hop ! le prochain chapitre sortira le 16 octobre :)
Chapitre Onze ; Hypothermie
« Tu commences ?
― Non, toi.
― Commence.
― Vas-y.
― C'est ton idée de base.
― Oui mais c'est de ton point de vue que c'est important.
― Pourquoi tu veux toujours tout compliquer ?
― C'est toi qui es trop simplet. »
Atsushi laissa échapper un soupir de désespoir à côté de lui, Fuku semblait mourir d'envie de quitter la pièce ou de se jeter par la fenêtre ― elle pouvait faire les deux en même temps en soit ― et ses deux enfants échangeaient des regards difficiles à déchiffrer. Ils étaient rassemblés dans l'un des salons utilisés de la demeure, installés sur les fauteuils autour de Dazai et Chuuya, présentement occupés à se disputer, comme toujours en somme.
Même raconter leur propre histoire était source de disputes pour eux visiblement. Atsushi en profita pour observer à la dérobée les deux enfants Akutagawa. Ils n'étaient originellement pas supposés apprendre tout ce qui allait se dire avant un bon moment, mais Ryunosuke avait insisté pour être autorisé à rester, et Fuku avait fini par consentir à ce que Gin assiste aussi aux révélations des deux êtres surnaturels. Ils étaient tout autant concernés désormais par ce qui pouvait se dire, et de toute manière, leur appartenance à la famille Akutagawa les protégeait de tout risque d'immortalité ― contrairement à Atsushi.
« Bon, on ne va pas y passer la nuit, si ? » finit par soupirer Fuku en croisant les bras sur sa poitrine. A proprement parler, il n'était que dix heures du matin ― et personne n'avait semblé surpris de trouver Atsushi à la table du petit-déjeuner, cerné comme jamais ― mais il était certain que si on ne les arrêtait pas, ils n'auraient toujours pas commencé à vingt-deux heures.
« C'est déjà assez long comme ça, approuva Dazai, donc Chuuya, je t'en prie, commence. » L'autre laissa échapper un long soupir d'agacement, avant de finalement battre en retraite quand Fuku l'invita à commencer, effectivement.
« Nous ne sommes pas des humains comme vous, finit-il par expliquer. Si nous en avons l'apparence, nous sommes aussi capables de réaliser des choses qui vous sont impossibles. Particulièrement voir la frontière entre les vivants et les morts et la franchir sans problème. La raison d'être qui nous est confiée à tous est de récupérer les âmes des humains qui trépassent. C'est la seule chose avec laquelle nous naissons ― le reste, il nous faut l'apprendre. » Il marqua une légère pause avant de reprendre : « Il est coutume parmi nous d'envoyer les enfants chez les humains, quand ils naissent. Nous sommes supposés y passer quinze ans, pour apprendre les us et les coutumes des humains, avant de retourner nous former pendant trois ans à notre propre rôle. Ainsi, à dix-huit ans, nous sommes prêts à entrer en service, pour en moyenne huit siècles. »
Un petit sursaut de surprise traversa Atsushi. Huit siècles… Cela signifiait que Chuuya était à peine à la moitié de sa vie, s'il ne s'était pas trompé dans son interprétation selon laquelle Dazai et lui avaient à peu près le même âge véritable. Il observa à la dérobée les réactions des Akutagawa qui ne devaient pas savoir cette information ― Gin avait entrouvert la bouche, stupéfaite, tandis que son aîné avait à peine cillé son regard gris portait néanmoins une trace de surprise.
« Huit siècles ? releva finalement Gin. Et là, ça en fait… ?
― Quatre. » Atsushi fut quelques secondes fier d'avoir bien calculé, avant de se souvenir qu'il n'y avait pas franchement de quoi l'être. « Je suis apparu en… 1616. » Dazai opina à ses côtés, avant d'ajouter avec un grand sourire :
« C'est aussi l'année où je suis né. » Etonnamment, les Akutagawa ne montrèrent pas grandes émotions cette fois, ce qui le fit bougonner puérilement. « Pourquoi êtes-vous surpris pour Chuuya mais pas pour moi ?
― Disons que… » Gin échangea un regard avec son frère en laissant sa phrase en suspens, puis reprit :
« On avait déjà envisagé que tu puisses être immortel. C'était plus une plaisanterie stupide, mais à force de te voir rater tes tentatives, même les plus abouties… » Le brun les dévisagea quelques instants, avant de laisser échapper un rire et de s'affaler sur le dos du fauteuil qu'il partageait avec Chuuya.
« Je ne cesserai jamais d'être surpris par ces deux-là. Déjà à dix ans, ils étaient beaucoup trop perspicaces.
― Si tu fais allusion à la fois où ils t'ont demandé si tu étais un super-héros, je t'arrête tout de suite, ils étaient juste trop gentils avec toi. » rétorqua Chuuya.
Atsushi esquissa un petit sourire en imaginait deux versions plus jeunes du frère et de la sœur demander à Dazai s'il était un héros ― la tâche était facilitée par les photos de famille qu'il avait vues dans le salon ― juste parce qu'il devait leur sembler capable de réaliser des choses impressionnantes. C'était d'ailleurs peut-être le cas vu sa réelle identité d'immortel un peu trop proche des créatures surnaturelles d'ailleurs…
« Quoiqu'il en soit, puisque Dazai et moi avons le même âge, nous nous sommes rencontrés quand j'ai été dans le monde des humains, reprit Chuuya. Nous étions… » Il hésita sur le mot avant de le prononcer comme si c'était la pire offense qu'on lui avait jamais faite. « Amis. Je suppose.
― Retire ce « je suppose ». Tu m'adorais.
― Je pensais encore que t'étais quelqu'un de sensé et de rationnel. » Le concerné ricana.
« Je l'étais peut-être pour de vrai. » Chuuya roula des yeux en continuant :
« On s'est très bien entendus ― malheureusement ― mais nos règles sont claires : même si on réside parmi les humains, on n'a pas le droit de devenir proche d'eux. Je suis devenu trop proche de Dazai au goût des adultes qui me supervisaient, aussi ont-ils décidé de changer de ville et de m'empêcher de le revoir. »
Le jeune homme aux cheveux flamboyants énonça les faits avec détachement, comme si cela ne l'affectait nullement ― mais on devinait à sa posture raide et tendue qu'il n'était pas si indifférent à ce qu'il s'était passé. Dazai, lui, était resté silencieux jusque-là et reprit ensuite :
« Ils n'ont évidemment prévenu personne, et surtout pas moi. Je me suis retrouvé seul et abandonné par mon seul ami et…
― N'en fais pas trop non plus, soupira Chuuya, tu n'es pas en train de te livrer à une pièce de théâtre.
― Il ne décrocherait même pas un rôle de figurant avec un tel jeu d'acteur, commenta Fuku, ce qui arracha un sourire au jeune homme aux cheveux flamboyants.
― J'étais vraiment triste, les contredit Dazai avec un soupir, et son expression sérieuse confirmait ces propos. Je ne comprenais pas pourquoi ce départ soudain, sans la moindre explication. Alors j'ai décidé d'avoir mes réponses seul.
― Donc, intervint Atsushi en comprenant, vous avez fouillé trop profondément dans la vie de Chuuya et vous avez été condamné par Mori ? » Les deux jeunes hommes échangèrent un regard, avant de hocher la tête de concert.
« C'est un peu plus compliqué que cela, déclara néanmoins Chuuya. Bien sûr, nous n'avons laissé aucune trace de notre passage, nous sommes habitués à tout cela. Ce qu'on ignorait, c'était que Dazai avait été témoin d'une apparition soudaine d'un messager quand il était beaucoup plus jeune, ce qui l'aidait grandement à assembler les pièces du puzzle.
― Mon père est mort de maladie quand j'étais encore très jeune, confirma le concerné. Et, je ne sais pas trop comment même aujourd'hui, mais j'ai pu apercevoir le messager venu l'emporter.
― Apparemment, cela se produit parfois, fit observer Fuku. Un de mes ancêtres était pareil. Il avait frôlé la mort à la naissance, alors il pouvait parfois accrocher les messagers quand ils se baladaient dans les ombres. » L'expression de Dazai changea légèrement et sa bouche s'arrondit de surprise.
« Ooh. J'aurais bien voulu être capable de voir Chuuya dans ce cas. »
L'autre leva les yeux au ciel avant de lui donner un coup de coude dans les côtes ― Atsushi se demandait combien de bleus l'immortel devait arborer à cet emplacement, à force de se faire frapper. Depuis qu'il avait rencontré les deux hommes, il avait constaté que c'était l'endroit de prédilection de Chuuya quand il s'agissait de frapper son… il ne savait pas trop comment caractériser leur relation.
« Je n'avais pas oublié que cette personne ressemblait vaguement à un des tuteurs de Chuuya, que j'avais aperçu depuis la maison où il vivait. Alors, j'ai commencé à chercher dans les légendes locales et nationales.
― Vous pensiez sincèrement que cela aboutirait à quelque chose ? » marmonna Akutagawa. C'était sa première prise de parole depuis le début de tous ces aveux, et Atsushi fut presque surpris d'avoir la confirmation qu'il écoutait bien tout depuis le début.
« Eh bien, je me disais que tout était possible, et j'étais prêt à tout pour retrouver Chuuya. Je n'ai pu glaner que quelques informations obscures, puisque comme vous le savez, les humains ne sont pas supposés connaître tout ce qu'on vous raconte là. Alors, j'ai surtout décidé d'attendre. Que pouvais-je faire d'autre de toute manière ? Je n'avais aucune idée de l'endroit où vivait désormais Chuuya et, si j'en croyais mes recherches et mon propre vécu, il n'était peut-être même plus dans notre monde tel que je pouvais le voir. Alors j'ai simplement attendu. »
Atsushi se demanda dans quel état d'esprit il avait attendu tout ce temps. Si Chuuya était son seul ami à l'époque, il avait probablement mal vécu sa disparition soudaine, non ? Il se demandait donc comment le jeune homme aux cheveux bruns avait ressenti toute cette période d'incertitude. Il ne souhaitait pas comparer leurs situations, de toute manière trop différentes pour l'être réellement, mais lui aussi comprenait quelque peu l'idée de n'avoir que peu de proches. Plus jeune, beaucoup de personnes avaient essayé de devenir son ami avant de se trouver lassés par ses absences répétées à tous les événements extrascolaires et anniversaires. Il n'y avait qu'une poignée de personnes qui restaient à ses côté malgré tout ― Gin avait été l'une d'elles depuis leur rencontre au collège.
« Je suis revenu dix ans plus tard, expliqua Chuuya. Après avoir passé officiellement la certification de messager, j'ai pu de nouveau me déplacer à ma fuide dans le monde des humains, et je suis parti à sa recherche. Je ne comptais pas adresser réellement la parole à Dazai ou même interférer dans sa vie. Mais cet abruti… » Chuuya chercha ses mots tout en adressant une œillade assassine à son interlocuteur. « Quand je l'ai retrouvé, il faisait un bonhomme de neige en simple pull par moins trois degrés.
― J'avais une écharpe, commenta celui-ci.
― Tu parles d'une protection !
― Vous essayez de vous suicider ? s'enquit Atsushi pour les empêcher de se disputer de nouveau. En plein froid ?
― Je voulais tester quelque chose. J'avais appris parmi mes recherches sur le folklore des messagers de la mort que ceux-ci disparaissaient souvent entre quinze et dix-huit ans. Les dates ne collaient pas pour le début, mais le jour des dix-huit ans de Chuuya, j'ai tenté le coup en retournant là où il vivait. Je n'essayais pas spécifiquement de mourir.
― Tu n'as tout de même pas essayé de fuir quand j'ai enflammé ton écharpe.
― Tu faisais fondre mon bonhomme de neige. Toutes ces heures de travail… » Le jeune homme aux cheveux flamboyants roula des yeux.
« J'étais là, pendant qu'il faisait ces bêtises, et j'ai reçu deux grues pour me dire qu'il allait mourir. La première impliquait qu'il mourrait de froid, alors j'ai tenté de le dissuader en enflammant son écharpe. Mais ensuite, le futur a changé pour qu'il meure brûlé. Donc j'ai arrêté d'essayer de changer les choses et je l'ai laissé mourir de froid, comme les choses auraient toujours dû se passer.
― Vous ne vouliez pas que Dazai meure ? » répéta Atsushi.
Son interlocuteur détourna les yeux, visiblement quelque peu embarrassé. C'était une des premières fois qu'Atsushi l'entendait aussi ouvertement dire quelque chose d'affectueux vis-à-vis de celui qu'il appelait momie ou abruti ou tout autre qualificatif insultant. Il le prit comme une preuve de quelque chose qu'il avait longuement cherché, en vain : Chuuya ne détestait pas autant Dazai qu'il n'aimait le dire.
« Je ne souhaite à personne de mourir, répondit finalement Chuuya. Et je n'avais aucune raison d'en vouloir à Dazai à l'époque. Il était juste un vieil ami avec qui j'avais dû couper les ponts et je voulais savoir ce qu'il devenait. Je ne m'attendais pas à le voir essayer de se tuer le jour même où je l'ai revu.
― La vie est pleine de mystères, rétorqua Dazai sur un ton sérieux qui dénotait avec son visage amusé.
― Pitié, tais-toi. » Le jeune homme aux cheveux flamboyants passa une main dans ses cheveux en bataille, avant de soupirer : « Le problème, ç'a été quand je suis parti chercher son âme. Je savais que Dazai me reconnaîtrait malgré les années, alors j'ai légèrement modifié mon apparence pour qu'il n'y ait pas de risques qu'il comprenne. J'ignorais cependant qu'il avait autant d'informations sur nous en sa possession, alors évidemment…
― Ça n'a pas marché, conclut Dazai, non sans une certaine satisfaction qui sembla prodigieusement agacer son interlocuteur. Je l'ai reconnu, et j'ai eu la confirmation de tout ce que je suspectais. »
Atsushi pouvait deviner la suite avec son propre vécu : l'Ecrivain n'avait sans doute pas apprécié, et avait requis leur conseil des Anciens pour appliquer une sentence au jeune homme aux cheveux bruns, celle de l'immortalité. Néanmoins, Dazai reprit en nuançant ce qu'il avait imaginé :
« Je n'ai pas immédiatement été condamné. On m'a laissé une chance de tout oublier, d'accepter que j'hallucinais simplement.
― Les immortels sont des problèmes sur pattes pour les messagers comme moi, ajouta Chuuya. On menace les dissidents de les empêcher de mourir, mais c'est juste parce que l'immortalité effraie beaucoup de personnes. Les immortels sont difficiles à prévoir et ils ont tendance à modifier le destin de ceux dont ils croisent la route. »
La preuve était présente avec Akutagawa, en fin de compte. S'ils n'avaient pas croisé le jeune homme aux cheveux bruns ce soir-là, en rentrant tous les deux, peut-être n'aurait-il pas pris de balle presque fatale qui aurait requis l'intervention de Chuuya, et leur vie n'aurait peut-être pas été autant bouleversée.
« Mais Dazai n'avait pas peur, commenta Gin, vraisemblablement.
― J'étais simplement trop heureux de voir ma théorie confortée. Et je venais à peine de retrouver Chuuya, ce n'était pas pour en être séparé si tôt. » L concerné roula des yeux.
« On a condamné Dazai, mais il n'a pas retenu la leçon. Juste après, il a continué de se suicider, juste pour tomber sur un messager en arpentant les ombres. On pourrait le laisser de côté et l'ignorer, mais il a une espèce de sixième sens pour trouver où on se trouve visiblement, soupira Chuuya. Ou alors, il porte tellement la poisse qu'il tue des gens sans le vouloir, ajouta-t-il à mi-voix.
― C'est blessant ça, Chuuya. » commenta le principal concerné ― son interlocuteur ne cilla même pas. Il s'enfonça sur le chaise sur laquelle il s'était installé avant de terminer :
« C'est comme ça qu'on en est arrivés là. Dazai a reçu la peine d'immortalité jusqu'à ce qu'il ne connaisse plus personne parmi les messagers, il ne pourra pas mourir. En d'autres termes, il doit attendre la mort de l'Ecrivain, de Kôyô et la mienne.
― Parlant de ça, lâcha Fuku en intervenant finalement dans la conversation, quel âge a l'Ecrivain ? Ne devrait-il pas être mort depuis un bon bout de temps ? » Des regards intrigués en provenance de ses enfants et d'Atsushi se tournèrent vers elle, et elle parut se sentir obligée de préciser : « Je ne pose pas la question uniquement parce que j'attends cet événement avec impatience.
― L'Ecrivain n'en a plus pour longtemps, admit Chuuya après un petit moment de silence. Il a dépassé les mille ans il y a quelques temps déjà, et sa santé commence à décliner. Il va sans doute disparaître prochainement. » Fuku accepta l'information avec un hochement de tête tandis qu'Atsushi relevait :
« Mille ans ? Il dépasse largement votre espérance de vie alors…
― Les Ecrivains vivent plus longtemps, le détrompa Chuuya. On les choisit pour leur grand potentiel et la puissance qu'ils détiennent en eux. Ils vivent souvent environ mille ans, ce qui permet notamment à leur successeur d'avoir le temps d'être sélectionné parmi les meilleurs, et non sur le tas.
― Et qui sera ce successeur ? Kôyô ? demanda Fuku.
― On ne le sait pas encore, soupira Chuuya. L'annonce doit être faite prochainement par les Anciens.
― Ce sera toi, non ? »
La remarque de Dazai fit s'installer un long silence pensif. Chuuya ne semblait pas apprécier l'hypothèse, mais, connaissant Dazai, le jeune homme aux cheveux argentés se doutait qu'elle ne partait pas de nulle part. Seulement, si le rouquin était choisi pour hériter du poste d'Ecrivain, il prolongerait d'encore deux cents ans au moins la peine du brun… Soit encore six siècles d'immortalité.
« Je suppose que ce n'est pas ce qui importe maintenant, soupira Fuku. Vous en savez plus, désormais, sur votre parent éloigné, reprit-elle à l'adresse de ses deux enfants.
― Comment avons-nous été liés à Dazai ? s'enquit Gin en réponse. Nos familles avaient-elles de véritable liens de sang dès le départ ?
― Pas le moindre. Cela a été un certain hasard en fin de compte.
― Je n'avais pas le droit d'avoir des liens avec des mortels, reprit Dazai, en tout cas, uniquement le strict minimum. Mais il me fallait me fondre dans la masse, sans que quiconque remarque que je ne vieillissais pas. J'ai fini par tomber sur un homme, plus perspicace que les autres, qui a commencé à avoir des doutes.
― Et il m'a demandé de convaincre l'Ecrivain d'accorder à une seule famille le droit de connaître la vérité et de protéger ainsi d'autres personnes de l'apprendre. » enchaîna Chuuya. Il désigna du menton Fuku, qui opina.
« C'est grâce à Chuuya que mes ancêtres n'ont pas connu le même sort que Dazai. Et depuis ce jour, la famille Akutagawa aide Dazai à se fondre dans la masse en lui donnant des « excuses ». Il est notre cousin, oncle, frère, beau-frère ou même grand-père… » Un mince sourire se dessina sur ses lèvres, alors que Dazai gloussait à son tour sur ces derniers mots.
« Je crois que le rôle du grand-père est celui que je joue le mieux, ricana-t-il. La preuve, il nous a permis d'obtenir cet endroit. »
L'incompréhension se peignit sur les visages d'Atsushi, Ryunosuke et Gin alors qu'ils essayaient de comprendre ce qu'insinuait le jeune homme en face d'eux. Le cerveau du lycéen tournait à toute allure pour associer toutes ces informations ― imaginer ce type qui avait une vingtaine d'années en apparence en grand-père avait quelque chose de très déstabilisant et perturbant, et l'associer à ce bâtiment offert par un riche du nom de Fitzgerald était encore plus étrange.
« Le mentor d'Anthony Fitzgerald, c'était Dazai ? » Gin fut plus prompte à associer les éléments, tandis que sa mère soupirait avec consternation.
« Anthony était un sacré numéro, souffla-t-elle, et son petit-fils n'est pas mieux d'ailleurs. Ils ont toujours adoré et beaucoup respecté Dazai quand il était sous son apparence de grand-père.
― Et ça ne pose pas de problème vis-à-vis de Francis ? fit remarquer Akutagawa d'un ton qui donnait l'impression que la réponse ne l'intéressait même pas tellement.
― Il n'a jamais beaucoup vu « papy », répondit avec ironie sa mère, et de toute façon, Dazai n'avait pas le même tête à soixante-dix ans. » Elle se leva pour aller chercher un album photo tandis que Gin observait Dazai.
« Combien de membres de la famille sont en réalité une seule et même personne ? lança-t-elle, plus à la cantonade qu'à quelqu'un en particulier.
― Maintenant que tu en parles, j'ai quelque chose à te dire sur ton père… »
La réponse de Fuku provoqua le plus grand nombre de réactions choquées qu'Atsushi ait jamais vu : Gin écarquilla les yeux et devint aussi pâle que le vase en porcelaine derrière elle, Akutagawa fut pris d'une quinte de toux qui ne masqua pas sa surprise pour autant, Chuuya en laissa échapper son chapeau, et Atsushi lui-même sentit ses yeux s'arrondir sous la surprise. Seul Dazai éclata de rire, dissipant momentanément le choc et la perplexité causés par la remarque de la mère des deux Akutagawa.
« Je plaisante, clarifia-t-elle en revenant, deux albums dans les mains. Votre père était plus sain d'esprit que cet hurluberlu. Et il n'a pas été rendu immortel, lui. » Une pointe de tristesse transparut dans sa voix alors qu'elle ajoutait ces quelques mots. Atsushi ignorait ce qui était arrivé, mais il pressentit que cela n'avait pas été un événement simple à vivre pour la femme face à eux.
« Je me sens rassurée, soupira finalement Gin. Jamais je n'aurais souhaité que ce type soit… »
Elle mima un frisson qui fit germer un sourire amusé sur les lèvres de Chuuya, et bougonner Dazai. Son frère aîné secoua la tête avec approbation tandis que Fuku feuilletait l'album pour trouver ce qu'elle cherchait. Après quelques secondes, elle leur désigna du bout du doigt une photographie à l'air vieillot, représentant un homme probablement âgé d'une trentaine d'années qui ressemblait à s'y méprendre à Dazai.
« C'est la seule qui reste de cette époque, on a fait disparaître les autres pour éviter tout problème. Imaginez si quelqu'un tombait dessus maintenant… » Elle passa un doigt sur le nom élégamment écrit ― Shuji ― avant de poursuivre en tournant les pages. « On a conservé les plus anciennes, pour ce type de moments drôles… »
Elle laissa alors apparaître une photo d'un homme d'âge mur, aux cheveux blancs et aux rides, cette fois qui n'avait plus grand-chose à voir avec le Dazai qu'ils connaissaient. Chuuya, qui devait pourtant très bien connaître cette photo, prit un malin plaisir à l'observer avec attention, un rictus sur les lèvres.
« Je regrette ce temps. Je pouvais au moins rire en venant sauver cet abruti. » Fuku opina avec un petit sourire.
« C'est vrai que c'était toujours hilarant de le voir aussi proche de son âge réel. » Le concerné fit la moue.
« Seriez-vous en train d'insinuer que je suis vieux, ma chère tante ?
― Tu as peut-être dix-huit ans en apparence, mais tu restes âgé de quatre siècles. Quatre cent cinq ans, pour être précise, soit trois cent soixante de plus que moi. »
Dazai sembla chercher ses mots face à cet argument, avant d'admettre la défaite d'un profond soupir et de s'enfoncer de nouveau sur la chaise, faisant grimacer Chuuya dont le propre support s'était ébranlé au passage face au manque de douceur.
« Quoi qu'il en soit, bien que je n'apprécie pas toujours de me donner des rides et des cheveux blancs, ça a toujours bien marché.
― On laisse Dazai vieillir en tant que membre de la famille, puis mourir dans des circonstances plus ou moins hasardeuses. Shûji, c'était un gros pari quand même, soupira Fuku, parce qu'après avoir aidé autant de personnes de façon plus ou moins innocente, bon nombre d'entre elles se sont présentées à l'enterrement, ont voulu des informations, et cætera.
― C'était un défi pour changer un peu la routine ~
― Défi qui aurait pu mal tourner, soupira Chuuya. Heureusement que tout le monde a gobé l'information, et que vous avez réintroduit Dazai en tant que cousin éloigné. »
Atsushi avait un petit peu la migraine en imaginant toute l'organisation que ce type de mensonge avait occasionné. Si seuls les membres directs de la famille Akutagawa pouvaient se permettre de connaître la vérité, toutes ces manigances avaient dû les contraindre à beaucoup de mensonges et de déguisement pour que l'identité de Dazai reste parfaitement normale en apparence. Pendant que Fuku montrait à ses enfants un large arbre généalogique en leur avouant lesquels de leurs ancêtres étaient en réalité Osamu Dazai, le jeune lycéen observa ledit Dazai du coin de l'œil. Il semblait toujours très amusé par tout ce qui se déroulait sous ses yeux Chuuya, lui, avait l'air un peu plus ennuyé, mais suivait vaguement les noms énumérés par Fuku, les associant parfois avec quelques anecdotes.
« Je regrette le temps où j'étais Shûji pour une raison, soupira finalement Dazai, plus à l'intention de Chuuya qu'à la leur au vu de son ton, c'est que c'était divertissant d'être aussi admiré par des hommes et femmes qui s'en remettaient à mes conseils.
― T'es timbré, rétorqua Chuuya. Et tu trichais. C'est facile d'avoir de l'expérience quand on a des liens avec les entreprises en question.
― Je n'ai jamais trafiqué quoi que ce soit, se défendit légèrement le jeune homme aux cheveux bruns. J'utilisais juste tous les moyens à ma disposition pour être efficace. » La remarque de Chuuya sur les liens que pouvait entretenir Dazai avec différentes choses ou personnes rappela quelque chose d'autre à Atsushi.
« Monsieur Dazai, demanda-t-il, vous avez des liens avec le professeur Kunikida, non ? »
Il avait encore raté les cours aujourd'hui au vu des incidents de la veille, et avait noté que son professeur avait essayé de l'appeler. Considérant que le blond était la dernière personne à l'avoir vu ― Mark et Lucy et leurs amis mis à part ― et qu'il lui avait demandé le numéro de Dazai, il supposait que son professeur n'avait pas totalement la conscience tranquille avec le brun.
« Oh, Kunikida ~ Je ne l'ai pas ennuyé depuis une semaine au moins, confirma le principal concerné. Il doit se demander ce qui m'arrive.
― Laisse-le tranquille, le réprimanda Chuuya. Ce pauvre type n'a pas mérité ce que tu lui infliges. Et je crois que le directeur de l'école lui-même t'a demandé d'arrêter tes bêtises.
― Le directeur Natsume ? s'étonna Atsushi.
― J'ai étudié dans le même lycée que toi, vois-tu, expliqua Dazai. Kunikida était mon cher camarade de classe ~ Et le directeur Natsume était déjà là-bas, alors on se connaît bien. » Il sembla à Atsushi qu'Akutagawa soupirait de consternation en entendant cette liste de toutes les personnes qui connaissaient au moins une facette de Dazai.
« Il n'a pas l'air de beaucoup vous apprécier, commenta Atsushi. Le professeur Kunikida, je veux dire. » Dazai ricana et son sourire s'agrandit.
« Il refuse de l'admettre, c'est tout.
― Pas du tout, le détrompa Fuku, il est au bord des larmes à chaque fois qu'il m'appelle pour me demander de contrôler mon cousin éloigné et de lui prescrire des rendez-vous thérapeutiques pour ses tentatives de suicide à répétition. »
Atsushi se souvint de la conversation téléphonique qu'il avait en effet surprise en allant voir son professeur et opina distraitement. Il avait en effet semblé bien à bout de nerfs. Sans compter le cours qu'il avait passé passablement agacé, alors que tout le monde se posait des questions sur son compte et s'étendait en rumeurs.
« Mais Kunikida est juste trop stressé, soupira Dazai. J'essaye de le détendre.
― En te jetant sous ses roues ? soupira Chuuya.
― Et en l'impliquant dans des sombres histoires de mafieux ? ajouta Fuku.
― Parce que ce n'était pas la première fois ? » laissa échapper Atsushi. Quand les regards se tournèrent vers lui, il se souvint, un peu tardivement, que ni Akutagawa ni Gin n'étaient supposés savoir que l'accident de l'aîné avait été plus qu'un simple hasard de la fatalité. Enfin, ils ne devaient pas complètement être dupes non plus…
« C'était la première fois que quelqu'un était impliqué dans une de ses tentatives d'être abattu, répondit Chuuya, mais pas la première fois qu'il va défier des gens de la pègre dans l'espoir d'être éliminé. Il a même fait partie d'un clan de yakuza.
― Avant de rejoindre la famille Akutagawa. Mais j'ai fini par retourner sur le droit chemin, soupira dramatiquement le principal concerné, et je me contente de collaborer avec la police maintenant. »
Dazai avait eu une vie palpitante, quand on y pensait de la sorte. En quatre siècles, sans doute avait-il testé plus de choses qu'aucun être humain ne l'avait fait, surtout compte tenu de toutes les évolutions qui avaient frappé le Japon depuis le dix-septième siècle. Désormais, quand le jeune homme essayait de rattraper son travail en retard et lisait ses cours d'histoire, il les regardait sous un autre angle. Bien évidemment, l'immortalité du brun ne signifiait pas pour autant qu'il avait participé à tous les événements, ou même connu ceux qui les avaient orchestrés néanmoins, il avait vécu d'une manière ou d'une autre tous les grands événements, et avait fait partie de toutes ces années marquantes pour leurs aînés. C'était assez intriguant comme pensée.
« Maintenant, vous savez tout, reprit Dazai après le long silence qui suivit. Je ne pense pas que Mori sera offusqué que Gin et Ryunosuke aient tout appris puisque c'était de toute manière leur destin. J'ai hâte de vous considérer comme mes frère et sœur quand vous aurez pris quelques années, s'amusa-t-il, faisant soupirer de concert ses deux interlocuteurs.
― Ce que j'aimerais bien savoir, intervint Fuku, c'est pourquoi nous dire tout ça ? C'est la première fois que vous acceptez de parler clairement de votre passé à tous les deux.
― Atsushi ici présent voulait le savoir, et j'ai le sentiment qu'il n'était pas juste curieux. » Dazai lui adressa une œillade amusée.
« Oh, euh… » Pris au dépourvu, le jeune homme bafouilla quelques secondes avant d'acquiescer. « Je voulais mieux comprendre la situation.
― Pour accepter plus facilement ce qui va se produire ?
― Non. » La voix d'Atsushi tremblait moins qu'il ne l'aurait cru. « Pour savoir comment changer les choses. »
