Chapitre Neuf ; Etranglement
« Maman ? »
Seul le silence lui répond. Il reste quelques secondes immobile, hésitant à parler de nouveau ou à s'avancer. Si elle est assoupie et qu'il la réveille, elle sera de mauvaise humeur. Et quand elle l'est, discuter avec elle est très, très difficile. Il tourne un regard hésitant derrière lui, là où deux enfants, un garçon et une fille, l'attendent en discutant joyeusement.
Ce sont deux de ses camarades de classe, et ils l'ont invité à jouer avec eux. Il est heureux, parce que c'est la première fois que quelque chose comme ça se produit. D'habitude, les autres le fuient, car il reste dans son coin et ne sort jamais après les cours. Jouer au parc avec ses camarades a revêtu il y a très longtemps déjà des airs de rêve irréalisable.
Mais il a enfin l'opportunité de le réaliser.
Cependant, il doit d'abord demander à sa mère si c'est possible. Parce qu'elle s'inquiétera s'il n'est pas rentré à l'heure, et que quand elle s'inquiète, c'est mauvais pour elle, elle le lui a dit. Mais s'il la réveille, elle dira sans doute non, parce qu'elle sera de mauvaise humeur ― elle n'a jamais dit oui à cause de ça, Atsushi trouve toujours un moyen de la mettre de mauvaise humeur apparemment, parce qu'elle fait toujours une tête fâchée quand il lui demande s'il peut sortir. Mais il espère qu'un jour, elle dira oui.
« Maman ? »
Il réitère sa demande, espérant que cette fois, elle sera réveillée ; mais encore une fois, seul le silence lui répond. Elle doit être fatiguée, elle travaille beaucoup pour entretenir la maison et s'occuper de lui. Son père n'est pas souvent présent, alors elle doit tout faire toute seule. Elle le lui dit souvent, pour qu'il la remercie. Il aimerait bien pouvoir la remercier pour autre chose. Si elle disait oui pour qu'il sorte avec des amis par exemple...
Finalement, il tourne les talons, rejoint ses nouveaux amis qui s'impatientent. S'il ne part pas longtemps, elle ne sera pas fâchée, se dit-il. En plus, elle pourra se reposer un peu plus, parce qu'elle n'aura pas à s'occuper de lui. Ce n'est pas si mal, songe-t-il. Elle ne sera pas trop en colère s'il s'excuse et lui dit qu'il voulait juste l'aider.
Il murmure ces mots comme une prière en allant jouer avec ses nouveaux amis.
Et il ignore encore tant de choses ― il ignore qu'il ne créera pas de lien profond avec eux, il ignore que sa mère sera extrêmement en colère, et il ignore la douleur qui irradiera sa joue.
Il n'est qu'un enfant de huit ans après tout.
Quand Atsushi ouvrit les yeux, il sentit une larme dévaler sa joue. Il rêvait rarement du passé, surtout de ce passé-là qu'il évitait le plus soigneusement possible. Repenser à sa mère le rendait toujours extrêmement confus, parce qu'il avait du mal à décrypter ses sentiments vis-à-vis d'elle. Il ne détestait pas sa mère mais... les choses étaient ce qu'elles étaient.
Sa joue le faisait souffrir, c'était peut-être ce qui avait déclenché ce souvenir. Il ne se souvenait pas précisément des événements qui avaient précédé cette douleur, cependant. Il ferma brièvement les yeux tout en essayant de se remémorer ce qui s'était passé. Le repas... L'Ecrivain... Et le portrait d'Anthony.
Il se redressa soudainement, envoyant dans son esprit une soudaine douleur au crâne. En passant une main dessus, il palpa une petite bosse, sans doute causée par le portrait qu'il avait pris sur la tête un peu plus tôt. Il balaya ensuite les environs du regard, pour s'apercevoir qu'il était dans sa chambre, ou plutôt celle qu'il occupait au manoir des Akutagawa. Il n'avait aucun souvenir de comment il était arrivé là et n'avait pas vraiment envie de savoir si le dîner était toujours en cours.
A en juger par le soleil qui perçait par sa fenêtre, sans doute pas.
Il essaya de rassembler les pensées cohérentes de son esprit pour tenter de comprendre ce qui avait bien pu lui arriver. Pourquoi Fuku et son fils avaient-ils décidé de lui jeter un portrait sur la tête ? Il lui avait aussi semblé entendre la voix de Chuuya, mais à quoi tout cela rimait-il ? Pourquoi essayer de le tuer de la sorte ?
Il se redressa finalement de son lit, avant de se diriger vers la fenêtre pour passer la tête à l'extérieur. Personne ne s'y trouvait, sans grande surprise ― il n'avait jamais vu personne d'autre que Dazai en extérieur, et c'était seulement parce qu'il essayait de se jeter du toit. Tout semblait paisible en tout cas et aucun bruit n'était audible depuis sa position, si ce n'était le chant des oiseaux.
Il profita quelques secondes de ce calme avant d'enfiler des vêtements propres et de sortir de sa chambre. Il hésita une petite seconde sur le pallier, avant de se diriger vers la pièce où dormait Dazai. Il ignorait si demander des explications au brun serait très utile sachant qu'il n'avait même pas semblé participer à tout cela, mais le jeune homme aux pulsions suicidaires avait semblé être une vraie commère toujours au courant de tout, alors peut-être avait-il entendu quoi que ce soit d'utile.
Quelques secondes avant de toquer à la porte, il entendit néanmoins des éclats de voix en provenance de la chambre du brun et s'immobilisa.
« … Arrête. » C'était la voix de Chuuya, il en était certain. « Juste, arrête. Tu m'emmerdes, tu emmerdes absolument tout le monde ici, alors juste...
― Tu te répètes au fil des siècles, Chuuya. En voilà quatre qu'on se connaît, toi et moi, et je peux affirmer que tu ne changes pas d'un... » Un bruit étouffé informa Atsushi qu'il venait de se faire frapper ― sans doute.
« Toi non plus, et c'est bien ça le problème.
― Tu t'es rebellé contre l'Ecrivain hier. Cela faisait longtemps que tu ne l'avais pas fait. La dernière fois, c'était pour moi.
― Ouais. Et je me suis juré que je ne le ferais plus jamais pour toi, espèce de momie inutile. » La réplique était cinglante, mais encore une fois, Dazai y répondit avec une jovialité qui semblait presque déplacée :
« Ce spectacle me manquera dans ce cas. »
Un nouveau choc sourd indiqua au jeune homme qui les espionnait qu'un second coup venait d'être asséné, sans doute encore une fois par le jeune homme aux cheveux roux. Atsushi hésitait à intervenir : leur discussion semblait inutilement stérile, mais il se sentait mal à l'aise de s'interposer dans une conversation qui ne le regardait absolument pas. Il était déjà en train de les écouter... il n'allait pas aggraver son cas.
« Chuuya. » Dazai reparla après un si long moment de silence que le lycéen avait eu peur que le rouquin l'ait passé par la fenêtre.
« Quoi ? » siffla son interlocuteur d'un ton menaçant.
« Tu m'aimes ? »
Le jeune lycéen aux cheveux argentés dut plaquer sa main sur sa bouche pour retenir l'exclamation surprise qui menaçait de s'en échapper et qui aurait trahi sa présence. Qu'est-ce que c'était que cette question impromptue ? Qui prenait en plus place juste après une de leurs « disputes » ? Même Chuuya semblait être sans voix, car il s'écoula quelques secondes avant qu'il ne rétorque :
« Arrête de poser la même question. » Ah, parce que ce n'était pas la première fois ? songea Atsushi avec une certaine consternation. L'acharnement de Dazai devenait quelque peu effrayant dans ce cas.
« J'attends de savoir si ta réponse va changer.
― Elle ne changera pas.
― Pourtant tu as arrêté de me répondre depuis quoi, trois siècles ? »
Un long soupir exaspéré lui parvint, et Atsushi eut le bon réflexe de se reculer avant que la porte ne s'ouvre brutalement sur un Chuuya apparemment très, très agacé. Il ne sembla même pas surpris de le trouver là ― et le lycéen se souvint, un peu tardivement, que le rouquin pouvait percevoir les présences des autres autour de lui.
« Si tu veux tenter ta chance pour le tuer, je te ferais un alibi. » fut tout ce que le jeune homme lui glissa avant de s'éloigner. Atsushi en resta coi, avant d'échanger un regard avec Dazai, qui lui faisait de grands signes depuis l'intérieur de sa chambre.
« Atsushi ! Tu as repris connaissance on dirait. J'espère que ton crâne ne te fait pas trop souffrir. L'ego d'Anthony devait peser lourd... » Visiblement ravi de ce petit trait d'humour, le brun ricana stupidement avant de l'observer avec amusement. Ses orbes noisettes semblaient détailler la moindre parcelle du jeune homme, son âme comprise, et cela le perturba ; en cela, il avait un regard similaire à celui de l'Ecrivain. D'ailleurs...
« Et l'Ecrivain ? s'enquit-il subitement, inquiet de ce qu'était devenu cet homme effrayant ― non pas parce qu'il était anxieux de savoir si Dazai avait réellement attenté à sa vie, mais simplement pour se sentir un peu plus à l'aise.
― Parti pour le moment. En parfaite santé d'ailleurs, malheureusement. Chuuya m'a pris de court après cette stratégie osée. Je n'aurais pas imaginé qu'il pouvait être aussi astucieux, il doit y avoir plus de neurones sous son chapeau que je ne le pensais ! » A entendre toutes ces piques acérées, bien que dissimulées sous une bonne couche de jovialité, on avait du mal à croire que c'était le même homme qui parlait d'amour un peu plus tôt.
« Je ne suis pas sûr de bien comprendre, admit-il. Qu'est-ce que ce portrait avait à voir avec moi ?
― Ce n'est pas le portrait en lui-même, mais la chute qu'il a fait sur ton crâne. Surtout qu'il a été légèrement accéléré par les pouvoirs de Chuuya, et qu'à cette vitesse, il aurait pu faire de graves lésions sur ton cerveau. »
Il fallut quelques secondes de pause pour que le jeune homme enregistre totalement ce qu'il venait d'apprendre. Pardon ? Pardon ? C'était donc bien une tentative de meurtre ? Le jeune homme aux cheveux argentés en restait sans voix. Par réflexe, il palpa son crâne et ses cheveux, s'arrêtant sur sa bosse avec un peu d'appréhension. Est-ce que c'était plus qu'une bosse ? Un gonflement dû à un saignement ? Il commençait à avoir légèrement peur pour sa vie.
« Ne t'inquiète pas, sourit Dazai en le voyant faire, Chuuya t'a soigné comme Akutagawa. Mais cela met l'Ecrivain dans une position instable. » Le sourire du brun s'agrandit alors qu'il continuait ses petites explications. « Maintenant, vos deux cas sont similaires. Vous étiez mourants, Chuuya vous a sauvés. Ainsi, si l'Ecrivain veut clamer l'âme de Ryunosuke, il serait normal qu'il le fasse aussi pour toi non ? Mais il n'était pas à son poste au moment où le crime est arrivé, et il était trop occupé à discuter avec moi ― et à essayer d'anticiper une quelconque tentative de meurtre de ma part ― pour utiliser sa clairvoyance. Il ne sait donc pas si ta mort devait réellement arriver, ou si ce n'est qu'une conséquence de mon immortalité et de mon existence hors normes, qui n'a donc pas à être prise en compte. » Atsushi avait un peu le tournis devant toutes ces informations qui arrivaient à vitesse grand V. Malgré ces explications, il n'était pas certain de comprendre en quoi cela arrangeait sa situation.
« Cela ne va-t-il pas juste exacerber l'agacement de l'Ecrivain ? soupira-t-il. Je ne suis pas sûr de savoir en quoi cela va m'aider.
― Parce que l'Ecrivain ne sait pas quoi faire pour se conforter à sa loi. Ses lois, même. Elles sont simples, en théorie. Les Humains qui doivent mourir voient leurs âmes collectées. Si l'un d'eux, encore vivant, apprend leur existence, il doit être contraint à l'oubli ; s'il s'acharne, c'est l'immortalité qui l'attend. Mais, dans quelle situation te trouves-tu désormais ? » Atsushi hésita, réalisant qu'il ne pouvait pas répondre. « C'est exactement ça, le problème pour lui. Toutes ses décisions étaient dictées par ses lois depuis le début. Mais maintenant, il se retrouve face à une évidence : peu importe ce qu'il décide, il se heurtera à sa propre contradiction. Il n'a aucun moyen de prouver que tu devais mourir, et donc ne peut pas clamer ton âme. Mais cela l'oblige également à remettre en question sa décision vis-à-vis d'Akutagawa. »
Tout ceci était un peu compliqué pour son esprit encore embrumé et souffrant à cause de l'attaque essuyée par le tableau, mais cela semblait faire un minimum sens. Il se demandait néanmoins si contraindre l'Ecruvain de la sorte était une idée aussi lumineuse qu'elle le semblait pour Dazai, et sans doute les autres. N'allait-il pas se comporter de manière encore plus sèche ?
« Mais, ne peut-il pas juste différencier nos cas de figure en disant que dans un cas il pouvait surveiller, et dans l'autre non ? hasarda-t-il finalement. Je veux dire, il peut juste dire que mon cas est confus parce que vous l'avez détourné de son poste, et que c'est totalement différent d'Akutagawa.
― Il pourrait, d'autant plus qu'il est de très mauvaise foi. Mais ! » Dazai agita un doigt dans sa direction en souriant. « Il doit faire un choix avec toi malgré tout. Même s'il décide de séparer vos deux cas de figure, tu restes dans une position difficile à trancher pour lui. Sa prémonition aurait dû lui dire si tu devais mourir, mais il ne peut pas en être certain puisqu'il était déconcentré. La logique dans ce cas voudrait qu'il le soumette à une analyse des Anciens, mais il devra alors leur expliquer ton cas qu'il a tenté de cacher depuis le début pour le gérer sans se retrouver obligé de leur rendre des comptes. Et il peut simplement décider de ne pas s'y fier, et de continuer de vouloir te rendre immortel. Mais dans ce cas, il va au-devant de gros problèmes si ta mort devait déjà être actée, et qu'il veut te rendre immortel. »
De nouvelles explications ― et une migraine qui ne diminuait pas. Atsushi décida d'abandonner quelques secondes ses tentatives de compréhension, avant d'observer son interlocuteur. Il y avait une chose dont il avait besoin de s'assurer :
« Dans quelle situation je suis, alors ? Je dois toujours choisir entre ses deux options ? » Dazai réfléchit quelques secondes avant de secouer la tête négativement.
« Je pense que pour le moment, tu peux te reposer et reprendre ta vie normale. Mori va avoir des comptes à rendre d'une manière ou d'une autre, tout comme Chuuya d'ailleurs. Essaye de reprendre ta vie, montre que tu es prêt à tout oublier ― une fois encore ― et faisons confiance à Chuuya. » Atsushi fronça les sourcils, dubitatif. Ils en revenaient à la situation initiale...
« Et vous ? Vous comptez continuer longtemps ? » Sa remarque sembla surprendre Dazai, qui ouvrit de grands yeux stupéfaits.
« Que veux-tu dire ?
― Cela fait déjà quatre siècles que vous enchaînez vos tentatives de suicide. Vous voulez continuer longtemps ? »
Dazai le dévisagea quelques secondes, un air incrédule sur le visage, avant d'éclater d'un rire franc. Atsushi ignorait ce qu'il y avait de si drôle dans ce qu'il venait de dire, mais le laissa se fendre la poire un moment, avant de soupirer :
« Je ne vois pas ce qu'il y a de drôle, monsieur Dazai. » L'autre lui adressa un grand sourire ravi en se calmant un peu.
« Je crois qu'en quatre cents ans, personne ne me l'a jamais dit aussi clairement. » Oh ? Voilà qui étonnait largement Atsushi, qui avait même du mal à le croire. Peut-être que si les gens avaient été plus enclins à dire ses quatre vérités à Dazai, il n'en serait pas arrivé là… Enfin, il ne pouvait que supposer.
« Vous pensez que j'ai tort ?
― Oui. » La réponse ne manquait pas d'aplomb, et le jeune homme immortel haussa les épaules avec désinvolture en la lâchant. « Je ne pense pas que quelqu'un qui me connaisse depuis une semaine puisse juger de mes actions et de mon histoire avec Chuuya.
― Cela ne vous empêche pas de juger toute ma situation. » Dazai cligna de l'œil dans sa direction.
« Certes, mais j'ai quatre cents ans, j'ai droit à une exception. »
Atsushi n'était pas convaincu, mais il ne rétorqua rien ― il avait épuisé son peu de répartie, et ne souhaitait pas continuer sur cette lancée avec ce jeune homme qui avait réponse à tout. Et puis, si même Chuuya n'avait jamais réussi à le faire changer d'attitude, il doutait d'être capable d'y parvenir à son tour.
« Je suppose que je vais faire ce que vous avez dit. Je vais aller rassurer mon colocataire avant qu'il n'appelle la police parce que je ne reviens pas. » soupira-t-il en se redressant. Il était étonné que Mark n'ait pas encore prévenu la police de sa disparition. Son ami était pourtant très prompt à s'inquiéter… Mais Atsushi n'allait pas s'en plaindre, bien sûr.
« Fais quand même attention, s'amusa le brun. Avec Mori, on ne sait jamais. J'aurais dû l'empoisonner quand j'en avais l'occasion.
― Vous vouliez vraiment le faire ? » s'inquiéta Atsushi à ces mots.
« Évidemment. Ce ne serait pas une grande perte pour le monde, tu sais. Dommage qu'il ne meure pas aisément. »
Dazai semblait réellement déçu par ce fait, et cela inquiétait le lycéen. Enfin, sans doute était-il temps qu'il accepte que le brun était un homme complètement à côté des préoccupations normales de l'humanité , peut-être en raison de son immortalité au fond. Après avoir vécu plus de quatre cents ans, sans doute était-il difficile de complètement s'identifier au commun de l'humanité.
Ou peut-être simplement que Dazai avait toujours été un peu en marge d'eux.
« Comment meurent les messagers ? s'enquit-il finalement.
― Leur corps finit par s'épuiser. Mori est celui avec la plus longue longévité jusque-là. Il a… plus d'un millénaire je crois. Ils tiennent rarement jusque-là. Ce vieux sournois doit s'accrocher à son boulot juste pour emmerder les gens.
― On ne peut pas les blesser ?
― C'est possible, mais à moins de détruire totalement leur cerveau en un seul coup, tu ne les tueras pas ainsi. » Le jeune homme aux cheveux argentés médita cette information quelques secondes. Ils étaient aussi pour ainsi dire immortels, en somme. À moins d'être très brutal, les tuer relevait du miracle. Donc…
« Pourquoi dire que vous vouliez tuer Mori avec du poison ?
― Le fait que ce soit irréalisable ne m'empêche pas de vouloir le réaliser. » Atsushi aurait voulu dire que cela faisait sens, mais la vérité était que c'était complètement incongru et presque irréfléchi.
« Je crois que je ne vous comprendrais jamais, monsieur Dazai, soupira finalement le lycéen avant de prendre congé pour de bon.
― Ça, on me l'a dit un bon paquet de fois. » lui lâcha le jeune homme en guise d'au revoir.
Atsushi quitta la pièce après un dernier soupir. Il ne comprenait réellement pas comment il s'était retrouvé lié à un tel hurluberlu, et comment les Akutagawa faisaient pour le supporter. A en juger par ce qu'avait dit Fuku, cela faisait longtemps que sa famille gravitait autour de Dazai. Comment faisaient-ils pour rester parfaitement sains d'esprit ? Le jeune homme aurait bien voulu le savoir.
Il rassembla dans sa chambre ses affaires ― il allait en profiter pour les changer, même s'il ne savait pas encore s'il reviendrait au manoir des Akutagawa tout de suite ― et se prépara à partir… avant de réaliser qu'il ignorait seulement où se trouvait le manoir par rapport à sa maison. Chuuya l'y avait envoyé avec ses aptitudes, et il n'en était pas sorti depuis. Pour ce qu'il en savait, il se trouvait peut-être à l'opposé total de chez lui.
Il décida d'aller poser la question directement à Akutagawa. Après cette petite semaine passée avec lui, Atsushi se sentait légèrement capable de se comporter plus naturellement avec lui, et il appréciait cette évolution personnelle. Se concentrer sur celle-ci l'empêchait de le faire sur sa situation avec Akutagawa ― qui, pour ce qu'il en savait, était infiniment plus confuse. Il n'avait pas oublié leur conversation dans le couloir, et l'ambiguïté qui résidait dans les dires de celui-ci.
Chat échaudé craint l'eau froide cependant, aussi il se faisait violence pour ne rien espérer. Il avait déjà goûté à cet espoir, brisé net ensuite par le jeune homme aux cheveux bicolores, aussi préférait-il désormais adopter une attitude de réserve. Même si son cœur était plus enclin à s'emballer pour rien… Comme il ne manqua pas de le faire lorsqu'il alla toquer à la porte de la chambre d'Akutagawa et que le jeune homme apparut, avec son habituel visage sans expression.
« Quelle est l'adresse d'ici ? demanda Atsushi en le voyant ― il avait appris depuis longtemps que c'était à lui de parler en premier dans ces situations.
― Pourquoi ? marmonna Akutagawa en guise de réponse.
― Je vais retourner chez moi, au moins pour rassurer mon colocataire. Mais je ne sais pas où on se trouve. » Il se sentait ridicule de poser la question ainsi, mais c'était la pure vérité. Akutagawa le dévisagea quelques secondes comme s'il était un parfait demeuré, avant de secouer la tête en signe d'assentiment.
« On est du côté de l'arrondissement de Matsuyama. Il y a un bus, qui s'arrête un peu en haut du chemin qui mène ici. Il retourne en centre-ville, même s'il met du temps.
― C'est celui que vous prenez avec Gin ? demanda-t-il doucement.
― Oui. »
Même cette réponse laconique sembla coûter au jeune homme aux cheveux bicolores, aussi Atsushi préféra-t-il écourter leur conversation maladroitement.
« Oh, je vois... Merci en tout cas. » répondit-il sur son ton le plus le plus détaché et désintéressé possible.
Akutagawa ne répondit rien et referma simplement la porte, le laissant un peu pantois devant. Il essayait souvent de se convaincre que l'attitude de son camarade de classe ne lui était pas destinée personnellement, et qu'il se comportait simplement comme cela avec tout le monde, mais cela tendait à devenir difficile dans de telles circonstances.
Il attrapa néanmoins sa valise sans rien ajouter, et tourna les talons pour aller saluer correctement Fuku et Gin, avant de se diriger à l'extérieur de la maison pour trouver l'arrêt de bus. Le contraste entre le petit parc qui bordait le manoir des Akutagawa et la ville urbaine de Tokyo le frappa dès qu'il rejoignit le bout du chemin qui y menait, et il se demanda comment cette maison pouvait sembler aussi hors du temps alors même qu'elle se situait dans une métropole et capitale. La question ne le quitta pas jusqu'à ce qu'il atteigne l'immeuble où il résidait avec Mark.
Quand il sonna à la porte, il entendit des éclats de voix et en déduisit qu'il avait choisi un bon moment pour rentrer : les amis de Mark devaient être présents. Avec un soupir, il s'annonça en laissant tomber ses clés sur le meuble de l'entrée, et passa la tête dans le salon. Mark, Lucy et deux autres types qu'il ne connaissait pas buvaient dans le salon, et visiblement pas uniquement de l'eau. Ils relevèrent la tête en le voyant, et une expression unanime de surprise se peignit sur leurs visages.
« Atsushi ! » Mark fut le premier à l'accueillir chaleureusement. « Bon retour.
― Atsushi ? répéta un des deux amis de Mark, un jeune homme aux cheveux roux qui lui semblait vaguement familier. Atsushi Nakajima ?
― Euh, oui ? » répondit-il. Il était à peu près certain de ne pas connaître le jeune homme face à lui, mais en même ce temps ce sentiment de familiarité l'intriguait. Et puis, le jeune homme semblait le connaître... Se pouvait-il qu'il soit en réalité une de ses connaissances qu'il aurait oubliées ?
« Je suis Junichirô Tanizaki. Le frère de Naomi. » se présenta l'inconnu ensuite, répondant à ses questions intérieures. Oh. Le fameux frère ami de Mark. Atsushi arrivait désormais à le replacer, même s'il n'était pas certain de bien savoir ce que Tanizaki savait sur lui. « Naomi m'a dit que tu avais disparu du lycée, tout le monde pensait que tu avais reçu des menaces d'Akutagawa pour lui avoir sauvé la vie. » Ah, les bienheureuses rumeurs.
« Nous avions un gros travail à faire dans ma classe, et je suis resté chez un ami pour l'avancer au maximum. Et nous avions une journée pédagogique hier. » Ce dernier point, au moins, n'était pas un mensonge mais la pure vérité. Il avait ainsi pu s'éclipser un jour de plus. Pour aujourd'hui eh bien… Il allait prétexter une migraine, tout simplement. « Il ne m'est rien arrivé, surtout pas à cause d'Akutagawa.
― Tu vois, intervint Mark, je te l'avais dit. Il fallait faire confiance à mon coloc, rien ne peut lui arriver ! »
De la part de la personne qui, quelques jours plus tôt à peine, avait voulu appeler la police parce qu'il n'avait pas donné de nouvelles pendant plusieurs heures, c'était plus que culotté, songea Atsushi, mais il ne releva pas, se contentant de s'excuser pour le dérangement et de se rendre dans sa chambre.
Il changea toutes ses affaires dans sa valise, avant de se laisser tomber sur le lit en soupirant. Il était content d'être de retour chez lui. Dans les mois qui avaient suivi son emménagement, il avait souvent eu envie de repartir, de ne pas rester dans cette chambre qu'il ne reconnaissait pas comme la sienne et dans cet appartement qu'il partageait avec un étudiant américain un peu trop bruyant et sa petite amie sans gêne.
Mais il n'était jamais reparti, et à son sens, c'était une des meilleures décisions qu'il avait prises.
Alors qu'il consultait son portable pour voir s'il avait des messages, il entendit quelqu'un toquer à sa porte et l'ouvrir sans ménagement ensuite. Il s'attendait à voir Mark entrer, mais c'était en réalité Lucy, qui lui adressa un petit sourire en le voyant ainsi affalé. Il se redressa vite pour lui faire une place sur son futon à même le sol, curieux de savoir ce qu'elle lui voulait.
« Je voulais être sûre que ça allait. J'ai vu un type louche il y a deux jours près d'ici. »
Atsushi haussa un sourcil, surpris. Il y avait deux jours ? Cela pouvait très bien être Mori, son principal suspect pour ce genre d'attitude. Et il aurait parfaitement compris que Lucy s'inquiète, vu son apparence. Cela pouvait aussi être Chuuya d'une certaine manière, mais il n'avait pas vraiment de raison de traîner près de chez lui en dehors de lui apporter ses affaires, ce qu'il avait fait avant d'être vu par Lucy selon la chronologie de ce qui s'était passé et de ce qu'elle disait.
« Un type louche ? répéta-t-il finalement. Près de l'appartement ? » Son interlocutrice opina.
« Oui. Il était entièrement couvert de noir, même son visage était dissimulé sous un chapeau. On aurait dit un croque-mort dans un film, lâcha-t-elle sur un ton légèrement amusé, sans doute pour détendre l'atmosphère qui s'était alourdie à sa description. Il ne m'a même pas regardée quand je suis passée à côté de lui, il fixait les noms sur les boîtes aux lettres.
― Peut-être venait-il voir quelqu'un, et il cherchait leur nom pour connaître l'appartement ? » hasarda Atsushi. Lucy lui adressa son fameux regard qu'il traduisait aisément par : Arrête d'essayer de justifier les actes de tout le monde de manière positive.
« Tu as peut-être raison, convint-elle malgré tout. Mais il avait vraiment une attitude étrange, et il semblait attendre quelqu'un. C'était assez effrayant.
― Tu n'as rien vu d'autre qu'un chapeau et une tenue noire ?
― Rien du tout. A part... » Elle hésita quelques secondes. « Il avait une carte de visite dans la main, mais je ne sais pas où il l'a laissée parce qu'elle n'était pas dans la boîte aux lettres.
― C'est qu'elle ne devait pas être pour nous, lâcha-t-l en réponse, aussi pour se rassurer lui-même car il commençait à se sentir un peu inquiet avec ses sous-entendus.
― C'est ce que Mark dit aussi. Mais il était bizarre, je t'assure. »
S'il s'agissait bien de Mori, il voulait bien la croire. Quelque chose l'intriguait et l'inquiétant cependant : la mention de ce chapeau que portait l'inconnu. Il avait compris que les chapeaux des messagers étaient particuliers enchantés pour qu'on ne puisse pas les voir quand ils les portaient. Donc, si l'homme portait son chapeau pour dissimuler son visage, il ne pouvait pas être un messager ― ou alors, il portait un chapeau bon marché ce qui, au vu de la réaction de Chuuya quand Dazai avait tenté de se débarrasser de son chapeau, semblait très peu probable.
Il finit néanmoins par décider qu'il avait assez d'inquiétudes comme ça, et qu'il valait mieux qu'il ne s'en rajoute pas en se montrant trop curieux une fois encore. Il remercia donc Lucy de ce qu'elle lui avait dit, avant de retourner s'allonger sur son futon pour réfléchir. Il avait envie de fermer les yeux et d'espérer que, lorsqu'il les rouvrirait, tout serait redevenu normal, et tout ce qu'il vivait présentement ne serait plus qu'un simple rêve.
Mais c'était sans doute trop demander… Tout ne se résoudrait pas comme par magie dans un livre, juste parce qu'il le voulait. Cela serait une fin bien trop simple et frustrante pour quiconque s'amusait à le regarder, n'est-ce pas ?
Il se laissa emporter par le sommeil avec ces pensées incohérentes, mais rouvrit vite les yeux en entendant un bruit à proximité de lui. Lucy était-elle revenue ? Il se redressa sur cette pensée, avant de tomber nez à nez avec un homme au chapeau noir et au visage dissimulé.
