Chapitre Dix ; Rupture d'anévrisme


Il sembla à Atsushi qu'il laissait échapper un cri, mais pas un bruit ne secoua la maison ensuite, le laissant supposer qu'aucun son n'était en réalité sorti de sa bouche ― Mark et Lucy dormaient dans la chambre adjacente, impossible qu'ils ne l'entendent pas s'il criait. Il resta figé face à cette apparition dont il ne pouvait deviner le visage ― était-ce l'Ecrivain ? Ou un autre de ses messagers de la mort ?

Une chose était certaine : la personne avait un chapeau sur le crâne et Atsushi pouvait la voir. L'hypothèse de l'Ecrivain ou des messagers semblait donc, au premier abord, erronée ― mais cela ne le détendait absolument pas, car il était toujours menacé par un individu louche qui s'était introduit chez lui.

Prenant une profonde inspiration, il essaya de ne pas paniquer démesurément ― cela se révéla assez inefficace, car son souffle restait court et saccadé et son cœur battait si fort à ses oreilles qu'il avait du mal à entendre quoi que ce soit d'autre. L'autre individu ne semblait pas disposer à faire le moindre mouvement ou même à ouvrir la bouche et Atsushi finit par se demander s'il était seulement vivant. Lui jouait-on un mauvais tour en plaçant un mannequin devant son visage ?

Il se redressa légèrement en essayant d'éviter tout mouvement brusque ― il ne s'agissait pas de paraître comme une menace pour le nouveau venu si jamais il s'agissait vraiment de quelqu'un ― pour avoir un meilleur point de vue sur la personne. La bonne nouvelle ? Cet individu n'était pas armé. La mauvaise ? Sa poitrine se soulevait régulièrement, donc il était bien vivant.

Devait-il briser le silence le premier ? Dire quelque chose, quoi que ce soit, pour convaincre l'autre de le laisser en vie et de ne pas le tuer ― si c'était ce qu'il était venu faire ? Atsushi était hésitant, le silence autour d'eux était lourd et pesant, et pourtant, il ne parvenait pas à se motiver à le briser. Il avait presque la sensation que s'il le faisait, les choses se passeraient très mal.

Après un long silence, trop long presque, l'homme fit un premier geste dans sa direction ― il leva un bras, avant de bouger l'autre et de les croiser sur sa poitrine. Il semblait encore plus imposant ainsi, surtout avec ce silence qui durait encore. Finalement, n'y tenant plus, Atsushi prit les devants.

« Qui êtes-vous ? » Sa voix tremblait moins qu'il ne l'aurait pensé au premier abord. « Qu'est-ce que vous me voulez ? »

Il y eut à nouveau un long silence, uniquement rompu par le bruit de leurs respirations à tous les deux. Atsushi avait sérieusement peur pour sa vie, même si cela devenait quelque peu habituel pour lui depuis quelques temps. Il attendit, encore et encore, que l'autre prenne la parole, mais ce mystérieux visiteur semblait avoir perdu soit sa langue, soit son envie d'expliquer à sa victime ce qu'il venait faire chez lui. Dans tous les cas, cela devenait véritablement effrayant.

« Je dois te parler. » La voix résonna soudainement, le faisant sursauter. Elle était grave mais vaguement familière ― impossible cependant de se souvenir de qui il s'agissait. Elle ne lui inspirait néanmoins pas trop de peur, car, malgré sa fermeté, elle se voulait aussi avenante et avait quelque chose de rassurante ― légèrement.

« De quoi ? » Il voulait toujours savoir qui était cet homme inquiétant, mais pouvait deviner qu'il ne répondrait pas plus à une deuxième question similaire.

« De ta situation qui perturbe l'ordre du monde. »

On aurait presque pu entendre la musique dramatique derrière cette déclaration soudaine. Atsushi sentit un frisson lui parcourir la colonne vertébrale, alors qu'il essayait de comprendre qui était cet homme. Était-il bien un messager finalement ? Voire l'Ecrivain ? Pourtant, il ne reconnaissait pas sa voix doucereuse, ou même celle menaçante qu'il avait montrée à Dazai brièvement pendant le repas.

Quoiqu'il en fût, il comprenait désormais un peu mieux ce que voulait cet étrange visiteur. Il s'agissait sans doute encore de le menacer, de lui faire comprendre qu'il devait prendre une décision pour rétablir l'ordre du monde, comme ils disaient. Il n'avait pas envie de prendre cette décision, mais au moins cela le rassurait-il sur ce qui allait lui arriver…

Ou presque.

« Entre toi et Dazai, vous êtes trop nombreux à menacer la paix ici. Il est temps de régler cela. » Sans crier gare, la silhouette bougea, si souplement qu'Atsushi parvint à grand peine à la distinguer dans l'obscurité.

Il eut à peine le temps de plonger de côté pour éviter l'autre qui venait, vraisemblablement, de tenter de lui porter un coup. Il se redressa promptement pour tenter de fuir ― il n'avait aucune compétence et aucune envie de se battre ― mais s'aperçut alors que la porte était comme figée, impossible de faire bouger la poignée.

« Je vais mettre un terme à tout ça. » La voix monocorde de l'homme le mettait extrêmement mal à l'aise, et lui donnait une très forte envie de se pincer pour s'apercevoir qu'il rêvait. Malheureusement, cela ne changea rien même une fois pincé, il était toujours dans sa chambre plongée dans l'obscurité, coincé avec un fou.

« Je ne sais pas ce que vous pensez mais vous vous trompez ! » bafouilla-t-il en se retournant pour faire face à cet homme inquiétant.

« Je ne me trompe jamais. »

Le ton implacable de la voix fit comprendre à Atsushi qu'il était vain de raisonner avec ce type ― il voulait le tuer, ou au moins le blesser ― et n'allait pas changer d'avis aisément. Le jeune homme aux cheveux argentés était néanmoins totalement démuni ― la porte ne bougeait pas, les fenêtres étaient du côté de l'homme et sans doute aussi scellées, personne ne bougeait dans la maison (qu'arrivait-il à Mark et Lucy ?) et il avait pour seules armes sa couette et son oreiller.

Le combat n'était absolument pas déséquilibré.

L'autre repartit à la charge, et Atsushi l'évita encore une fois de justesse. Inversant leurs positions de la sorte, il parvint à atteindre les fenêtres, mais son intuition fut confortée : elles ne bougeaient pas plus que la porte. Il poussa un profond soupir désespéré en se tournant de nouveau pour faire face à cet inconnu qui lui voulait du mal.

« Je vous assure que vous vous trompez ? » Il essaya encore une fois de convaincre son interlocuteur. Atsushi n'avait aucun désir de mourir maintenant, même si certains pouvaient dire que cela résoudrait tous ses problèmes de dilemme vis-à-vis d'Akutagawa. Surtout pas tué par un homme dont il ignorait tout, et qui avait tout l'air d'un profond psychopathe.

« Je ne me trompe jamais. »

C'était pire que parler à un mur, songea-t-il, désemparé. L'autre n'avait véritablement aucune envie de s'interrompre, comme en attesta son attaque soudaine qui suivit cette énième déclaration. Atsushi l'esquiva avec plus de justesse cette fois ― à ce rythme, l'autre allait s'habituer à ses esquives et réussir à le toucher. Toutes ses issues étaient bloquées, il ne pouvait que prier pour que quelqu'un ou quelque chose, quoi que ce soit vienne interrompre l'autre dans ses pulsions meurtrières.

Et, étonnamment, ses prières furent exaucées.

Alors que l'inconnu s'apprêtait à repartir à l'attaque, le sol trembla soudainement et toutes les fenêtres s'ouvrirent brutalement d'un coup. Cela le fit s'arrêter dans son mouvement, et Atsushi se ratatina sur lui-même en essayant de se rapprocher d'une fenêtre. Au même moment, après avoir laissé échapper un Geronimo ! absolument ridicule, une silhouette se rua dans la pièce par une des fenêtres, et prit l'autre agresseur par surprise, le plaquant sur le sol grâce à une technique rappelant sans mal le rugby. Cela eut le mérite de de le déstabiliser et de permettre à Atsushi d'atteindre l'interrupteur qu'il pouvait de nouveau actionner grâce à il ne savait quelle intervention divine.

La lumière illumina alors soudainement la pièce, mettant à jour non pas deux mais trois personnes ― il n'avait pas distingué la troisième plus tôt, elle se tenait trop proche de la fenêtre.

« Monsieur Dazai ? Monsieur Chuuya ? » Il s'agissait bel et bien de l'identité de ses deux « sauveurs » Dazai était le responsable de cette entrée tout sauf discrète et Chuuya le regardait maintenir l'intrus avec une lassitude palpable.

« Bonsoir Atsushi ! lui répondit le jeune homme aux cheveux bruns en lui adressant un signe de la main sans prêter attention à l'homme qui se débattait en dessous de lui. Qu'as-tu pensé de mon saut ? Je pensais prendre plus d'éclats de verre, mais Chuuya a préféré ouvrir les fenêtres.

On n'est pas là pour un concours de cascades, abruti, répondit simplement le concerné. Et le verre ne tue personne, à moins de s'en enfoncer un dans le cœur ou le cerveau ou le cou. » Il avait l'air bien renseigné sur le sujet, mais Atsushi en déduisit que c'était normal vu sa « fonction ». Il se demandait de combien de façons de mourir il avait été témoin dans sa vie. Sans doute trop pour le bien d'une personne.

« C'est regrettable, soupira dramatiquement Dazai. J'aurais pu faire d'une pierre deux coups. Sauver Atsushi et mourir… Héroïque à jamais. » Chuuya roula des yeux en entendant cette remarque, avant de se diriger vers Atsushi pour l'observer.

« Encore vivant ? »

Sa question était évidemment d'ordre purement rhétorique, puisqu'il était le mieux placé pour savoir qu'Atsushi était bien en vie. Néanmoins, le lycéen hocha la tête, songeant à quel point il était ravi de voir son interlocuteur. Cette petite attaque l'avait terrifié ― maintenant que l'adrénaline retombait, il sentait des tremblements incontrôlés le prendre, et il réalisait qu'il n'était pas passé loin de la mort, finalement.

« Comment vous avez su ? » demanda-t-il finalement d'une voix blanche. Chuuya esquissa un petit sourire attristé.

« Disons qu'on connaît bien ce type. Il n'est pas… Exactement inconnu au bataillon.

Depuis quatre cents ans, on en a vu du monde, s'amusa Dazai ― ses plaisanteries ne semblaient cependant pas au goût de Chuuya, qui fit claquer sa langue avec agacement.

Tais-toi et laisse-moi expliquer, abruti.

Je rajoute du piment à ton histoire sans saveur.

Je n'ai même pas commencé ! » Atsushi crut qu'ils étaient repartis pour un tour de leurs disputes sans fin, mais l'autre homme dont il ne discernait toujours pas le visage recommença à se débattre, et Chuuya put se reconcentrer sur son histoire tandis que Dazai faisait peser tout son poids sur le dos de l'autre. « Bon, tu sais que Dazai est immortel depuis environ quatre cent ans. Il est mort à dix-huit ans, mais puisqu'il en savait trop, le Conseil des Anciens a choisi de le rendre immortel la punition suprême pour ceux qui transgressent les règles. Il doit le rester jusqu'à ce qu'il ne sache plus rien sur notre existence en d'autres termes, soit jusqu'à ce qu'il accepte de lui-même de nous oublier, soit jusqu'à ce que tous les messagers qu'il connaisse meurent. »

À la mention de la première solution pour redevenir mortel, un sourire moqueur avait germé sur les lèvres du jeune homme aux cheveux bruns. Visiblement, il la trouvait totalement ridicule et aberrante ― et si, en quatre cents ans il n'avait jamais essayé de s'y plier, sans doute ne le ferait-il jamais.

« Mais cette décision ne fait pas l'unanimité chez les Anciens. Certains estiment qu'elle ne rime à rien, et qu'il vaut mieux éliminer complètement l'âme de Dazai de cette planète. » Cette fois-ci, un ricanement s'échappa des lèvres de Dazai, même si la remarque n'avait en apparence rien de drôle.

« L'éliminer ? Le tuer, donc ?

Oui, mais aussi l'empêcher d'accéder au repos éternel. Il souffrira pour toujours. » Ah. Atsushi avait pensé que ce serait plus intéressant pour le brun que de rester immortel, mais il changeait d'avis finalement. Cela ne semblait pas mieux que vivre pour toujours en fin de compte.

« Et donc, ce type est un Ancien ?

Ouais. Mais je me demande ce qu'il faisait ici. Tu n'es même pas immortel. Il n'avait pas de raison de s'en prendre à toi, pour l'instant… » Le pour l'instant n'avait absolument rien de rassurant quant à son futur, mais, encore une fois, il n'eut pas la force de le relever et de s'en inquiéter.

« Il risque de continuer de m'attaquer alors ? s'inquiéta-t-il plutôt en observant le type qui avait de nouveau cessé de se débattre.

Pas si on lui fait comprendre que tu es sa mauvaise cible. » Chuuya vint s'agenouiller à côté de l'inconnu terrifiant pour s'adresser à lui. « Tu nous as entendus ? C'est Dazai ta cible il est en train de t'écraser les vertèbres avec plaisir, donc n'hésite pas, fais-le souffrir en retour.

Chuuya, tu sais que je n'aime pas la souffrance ! protesta le principal concerné ― Atsushi n'était pas sûr que c'était sur ce seul point qu'il devait rebondir mais oh, il en avait assez de chercher à comprendre leur relation de vieux couple marié-divorcé au moins six fois.

« Je… peux savoir ce qu'il se passe ici ? »

La voix de Mark dans son dos rappela à Atsushi que, contrairement aux apparences, il n'était pas le seul occupant de l'appartement. Son colocataire se réveillait néanmoins un peu tardivement à son goût, il aurait apprécié de recevoir son aide un peu plus tôt, quand il se faisait agresser par un homme sorti de nulle part.

« Merde. J'ai dû supprimer tous ses sorts pour nous permettre de rentrer, mais j'ai oublié de rétablir celui qui isole du bruit, murmura Chuuya après un claquement de langue, donnant par la même occasion l'explication qu'il lui manquait quant au manque de réaction de son colocataire.

Bravo, Mori va encore plus s'arracher les cheveux, souffla avec malice Dazai sur le même ton.

Ferme-la. »

Le jeune homme aux cheveux flamboyants se redressa, vint se planter devant Mark et Lucy ― cachée derrière lui ― qui ne semblèrent pas rassurés, avant de passer une main devant leurs visages. A la grande surprise d'Atsushi, ses deux amis n'ajoutèrent rien et tournèrent les talons pour retourner dans leur chambre, sans poser plus de questions.

« Qu'est-ce que vous avez fait ? » s'inquiéta-t-il légèrement. Il faisait confiance à Chuuya, mais cette attitude avait quelque chose d'extrêmement inquiétant.

« J'ai juste effacé leurs souvenirs. Ils penseront avoir dormi d'une traite, et peut-être vaguement rêvé. » Oh. Il supposait que c'était moins de problèmes pour le jeune homme aux cheveux flamboyants ainsi. Atsushi avait oublié qu'il avait des compétences permettant d'effacer grossièrement la mémoire.

« Il vaut mieux qu'ils ne se souviennent pas avoir eu un tueur chez eux, sourit mesquinement Dazai.

Cela pourrait être en effet problématique, convint Atsushi avec un soupir désabusé. Mais c'est problématique aussi pour moi ! Je ne veux pas encore me réveiller et découvrir un tueur devant moi. »

Les deux jeunes hommes eurent presque l'air surpris, comme si c'était étonnant de sa part. Malgré tout ce qu'il avait vécu ces derniers jours, il n'avait aucune intention de simplement accepter un autre renversement de situation insolite à venir il voulait seulement qu'on lui fiche la paix. Qu'on le laisse sortir de tout ce film absolument insupportable dans lequel il avait été plongé depuis qu'il avait vu Dazai effectuer un saut de l'ange dans la rivière.

« Cela ne se reproduira pas, lui assura Chuuya ― et il avait l'air plutôt rassurant, il fallait l'admettre. Je vais le ramener dans les Ombres, et demander à quelqu'un de veiller sur lui. » Un ricanement moqueur lui répondit, tandis qu'Atsushi demandait :

« Va-t-il être… emprisonné ?

On ne fait pas ce genre de choses, répondit son interlocuteur avec une grimace. On se contente de les amener devant la Créatrice. Ce qui est déjà suffisant, crois-moi. » Dazai grimaça également comme pour appuyer ses dires. Avec un soupir, il se redressa tout en s'assurant que l'autre ne bougerait pas, et s'adressa à Atsushi :

« Tu devrais revenir chez Akutagawa. Tes colocataires sont en danger avec toi.

Vous avez dit que vous alliez vous en occuper ! protesta-t-il doucement en désignant l'homme. Si vous l'emmenez, il ne sera plus un problème. » Les deux jeunes hommes échangèrent un regard complexe à décrypter, mais peu encourageant.

« Ce ne sera pas si simple.

Il n'est pas seul. » Les deux jeunes hommes terminèrent leurs phrases avec ce constat absolument désespérant. Atsushi avait l'impression que c'était une situation sans fin ― y avait-il seulement des personnes parmi ces êtres surnaturels qui ne lui en voulaient pas ?

« Merveilleux. »

La réplique sarcastique lui échappa de nouveau ― Lucy avait une mauvaise influence sur lui, vraiment. Penser à elle, et à Mark, l'inquiéta. Étaient-ils en si grand danger avec lui ? Le jeune homme n'avait pas envie de partir de nouveau, mais ne voulait pas prendre de risques non plus…

« Mark et Lucy ne devaient pas mourir, pourquoi seraient-ils menacés ?

Parce que les Anciens ont renoncé à la délicatesse quand on en vient à ces problèmes d'immortalité. Ils ne seront pas aussi pacifiques que l'Ecrivain. » Pacifique n'était pas le mot qui serait venu en premier à l'esprit d'Atsushi pour le décrire, aussi cette remarque le fit s'inquiéter encore davantage. Si Mori était considéré là-bas comme un pacifique, il avait peur de ce que donnaient les autres.

« Je comprends, admit-il finalement, même si en fin de compte, pas vraiment. Je suppose que vous avez raison. » Un léger rire s'échappa des lèvres de Chuuya, rire qui le surprit. Qu'est-ce qu'il y avait de drôle ? Voyant sa perplexité et son léger agacement, le jeune homme aux cheveux flamboyants expliqua :

« C'est évident que tu n'as aucune envie de nous suivre. Et que tu ne comprends absolument pas pourquoi tu es contraint de te plier à toutes nos précautions. » Atsushi rougit légèrement ― il ne pensait pas que l'autre lirait à ce point en lui comme dans un livre ouvert.

« J'aimerais juste que tout cela se termine, admit-il. Mais parfois, je ne vois pas d'issues. J'ai l'impression que tout cela ne finira jamais. »

Il rougit de nouveau ensuite en réalisant qu'il s'était plus lancé dans une introspection personnelle qu'autre chose en répondant ainsi à Chuuya, mais les deux autres ne semblèrent pas se moquer de lui ou trouver cela ridicule. Au contraire, le visage de Dazai se plissa en une moue songeuse tandis que Chuuya opinait distraitement en croisant les bras sur sa poitrine.

« C'est compréhensible, finit-il par lâcher. Ça te dépasse, et ça nous dépasse aussi parce qu'on n'a jamais vécu une situation semblable. Mais elle se résoudra, d'une manière ou d'une autre.

Mais pas nécessairement positivement.

Le positif et le négatif dépendent du point de vue, fit remarquer Dazai. Et l'un va rarement sans l'autre. Admettons qu'on trouve miraculeusement un moyen de vous garder toi et Akutagawa en vie, comme les mortels que vous êtes. De ton point de vue, ce sera une fin positive. Mais de celui de l'Ecrivain, cela ne le sera pas. Aucune fin ne peut être à cent pourcents heureuse ou triste.

Revoilà les quarts d'heures philosophiques de la momie, railla Chuuya.

Je ne fais que dire mon avis. » Le brun haussa les épaules avec désinvolture. Son interlocuteur le dévisagea du coin de l'œil un instant, avant de soupirer :

« Il n'a pas totalement tort.

Oh, Chuuya, tu l'admets enfin !

Ferme-la.

C'est ce que j'aime chez toi, ta manie de ne jamais exprimer tes sentiments. » Chuuya roula des yeux à cette remarque, avant de lui flanquer un coup de pied à hauteur du visage ; coup de pied que son interlocuteur bloqua sans ciller avec une main. Sans doute était-il habitué.

« Selon toi, reprit le jeune homme aux cheveux flamboyants comme si de rien était, comment tout cela devrait se résoudre ? Comme cet idiot le dit ? Akutagawa et toi, en vie et mortels ? » Atsushi opina après une seconde de réflexion.

« Tout ceci n'est-il pas une immense erreur ?

Je me le demande. » finit par souffler Dazai.

Leurs deux regards convergèrent vers lui, attendant qu'il explique sa pensée ― même Chuuya semblait disposer à l'écouter calmement expliquer ce qui lui passait par la tête, étonnamment.

« Mori a dit qu'il avait prévu la mort d'Akutagawa. Cela n'aurait pas dû être possible si elle n'avait été causée que par un coup du destin et par mon imprévisibilité d'immortel.

Peut-être a-t-il menti pour obtenir satisfaction ? hasarda Atsushi.

Ce n'est pas exclu le connaissant, mais s'il a raison... Alors cela ne sert à rien d'essayer de fuir. Akutagawa devait mourir, il y a quelques jours. Rien ne sert de nier l'implacable vérité. » Les joues du jeune homme aux cheveux argentés s'embrasèrent légèrement alors qu'il réfutait cette hypothèse de toutes ses forces dans son esprit.

« On ne peut pas juste le laisser mourir !

Mais ce n'est que l'ordre naturel des choses, opposa le jeune homme aux cheveux bruns. Les morts ne reviennent pas.

Il n'était pas mort !

Il le serait, si Chuuya n'était pas intervenu. » Le concerné se massa doucement les tempes, avant de soupirer.

« C'est la vérité, malheureusement. Et il n'a pas menti. J'avais bien reçu une grue. » Cette fois, ce furent les regards d'Atsushi et Dazai qui convergèrent vers Chuuya.

« Donc, elle était bien prévue, répéta Dazai.

On dirait que oui.

Tu ne nous l'avais pas dit. » Le jeune homme roula des yeux.

« On avait d'autres priorités. Et je n'ai jamais mis en doute la parole de l'Ecrivain quant à cela, moi. Il est extrêmement rare qu'il se trompe dans sa précognition. S'il l'avait vu venir, c'est probablement que cela devait arriver.

Mais puisque ses plans ont changé, il est obligé de passer par la ruse pour obtenir l'âme d'Akutagawa, réfléchit tout haut Dazai. Les messagers n'ont pas le droit de tuer par eux-mêmes, ou de créer des circonstances propices à la mort. Seule la Créatrice en a le droit. » Chuuya et Dazai échangèrent un regard.

« Est-ce que c'est elle qui aurait envoyé l'Ancien ? murmura le rouquin, plus pour lui-même. Pour rétablir l'équilibre ? »

Le jeune lycéen commençait à avoir le vertige ― il pensait que la situation lui avait déjà échappé, mais cela s'avérait pire désormais. Akutagawa, mort ? Le jeune homme n'était-il qu'en sursis depuis ce jour ? Il ne comprenait plus vraiment la logique qui tirait les ficelles de toute cette histoire. Depuis le début, son dilemme n'en était-il pas un ? Visiblement, l'Ecrivain lui avait laissé le choix pour sauver les apparences ; mais désormais, on essayait de le tuer parce qu'il n'avait pas décidé, pour remettre les choses comme avant une bonne fois pour toutes, cette fois avec Akutagawa et lui morts tous les deux.

« Qui est la Créatrice ? finit-il par demander. Celle qui supervise tous les messagers ?

C'est la mort elle-même. » répondit Chuuya posément. « Celle que vous appelez la Faucheuse. » Une personne de plus sur la liste des gens qu'il ne voulait pas rencontrer, apparemment. Il ne savait pas à quoi pouvait ressembler une telle personne et ne voulait pas le savoir. « Elle ne fait pas grand-chose en réalité, ajouta le messager. Si ce n'est superviser le travail de tout le monde en apparaissant derrière eux pour les terroriser.

Elle te l'a déjà fait ? s'enquit Dazai, visiblement très intéressé.

Oui. »

Sans s'étendre sur ce qu'il venait d'avouer ou non, le rouquin se pencha vers l'autre homme qui avait cessé de se débattre depuis un moment désormais, et passa une main sur son épaule. Quelques secondes plus tard, l'homme disparaissait ― et pas seulement en devenant invisible, puisque Dazai retomba à plat sur le sol ensuite.

« Je l'ai ramené dans les ombres, je vais lui parler. Atsushi, retourne avec Dazai chez les Akutagawa.

Mais, je ne peux pas venir à trois heures du matin.

Fuku s'en fiche tu sais. Elle dort, et ses enfants aussi. » Tant de terre à terre laissa le jeune homme aux cheveux argentés sans voix.

« Ce n'est pas ce que je... » Il s'interrompit et secoua la tête avec désinvolture. Tant pis, il n'avait plus envie de discuter.

« Je connais les chemins discrets, de toute manière, ajouta Dazai. Ne t'en fais pas, on va entrer sans réveiller qui que ce soit. »

Les yeux du jeune homme se plissèrent, mais il ne déclara rien. Tandis que Chuuya disparaissait à son tour dans les ombres, il attrapa un bout de papier et un crayon et rédigea un bref message à l'intention de Mark et Lucy ― Urgence familiale. Je rentre dans quelques jours. Il se sentait un peu mal d'utiliser l'argument de sa famille pour éviter les questions un peu trop curieuses, mais il ne savait pas comment expliquer autrement sa soudaine disparition.

Il fit ensuite un brin de rangement dans sa chambre, sous les bâillements hautement ennuyés de Dazai qui ne se privait pas de lui faire comprendre qu'il trouvait toute cette situation trop monotone. Atsushi l'ignora néanmoins ― s'il laissait le bazar commis par l'Ancien, Mark allait faire un infarctus et appeler la police. Une fois que tout fut terminé et qu'il put reprendre ses affaires pour repartir, il posa un regard sur Dazai avant de pousser un profond soupir.

L'autre homme, avachi sur un meuble dans une posture inconfortable, avait fermé les yeux ― et Atsushi était presque certain qu'il dormait. L'envie de le réveiller était tentante, mais il se retint, profitant au contraire d'un petit instant de répit. S'occuper les mains lui avait permis de masquer et de réduire leur tremblement, mais son cœur, lui, n'avait pas cessé de battre à toute allure. Si, sur le moment, il était parvenu à ne pas être trop paralysé, il se sentait désormais bien mal. Si Chuuya et Dazai n'étaient pas intervenus par il ne savait quel miracle...

Il n'aurait probablement pas survécu à cette nuit.

Il s'installa contre le meuble pour ramener ses genoux contre lui et se rouler en boule dans une posture enfantine mais réconfortante qu'il n'avait jamais abandonnée. Il avait toujours trouvé un peu de réconfort ainsi, parce que quand il était jeune, il pouvait réellement s'entourer de ses bras et avoir le sentiment qu'il était protégé. Aujourd'hui encore, il puisait un peu de calme dans cette idée.

Il n'était pas mort, se répéta-t-il en boucle. Son cœur battait toujours, son sang n'avait pas cessé de circuler dans ses veines et il pouvait toujours bouger. Le danger était écarté, il était en sécurité désormais.

Mais même toute la bonne volonté du monde avait du mal à calmer sa respiration saccadée et ses tremblements. Il essayait de rester silencieux, parce qu'il ne voulait ni réveiller Mark et Lucy, ni Dazai à côté de lui. Il n'avait pas envie de leur parler et d'expliquer son état. Il n'avait pas envie de dire quoi que ce soit sur ce qu'il ressentait alors qu'il imaginait tout ce qui aurait pu se passer en boucle.

Il ne sut pas exactement combien de temps il resta prostré sur le sol, roulé en boule. Il avait perdu la notion du temps, enfermé dans les scénarios catastrophiques publiés dans son esprit encore et encore. Quand il se releva, le soleil perçait à l'horizon, et le ciel commençait à se couvrir de rouge, alors que l'aube approchait. Il finit par poser une main sur l'épaule de Dazai, espérant qu'elle ne tremblait pas trop.

Trop perdu dans ses pensées, il ne remarqua même pas que le jeune homme ouvrait les yeux rapidement ― trop, pour qu'il vienne à peine d'émerger du sommeil. S'il l'avait fait, sans doute aurait-il deviné que Dazai avait été témoin de son moment de faiblesse ― mais puisqu'il n'avait rien daigné dire ou faire, Atsushi songerait plus tard que cela n'avait pas grande importance. Y avait-il seulement quelque chose à faire ? Il en doutait.

« Monsieur Dazai ? »

Ses premiers mots, il les prononça une bonne dizaine de minutes plus tard, alors qu'ils avançaient à travers les rues silencieuses et obscures de la ville. Il n'y avait plus de bus à cette heure, aussi il leur fallait avancer à pied jusqu'à la demeure des Akutagawa. La distance n'était pas si grande, mais les jambes d'Atsushi tremblaient encore après sa panique précédente, et il n'avançait pas très vite. Dazai l'attendait posément, toujours sans esquisser le moindre geste pour l'aider, mais sans le blâmer non plus. L'idée même d'apporter un quelconque soutien à Atsushi ne semblait même pas le traverser.

« Oui ? » répondit-il néanmoins en l'observant avec intérêt. Son expression était particulièrement impénétrable ce soir-là.

« Je veux tout savoir. Sur Chuuya, sur vous, sur l'Ecrivain. Je ne peux pas faire face à tout cela en ignorant la majorité des éléments. » L'autre le dévisagea avec étonnement.

« Si tu commences à fouiller trop profondément, tu seras obligé d'accepter la sentence.

Et si je ne le fais pas, je passerai le reste de ma vie à craindre le pire sans rien faire pour me protéger soi-disant. »

Quitte à mourir ― ou non ― autant le faire pleinement, se dit-il. Il en avait assez de cette inactivité. Ce qui avait failli arriver cette nuit avait été une sorte d'électrochoc ― il avait failli mourir, cela le terrifiait toujours autant ; mais en plus de cela s'ajoutait la pensée sourde qu'il ignorait totalement pourquoi il avait failli mourir. Tout ce qu'il savait, c'était qu'il était un danger pour le monde de ces messagers de la mort ― et il ne l'avait pour ainsi dire jamais souhaité. Mais il ignorait totalement pourquoi on tenait à ce point à conserver le secret, en en arrivant à de telles extrémités.

Alors, il voulait le comprendre. Et tant pis si cela le condamnait ― c'était une façade, il sentait ses jambes trembler encore plus ―, il l'accepterait.

Dazai lui adressa un sourire amusé.

« On va en avoir pour au moins une décennie. Quatre siècles de vie, c'est long tu sais. »