Chapitre Huit ; Etourdissement
Chuuya avait pâli ― même dans la semi-pénombre de la soirée, Atsushi pouvait s'en rendre compte. Ses yeux céruléens s'assombrirent encore en quelques instants, redevenant la mer agitée en pleine tempête qu'ils étaient lors de leur première rencontre. Le jeune homme aux cheveux argentés ne savait pas s'il devait interpréter cela comme un mauvais présage, ou si son interlocuteur aux cheveux flamboyants se contentait de faire des hypothèses sur le coupable de ce coup de feu.
Après un long instant de silence ― long était un adjectif relatif, car la notion du temps d'Atsushi était perturbée par tout ce qu'il avait traversé et par l'aura surnaturelle de Chuuya à laquelle il n'était pas encore habitué et qui l'écrasait toujours autant par instants ― le jeune homme aux cheveux argentés se décida à briser le silence, car il n'entendait plus rien, et l'autre ne bougeait pas non plus.
« Ne devrait-on pas aller voir ? hasarda-t-il.
― Pas besoin. Il n'y a pas eu de mort, si c'est cela qui t'inquiète. » Le jeune lycéen plissa légèrement les yeux ― non, ce n'était pas cela spécifiquement qui l'inquiétait. C'était le coup de feu en général, la personne qui avait tiré et sur qui elle avait tiré.
« Mais quand même..., protesta-t-il. Cela ne vous inquiète pas, vous ? » Chuuya haussa les épaules avec désinvolture, mais son geste raide traduisait son agacement.
« A en juger par les présences à l'intérieur du bâtiment et les émotions perceptibles, c'est l'autre momie qui a tiré. Et vu qu'il ne sait pas viser, il a juste effrayé le livreur de je ne sais quoi venu s'acquitter de son travail. »
Oh, fut tout ce qu'Atsushi put songer. Il était donc préoccupé pour rien donc... ou non. Parce que, pourquoi Dazai avait-il eu l'idée de génie de tirer sur une personne innocente ? L'avait-il pris pour cet Ecrivain qui devait venir ? Et pourquoi avait-il une arme dans un premier temps ? Rien n'allait donc dans son esprit, pour qu'il en vienne à tirer sur les gens ainsi ?
(Et pourquoi ne tirait-il pas sur lui-même, s'il voulait tant mourir et possédait une arme ? Cet homme manquait cruellement de logique. Certes, dans tous les cas cela ne porterait pas ses fruits, mais cela lui permettrait au moins de ne pas embarrasser tout le monde.)
Chuuya parut lire dans ses pensées, car il répondit à certaines de ses interrogations en saisissant son chapeau et en se dirigeant vers la porte d'entrée :
« Il savait ce qu'il faisait. Il voulait sans doute faire passer un message à l'Ecrivain. Du style, je suis armé et hostile. Et il ne se tire pas dessus parce que c'est trop douloureux comme mort. Et c'est plus long pour lui de s'en remettre ― ses blessures ne se referment pas instantanément quand elles sont graves. »
Voilà qui expliquait des choses ― mais clairement pas tout ce qui perturbait Atsushi dans cette histoire. L'attitude de Dazai restait absolument sidérante : pourquoi menacer avec une arme à feu banale un homme surnaturel ? Surtout quand cet homme semblait aussi terrifiant ? Enfin, Atsushi pouvait comprendre que tout le monde ne soit pas aussi effrayé que lui par l'Ecrivain ― et par les choses en général ― mais tout de même, cela lui semblait totalement aberrant.
« N'essaye pas de comprendre Dazai, conclut le rouquin. J'ai personnellement abandonné depuis très longtemps, comme tout son entourage à un moment donné.
― Mais, comment va réagir l'Ecrivain ? S'inquiéta de nouveau le jeune homme aux cheveux argentés quand la pensée lui traversa l'esprit.
― Le connaissant, comme toujours. Il va ricaner, hausser les épaules, et demander à Dazai comment il va. »
Ah. Donc, personne n'allait définitivement bien parmi les êtres immortels qui peuplaient son entourage actuel. Atsushi ignorait si c'était lui qui était trop différent d'eux, car parfaitement humain et mortel, ou s'ils étaient véritablement complètement fous. On n'agissait pas avec autant de désinvolture face à quelqu'un qui nous tirait dessus enfin ! Ou tout du moins, qui essayait de nous tirer dessus.
« Tu devrais descendre, reprit Chuuya lorsqu'un bruit de moteur se fit entendre de nouveau à l'extérieur, je crois que ce sont bien eux qui arrivent cette fois. »
Comme à son habitude, Chuuya esquissa un vague signe de la main et remit son chapeau sur son crâne avant que le lycéen n'ait le temps de répondre quoi que ce soit. Le jeune homme se retrouva ainsi seul, les yeux fixés sur la porte qui se refermait sur le vide, tout en essayant de se préparer à ce qui allait venir : sa première rencontre avec l'Ecrivain.
(Il ne comptait pas les séances d'espionnage de l'homme comme des rencontres.)
La sonnerie de la porte retentit en effet moins de deux minutes plus tard, et le jeune lycéen n'eut d'autre choix que de se jeter un dernier coup d'œil contrit dans le miroir. Il avait l'air absolument dépassé par la vie, avec ses yeux cernés de bleu ― la faute aux dilemmes qui l'empêchaient de fermer l'œil ― et son teint rendu pâle par le stress et l'enfermement. Au moins pourrait-il peut-être convaincre l'Ecrivain qu'il n'était vraiment pas un danger pour lui avec cette apparence.
Alors qu'il descendait les marches menant au hall, des éclats de voix lui parvinrent, et il se concentra pour les saisir et prendre la température de l'endroit où il s'apprêtait à pénétrer. Il reconnut rapidement la voix de Fuku, devenue familière au fil des jours ― les deux autres accents lui étaient inconnus. Il identifia une voix masculine, doucereuse et chargée de politesses qui semblaient feintes, et une autre féminine, impérieuse et ferme.
« … depuis la mort de votre époux, disait la voix de l'homme ― l'Ecrivain, à n'en pas douter. Vous avez bonne mine, néanmoins.
― Et vous, vous n'avez pas pris une ride, répliqua la voix amusée de Fuku. Quel âge cela vous fait-il, d'ailleurs ? Neuf cents ans ? Mille ? Non, je crois que vous atteignez rarement les mille ans, vous mourez avant. » Un silence suivit sa remarque, seulement coupé par un léger rire qui devait être celui de la femme inconnue.
« Pardonnez-nous pour l'annonce tardive de notre venue, parla ensuite cette dernière. Nous n'avions pas pour objectif de vous mettre sur la défensive. »
Elle semblait beaucoup plus avenante que l'autre, mais sa voix mesurée masquait à peine une confiance en elle très forte. Elle ne redoutait pas plus ce dîner que celui qui l'accompagnait ― et d'un autre côté, des êtres surnaturels avaient-ils réellement besoin de redouter ce que pourraient faire de simples mortels ? Le coup de feu de Dazai ne les avait probablement pas fait ciller, si tant est qu'ils l'aient entendu.
« Je n'en doute pas, répondit Fuku. J'espère que vous n'avez pas placé la barre de vos exigences trop haute, nous avons dû nous débrouiller avec ce que nous possédions pour cuisiner.
― Oh, ne vous inquiétez pas, rétorqua l'Ecrivain, nous ne sommes pas exigeants, vous devriez le savoir depuis le temps que nous venons. »
L'animosité dans le hall soufflait à Atsushi de fuir au plus vite, mais il savait que cette attitude ne l'aiderait en rien. Malgré tout, il avait réellement du mal à se figurer à quoi ce repas allait ressembler. Au vu de l'entente qui semblait lier Fuku et l'Ecrivain, il n'aurait même pas été étonné que des couteaux de cuisine volent au-dessus des plats préparés.
« Tu vois pourquoi il vaut mieux utiliser la force que les mots avec lui ? » La voix de Dazai, qui s'était faufilé derrière lui, le fit sursauter. L'homme aux cheveux bruns était, comme à son habitude, pourvu d'un sourire jovial qui inspirait la confiance ― mais Atsushi n'avait pas oublié qu'il avait une arme en sa possession. Et que, accessoirement, il était tout sauf viable.
« Ce n'est pas une raison pour essayer de le tuer de la sorte, lâcha-t-il malgré tout, incapable de réellement avoir des pulsions meurtrières envers lui.
― C'est étrange, commenta d'ailleurs Dazai, comme s'il avait lu droit en lui, pourquoi n'en veux-tu pas plus à Mori ? L'immortalité me convient bien, je n'ai rien à lui reprocher si ce n'est son sourire qui m'horripile, et pourtant je ne peux pas le supporter. » Il était mal placé pour parler de sourire horripilant, mais Atsushi laissa couler.
« Je ne vais pas en vouloir à mort à quelqu'un que je ne connais pas, répondit-il simplement ― il n'était pas sûr que ce soit la meilleure explication à donner, mais n'en voyait honnêtement pas d'autre.
― Oh. Eh bien, dans quelques minutes, tu le connaîtras et tu ne vas pas être déçu du spectacle, ricana Dazai. Oh, et, Akutagawa a besoin d'aide dans l'aile désaffectée. Va lui donner un coup de main pour te préparer à notre cher Ecrivain. »
Le brun s'éloigna sur ces mots, sans laisser à Atsushi le temps de dire quoi que ce soit ― une habitude pour Dazai et Chuuya, vraiment. Il descendit en direction de Fuku et ses invités, laissant le lycéen hésiter sur ce qu'il allait faire ― il finit par opter pour l'option de Dazai, parce que repousser au maximum le moment de voir cet homme effrayant lui convenait bien.
Il prit donc la direction de l'aile désaffectée en question ; il n'y avait jamais pénétré, mais Gin la lui avait montrée heureusement. Il ne s'y sentait pas extrêmement à l'aise, car elle n'était éclairée que par des bougies qu'il fallait allumer au fut et à mesure en arrivant ― heureusement qu'Akutagawa lui était passé devant, il put ainsi déboucher sur un couloir parfaitement éclairé.
Atsushi ignorait où il était supposé se rendre ― Dazai et son goût pour les mystères ne lui avait pas donné ces informations ― aussi il suivit simplement les bougies en espérant arriver au bon endroit. Et en effet, au bout d'un petit moment à tourner dans les couloirs sombres, il aperçut la silhouette d'Akutagawa perchée sur un escabeau, en train de décrocher ce qui ressemblait à un portrait.
Le lycéen ignorait s'il risquait de faire peur à son camarade en s'annonçant subitement ― les propositions « faire peur » et Akutagawa lui paraissaient un peu trop antonymes pour cela, mais l'autre ne s'attendait probablement pas à le voir, et il avait l'air tellement concentré sur sa tâche qu'il ne l'avait peut-être pas entendu arriver. Atsushi s'avança lentement pour le rejoindre alors que le jeune homme aux cheveux bicolores achevait finalement de décrocher le portrait.
Le cadre en question était aussi grand qu'eux deux, et représentait un homme cadré à la taille. Ses cheveux blonds et ses yeux bleus, ainsi que son sourire moqueur n'évoquaient aucun trait des Akutagawa ; et Atsushi eut donc l'intuition qu'il s'agissait du fameux Anthony Fitzgerald relégué au placard par Fuku.
« Pourquoi le décrocher ? demanda-t-il après avoir vu Akutagawa jeter un coup d'œil dans sa direction, signe qu'il l'avait remarqué.
― Pour emmerder l'Ecrivain. » répondit platement son interlocuteur. Cela n'éclairait pas beaucoup le jeune homme aux cheveux argentés, mais il pouvait imaginer que, d'une manière ou d'une autre, ce tableau allait mal finir. « C'est Gin ?
― Hein ? » La question de son interlocuteur le rendit perplexe. Qu'est-ce que Gin venait faire là-dedans ? Ce n'était pas elle sur le tableau, aux dernières nouvelles.
« Qui t'a envoyé m'aider. » Développer son propos semblait coûter au jeune homme aux cheveux bicolores ― désolé pour lui s'il avait l'habitude qu'on le comprenne sans problème, ce n'était pas le cas d'Atsushi qui n'était pas sur la même longueur d'onde que lui.
« Oh. Non, c'est monsieur Dazai. »
Son interlocuteur plissa légèrement les yeux mais n'ajouta rien, retournant le tableau à l'horizontale pour pouvoir le placer sous son bras. Il avait l'air de se débrouiller très bien tout seul, honnêtement, et Atsushi avait l'impression que Dazai l'avait envoyé ici juste pour les taquiner. Mais peut-être se faisait-il des idées... A force de ruminer sa déception amoureuse, il voyait le mal partout.
« Ça tombe bien, marmonna Akutagawa à sa grande surprise. Il faut que je te parle. » Ces quelques mots eurent pour effet immédiat de détraquer le cœur d'Atsushi ― il fallait réellement qu'il cesse un jour de s'emballer pour tout et pour rien, juste parce que c'était ce garçon qu'il aimait bien qui le disait.
« De quoi donc ? » demanda-t-il maladroitement en essayant de maîtriser sa voix.
Le silence qui s'écoula ensuite parut durer une éternité, et Atsushi fut pris d'une brusque envie de se jeter par la fenêtre la plus proche parce que c'était décidemment trop embarrassant. Le râteau n'avait pas quitté sa mémoire, même si son camarade avait été là pour lui ― indépendamment de sa volonté, certes, mais là pour lui malgré tout. Et puis, avec tous ces événements, il avait mérité un peu de repos pour son esprit et son cœur ― il en avait bien besoin tant il était dépassé par la tournure des événements.
« Gin m'a engueulé pour mon refus. A ton invitation. » Oh, oh, oh. Pente glissante. La fenêtre au loin n'avait jamais semblé si attractive pour le jeune homme aux cheveux argentés.
« C-Ce n'est pas grave. Je comprends, bredouilla-t-il. Tu n'avais pas à accepter par pure politesse. » Pourquoi étaient-ils en train d'avoir cette conversation au juste ?
« Ce n'était pas... »
Akutagawa s'interrompit au beau milieu de sa phrase. Le regard particulier d'Atsushi balaya immédiatement ce qui les entourait, se demandant si quelque chose ou quelqu'un venait d'apparaître, avant d'arriver à l'évidence qu'il n'y avait absolument rien. Son interlocuteur semblait juste s'être absorbé dans ses pensées, laissant cette amorce intrigante en suspens. Atsushi ignorait s'il valait mieux insister ou non ― ce n'était pas son genre de forcer, surtout dans cette situation plus qu'embarrassante, mais après tout...
« Ce n'était pas ?... » hasarda-t-il, espérant ne pas gâcher toutes ses chances. Akutagawa lui adressa un petit regard qu'on aurait pu qualifier d'ennuyé s'il n'était pas venu de lui, avant de répondre :
« Ce n'était pas mon intention du tout. Accepter par pure politesse. Mais je ne voulais pas non plus que cela sonne catégorique. Les conseils de monsieur Dazai sont... Inutiles. »
Akutagawa avait prononcé ces mots confus en avançant d'un pas raide et rapide pour rejoindre le grand hall et la salle où s'était rassemblée le reste de sa famille et de leurs invités, et Atsushi avait à peine le temps d'assimiler ce qu'il disait en essayant de ne pas le perdre de vue. Cela ne devait pas sonner catégorique ? Les conseils de monsieur Dazai ? Est-ce qu'il comprenait bien ce qu'il devait comprendre ?
« Tu... »
Avant d'avoir une occasion de mettre des mots clairs sur ce qu'il voulait dire, une silhouette apparut dans leur champ de vision, en travers de leur route. C'était celle d'un homme au long manteau, et Atsushi la reconnut instantanément : l'homme aux yeux roses. Ou l'Ecrivain, ou Mori ― quelque que soit son qualificatif, l'homme qu'il voulait le moins croiser.
« Tiens, je me demandais où tu étais, Ryunosuke. » Sa voix doucereuse sonnait de manière très désagréable aux oreilles des autres, et Atsushi sentit un frisson le parcourir alors qu'il essayait de se dissimuler dans la pénombre ― mais il n'était pas habillé tout de noir comme Ryunosuke, alors cela ne fonctionnait pas très bien.
« Quelque chose à récupérer. » répondit laconiquement le susnommé, tout en serrant le cadre sous son bras comme pour en dissimuler la vision à son interlocuteur. Celui-ci plissa les yeux et esquissa un sourire en le regardant, avant de déporter son attention sur Atsushi.
« Voici donc le nouveau venu de nos petites réunions ? »
Le concerné avait très envie de se rapetisser soudainement sous ces deux orbes mauves. L'autre ne lui inspirait aucune confiance, et pas uniquement parce que le lycéen avait entendu de quoi il était capable. C'était aussi son expression et son aura étouffante qui en faisaient une cible inquiétante, et qui empêchaient sans doute qui que ce soit d'éprouver de la pitié pour lui.
En tous cas, il donnait l'impression de pouvoir sonder les âmes et lire les esprits, tant son regard restait fixé sur le visage de ses interlocuteurs avec un sourire inquiétant sur les lèvres. Il était vêtu de manière assez similaire à Chuuya ― veste noire sans manches sur une chemise blanche, pantalon assorti et chaîne enchantée sur le veston ― mais disposait aussi d'un second insigne, à côté de la chaîne de montre, représentant une bougie, s'il le voyait bien.
Nul doute que cette bougie renvoyait au conte traditionnel des shinigamis, qu'il avait tant de fois entendu parmi ses camarades. Lui-même le connaissait sommairement, car il faisait partie du folklore du Japon ― et il s'était demandé à quelques reprises si Chuuya et les autres qui lui ressemblaient se rattachaient aux dieux de la mort. Visiblement, c'était le cas.
« C'est Atsushi Nakajima. » Akutagawa finit ― étonnamment ― par rompre le silence en le présentant, même si l'Ecrivain le savait sans doute déjà. D'ailleurs, il esquissa justement un nouveau sourire, avant d'opiner d'un air songeur.
« Je suis Ôgai Mori. » se présenta-t-il ensuite.
Atsushi était surpris de l'entendre employer son nom, d'autant plus qu'il se souvenait que Chuuya avait dit que rares étaient les personnes à appeler l'Ecrivain par son nom, mais il supposait que se présenter en tant qu'Ecrivain aurait fait désordre pour maintenir le secret. Mentalement, il nota de ne pas l'employer à la légère, même s'il devait s'adresser à l'homme aux cheveux bleu foncé, car il redoutait le moindre fait de son interlocuteur.
Le silence, de retour après cette mince présentation, devenait de plus en plus pesant, et Atsushi fut plus que reconnaissant envers la personne qui brisa une assiette sur le sol ― il découvrirait quelques secondes ensuite qu'il s'agissait de Dazai et que ce n'était pas une simple maladresse, mais bel et bien un acte calculé, même s'il n'avait pas pour objectif de lui sauver la mise ― car cela les fit se diriger de concert vers la cuisine. Akutagawa avait toujours son cadre dans les mains, et Atsushi se demandait ce qu'il comptait faire avec.
Les réponses du jeune homme sur ce sujet n'avaient pas été particulièrement parlantes, et Atsushi avait peur de comprendre ce qu'il cherchait à accomplir avec un portrait qu'il savait déprécié au sein de la famille Akutagawa. Allaient-ils le détruire pour en parsemer le repas ? Ou le servir tout simplement en guise de repas pour Mori ? Il avait envie de dire qu'ils ne feraient pas une chose pareille, mais n'était pas sûr de pouvoir le jurer en fin de compte. Il était clair que Fuku appréciait peu l'Ecrivain. Et Dazai avait déjà beaucoup de mauvaises idées ainsi.
Atteignant la cuisine, Atsushi et ses deux « acolytes » aperçurent Gin en train de ramasser les restes de verre sur le sol, tandis que Koyo Ôzaki et Dazai discutaient sur un ton apparemment très posé et poli ― mais peut-être que ce n'était qu'une apparence. Atsushi se rapprocha de Gin pour lui venir en aide, et aussi se soustraire aux regards insistants de Koyo, Dazai et Fuku qui venaient d'arriver.
« Tiens, Mori, vous revoilà. » l'accueillit Fuku, occupée à sortir un plat du four. L'homme s'installa aux côtés de ses interlocuteurs sans se soucier de cette remarque et ne perdit pas son sourire du tout ; il se contenta de suivre du regard le mouvement du lycéen aux cheveux argentés, qui lui faisait de son mieux pour l'éviter.
« Eh bien, il serait impoli de vous laisser tout faire. Avez-vous besoin d'aide pour le repas ? » Atsushi avait les yeux baissés sur les débris de porcelaine qu'il ramassait avec précaution, mais il sentit sans mal le changement d'atmosphère qui s'opéra soudainement dans l'air.
« Non, je vous remercie, répondit Fuku. Je me débrouille parfaitement bien seule.
― Mieux vaut laisser ma tante se charger du repas, ajouta Dazai avec malice. Il sera sans doute meilleur si elle est la seule à s'en charger. » L'insulte était à peine dissimulée, et le fait qu'elle soit réponde pratiquement à celle originellement lancée par Mori à son arrivée constituait une provocation de plus.
« Si vous le dites, susurra Mori sans se départir de son sourire. Je ne cherchais qu'à me faire agréable.
― Et à glisser un peu d'arsenic dans les verres. » Dazai avait murmuré ces mots, mais tout le monde les avait saisis dans le silence profond qui entourait la cuisine.
« Tu parles pour toi, non ? » rétorqua Mori sur le même ton ― encore une fois tout le monde les entendit.
Un petit coup d'oeil à Gin et Fuku apprit à Atsushi que la remarque initiale de Dazai avait du mal à passer : la plus jeune avait blêmi et semblait mal à l'aise, tandis que sa mère avait froncé les sourcils et raffermi sa prise sur le plat qu'elle tenait. Akutagawa, lui, n'avait pas cillé, se contentant de déposer le portrait dans un coin, avant de se saisir des couverts manquants pour les apporter sur la table.
Atsushi, lui, commençait à s'habituer à retenir son souffle après la moindre déclaration de cet homme qui se faisait surnommer l'Ecrivain. Néanmoins, il ne s'empêchait plus beaucoup de réfléchir à ce que pouvait signifier son existence et son attitude ; et s'il était incapable de bien saisir quelle était la fonction de cet homme effrayant, il pouvait grâce à ce que Chuuya lui avait expliqué comprendre ce qu'il cherchait à faire en venant ici.
Il s'agissait sans le moindre doute tout d'abord de lui infliger une certaine montée de pression : il devait avoir confiance en son aura et en la personnalité loin d'être courageuse d'Atsushi. Et il s'agissait sans doute aussi pour lui de pouvoir prendre connaissance de la situation les concernant, lui et Akutagawa. Sans être particulièrement perspicace, le jeune homme aux cheveux argentés pouvait deviner que l'Ecrivain avait plus d'intérêt à récupérer l'âme d'Akutagawa qu'à le rendre immortel. S'il était chargé de veiller sur les âmes des humains quand elles arrivaient au bout de leur chemin, il devait déprécier avoir à gérer des immortels, qui allaient contrairement à l'inverse de son travail.
Dazai pensait-il que Mori aurait été capable de tuer Akutagawa lui-même, ou essayait-il de les liguer contre l'Ecrivain en mentant ? Il était si difficile de savoir ce à quoi il pensait qu'il était incapable de trancher.
« Si vous avez fini de vous lancer des piques, nous pouvons commencer, fit remarquer Fuku les lèvres pincées après un bref silence.
― Je vais vous aider à tout porter, se proposa la dénommée Koyo. Il serait regrettable qu'un accident arrive. » Elle se déplaça gracieusement jusqu'à son aînée ― enfin, elle était sans doute la plus âgée des deux femmes si elle était comme Chuuya et l'Ecrivain, mais en apparence, cela ne se voyait pas ― et attrapa un des plats pour l'emmener jusqu'à la salle à manger où la table était dressée.
« Vous avez mis les petits plats dans les grands, ma chère tante. » constata Dazai en les suivant ― sa jovialité commençait légèrement à taper sur les nerfs d'Atsushi, car elle était extrêmement décalée au vu de leur situation.
D'ailleurs, peut-être avait-il des visions, mais il lui avait semblé voir un couteau disparaître dans le vide ― et il était certain qu'une ride était apparue entre les sourcils de l'Ecrivain. Indifférent comme souvent à l'atmosphère autour de lui, le brun s'installa à sa place en continuant ses petites flatteries exagérées, tandis que Fuku et son fils s'éclipsaient de nouveau pour aller chercher le reste ― et qu'allaient-ils finir par faire avec ce portrait ?...
« Il est regrettable que Chuuya ne soit pas venu, lâcha soudainement Dazai alors qu'ils venaient tous de s'installer autour de la table, Fuku et Akutagawa mis à part. Ce dîner aurait été plus agréable. »
S'il s'était donné pour objectif de jouer avec les nerfs des deux nouveaux venus pendant tout le repas, il y arrivait plutôt bien apparemment. Atsushi pouvait voir les mains de la dénommée Kôyô se resserrer sur les couverts ― et sans doute avaient-ils eu une bonne idée en ne sortant que les couteaux à bout rond.
« Tu devrais pourtant savoir que Chuuya a des occupations plus importantes que s'occuper d'un enfant comme toi, rétorqua Mori sur le même ton jovial. Il sait se rendre utile à la société, contrairement à d'autres.
― Oh, je le sais bien. C'est pour cela que je l'aime. »
Plus jamais Atsushi ne buvait à cette table. Il avait manqué de s'étouffer en avalant de travers à cette remarque ― non seulement parce qu'elle était osée et inattendue, mais aussi parce qu'il avait clairement remarqué la tension de leurs deux interlocuteurs, et qu'il commençait à redouter que le pire se produise. Les doigts de Kôyô étaient très serrés sur les manches des couverts, et même si Dazai était immortel, il était sans doute peu recommandé qu'il se fasse égorger au beau milieu du repas ― et puis, Gin était là. Ce n'était pas le moment pour tous ces êtres surnaturels de laver leur linge sale en public, à moins qu'ils ne désirent faire exploser tout le secret et les efforts de Fuku pour le conserver.
« C'est admirable de ta part, reprit Mori, d'être autant attaché à lui depuis votre rencontre. Un sacré bout de temps a passé pourtant. » La jeune femme à sa droite lui lança un regard qui faisait sans nul doute office d'avertissement de ne pas trop en dire ; Gin les observait tous avec une expression mêlant malaise et curiosité.
« C'est normal. Chuuya est unique en son genre.
― En effet, unique est le mot, souffla Kôyô. Contrairement à toi.
― J'ai pourtant la prétention de ne pas ressembler à tout le monde. Grâce à vous. »
Dazai ponctua cette déclaration d'un clin d'oeil, tandis qu'Atsushi continuait de les dévisager à tour de rôle, inquiet par la tournure de la situation. Le petit trio gardait pour le moment une certaine réserve, préférant les sous-entendus aux remarques trop directes, mais à ce rythme-là, l'immortalité de Dazai n'allait pas rester un secret très longtemps. Fuku et Akutagawa détendirent légèrement l'atmosphère en les rejoignant avec les condiments qui pourraient manquer au repas, et la maîtresse de maison invita tous ses invités à entamer le repas sans plus attendre. Il était difficile de dire si elle avait remarqué l'ambiance lourde qui entourait la table à son arrivée ― sans doute était-ce le cas, mais elle fit de grands efforts pour s'adresser à tout le monde et les contraindre tous à s'adresser aux autres poliment.
« Comment se porte votre business, Mori ? » lui demanda-t-elle après d'autres formalités et banalités. Atsushi prêta une oreille attentive à cette réponse, désireux de savoir sous quelle couverture avait été présenté l'Ecrivain.
« Bien, très bien même. Les affaires sont florissantes, malgré quelques petites déconvenues. Les aléas du commerce, vous vous en doutez.
― Somme toute, tout se passe bien. » appuya Kôyô ― Atsushi commençait à voir pourquoi Fuku avait souhaité qu'elle soit là. Malgré son aura toute aussi imposante que ses compagnons, elle avait l'air plus réfléchie et disposée à la discussion que Mori.
« C'est plaisant à entendre, lâcha Fuku ― la façon dont elle avait articulé donnait l'impression qu'elle avait placé un « dé » avant le mot « plaisant », mais cela ne devait être qu'une impression sans doute...
― Et vous ? Vous jouez bientôt ? reprit Kôyô sans y accorder la moindre attention.
― La première devait avoir lieu dans deux semaines, mais je ne sais pas si nous aurons un remplaçant rapidement pour notre ingé-son.
― Quel drame qu'il soit décédé aussi subitement, commenta Mori, cela a dû être un véritable choc pour vous. »
Cette fois encore, la remarque déclencha des réactions plus ou moins subtiles ― Kôyô poussa un léger soupir à peine étouffé par le bruit sec provoqué par son couteau sur la porcelaine, Dazai sembla masquer un fou rire derrière sa serviette en prétextant avaler de travers (à moins que ce ne fusse l'inverse) et Atsushi se mordit nerveusement la lèvre. Il avait connu un bon nombre de repas gênants au cours de son existence, mais celui-ci raflait la palme, et de loin.
Seuls Akutagawa et Gin semblaient à peu près imperméables aux sous-entendus loin d'être discrets échangés entre les principaux acteurs du repas ; et encore, parce que leurs sourcils étaient froncés et ils échangeaient des regards un peu perplexes. L'attitude étrange des autres convives n'avait pas dû leur échapper.
« Oui, c'est tout bonnement dramatique, souffla Fuku sur un ton mesuré. C'était un homme bon, il méritait de vivre plus longtemps.
― La mort est incompréhensible pour le commun des mortels. »
Que quelqu'un me sorte de ce repas, songea Atsushi lorsque Mori jeta un coup d'œil dans sa direction. Il regrettait présentement tous ses choix de vie, parce que l'autre homme le mettait mal à l'aise tant par sa présence que par ses sous-entendus. Le lycéen avait encore du mal à comprendre son étrange attitude ; mais il était certain qu'il cherchait à obtenir quelque chose à l'issue de ce repas. L'âme d'Akutagawa ? Ou simplement sa réponse à lui quant au marché ? Difficile de le savoir.
Le reste du repas continua dans une ambiance similaire, jusqu'à ce qu'arrive le moment du dessert. Fuku se leva, faisant signe à Akutagawa de la suivre ; et celui-ci, étonnamment, fit signe à Atsushi de leur emboîter le pas à son tour. Il s'exécuta sous le regard suspicieux de l'Ecrivain, dont l'attention fut heureusement bien vite détournée par un Dazai en pleine forme et ses remarques perfides.
« Cet homme est absolument imbuvable, souffla Fuku une fois qu'ils furent assez loin dans la cuisine pour ne pas être entendus. Plus vite il sera parti, et mieux ce sera.
― Mais... » Atsushi coula un regard en direction d'Akutagawa, incertain de s'il pouvait parler librement ou non. Si Mori était venu pour lui, il ne partirait pas sans qu'ils aient au moins eu une conversation.
« C'est le moment ? Demanda à sa grande surprise Akutagawa à sa mère.
― Je pense, opina celle-ci. Atsushi... » Entendant son prénom interpellé par Fuku, le jeune homme aux cheveux argentés tourna son regard dans sa direction. « Fais-nous confiance.
― Ce plan est incontestablement meilleur que celui de l'autre momie. » souffla une voix qui ressemblait à celle de Chuuya, non loin de lui.
Avant qu'Atsushi n'ait eu le temps de bien intégrer ce qu'ils sous-entendaient, il entendit un bruit de grincement ― et en redressant la tête vers l'origine du bruit, il aperçut le portrait d'Anthony Fitzgerald, parfaitement souriant, qui fonçait sur lui à toute allure.
