le désespérait. Est-ce que cela durait depuis quatre cents ans ? Non, Chuuya et Dazai ne s'étaient pas forcément rencontrés dans leur enfance. Il ne savait pas comment avait eu lieu leur rencontre en fin de compte.

Il laissa cette question de côté pour reprendre le fil de la conversation ―Chuuya avait attrapé le col de la veste de Dazai pour le secouer comme un prunier en lui hurlant dessus ―et se décida à intervenir. Il ne voulait pas qu'un meurtre qui n'en serait pas vraiment un ait lieu devant ses yeux, et il avait encore besoin de Dazai pour son excuse. Ce qui le fit penser…

« D'ailleurs, je peux rentrer chez moi, non ? » Sa remarque eut le mérite de stopper Chuuya dans son agression physique pour le regarder.

« Non. Tu n'as pas pris ta décision. Donc l'Ecrivain représente encore un danger pour toi. Il veut te forcer la main en plus. Il adore faire ça.

En effet, il est un brin manipulateur. J'ai peur que tu doives passer du temps avec nous encore un peu. »

Dazai lui sourit une fois encore, avec un air de défi qui fit penser à Atsushi qu'il valait mieux pour lui ne pas exprimer son envie de fuir les deux jeunes hommes. Il ne les détestait pas, loin de là, car sans eux, il n'aurait rien su faire et serait resté l'enfant paralysé qu'il était dans chaque situation qui le dépassait. Mais la violence avec laquelle s'exprimaient leurs émotions le stupéfiait, et l'impressionnait autant qu'elle le terrifiait.

Le dire ainsi faisait penser qu'Atsushi n'éprouvait rien ce qui était loin d'être la vérité. Atsushi avait beaucoup d'émotions, presque trop d'ailleurs, car elles menaçaient souvent d'exploser ou de déborder, comme si son esprit était un réservoir trop petit pour les contenir. Mais dans le même temps, il exprimait peu ses émotions. Il avait appris depuis bien longtemps à les trier, à savoir faire ressortir celles qui avaient de l'intérêt, et à retrancher tout au fond de son cœur celles qui ne plaisaient pas.

A lui, mais surtout aux autres.

Parce que sa mère détestait qu'il se plaigne, qu'il exprime une quelconque marque de colère à son intention. Parce qu'elle voulait de lui qu'il se confie toujours, et qu'il n'hésite pas à pleurer dans ses bras parce que cela lui prouvait qu'il était à elle. Parce qu'elle ne cessait de l'inciter à sourire et à exprimer sa gratitude envers elle, plutôt qu'une quelconque forme de mal-être.

Il y avait donc bien longtemps qu'Atsushi gardait pour lui une partie de ses émotions, privilégiant la solitude de sa chambre pour y donner libre court là où personne ne pouvait les voir et les lui reprocher. En présence de certaines personnes, il se contentait de sourire, parfois de s'inquiéter, d'avoir peur, ou de se questionner. Mais toujours en enfermant d'autres émotions plus virulentes colère, passion, désespoir ; tout autant d'émotions fortes qui ne l'habitaient jamais, surtout pas devant les autres.

Dazai et Chuuya étaient en cela à ses antipodes. Ils se fichaient bien de ce qu'ils renvoyaient aux gens, se contentant de se laisser porter par leurs émotions et de les exprimer clairement. C'était particulièrement vrai pour Chuuya, qui se comportait de la sorte en toutes circonstances, même si une part de professionnalisme l'habitait souvent. Atsushi n'avait aucun mal à l'imaginer agir selon ses émotions, même dans les moments compliqués de son « travail ».

Dazai, lui, ne les laissait transparaître qu'avec Chuuya, ses émotions. Le lycéen avait remarqué que l'attitude puérile qu'il affichait le reste du temps se rapprochait plus de la couverture qu'autre chose ―elle se fissurait d'ailleurs bien vite, comme la plupart des émotions qu'il montrait. Chuuya semblait être le seul face à qui il ne montrait que ses réels sentiments. Atsushi ne l'avait jamais vu se prendre la tête avec quelqu'un d'autre que le rouquin, et ses yeux brillaient toujours comme deux pierres précieuses quand Chuuya était dans les parages.

Il se demandait si c'était à cela que ressemblait l'amour, quand il habitait quelqu'un d'autre. Mais Dazai était un tel phénomène qu'il n'était pas certain de pouvoir parler en des termes si francs d'un sentiment aussi fort. C'était quelque chose qu'Atsushi appréhendait mal, parce qu'il n'était pas très familier avec ce que cela signifiait, l'amour. Il savait qu'il aimait bien Akutagawa, sans plus savoir ce que cela pouvait signifier sur le plan des sentiments.

Et, comme toujours, il ne savait pas trop ce qu'il pouvait demander ou non à l'étrange duo.

« Je comprends…, finit-il par marmonner. Mais mon colocataire et ma famille vont finir par s'inquiéter.

Pourquoi ne vis-tu pas avec tes parents ? » s'enquit Dazai avec intérêt. Atsushi se crispa légèrement, mais répondit à la question à laquelle il était habitué après plusieurs mois.

« Je suis émancipé. Je ne suis plus sous la tutelle de mes parents, même si je ne suis pas majeur. »

Il s'arrêtait en général là, parce que le reste devenait un peu plus compliqué et personnel à expliquer. Il espérait que Dazai respecterait ce silence, malgré son attitude quelque peu irrespectueuse la plupart du temps et d'ailleurs, il le fit bien, mais uniquement parce que Chuuya lui envoya un coup sec dans les côtes.

« Et ton colocataire ? Tu ne lui as rien dit à notre sujet ? » demanda le jeune homme aux cheveux flamboyants ensuite. Le lycéen secoua la tête négativement en réponse.

« Il a entendu parler de l'accident, mais ne sait rien de plus que ce qu'ils ont dit aux informations.

Ce qui l'empêche donc d'être inquiété par Mori. » commenta Dazai. Il y avait une question que le jeune homme devait absolument poser pour en avoir le cœur net.

« « Mori », c'est le nom de l'Ecrivain ? » Ses deux interlocuteurs échangèrent un bref regard, puis Dazai opina légèrement.

« Oui, Ôgai Mori. Mais peu de gens l'appellent ainsi aujourd'hui.

Même parmi nous, ajouta Chuuya, seuls ses plus proches collaborateurs l'appellent par son prénom. Et son nom est rarement mentionné. L'Ecrivain est une figure supérieure ici bas. L'appeler par son prénom, c'est lui manquer de respect.

Pas étonnant qu'il soit aussi imbu de lui-même. » marmonna Dazai. Chuuya lui asséna de nouveau un violent coup sur le côté.

« Tes commentaires ne sont pas nécessaires. Et puis, c'est mérité. Il est celui qui s'assure que notre travail s'effectue correctement.

Tiens, exactement ce que tu n'as pas fait donc. »

Atsushi réprima l'envie de se reculer qui s'était emparée de lui devant le regard tempétueux de Chuuya pour s'avancer au contraire un petit peu et ainsi pouvoir intervenir si jamais le rouquin sautait à la gorge de Dazai ― ce qui serait certes mérité, mais peu productif actuellement.

« Ce que tu l'as empêché de faire aussi, siffla finalement le jeune homme en faisant visiblement un effort monstre pour réprimer ses pulsions meurtrières.

Pardon, mais je suis mort correctement moi, lâcha Dazai naturellement. C'est vous qui m'avez ramené.

Je n'y suis pour rien. Et tu l'avais cherché. Je t'ai mis en garde.

Cela ne change rien au fait que je n'ai pas demandé à bénéficier d'un traitement de faveur. » Les yeux de Chuuya lancèrent de nouveau des éclairs.

« Si c'est comme ça que tu considères la chose, alors tu n'as rien compris. »

Sur cette remarque assassine, il se redressa et attrapa son chapeau posé un peu plus loin sur le lit de Dazai. Trois grues apparues progressivement tressaillaient sur son épaule avec impatience, mais il les regarda à peine, se contentant d'observer Atsushi.

« Je vais encore essayer de parler à l'Ecrivain aujourd'hui. Ne laisse pas Dazai t'embarquer dans ses idées foireuses. » Le concerné fit la moue.

« Ce sont des bonnes idées.

Absolument pas. »

Sur cette énième répartie, le jeune homme posa définitivement son couvre-chef sur son crâne, et disparut aussi soudainement qu'il était venu. Dazai le regarda faire avant d'esquisser un sourire qui semblait presque malvenu dans cette situation.

« Il manque cruellement d'humour.

Vous ne pouvez pas sérieusement imaginer que votre plan va marcher. » Dazai l'observa quelques secondes en silence, avant de répondre calmement :

« Je ne vois pas pourquoi cela vous semble impossible. Mori estime que les humains sont inférieurs à lui, fragiles et uniquement constitués de défauts. C'est pour cela qu'il se permet autant de les critiquer. Si on pouvait d'une manière ou d'une autre faire en sorte qu'il pèche par arrogance, eh bien, cela lui ferait les pieds.

Vous essayez de vous venger, ou vous pensez réellement que cela fera changer son jugement ? » Dazai le considéra de nouveau avec surprise.

« Je n'ai pas de raison de me venger de lui.

Pourtant, n'est-il pas celui qui vous a rendu immortel ?

Il l'est, mais je ne lui en veux pas. S'il ne l'avait pas fait, j'aurais perdu Chuuya de vue bien avant, quand la mort m'aurait appelé.

C'est… »

Les mots manquèrent au jeune homme aux cheveux argentés pour décrire cette attitude et cette façon de penser. Elle mélangeait un dévouement et un intérêt attendrissant, mais aussi une dimension assez inquiétante. Accepter de ne plus jamais mourir simplement pour ne pas être séparé de quelqu'un était une attitude quelque peu étrange.

Voire inquiétante. Et peut-être plus aussi, mais encore une fois, Atsushi détestait juger des personnes qu'il ne connaissait pas.

« Chuuya ne comprend pas cela, reprit le brun devant son silence prolongé. Il estime que je suis complètement fou pour apprécier cette solitude éternelle.

Mais ne l'êtes vous pas un peu en fin de compte ? » osa demander Atsushi. Dazai lui offrit son habituel sourire ambigu.

« Je ne suis pas fou. Et je ne suis pas seul non plus. » L'affection vint adoucir le rictus qu'il lui offrait. « Chuuya est avec moi. »


Peut-être qu'au fond, Atsushi commençait à comprendre ce qui avait gardé le brun en vie toutes ces années. On pensait avec compassion aux immortels car ils étaient condamnés à une solitude froide et définitive. Mais Dazai avait toujours pu conserver Chuuya à ses côtés. Même si sa façon de le faire était discutable… Nul doute que tout ce temps, le rouquin avait constitué sa raison de vivre.

Néanmoins, le jeune homme aux cheveux argentés avait encore bien du mal à comprendre la relation qui les liait. Elle semblait tant entremêler amour et mépris qu'elle en devenait impossible à saisir pour un individu extérieur comme lui. Il avait le sentiment de mieux comprendre comment se sentait Dazai vis-à-vis de Chuuya, mais pas comment se sentait celui-ci vis-à-vis de Dazai.

Penser autant à la relation qui unissait ces deux hommes qu'il connaissait à peine avait quelque chose d'étrange, peut-être même de douteux, mais cela avait le mérite de le détourner de son véritable problème qu'il repoussait dans un coin de son esprit : il devait toujours déterminer ce qu'il allait faire.

L'idée que Dazai avait trouvé une solution à son problème l'avait réconforté, mais finalement, il semblait peu probable qu'elle soit viable. Menacer de mort une personne qui avait un contrôle parfait de la mort elle-même semblait complètement inconscient. Et cela apporterait sans doute bien plus de complications que de réelles solutions. Ainsi, le jeune lycéen était plutôt d'accord avec Chuuya : nul besoin d'écouter les idées de Dazai. Celles-ci n'apporteraient qu'un lot trop conséquent d'ennuis.

Néanmoins, il était toujours incapable d'arrêter son jugement sur une décision. Il savait qu'il devait choisir l'immortalité ; c'était, d'un point de vue objectif, le sacrifice le moins douloureux. Mais Atsushi était un humain, et les humains ont peur. Peur de la mort qu'ils ne saisissent pas, et peur de ce qui les attend ensuite. Mais aussi peur de survivre pour toujours, de ne jamais fermer les yeux pour l'éternité. Les humains ont peur, cela ne change pas.

En cherchant désespérément à occuper son esprit, remettant encore une fois son sort entre les mains de Chuuya, Atsushi se retrouva à passer du temps avec les deux Akutagawa. Bien sûr, à proprement parler, il en passait plus avec Gin, qui lui faisait visiter le manoir en l'étoffant d'informations et d'anecdotes familiales, mais son frère ne semblait jamais bien loin. Il ne prenait jamais la parole, laissant sa sœur monopoliser le récit, mais il semblait écouter également tout ce qu'elle disait.

Le jeune homme aux cheveux argentés apprit donc que ce manoir avait été offert oui, offert ! à la famille Akutagawa quelques décennies plus tôt. C'était un présent d'un homme d'affaires excentrique, un dénommé Fitzgerald, qui en avait fait don à la famille de celui qui avait été son mentor, le grand-père de Fuku. Atsushi était stupéfait d'apprendre qu'on pouvait sincèrement offrir un manoir entier en hommage, mais il semblait que les milliardaires se permettaient tout.

« Il y a un tableau de lui dans l'aile inutilisée, expliqua Gin avec un petit sourire amusé presque moqueur, il fallait le dire. Maman l'a rangé là quand elle s'est installée ici. Ce n'était pas forcément de gaieté de cœur d'ailleurs ; notre famille a toujours été très petite, et nous n'avons jamais eu besoin d'une telle bâtisse. Après la mort de son grand-père, la famille était composée de nos grands-parents, notre mère et ses deux frères, qui avaient déjà leur propre domicile. Une si grande bâtisse pour trois personnes, eh bien... Cela ne servait pas à grand-chose. » Elle eut un petit sourire amusé en se remémorant quelque chose, qu'elle partagea ensuite avec son interlocuteur : « Il paraît que le jour où notre père a rencontré ses beaux-parents, ils ont fait en sorte de l'enfermer dans la partie du manoir que personne n'utilise jamais, pour voir combien de temps il tenait dans l'obscurité avec les araignées et les meubles qui grincent. »

Cette belle-famille était visiblement sympathique, songea Atsushi avec une certaine appréhension. Il était surpris que l'homme ait choisi de rester de son plein gré après cette expérience. Mais peut-être avait-il en réalité apprécié celle-ci ? Les araignées et le noir n'effrayaient pas tout le monde. Et puis, il avait toujours en mémoire la seule et unique chose qu'il savait sur ce paternel disparu : la remarque de Fuku quand elle était venue à l'hôpital alors comme ça tu fricotes avec des mafieux ? Je savais que tu finirais comme ton père. Vu le caractère de la femme, il n'arrivait pas à savoir s'il devait prendre cela comme un trait d'humour uniquement ou bel et bien comme la vérité.

« Le petit-fils de Anthony Fitzgerald vient parfois, ajouta-t-elle ensuite. Je ne sais pas pourquoi il tient à maintenir les ponts ― mais maman l'aime bien de toute manière.

Sa présence ne la dérange pas autant que celle des autres. Etonnamment. » La voix d'Akutagawa surprit Atsushi ; le jeune homme avait parlé spontanément, sans que cela ne lui semble bizarre d'intervenir d'un coup alors qu'il restait silencieux depuis le début.

« Francis est un peu excentrique, mais gentil. Il a une nouvelle lubie, les actions dans les objets de la cuisine comme des casseroles, mais il a toujours été d'une bonne aide pour nous. » Des... Casseroles ? Pourquoi est-ce que Gin semblait être la seule personne totalement sensée aux alentours ? songea Atsushi.

« Et il aime se faire remarquer. » appuya Akutagawa cela sonnait comme un immense défaut dans sa bouche.

Gin allait hausser les épaules avec désinvolture, mais elle s'interrompit dans son geste lorsque le carillon d'une cloche parvint à leurs oreilles. Atsushi jeta un coup d'œil à la pendule la plus proche, qui était restée silencieuse ; elle indiquait quatorze heures dix-neuf. Soit elle était dérèglée, soit il n'y avait pas de raison pour qu'une cloche résonne à cette heure-ci. Les deux Akutagawa échangèrent un bref regard, puis Gin les entraîna dans les escaliers.

« C'est Dazai qui sonne le carillon ? demanda celle-ci en descendant.

Il est le seul qui peut le faire théoriquement. Il n'y a personne d'autre ici.

Ce n'est pas dans ses habitudes. »

Ryunosuke n'y accorda pas d'importance, haussant simplement les épaules à son tour. Atsushi garda le silence en les suivant, se demandant dans quoi il était encore entraîné. Si c'était une lubie de Dazai, il fallait s'attendre au pire. Avait-il essayé de s'étrangler avec la corde pour sonner la cloche s'il y en avait une ? Ou avait-il au contraire décidé de se jeter dans le mécanisme qui l'activait pour être écrasé ? Le jeune lycéen ne savait pas à quoi s'attendre.

Néanmoins, lorsqu'ils atteignirent le hall de la bâtisse, ils aperçurent une silhouette qui les attendait de pied ferme : Fuku. La femme tenait dans sa main une liasse de papiers qui semblait être un script Gin avait mentionné plus tôt qu'elle était partie en répétitions et semblait passablement ennuyée ; son expression était absolument identique à celle qu'Akutagawa arborait en quasi permanence.

« Ah vous voilà ! Je me doutais que le carillon vous ferait revenir.

Tu es déjà rentrée ? s'étonna Gin en allait l'accueillir. Je croyais que les répétitions duraient toute la journée.

Elles ont été interrompues, soupira sa mère, un des ingé-son a eu une crise cardiaque. »

Un silence lourd suivit sa déclaration. Atsushi eut une petite pensée pour celui qui venait de trépasser et sa famille, puis songea aussi à la personne qui avait été cherché l'âme de ce défunt. Était-ce Chuuya ? Maintenant qu'il savait que des personnes de ce type existaient, il pensait à eux systématiquement en entendant parler d'un décès. A eux, et à ce qu'ils pouvaient bien ressentir quand ils effectuaient leurs tâches.

« La pièce va être reportée je suppose, commenta Akutagawa.

Il nous faut un remplaçant pour lui, donc bien sûr. Mais ce n'est pas ce qui m'agace le plus. » Le regard grisé de la femme se déporta sur Atsushi, puis sur l'escalier qui menait à la chambre de Dazai. « On va avoir un invité ce soir. Peut-être plus. Qui sait. »

La formulation obscure rendit perplexe les deux Akutagawa, mais Atsushi eut l'intuition que cela n'allait pas être la visite d'un simple homme comme ce Fitz-quelque chose dont ils avaient parlé plus tôt. D'ailleurs, Fuku profita qu'ils se déplacent vers le salon pour discuter tranquillement, tandis que Gin allait chercher Dazai, pour lui murmurer :

« Prépare-toi à faire face à l'Ecrivain. » Ces quelques mots effrayèrent légèrement le jeune homme aux cheveux argentés parlait-on bien de l'homme qui lui en voulait et qui comptait le condamner à l'immortalité ? Parce qu'Atsushi n'était pas sûr de vouloir le rencontrer, même autour d'un repas chaud.

« Il vient pour moi ?

Et pour Dazai aussi je crois. C'est assez fréquent qu'il vienne nous gratifier de ses sourires lugubres, pour garder un œil sur lui. Avec un peu de chance, il enverra son bras droit à sa place, mais je doute qu'il laisse passer cette occasion de te parler. On peut juste espérer qu'elle viendra avec lui...

Elle ?

Son bras droit. Elle est la seule à pouvoir le remettre à sa place, fort heureusement car il le mérite. Cela ne va pas arranger ta situation de connaître encore plus d'êtres de l'ombre, mais je pense que sa présence te sera bénéfique, si elle vient. Ne serait-ce que pour rappeler à Mori de ne pas en faire qu'à sa tête. »

Atsushi ne se sentait pas réellement rassuré par les dires de son interlocutrice, mais n'était pas non plus en position de protester d'une quelconque manière. Et puis, toute personne pouvant l'aider à échapper à son triste sort ou sauver Akutagawa du sien était la bienvenue à ses yeux. Il n'était néanmoins pas certain de réellement vouloir faire la connaissance de l'Ecrivain. Il le terrifiait un peu trop, avec son aura imposante.

« Et qu'est-ce que vous allez dire à vos enfants ? » demanda-t-il, profitant du fait qu'il n'y avait qu'Akutagawa avec eux et qu'il était loin devant. Ils n'étaient pas supposés savoir tout ce qui se tramait après tout.

« Ils connaissent déjà l'Ecrivain, donc ce n'est pas vraiment un problème. Ils le prennent pour un vieux fou, apparenté avec Dazai d'un lien ténu et très lointain. Et ils connaissent également Chuuya. Ce n'est pas comme si c'était la première fois qu'ils venaient fouiner dans nos affaires.

Mais, vous ne pensez pas qu'ils commencent à se douter de quelque chose avec tout ce qui se passe d'étrange ? » Fuku esquissa un petit sourire désabusé.

« Si, et c'est pour ça que je compte bien régler cette affaire ce soir. »

Le jeune homme aux cheveux argentés se demanda ce qu'elle entendait par là, avant de décider qu'il ne voulait pas savoir finalement l'ignorance était sa meilleure alliée ces derniers jours. Il se contenta donc de rejoindre Akutagawa au petit salon, vite suivi par Fuku, Gin et Dazai qui semblait un peu trop heureux et énergique pour que cela soit inoffensif. Atsushi n'avait pas oublié qu'il avait émis l'hypothèse de menacer l'Ecrivain. Ils allaient devoir ouvrir l'œil ce soir s'ils voulaient éviter un incident de quelque sorte qu'il soit.

« Eh bien, ma chère tante ! s'exclama justement Dazai. Vous êtes rentrée bien tôt.

L'ingé-son a choisi le mauvais jour pour mourir, ironisa la femme en réponse.

J'en serais presque jaloux. » Du coin de l'oeil, Atsushi vit Akutagawa lever les yeux au ciel et Gin toussoter dans sa manche.

« Qui doit venir manger ce soir ? s'enquit ensuite Gin.

Mori, Chuuya ou Kôyô, peut-être les trois en même temps, peut-être seulement deux d'entre eux, ils nous font une surprise. » Le jeune lycéen vit clairement des sentiments contradictoires se peindre sur le visage des deux Akutagawa : une part d'eux semblait intéressée, tandis que l'autre part n'avait pas l'air très emballée. Dazai, lui, sembla au contraire très enthousiaste.

« On dirait bien que le repas va être animé, ricana-t-il.

Tiens-toi bien. Pas de tentative de suicide.

De toute façon, les couteaux ne coupent pas dans cette maison. » marmonna le jeune homme en réponse. On se demandait bien pourquoi, ne put s'empêcher de songer le jeune homme aux cheveux argentés.

« Mais pourquoi viennent-ils aussi soudainement ? s'enquit Gin. D'habitude, ils viennent de manière plutôt régulière. » Elle coula un regard vers Atsushi en ajoutant : « Et ils viennent surtout pour des affaires de famille.

Disons que la présence d'Atsushi ne sera pas un problème, si c'est ce qui t'inquiète. Je ne sais pas pourquoi il a changé d'avis aussi soudainement, mais Mori a décidé de venir, alors faisons de notre mieux pour l'accueillir. Même si sa visite ne nous fait pas plaisir. » ajouta-t-elle à mi-voix.

Effectivement, le seul qui semblait un minimum enthousiaste était Dazai et, le connaissant, Atsushi n'était pas certain que cela comptait comme sincère. Parce que le brun aimait un peu trop montrer de fausses émotions ―et qu'il avait des raisons de ne pas être satisfait par sa venue. Enfin, peut-être Atsushi s'inquiétait-il trop pour rien. Mais il avait quand même un mauvais pressentiment devant le regard amusé de Dazai.

Le reste de la journée fut presque exclusivement consacré à préparer un repas pour la soirée, même s'il devint vite évident que trop d'efforts n'y seraient pas non plus consacrés. Plus assez de levure pour faire un dessert ? Le dessert serait retiré du programme au pire, il y avait deux boites de biscuits rapportées par Francis dans les placards depuis trois mois. Il n'y avait pas de thé vert pour tout le monde ? Eh bien, le saké serait suffisant et délierait les langues.

(Atsushi songea que ce repas s'annonçait très, très chaotique.)

À dix-huit heures trente précisément, une voiture s'engouffra dans l'allée ― tiens, ils faisaient un minimum d'efforts pour entrer discrètement. Moins d'une seconde après avoir eu cette pensée, Atsushi, qui s'était retranché dans sa chambre pour masquer son inquiétude et se préparer psychologiquement à cette rencontre, vit Chuuya apparaître devant lui ― heureusement qu'il commençait à s'habituer à ces apparitions, son cœur allait finir par le lâcher à ce rythme.

« Vous accompagnez l'Ecrivain ? » demanda-t-il, quand bien même cela semblait on-ne-peut-plus évident.

« Pas officiellement, c'est pour ça que je suis là. Il n'a pas voulu que je vienne mais son bras droit est là. Tant que tu ne fais rien de travers, elle devrait t'aider.

L'Ecrivain ne risque pas de savoir que vous êtes là ? » Atsushi trouvait étrange qu'un supérieur surnaturel de la sorte ne sache pas où se trouvaient ses subordonnés ― surtout s'ils étaient dans la même maison.

« Si, mais Dazai me sert de couverture. Il faut bien qu'il serve à quelque chose. Je dirais qu'il a tenté de se suicider, comme toujours.

D'ailleurs, vous n'avez pas peur qu'il fasse quelque chose ? » Devant la mine perplexe de Chuuya, on expliqua : « Monsieur Dazai voulait attaquer l'Ecrivain, aux dernières nouvelles. » Le rouquin haussa les épaules.

« Il n'est pas assez fou pour le faire aujourd'hui. Il ne trouvera pas d'opportunités. »

La détonation d'un fusil fit prompte à le détromper.