bonne lecture !


CHAPITRE DOUZE ; HYPOGLYCÉMIE


Après toutes ces révélations, la plupart des invités plus ou moins désirables de la famille Akutagawa éprouvaient une forte envie de se reposer calmement, et de réfléchir un peu à tout ce que cela impliquait. Néanmoins, il restait à Atsushi quelque chose d'important à faire : il devait s'entretenir avec Akutagawa au sujet du dilemme que Mori leur avait soumis.

Dilemme que le jeune homme aux cheveux bicolores ignorait encore entièrement, alors même qu'il était le premier concerné par celui-ci.

Atsushi lui fit donc signe qu'il avait quelque chose à lui dire en privé après que le récit des deux semi-immortels fut terminé son camarade lui fit signe en retour de le suivre, et l'entraîna, à la grande surprise du lycéen, dans sa chambre. Celle-ci était aussi sobre qu'on pouvait l'attendre quand on voyait le lycéen de troisième année tout de noir vêtu, mais comportait aussi plusieurs éléments très personnels : des cadres photos étonnamment bien entretenus, mais aussi des petits objets inutiles, sans doute des souvenirs de voyage de sa mère avec ses tournées ou tout simplement de vacances en famille.

Il s'installa précautionneusement sur un des deux fauteuils que le jeune homme lui désigna ― ceux-ci détonnaient légèrement avec l'atmosphère très neutre de la chambre, car ils étaient beaucoup plus vieillots que la plupart des objets rassemblés ici.

« Je suppose qu'il y a quelque chose que Dazai et Chuuya n'ont pas dit, souffla le jeune homme aux cheveux bicolores en s'asseyant à son tour.

O-Oui. »

C'était plus fort que lui : entre le côté légèrement impressionnant de la situation ― il se retrouvait dans la chambre du garçon pour qui il avait toujours eu plus d'intérêt que la normale ― et l'angoisse occasionnée par ce qu'il allait lui révéler, son bafouillement revenait de plus belle. Il prit sur lui pour calmer son ton hésitant, avant de continuer :

« La balle que tu as prise ne t'a pas miraculeusement épargné. C'est Chuuya qui t'a sauvé la vie, au lieu d'emporter ton âme comme il aurait dû. »

Le tact aurait peut-être été un ajout nécessaire dans sa phrase, mais il était à peu près certain que son interlocuteur ne s'en formaliserait pas et préfèrerait qu'il ne tourne pas autour du pot.

Une expression de surprise sincère traversa le regard blasé d'Akutagawa à ces mots. Visiblement, il avait eu beau s'attendre à quelque chose de surprenant comme information, il ne s'attendait pas à cela.

« Je me doutais bien que la balle n'était pas si miraculeuse que cela, commenta-t-il finalement. C'était un peu trop étrange vu que Dazai était passé juste avant.

Il a fait appel à Chuuya pour te sauver la vie, opina Atsushi. Et Chuuya a utilisé ses pouvoirs pour réduire les blessures infligées par la balle.

Et donc ? Qu'est-ce que ç'a comme conséquences ? » Le jeune lycéen aux cheveux argentés le dévisagea, un peu interloqué par cette remarque, et Akutagawa précisa : « Tu ne m'en parlerais pas si cela n'avait pas une quelconque conséquence.

Oh, euh… » Atsushi chercha ces mots, essaya de trouver une façon d'y mettre un peu de tact, avant d''abandonner sa recherche et de simplement laisser tomber la vérité comme une pierre : « L'Ecrivain dont Chuuya et Dazai ont parlé considère cela comme une transgression de leurs règles. Il veut récupérer ton âme. »

Encore une fois, Atsushi put lire sur le visage de son interlocuteur une certaine surprise ― c'était la deuxième fois en peu de temps qu'il voyait le jeune homme aussi surpris. Comme quoi, lui qui ne semblait jamais pris de court pouvait l'être aussi de temps en temps… Ryunosuke resta silencieux quelques instants, perdu dans ses pensées. Le silence ayant quelque chose de très pesant, le jeune homme aux cheveux argentés finit par le briser après une longue minute de silence, parlant presque nerveusement :

« Pour être exact, l'Ecrivain veut qu'on fasse un choix… Soit il me condamne à l'immortalité comme Dazai, soit il prend ton âme. »

Voilà, c'était dit. Après avoir passé dans de temps à ressasser ce dilemme, tant de temps à garder pour lui tous ces doutes et à se blâmer pour son incapacité à trancher ce qui aurait dû être facile à faire, il avait enfin révélé au principal concerné la vérité.

Atsushi avait littéralement sa vie entre ses mains et il craignait un peu la réaction de son interlocuteur à cette révélation.

Néanmoins, celui-ci ne broncha pas, même après avoir reçu la nouvelle, et se contenta de déplacer lentement son regard vers lui. Il était redevenu fermé et difficile à déchiffrer, et Atsushi grimaça intérieurement. Comment allait-il prendre cette nouvelle ?

« L'Ecrivain, c'est Mori ? » La question le prit de court, car il ne s'attendait pas à ce qu'Akutagawa ne réagisse pas du tout à ce qu'il venait de dire. Atsushi avait-il manqué de clarté dans son propos ? Voyant que l'autre attendait sa réponse, il se força à articuler un Oui toujours un peu surpris par la réaction de l'autre. « Je vois. Je comprends mieux pourquoi il traînait autant près de chez nous, et pourquoi sa tête me disait quelque chose.

Tu l'avais déjà vu ? demanda Atsushi sans comprendre.

Oui, sur une vieille photo que Francis nous a un jour montrée. On y voyait Anthony, notre « grand-père » Shûji et un homme dans le fond qui ressemblait vaguement à Mori. »

Cette photo avait dû échapper à la surveillance attentive des êtres surnaturels. Atsushi se demanda pendant quelques secondes comment était-il possible qu'un être surnaturel qui se cachait autant que Mori puisse être capturé sur une photo sans s'en rendre compte ― à moins que cela soit parfaitement calculé, mais il avait du mal à savoir à quoi cela lui servirait de figurer sur une photographie de mortels quand il devait impérativement ne pas être connu.

« C'est étrange, souffla-t-il. Mais oui, tu peux définitivement te méfier de lui, ajouta-t-il avec un petit rire nerveux.

Je suppose que c'est pour cela que ma mère s'est arrangé pour que le tableau te tombe dessus quand il était là. Elle ne m'avait pas tout expliqué, juste que cela t'aiderait. » Atsushi opina, un peu surpris par la perspicacité de son interlocuteur, mais soulagé que cela lui simplifie la tâche.

« Elle essayait de prendre l'Ecrivain à son propre jeu. Pour l'empêcher de clamer ta vie et ma mortalité, il faudrait lui prouver que ces événements résultaient uniquement des interférences de Dazai et qu'il est le seul responsable.

Mais est-ce possible ? renifla Akutagawa. Il a l'air plutôt convaincu qu'il a raison, et je ne vois pas trop comment le faire changer d'avis. » Atsushi opina avec un soupir.

« C'est là tout le problème. »

Ils observèrent ensuite un long silence ― Atsushi essayait aussi bien de calmer ses nerfs que les battements de son cœur. Les premiers s'étaient affolés à cause de toute sa situation qui n'évoluaient pas ― cela en devenait beaucoup trop agaçant les seconds s'étaient accélérés à cause de la proximité d'Akutagawa, ainsi que la peur de sa réaction qui n'avait pas complètement disparue. Le jeune homme aux cheveux bicolores n'avait pas semblé spécialement relever ses propos sur le dilemme, et n'avait rien demandé sur sa décision.

Mais que pouvait-il bien en penser ? Atsushi aurait payé cher pour se trouver dans son esprit à ce moment précis.

« Qu'en disent Dazai et Chuuya ? reprit finalement son aîné.

Dazai estime qu'il faut utiliser la violence avec l'Ecrivain pour le convaincre. Chuuya veut privilégier les mots. Il m'a aussi appris que Mori reçoit beaucoup de pression de la part de leur Conseil des Anciens qui ne veut pas d'un autre immortel sur les bras. Eux préconisent qu'il faut nous éliminer tous les deux.

Merveilleux, répondit Ryunosuke, pince-sans rire ― cela eut le mérite de faire sourire légèrement Atsushi, amusé par le sarcasme à toute épreuve de son interlocuteur.

Donc, je ne sais pas trop qui a raison, conclut-il. Mais j'en ai assez de rester incapable de faire bouger les choses, reprit-il fermement. Je veux faire comprendre à tous ces gens qu'ils n'ont pas leur mot à dire sur toute notre vie.

Mais ils décident de notre mort.

Justement. C'est déjà assez ainsi. »

Atsushi ignorait d'où lui venait cette soudaine confiance et détermination , peut-être en fin de compte en avait-il assez de simplement subir tous les événements. Depuis qu'il avait rencontré Dazai quelques temps plus tôt, il n'avait fait que cela, subir encore et toujours ce que les autres décidaient pour lui. Mais soudainement, il en avait assez de simplement attendre qu'on trouve des idées ou des stratégies : le fait qu'il soit incapable de trancher le dilemme qu'on lui mettait sous le nez ne signifiait pas qu'il était incapable de prendre les choses en main.

« Je voulais que Dazai nous parle de son histoire pour mieux comprendre comment fonctionnent les messagers de la faucheuse, reprit-il, parce que je pense que tout ceci n'est qu'une vaste situation incompréhensible. Ni Mori ni les Anciens ne savent comment réagir parce que la première fois que les choses se passent ainsi, et il n'est peut-être pas trop tard pour que tout change. Si aucune règle n'existe, aucune règle ne peut être brisée ! » s'exclama-t-il en essayant d'être convainquant. Son interlocuteur lui renvoya cependant un regard toujours très sceptique.

« Ils ont déjà des règles quand même, fit-il observer.

Pas sur notre situation.

Et donc ? Qu'est-ce que tu veux faire ? » Il avait malgré tout réussi à piquer son attention, semblait-il.

« J'ai eu une idée, convint Atsushi, mais je dois d'abord en parler avec Chuuya. Je ne suis pas sûr qu'elle lui plaise… Mais cela me semble être le plus simple. »

Son interlocuteur le dévisagea de nouveau avant d'opiner après avoir laissé échapper un petit soupir que le lycéen aux cheveux argentés ne sut pas interpréter.

« Mettez-moi dans le coup, cette fois-ci, grommela-t-il finalement.

Promis. » répondit avec candeur son interlocuteur en esquissant un sourire. Le regard d'Akutagawa s'attarda quelques secondes à nouveau sur son visage, avant qu'il ne le détourne pour contempler sa fenêtre. Alors que le jeune homme aux cheveux argentés s'apprêtait à quitter la pièce, estimant qu'ils s'étaient tout dit, l'aîné de la famille le retint.

« Nakajima.

Oui ?

Ne joue pas trop avec le feu. »

Les yeux du concerné s'écarquillèrent légèrement lorsqu'il entendit cette remarque prononcée sur le ton d'un conseil ― presque inquiet, s'il osait parler franchement et laisser libre court à son imagination ― et il se tourna pour observer son interlocuteur à la dérobée. Celui évita son regard avec insistance, aussi Atsushi n'insista pas et quitta la pièce…

Un sourire sincère s'imprima sur son visage alors qu'il refermait la porte.


Le lendemain matin, Atsushi fit un retour mouvementé et remarqué au lycée : non seulement il revint comme si de rien n'était après près d'une semaine d'absence, mais en plus il arriva en compagnie des deux Akutagawa tout le monde savait qu'il était ami avec Gin depuis le collège ― en revanche, Ryunosuke Akutagawa ? Depuis quand se connaissaient-ils tous les deux ?

Le jeune lycéen n'aimait pas beaucoup toute cette attention indésirable, mais cela lui avait tout pris pour convaincre Dazai et Chuuya qu'il pouvait parfaitement retourner en cours et qu'il ne risquerait rien.

(Il était un peu ironique que ce soit lui qui insiste sur ce point quand ses deux aînés étaient justement supposés garantir que tout se passe bien.)

Il avait beaucoup réfléchi à sa précédente conversation avec Akutagawa, ainsi qu'à tout ce que Dazai leur avait révélé la veille. Il n'avait pas menti : il pensait en effet avoir une idée pour définitivement mettre un terme à tout cela. Néanmoins, il lui fallait d'abord aborder le sujet avec Chuuya qui, il le pressentait, n'allait pas être plus convaincu par son idée que par celles précédentes de Dazai. Il appréhendait un peu ce moment parce que Chuuya continuait de l'impressionner, quand bien même il avait découvert que, sous sa carapace et son aura de dur à cuire, le jeune homme n'en restait pas moins juste.

Son esprit tournait principalement autour de ces questions-là et il eut bien du mal à en sortir de sa bulle lorsque tout le monde se précipita vers lui dès qu'il se fut installé dans la salle de classe, l'abreuvant littéralement de mille et une questions auxquelles il ne pouvait et ne voulait pas réellement répondre.

« Qu'est-ce qui t'es arrivé ?

Tu étais malade ?

Ca va mieux ?

Pourquoi t'es arrivé avec les Akutagawa ?

T'étais chez eux ?

Tu sais pourquoi ils étaient aussi absents ?

Vous êtes de la même famille en fait ? »

Etc, etc, etc. Le jeune homme aux cheveux argentés avait le tournis avec toutes ces questions, et fut reconnaissant lorsque le professeur Kunikida arriva dans la salle et intima à tout le monde de se rasseoir à sa place au lieu de vagabonder partout et de commettre des indiscrétions. Le regard du jeune homme aux cheveux blonds s'attarda légèrement sur Atsushi, mais il ne posa aucune question concernant son absence ― le lycéen eut l'intuition qu'il se doutait que Dazai n'y était pas étranger. Leur professeur semblait trop connaître les manigances du brun pour être dupe, et le timing entre la demande d'Atsushi et sa disparition était suspect.

Il débuta malgré tout son cours sans rien dire, reprenant là où il s'était arrêté tandis qu'Atsushi ressortait ses propres cours. Il n'avait pas pu rattraper tout ce qu'il avait raté, puisque Gin n'avait pas été en cours en début de semaine non plus. Son regard balaya ses camarades, il allait devoir leur demander leurs notes s'il voulait espérer comprendre quelque chose à tous leurs cours désormais. Il espérait trouver quelqu'un de généreux et disposé à partager.

Il remit néanmoins cette tâche à plus tard, essayant d'abord de reprendre le train en marche qu'étaient les cours de mathématiques. La pédagogie et les explications claires du professeur Kunikida l'aidaient à comprendre à peu près ce qu'il disait, malgré le retard qu'il avait pris, mais il ne pouvait pas se permettre de négliger sa scolarité trop longtemps. Même s'il était toujours en danger, il avait encore une année de lycée à réussir.

(Il n'était même pas ironique en pensant ainsi, car cela avait le mérite de l'occuper et de l'empêcher de trop déprimer sur sa situation. En procédant ainsi il se projetait dans l'avenir, et essayait ainsi de se convaincre qu'il en avait un, au-delà de toute cette situation catastrophique qui semblait parfois tant sans issues qu'il éprouvait simplement une immense envie de pleurer.)

Après une matinée à tenter tant bien que mal de reprendre le fil des cours, il descendit à la cafétéria dans l'espoir de se soustraire aux questions indiscrètes de ses camarades de classe et tomba alors nez à nez avec Naomi Tanizaki, une fois de plus. La jeune femme, qui montait en sens inverse dans les escaliers, lui bloqua le passage quelques secondes avec un air suspicieux, avant de demander avec aplomb :

« Pourquoi t'étais absent ? » Il n'était pas spécialement étonné ― on parlait après tout d'une élève qui avait été capable de demander au professeur Kunikida pourquoi il était ennuyé dans le but de ne pas se fier aux rumeurs ― mais sentit une légère goutte de sueur dévaler sa nuque alors qu'elle le dévisageait avec un regard perçant.

« Juste pour des raisons personnelles, répondit-il finalement ― ce n'était pas franchement un mensonge.

Huh. Quel genre de raison ? »

Atsushi retint un petit soupir cela aurait été trop facile qu'elle se contente de cette explication. Il n'avait néanmoins rien d'autre à lui dire : il n'avait pas mis au point de mensonge pour justifier son absence autre que celui-ci, et ne comptait pas le faire. Il n'aimait pas mentir…

(Avec un peu de chance, il n'aurait pas à le faire de nouveau.)

« Le genre de raison qui n'a certainement aucun rapport avec les rumeurs. » Une lueur de surprise passa dans les orbes bleus de Naomi et elle finit par lui adresser un sourire.

« Tu devrais leur dire cela alors. J'ai l'impression que tout le lycée se demande ce qu'il y a entre toi et les Akutagawa. » Entre lui et Gin ― une profonde amitié, rien de plus. Entre lui et son frère… C'était un autre débat.

« Ils peuvent se le demander ajutant qu'ils veulent, je ne pense pas qu'ils trouveront la réponse, souffla-t-il finalement.

Ça me rend très curieuse. » plaisanta la jeune femme. Elle ne le retint cependant pas plus longtemps et se décala pour le laisser passer elle l'interpella toutefois quelques secondes ensuite, alors qu'elle avait presque disparu de son champ de vision : « Mark se fait un sang d'encre ! Tu devrais aller lui parler après les cours. »

Atsushi hocha la tête pour lui indiquer qu'il avait entendu ― il savait qu'il allait devoir confronter son colocataire un jour ou l'autre. Il avait tout remis en état après l'attaque mais sa soudaine disparition en pleine nuit avait dû inquiéter l'américain, malgré le mot qu'il lui avait laissé. Le lycéen lui avait envoyé un bref message le matin-même en lui promettant qu'il repasserait à l'appartement dans l'après-midi. Mark lui avait déjà répondu qu'il serait là ― sans doute n'avait-il pas de cours, ou tout du moins de cours obligatoire. Le jeune homme aux cheveux roux se faisait un plaisir de les sécher quand il savait qu'il n'avait qu'à rattraper ce qu'il s'y était dit plus tard auprès d'un ami.

Son entrée dans la cafétéria fut néanmoins tout autant accueillie par des murmures que son arrivée la matin même. Le jeune homme, qui détestait l'attention futile, se sentait de plus en plus mal à l'aise. Pourquoi tout le monde en faisait-il tout un plat ? D'accord, il ne s'était jamais fait remarquer comme un proche d'Akutagawa pourtant ils étaient arrivés en cours ensemble aujourd'hui. Bon. Il n'y avait pas de quoi en faire un scandale, n'est-ce pas ?

Il acheta un repas avant de balayer les tables pour chercher un endroit où s'installer. Il mangeait rarement à la cafétéria, préférant se préparer un bento lui-même ― il cuisinait aussi pour Mark, souvent, et se demanda comment son colocataire faisait sans lui, lui qui avait trop la fâcheuse tendance à acheter de la nourriture rapide quand il ne voulait pas cuisiner ― alors il n'avait que peu l'habitude d'en manger. Les deux Akutagawa avaient aussi l'habitude de rester dans leurs salles de classes respectives le midi (et de toute manière, mieux valait sans doute qu'il évite de trop traîner avec eux s'il voulait avoir une chance de retomber dans l'anonymat…).

Son regard fut soudainement attiré par une personne lui faisait des gestes de la main, et il reconnut alors l'infirmière Yosano, qui venait d'entrer dans la cafétéria. Son arrivée fut d'ailleurs remarquée pour diverses raisons ― allant sans doute de Elle est vraiment trop jolie à Pourquoi une prof vient ici ? ― et les murmures changèrent finalement de cible, provisoirement seulement puisqu'elle se dirigea dans sa direction.

« Nakajima ! » En s'arrêtant face à lui, elle lui adressa un sourire moqueur avant d'ajouter à voix basse : « Alors, dis moi, qu'est-ce que Dazai a encore fait ? » Le jeune lycéen resta quelques secondes interloqué ― heureusement, sa prise sur son plateau était forte ― tandis qu'elle ajoutait : « Kunikida m'a dit que tu lui avais demandé ses contacts et que tu étais absent depuis plusieurs jours.

Les professeurs sont-ils vraiment supposés parler autant de la vie de leurs élèves ? releva Atsushi.

Seulement quand Osamu Dazai trempe dans leurs affaires. » Elle balaya d'un regard amusé la foule des élèves, avant d'ajouter : « Je serais plus que ravie de savoir ce qu'il trafique encore, donc n'hésite pas à venir me voir pour que je t'ausculte et que tu me dises tout cela ! »

Elle tourna les talons sur ces mots, retournant d'où elle venait Atsushi resta encore un peu ébahi, avant de poser son plateau ― tant pis pour le repas ― et de lui emboîter le pas rapidement.

« Comment connaissez-vous tous Dazai ?

J'étais au lycée avec lui. Comme Kunikida, répondit la jeune femme une fois qu'il fut à son niveau. Mais pas dans la même classe, alors il se souvient peut-être moins de moi. Le professeur Fukuzawa était déjà là à l'époque, tout comme le directeur Natsume. Et Haruno a appris son existence à force de le voir appeler en boucle Kunikida pour lui demander je ne sais quels services inutiles. »

Dazai empoisonnait donc bien la vie à absolument toutes ses connaissances ― Atrsushi éprouvait une pitié infinie pour elles. Il se demandait comment tout le monde parvenait à le supporter ― et aussi s'il avait toujours été ainsi. A en juger par les récits faits par lui et Chuuya, il avait toujours été aussi… prompt à agacer ses connaissances, mais tout de même… Au cours de ses quatre siècles de vie, avait-il parfois essayé de ne pas rendre tout le monde chèvre avec ses lubies suicidaires ?

« Je ne pensais pas qu'autant de personnes ici le connaissaient…

Oui, c'est étonnant considérant la taille de Yokohama. Dans une ville si grande, comment se fait-il qu'on rencontre toujours le même hurluberlu ? Il faut croire qu'on souffre d'une malédiction. » La jeune femme fit cette remarque, un sourire aux lèvres, avant de reprendre plus sérieusement : « Cela fait au moins quatre jours que personne n'a eu à se plaindre de lui. Est-il encore parti ?

Parti ? répéta le jeune lycéen avec surprise.

Par moments, il disparaît sans prévenir. Il part en « voyage », comme il dit. Je sais qu'il n'est arrivé à Yokohama que pendant son collège, avant il vivait ailleurs. A l'époque où il s'est installé chez les Akutagawa je dirais. Il venait d'Hokkaido avant, apparemment. »

Le jeune homme aux cheveux argentés inclina la tête, pensif. Il se souvenait que Dazai avait mentionné que les messagers se déplaçaient et changeaient de secteur fréquemment. Il avait aussi dit qu'il perdait souvent la trace de Chuuya brièvement à cette période, mais qu'il la retrouvait toujours au bout d'un moment. Était-ce de ces voyages que le docteur Yosano lui parlait ? Cela semblait être l'explication la plus logique. Cela coïncidait aussi avec ce que lui avait raconté Gin en expliquant qu'il s'agissait d'un cousin éloigné de sa mère qui était venu s'installer avec eux au bout d'un moment. Vraisemblablement, Dazai se déplaçait dans les branches de la famille en fonction de l'endroit où il trouvait Chuuya.

Il resta silencieux quelques secondes, méditant sur cette information, avant de reprendre :

« Et personne n'a jamais posé de questions ? Je veux dire, concernant ses absences répétées.

C'est Dazai, tu sais, répondit la jeune femme. Il est évasif dès qu'on s'intéresse à lui. On n'a jamais beaucoup creusé sa vie personnelle. Mais il disait souvent qu'il partait chercher l'amour. On n'a jamais vraiment su ce qu'il entendait par là, et s'il était sérieux. Kunikida disait souvent qu'il racontait n'importe quoi. »

Et pourtant, cela n'était sans doute pas si loin de la vérité. Du point de vue d'Atsushi, le jeune homme était sans doute sérieux en s'exprimant ainsi il cherchait Chuuya. Il se demandait néanmoins toujours dans quelle mesure on pouvait qualifier l'attachement du brun au messager d'amour. Il le trouvait toujours à la limite de l'obsessionnel, surtout compte tenu du fait que Chuuya ne semblait pas retourner les sentiments du jeune immortel.

Mais ce n'était pas de ses affaires… Enfin, cela le devenait doucement, surtout compte tenu de la situation qu'il pensait provoquer prochainement. Il allait devoir ajouter une discussion avec Dazai à sa liste de choses à faire semblait-il. Il y avait beaucoup de choses dont il devait lui parler, avant de savoir ce qu'il allait faire pour mettre fin à tout cela.

Il se sentait aussi effrayé, parce qu'il savait que la solution qui lui était apparue était une solution délicate et difficile à mettre en œuvre. Il était conscient qu'il risquait fortement de s'attirer le courroux de nombreuses personnes en agissant ainsi, et il se demandait s'il avait l'étoffe pour le faire. Il n'était ni un héros, ni une personne forte. Enfin, il ne s'était jamais considéré comme tel jusqu'alors… et n'était pas sûr de pouvoir le faire maintenant. Il avait passé une grande partie de sa vie à se cacher des autres ― ou à être caché, mais le résultat restait le même ― et savait qu'il n'était pas un héros au charisme insoupçonné qui sauvait le monde.

Mais s'il s'agissait juste de sauver sa propre peau et celle d'Akutagawa… Il pouvait peut-être faire quelque chose.

« Merci d'avoir répondu à mes questions, finit-il par dire à la jeune femme aux cheveux courts qui le regardait toujours avec intérêt.

Je ne sais pas comment tu as fait la connaissance de Dazai, mais j'espère qu'il ne t'en fait pas voir autant de toutes les couleurs que Kunikida. » s'amusa-t-elle. Lorsqu'elle posa une main sur son épaule, elle s'exprima cette fois sur un ton plus posé : « Mais fais attention à toi. Dazai est du genre porte-poisse, volontairement ou non… Et l'expérience nous a appris qu'il n'est pas le plus doué pour se tirer des situations compliquées. »

Sur cet avertissement déguisé en conseil, elle s'éloigna de nouveau et Atsushi ne la suivit pas. Il n'en avait pas besoin ― il avait eu toutes les réponses qu'il pouvait obtenir. Il ne retourna néanmoins pas à la cafétéria, préférant s'installer dans la cour de l'école, songeur. Il faisait froid, assez pour qu'il regrette de ne pas avoir pris son écharpe avec lui, mais il ne repartit pas en arrière ― cela avait quelque chose de vivifiant.

Alors que ses pensées continuaient de tournoyer dans son esprit ― il pensait à Dazai et aux liens qu'il avait tissé avec toutes ces personnes ici ― son regard fut attiré par un mouvement dans un buisson. Il se tendit perceptiblement, s'attendant déjà à tomber nez à nez avec l'Ecrivain ou un Ancien qui voulait encore mettre fin à ses jours, mais eut la surprise de tomber simplement sur un chat qui sortit après quelques secondes du buisson.

L'animal le fixa quelques instants de ses prunelles dorées, avant de reprendre sa route comme si de rien n'était. Atsushi le reconnut après quelques secondes : il s'agissait du chat du directeur Natsume. Tout le monde le connaissait au lycée, car il arpentait toujours les couloirs, alors même que les animaux n'avaient pas le droit de se trouver là ― les avantages d'être directeur sans doute… Certains racontaient qu'il était incroyablement vieux, car toutes les générations d'étudiants semblaient se souvenir de lui. D'autres murmuraient plutôt que ce n'était pas toujours le même chat, et que le directeur s'amusait juste à adopter sans cesse des chats de la même race.

(Ils avaient véritablement une passion pour les rumeurs sans intérêt dans leur lycée, semblait-il.)

Son rythme cardiaque redevenu normal, Atsushi s'absorba de nouveau dans ses pensées, retournant au milieu de ses dilemmes et de ses interrogations ― par quoi commencer ? ou plutôt, par qui ? Avec qui devait-il s'entretenir en premier pour mettre en œuvre ce qu'il comptait faire ? Alors que l'envie de jouer cette question à pile ou face le gagnait, il entendit un miaulement à ses côtés. Le chat était de retour et le fixait une fois encore avec insistance il tourna cependant les talons juste après et repartit dans la même direction que précédemment.

Intrigué, Atsushi le suivit ― son appréhension s'était relativement envolée, parce qu'un chat ne pouvait pas représenter un plus grand danger pour lui que les messagers de la mort. L'animal l'entraîna au fin fond de la cour de l'établissement, là où seuls les élèves qui désiraient rester tranquilles loin des autres venaient s'installer. Il y en avait quelques uns qui mangeaient leurs bentôs d'ailleurs, mais ils accordèrent à peine un regard à Atsushi lorsqu'il passa.

Le chat s'arrêta soudainement au pied d'un arbre au fond de la cour, là où personne n'était installé. Il s'assit dessus, enroula sa queue autour de ses pattes et le dévisagea avec attention, comme s'il attendait de nouveau qu'Atsushi fasse quelque chose. Mais quoi ? Le jeune homme ne savait pas lire dans les pensées, et surtout pas celles d'un chat.

« Qu'est-ce que tu attends de moi ? » murmura-t-il tout en sachant que sa question resterait sans réponse.

Le chat cligna des pupilles, avant de lever une patte et de la reposer sur l'endroit où il était assis. Il répéta le geste deux fois, avant de se mettre à gratter le sol, toutes griffes dehors. Puis, l'animal s'arrêta aussi soudainement qu'il avait commencé, laissant apparaître, à l'endroit creusé, un coin métallique couvert de terre. Atsushi en resta bouche-bée.

« C'est… »

Il se mit à creuser à son tour la terre autour de ce coin, et mit à jour une plus grosse portion de métal, vraisemblablement une boîte. Il lui fallut beaucoup d'efforts et l'aide du chat pour parvenir à l'extraire, mais au bout d'une vingtaine de minutes, il parvint à faire apparaître au jour l'entièreté de la boîte enterrée jusqu'alors sous l'arbre. Il en déblaya le dessus, couvert de terre et de racines, avant de lire les quelques mots inscrits :

« Celui qui n'était plus vraiment humain. » lut-il à voix haute.

Il secoua la boîte doucement, essayant de déterminer ce qu'il y avait à l'intérieur. Un cadenas empêchait de toute manière son ouverture, alors il valait sans doute mieux qu'il l'enterre de nouveau. Néanmoins, une part de lui le retint de le faire, sans qu'il ne sache expliquer pourquoi.

Sous les yeux d'or du chat qui avait à peine bougé, il enleva sa veste d'uniforme et dissimula la boîte à l'intérieur. Puis, il retourna dans la salle de classe alors que les cours allaient commencer et la rangea à l'intérieur de son sac.