petite information : cette ff fera dix-sept chapitres. on se rapproche donc de la fin, mais pas d'inquiétude, je prépare déjà la suite :)

bonne lecture !


CHAPITRE TREIZE - MÉNINGITE


Un peu plus tard dans la journée, alors que les cours touchaient à leur fin et qu'Atsushi se rendait au club de tir à l'arc pour s'excuser de ses absences et reprendre son entraînement, il retomba nez à nez avec Akutagawa. Les deux lycéens ne s'étaient pas croisés de toute la matinée ― peut-être s'étaient-ils en réalité évités légèrement pour ne pas avoir à subir encore plus de remarques sur le fait qu'ils étaient visiblement plus proches.

La scène avait encore une fois un air de déjà-vu, et Atsushi était presque sur le point de demander à Akutagawa pourquoi diable passait-il sa vie devant leur club de tir à l'arc quand il fut interrompu par l'arrivée d'autres élèves. Ceux-ci accordèrent à peine un regard au jeune homme aux cheveux bicolores, trop absorbés par leur conversation ― seule Naomi Tanizaki leur décocha une œillade amusée avant de s'engouffrer à son tour dans les vestiaires des filles.

Dès que le calme fut revenu, Akutagawa prit la parole :

« Je t'ai vu dans la cour tout à l'heure. Tu cherchais quelque chose ? » Le jeune homme aux cheveux bicolores semblait déjà se douter légèrement de la réponse, aussi Atsushi ne chercha pas à nier. Il avait momentanément oublié cette boîte mais la tira de son sac pour la lui montrer :

« J'ai trouvé cela sous un arbre. Pour être exact, le chat du directeur me l'a montré. Je n'ai pas pu l'ouvrir encore, mais je crois que c'est important.

C'est peut-être une capsule temporelle. » Atsushi avait aussi imaginé l'hypothèse, mais entendre Akutagawa la formuler avait quelque chose d'incongru qui le fit pouffer. Le regard gris de celui-ci se déporta sur lui après quelques secondes et Atsushi regagna son calme pour répondre :

« C'est possible. Mais il n'y a pas de nom dessus. Juste ce Plus vraiment humain. » Akutagawa resta songeur, avant de déclarer :

« J'ai déjà entendu Dazai et Chuuya dire ça.

Plus vraiment humain ? » En effet, cela convenait bien à Dazai. De là à dire qu'elle lui appartenant, cependant, il y avait toute une différence. « Cela peut être n'importe qui. Un élève de cette école, sûrement.

Dazai l'a été. Et la boîte n'est pas assez rouillée pour être là depuis très longtemps. Vu la date gravée dessus, elle coïncide avec la période à laquelle Dazai a été élève ici »

Atsushi suivit son doigt qui lui désignait une date finement gravée dans le métal et fut bien obligé d'opiner positivement. Il semblait en effet plausible que Dazai ait enterré cette boîte ici… Mais tout ceci était un peu trop étrange. Et même si c'était bien le cas…

« Tu en sais plus que tu ne le dis sur cette boîte, pas vrai ? » supposa-t-il après quelques secondes. A sa grande surprise, son interlocuteur ne nia pas.

« J'ai déjà entendu Dazai parler à Chuuya d'une boîte. D'une boîte où il avait enterré des secrets.
Si c'est le cas, ne devrait-on pas la laisser close ? »

Atsushi était curieux de savoir ce qu'elle contenait, mais il ne voulait pas non plus se montrer irrespectueux. Dazai n'avait jamais montré beaucoup de considération pour leurs propres jardins secrets, mais Atsushi n'était pas partisan du rends aux autres ce qu'ils t'ont fait. Akutagawa semblait néanmoins d'un autre avis.

« Je ne pense pas qu'il s'agisse de secrets autres que ceux qu'on connaît déjà, soupira-t-il. Je pense que ce sont des choses liées à son immortalité.

Mais pourquoi les aurait-il enterrées ici des siècles plus tard ? C'est une attitude étrange.

On le découvrira en l'ouvrant. On a des outils à la maison. » Akutagawa s'éloigna sans plus de préambules, mais Atsushi lui emboîta le pas pour le rattraper rapidement.

« Attends, attends. Tu vas vraiment l'ouvrir ?

Oui. » Akutagawa ne semblait voir aucun problème dans cette façon d'agir, et cela laissa le jeune homme aux cheveux argentés un peu pantois. Sur ce point-là, il ressemblait énormément à Dazai.

« Mais… Tu ne penses pas que Dazai va le remarquer, si tu le fais chez vous ? » Il décida de changer d'angle d'approche, puis que le jeune homme face à lui ne semblait pas être sensible aux arguments moraux et honnêtes.

« Ce n'est pas grave s'il s'en aperçoit, il pourra nous donner des informations supplémentaires. »

Bon. Atsushi se demandait pourquoi le jeune homme aux cheveux bicolores était à ce point intéressé pour savoir ce que contenait cette boîte ― il devinait qu'il cachait encore quelque chose à ce sujet, mais décida de ne pas pousser ses interrogations plus loin. Il choisit plutôt une autre solution pour savoir :

« Je t'accompagne. »

Fouiller ainsi dans les affaires personnelles de Dazai ne lui plaisait pas énormément, mais si Akutagawa s'y intéressait à ce point, c'était sans doute parce que quelque chose d'intéressant s'y trouvait. Intéressant dans le sens pour leur situation. Sinon, il ne voyait pas pourquoi le lycéen serait à ce point motivé pour l'ouvrir et découvrir les quelques secrets du brun suicidaire.

(Pour ce qu'ils en savaient, ils allaient peut-être simplement tomber sur une liste des tentatives de suicide effectuées par le jeune homme.)

Il se décida donc à ne pas aller au club de tir à l'arc ― le professeur Fukuzawa allait sans le moindre doute le lui reprocher, d'autant plus qu'il l'avait croisé plus tôt et savait qu'il était de retour en classe ― mais il était certain qu'Akutagawa n'attendrait pas qu'il rentre pour ouvrir la boîte. Il continua donc de le suivre alors que le jeune homme attrapait un bus pour retourner chez lui Gin devait être au club de littérature, elle rentrerait donc plus tard.

« Tu n'es dans aucun club ? » réalisa-t-il ensuite. Ces derniers temps, il avait toujours croisé le jeune homme aux cheveux bicolores sur les heures de club, alors qu'il ne semblait suivre aucun cours dispensé là. Il lui semblait pourtant qu'il avait pendant un temps fait partie du club de base-ball.

« Cette année, oui. » Le jeune homme confirma ses suspicions du bout des lèvres. Il semblait vouloir s'en tenir là, mais Atsushi ne résista pas à l'envie de poursuivre sur ce sujet :

« Mais les autres années, non ?

J'étais dans le club de base-ball, soupira le jeune homme, mais je dois faire attention avec les clubs de sport parce que j'ai une santé hasardeuse. »

Hasardeuse ? Le terme était un peu étonnant, rarement employé pour qualifier une santé, mais Atsushi comprit à peu près de ce qu'il sous-entendait. Il ignorait que son aîné n'était pas toujours en bonne santé… Enfin, il avait déjà remarqué qu'il toussait souvent, mais ne pensait pas que cela trahissait quelque chose de plus sérieux. Gin ne lui avait jamais rien dit à ce sujet.

« Tout va bien ? demanda-t-il soudainement, pris par une pointe d'inquiétude. La question était quelque peu impromptue, mais Akutagawa parut suivre le fil de ses pensées et répondit simplement :

« Oui. Ce n'est rien d'important. » Il poursuivit ensuite : « Cela me donne plus de temps pour ceci. »

Cette remarque renforça l'intuition d'Atsushi : Akutagawa savait ce que contenait cette boîte plus qu'il ne le lui avait dit. Néanmoins, puisqu'il ne s'était pas opposé à ce qu'il le suive, Atsushi devinait qu'il ne s'agissait pas de quelque chose qu'il désirait absolument cacher… Mais dans ce cas, pourquoi ne pas lui dire clairement de quoi il retournait ? Son cerveau avait de nombreuses questions auxquelles il aurait aimé avoir des réponses claires. Néanmoins, il se retint de les poser dans un premier temps, préférant attendre qu'ils soient rentrés.

Dazai n'était nulle part en vue quand ils pénétèrent dans le grand bâtiment qui abritait la famille Akutagawa, pour le meilleur ou pour le pire, Atsushi n'était pas sûr de savoir trancher. Ils en profitèrent pour se rendre dans la chambre de Ryunosuke sans être apparemment aperçus par celui-ci. Fuku était de nouveau partie à l'une de ses répétitions, ils avaient trouvé un nouvel ingé-son pour remplacer celui qui était décédé, et Gin ne rentrerait pas tout de suite de son club.

La seule inconnue était Chuuya : puisque le jeune homme se dissimulait dans les ténèbres, impossible d'être certain qu'il n'était pas aux alentours. Et d'après les dires d'Akutagawa, il connaissait l'existence de cette boîte, et selon toute logique ce qu'elle contenait. Ils devaient donc être prudents, car si jamais ils n'étaient pas censés en connaître le contenu… Eh bien, il leur serait difficile d'expliquer à Chuuya ce qu'ils trafiquaient, et l'autre risquait d'intervenir sans qu'ils ne le voient venir.

Ils se mirent néanmoins à la tâche ― Atsushi préféra ne pas demander pourquoi Akutagawa conservait une boîte à outils dans sa chambre ― et tout se passa sans problème dans un premier temps : ils purent faire sauter le cadenas et ouvrir la boîte. Néanmoins…

« Vide ? » s'exclama Atsushi lorsqu'ils la soulevèrent pour en faire apparaître le fond.

Il semblait impensable que ce soit le cas : pourtant, elle ne contenait absolument rien, et il ne semblait pas y avoir de second fond. Il passa une main dedans, intrigué, avant de confirmer cette hypothèse : la boîte ne contenait vraisemblablement rien du tout. Akutagawa la retourna même intégralement pour en être absolument certain : seule de la poussière tomba sur le sol.

« On dirait bien qu'on s'est trompés… » soupira Atsushi. En réalité, une alarme dans sa tête lui soufflait qu'ils avaient probablement vu juste : il était absolument illogique d'avoir enterré une boîte vide à un tel endroit. L'explication la plus plausible était qu'elle n'avait été mise ici que pour les tromper, mais cela impliquait nécessairement qu'il y avait bien quelque chose à cacher sous cette histoire de boîte.

« Je suis certain que c'est un coup de Dazai, marmonna Akutagawa. Il a dû récupérer ce qu'il y avait dedans.

La terre n'a pas été retournée depuis des années, protesta Atsushi, bien placé pour le savoir. S'il l'a fait, c'était bien avant qu'on se préoccupe de savoir cequ'il y avait là.

Il n'aurait pas enterré cette boîte sans rien… si ? »

Atsushi resta silencieux quelques secondes, pensif. De son point de vue, c'était complètement possible. Mais si Akutagawa avait entendu cette conversation sans y participer, c'était sans doute parce que Dazai comptait bien mettre quelque chose dedans… De tous points de vue, Atsushi en était sûr : cette boîte avait un jour contenu quelque chose. L'enterrer aussi profondément avait forcément un but. Néanmoins, leurs yeux ne les trompaient pas : il n'y avait rien dedans, et la terre n'avait pas été creusée depuis des années à l'endroit où elle avait été enterrée.

Vide dès le départ ou vidée ensuite ? Atsushi avait du mal à trancher sur la question sans informations de la part de Dazai. Il fut soudainement pris d'un doute grandissant et balaya la pièce du regard. La porte n'avait pas bougé depuis qu'Akutagawa l'avait repoussée. La fenêtre non plus… Mais en passant la tête en dehors pour observer les alentours, Atsushi tomba nez à nez avec Dazai, assis sur le rebord de celle d'à côté.

« Je le savais, soupira Atsushi. Vous êtes dans les parages, et je suis certain que monsieur Chuuya aussi. » Le jeune homme aux cheveux bruns esquissa un sourire contrit.

« Je plaide coupable. Je comptais me jeter du toit, mais c'était plus intéressant de vous écouter. Et puis, cela vous évite d'avoir à m'avouer que vous vouliez violer ma vie privée. » le côté dramatique de Dazai faisait vraisemblablement un retour en force, mais il ne fit ciller ni Atsushi, ni Akutagawa.

« Je ne vous ai aperçu nulle part toute à l'heure, lâcha Atsushi ― il avait pensé à vérifier les pièces adjacentes et le toit.

Il était dans un arbre en face, répondit la voix de Chuuya. Il vous a vus arriver, alors il a changé d'avis. » Le jeune homme aux cheveux flamboyants apparut de l'autre côté d'Atsushi, perché sur la rambarde d'une fenêtre dans un équilibre quelque peu inquiétant ― mais il ne semblait pas vaciller, et ne risquait sans doute rien malgré la hauteur.

« C'est mal d'espionner les gens ainsi, soupira le jeune homme aux cheveux argentés.

Il faut être plus discret, ricana Dazai. Je vous ai entendus parler sans problème. Quand on cache quelque chose à quelqu'un, la moindre des choses, c'est d'être discret et de ne pas le crier sur tous les toits. »

Le jeune lycéen aux cheveux argentés le dévisagea, un air las sur le visage. Il n'avait pas spécialement l'impression qu'ils avzaient crié leurs objectifs sur tous les toits, mais ne releva pas. Il se doutait que Dazai avait pris un malin plaisir à les laisser se débrouiller seuls, sans les laisser deviner à un seul instant qu'ils allaient être déçus. Mais sa présence ici n'était qu'une preuve de plus que toute cette histoire de boîte cachait quelque chose.

« Qu'est-ce que cela signifie ? finit-il par demander, puisqu'Akutagawa semblait déterminé à rester silencieux. Pourquoi avoir dissimulé le contenu de cette boîte ?

Elle a toujours été vide. » Le jeune homme aux cheveux argentés fronça les sourcils avant de se tourner vers Chuuya, qui les dévisageait sans rien dire et soutint son regard sans ciller.

« Vraiment ? insista-t-il en observant le jeune homme, qui finit par esquisser un sourire.

Tu penses que j'y suis pour quelque chose ? » En partant du principe que les pouvoirs du rouquin le lui permettaient, il n'était pas complètement idiot de supposer que oui, il avait quelque chose à voir avec cette boîte inexplicablement vide. Il opina donc en espérant ne pas totalement se fourvoyer. Chuuya le dévisagea avec sérieux un instant, avant de secouer la tête. « Je t'avais dit qu'ils comprendraient, Dazai. »

Ce dernier ne semblait absolument pas plus surpris que son compagnon, puisque son visage n'exprimait qu'un amusement et une certaine satisfaction ― sans doute avait-il lui aussi prédit que les choses tourneraient ainsi. Il se redressa du bord de la fenêtre, avant de faire signe à Atrsushi de s'en décaler pour pouvoir se glisser à l'intérieur. Chuuya le suivit de près, avec un peu plus d'aise considérant sa taille.

(Jamais Atsushi ne l'aurait dit à voix haute pour ne pas risquer de se prendre un de ces coups violents que Chuuya assénait à Dazai dès que lui disait quelque chose.)

« Qu'y a-t-il dans cette boîte alors ? s'enquit-il de nouveau.

Des secrets. » Les trois jeunes hommes répondirent en même temps ― même Akutagawa qui s'était pourtant jusque-là muré dans le silence ―, laissant un Atsushi quelque peu désemparé. Mais encore ? songea-t-il.

« Si on les a faits disparaître, c'est pour une bonne raison. » soupira Chuuya.

Il passa une main au-dessus de la boîte, faisant alors apparaître son contenu : une liasse de bouts de papier visiblement jaunis par le temps, et une petite pochette contenant vraisemblablement un objet fragile. Atsushi resta un peu hésitant, ignorant s'il pouvait les prendre ou non Akutagawa eut vraisemblablement moins de scrupules, puisqu'il saisit la liasse fermement. Néanmoins, il la posa sur la table dans sa chambre avant de mettre la pochette à côté et de se tourner vers les deux immortels en croisant les bras sur sa poitrine.

« Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-il sur un ton sec.

Si on les a faits disparaître, c'est pour une bonne raison, répéta Chuuya. Vous ne devriez pas fouiller là-dedans.

Trop tard, rétorqua le jeune homme aux cheveux bicolores. Et puis, je pensais que vous nous aviez tout dit hier.

Tout ce qui était important, soupira Dazai avec un petit sourire désabusé. Le reste…

Qu'est-ce que c'est ? » Akutagawa ne semblait pas disposé à écouter le jeune homme lui raconter autre chose que ce que contenait la boîte, et cela parut amuser le brun.

« Quelle autorité. Pire que Fuku. »

Chuuya soupira à son tour, et vint s'adosser au mur face à eux en posant une main sur sa hanche. Son chapeau dans l'autre main, il dévisagea intensément les deux jeunes hommes encore mortels, avant de tirer de sa poche haute la chaîne de montre qui en dépassait, ainsi que la montre qui pendant au bout de celle-ci.

« La pochette contient ça. » Atsushi et Akutagawa se rapprochèrent pour observer la montre à gousset que leur présentait le jeune homme. Elle était semblable à toutes les montres qu'ils connaissaient, mais paraissait cassée : les aiguilles tournaient sans discontinuer.

« Une vieille montre ? » Akutagawa était visiblement sceptique, tout comme Atsushi, pour être honnête. Qu'est-ce que tout cela avait à voir avec leur situation ?

« Ce n'est pas n'importe quel type de montre, les détrompa Dazai, mais une montre propre aux messagers.

Elle n'indique pas l'heure, comprit Atsushi, mais autre chose ?

Exactement, opina Chuuya. Cette montre indique le temps qu'il reste à ceux qui la touchent. Elle sert aux messages pour déterminer le jour de leur mort.

Mais c'est une montre, ajouta Dazai, et les montres ne possèdent que douze heures sur leur cadran.

Donc vous ne pouvez voir l'heure de votre mort que douze heures à l'avance, lâcha Akutagawa.

C'est pour cela qu'on doit toujours l'avoir sur nous, et la consulter toutes les douze heures. »

Les deux lycéens échangèrent un regard. En plus de passer leur vie à aller chercher des âmes, les messagers étaient obligés de vivre avec l'omniprésence de leur mort à venir… Voilà qui semblait une fois de plus comme une fatalité bien cruelle.

« Mais, vous avez une longue espérance de vie non ? Nul besoin de la consulter quand vous n'avez que quelques décennies ? » C'était si étrange de formuler une question ainsi, mais Chuuya parut saisir ce qu'Atsushi disait.

« Oui, bien sûr. Mais tu sais… Nous ne sommes pas épargnés par les morts soudaines. Nous ne pouvons pas tomber malades, mais on peut nous tuer. Souvent, ce sont des accidents. Mais même quand les aiguilles se mettent à afficher une heure, nous ne sommes pas autorisés à fuir. »

Il aurait été quelque peu ironique pour eux de fuir ce qu'ils avaient donné pendant tant de siècles, mais en même temps, Atsushi comprenait que cela puisse être envisagé. On avait beau donner la mort maintes fois, on devait rarement s'y habituer. Et puis, était-il réellement possible de l'accepter sans ciller ? Le jeune homme ignorait si on pouvait réellement ne pas angoisser devant la perspective de ne plus exister… Lui avait bien du mal à ne pas suffoquer quand il imaginait ce que ce serait de ne plus respirer.

« Quel rapport avec tout cela ?

La montre qui se trouve dans la pochette appartenait à un messager. » Dazai joignit le geste à la parole, et saisit l'objet pour le leur montrer. Le cadran était strictement identique à celui de la montre que Chuuya leur montrait : néanmoins, les aiguilles ne tournaient plus. Elles avaient tout simplement disparu.

« Le propriétaire est mort ? demanda Akutagawa, décidant visiblement que le tact était optionnel dans cette situation.

Non, pas exactement. Tu te souviens de l'homme qui t'a attaqué ? » Atsushi frissonna en opinant. Comment oublier cet épisode ? Il en faisait encore des cauchemars de temps à autre, avec l'impression que la moindre silhouette dans sa chambre pouvait être cet inconnu.

« C'était sa montre, termina Chuuya en le voyant acquiescer.

Donc, les aiguilles ont arrêté de tourner mais il n'est pas mort ?

Il a enlevé les aiguilles. Pour ne pas savoir quand il mourrait. » le détrompa Dazai. Atsushi en resta bouche-bée.

« C'est possible, ça ?

Aucune règle n'interdit de le faire, convint Chuuya, parce que ça ne traverserait pas l'esprit de qui que ce soit en temps normal. Fuir la mort ou vivre dans l'ignorance, ça ne signifie rien pour nous. Donc personne n'a l'idée de retirer les aiguilles. Et puis, ces montres sont enchantées. Cela n'a pas dû être aussi simple que cela ne le paraît. »

Atsushi resta silencieux, quand bien même son esprit enregistrait tout ce que disait le jeune homme aux cheveux flamboyants. S'il résumait bien, chaque messager avait une montre lui indiquant l'échéance de sa vie douze heures avant qu'il ne meure. Mais un messager, celui qui l'avait attaqué, avait volontairement renoncé à cette montre et aux aiguilles qui indiquaient l'heure de sa mort. Dans quel but ? Et qu'est-ce que cela changeait concrètement ? Si la montre ne pouvait de toute manière plus indiquer l'heure de sa mort, pourquoi l'homme l'avait-il abandonnée ?

« Vous aviez dit que l'homme était un Ancien qui n'approuvait pas les sanctions d'immortalité. » reprit-il. Il avait plusieurs questions en tête, mais celle-ci lui semblait prioritaire. « Il a enfreint les règles, mais est quand même devenu un Ancien ?

Les Anciens sont choisis parmi ceux qui ont la plus longue longévité et qui n'ont pas la puissance requise pour devenir Ecrivain, répondit Chuuya. L'homme qui nous intéresse était presque assez puissant pour prendre la suite d'un Ecrivain, mais il est apparu à un mauvais moment : Mori venait à peine de succéder à son prédécesseur. Ce qui signifie qu'une succession était impossible : le temps que Mori arrive au bout de son existence, il serait trop tard pour cet homme. Donc, les Anciens ont à tout prix voulu qu'il les rejoigne. »

Atsushi fronça les sourcils. Ils avaient eu plusieurs conversations sur les lois du monde dont provenant Chuuya, et il ne pouvait s'empêcher de songer que les Anciens étaient très à cheval sur les lois quand cela les arrangeait uniquement. S'il fallait condamner des gens et que cela allait dans leur sens, ils étaient on ne peut plus volontaires, mais sinon…

« Donc, cet Ancien fait partie du côté de ceux qui ne veulent pas d'immortels, résuma Akutagawa qui avait tout écouté en silence. Il a déjà plus d'une fois transgressé les règles, donc ça ne lui fait pas peur. C'est ça, ce qu'on doit en tirer ?

Globalement, oui, opina Dazai. Ainsi qu'une dernière information : il est possible qu'il ait un lien particulier avec la Créatrice. » Atsushi frissonna en entendant cette information. Un lien particulier avec la Mort elle-même ? Qu'est-ce que cela signifiait ?

« La situation est complexe, convint Chuuya. Derrière une illusion d'unité, les Anciens ne sont pas soudés. Ce qui compte pour tous, c'est l'ordre de notre petite société, mais ils ont des idéaux différents. Une partie soutient Mori, la majorité. L'autre pense que créer des immortels est une vaste erreur, et qu'elle nous conduira à notre perte.

Et cette partie serait proche de la Mort elle-même ? » s'inquiéta Atsushi. Chuuya resta un moment silencieux, avant de soupirer :

« En temps normal, non. La Créatrice ne prend pas parti. Mais ici, tout est tellement en dehors de nos lois… »

Si même celui qui avait semblé le plus confiant commençait à ne plus savoir quoi faire, cela devenait réellement inquiétant aux yeux d'Atsushi. Son plan ― qui pouvait à peine en porter le nom ― lui apparaissait on ne peut plus incertain. Etait-ce une si bonne idée, mettre à mal l'ordre de cette société déjà visiblement fragile ?

Il s'apprêtait à prendre la parole pour aborder ce sujet quand Akutagawa le devança avec sa question :

« Et ces bouts de papier ?

Ce sont des informations sur ce type, expliqua Dazai. Cachées pour qu'il ne l'apprenne pas. Pendant un temps, il a été un messager sur lequel je tombais parfois en essayant de trouver Chuuya. J'ai dû changer pas mal de fois de cachettes celle-ci était ma dernière en date. Il m'en faudra une autre, car il la connait sans doute maintenant.

Vous pensez qu'il vous espionne ? s'étonna Atsushi.

Pas moi. Vous deux. » Dazai leur adressa un sourire largement amusé. « C'est certain qu'il est toujours après vous.

Vous deviez vous en occuper, releva Atsushi en sentant un frisson le parcourir à l'idée que ce type le suivait encore pour chercher une opportunité de le tuer. Vous m'aviez dit que vous alliez le ramener dans les Ombres et vous assurer qu'il ne ferait plus rien ! » soupira-t-il en observant Chuuya.

« Je l'ai ramené auprès des Anciens, mais je ne sais pas ce qu'il s'est passé ensuite, admit le rouquin. Ils m'ont interdit de me renseigner et d'assister sur ce qu'ils décideraient pour lui ensuite. »

Répéter cela sembla l'agacer grandement : ses yeux s'assombrirent de nouveau et jetèrent des éclairs, dirigés envers personne en particulier cette fois. Il n'avait visiblement pas beaucoup apprécié d'être mis de côté, ce que le jeune homme aux cheveux argentés pouvait comprendre. Cela ne devait rien avoir de satisfaisant.

« Donc, ce type est notre prochain problème, résuma Akutagawa.

Il n'est pas spécialement à part des autres, fit observer Dazai en haussant les épaules. Tout est lié.

Tout est lié mais vous n'avez pas encore de solution, rétorqua Atsushi. Cela fait des semaines que tout ceci a commencé. La seule chose qui a évolué, c'est que la situation est encore pire qu'avant. Maintenant, il est possible qu'il n'y ait pas d'autre solution que d'accepter la mort d'Akutagawa. » Les mots sortirent d'un seul coup de sa bouche, et il se souvint un peu tardivement qu'il était en train de parler de cela à proximité du principal concerné, mais de toute manière, ce n'était pas un grand secret.

« S'il s'agit de la loi du monde, on ne peut pas la changer, soupira Chuuya. J'ai parlé à Mori et Kôyô. Ce n'est pas un mensonge, la mort d'Akutagawa était bien prévue. Ce qui signifie que la présence de Dazai n'y a rien changé. Même s'ils ne s'étaient pas croisés, il est très probable qu'Akutagawa serait quand même mort il y a quelques jours. »

Le concerné ne broncha pas à cette information Atsushi, lui, aurait été pris de panique à cette idée. Comment faisait son camarade pour rester de marbre malgré tout ? Il ne comprenait pas bien comment il ne trouvait pas la perspective de la mort inquiétante.

« Donc, que va-t-il se passer ? demanda-t-il simplement sur un ton posé.

Kôyô m'a dit que les Anciens sont complètement dans le chaos actuellement. Tout ce qui se déroule a eu des conséquences totalement dévastatrices à leurs yeux sur le monde des Hommes : vous êtes trop nombreux à savoir à notre sujet, Mori n'en fait qu'à sa tête en voulant tout résoudre seul pour ne pas se retrouver décrédibilisé, et personne ne sait ce qui est censé se passer en accord avec nos lois. Pas étonnant que d'autres en profitent…

Il est certain que notre cher ami va vouloir se mêler de tout cela encore, soupira Dazai. Je présume qu'il essaye de tuer Atsushi et Akutagawa pour récupérer leurs deux âmes.

Il y a une question qui m'intrigue, finit par lâcher le jeune homme aux cheveux argentés. Si vous avez des règles qui régissent à ce point votre belle société, pourquoi est-ce que vous êtes incapables d'en avoir de claires sur ce que vous pouvez et ne pouvez pas faire pour vous protéger ? »

Sa remarque tomba dans un silence lourd, tandis que trois paires d'yeux se tournaient vers lui avec sidération, intérêt et attente. Il prit une profonde inspiration et poursuivit.

« Vous savez que personne n'a le droit d'apprendre votre existence. Mais quand il s'agit de faire face à cette situation, vous n'avez pas de règle unique ? L'Ecrivain prend la décision, la moitié des Anciens la soutient tandis que l'autre fomente dans l'ombre une contre-attaque pour l'éliminer ? C'est aussi ridicule que d'apprendre qu'un homme qui a volontairement dérogé aux règles concernant vos montres a été admis dans un tel conseil juste parce qu'il avait de la puissance. Et vous vous étonnez ensuite que rien ne se passe comme prévu ? »

Atsushi savait qu'il était littéralement en train d'exploser : cet événement se produisait une fois toutes les lunes bleues, et avait pour résultat de complètement le vider de toutes émotions pendant un bon moment ensuite. Mais il ressentait le besoin cuisant de sortir toute l'amerturme accumulée depuis des semaines de traitement complètement absurde de cette situation par toutes ses entités. Et tant mieux si l'homme bizarre continuait de les épier, il n'allait pas être déçu du spectacle !

« C'est complètement aberrant. Vous n'avez même pas de traitement logique et uniforme de la situation. Quand c'est un humain qui déroge à des règles, il faut le condamner à des atrocités. Mais quand c'est un messager… Eh bien tant pis, il a de la puissance, alors gardons-le !

C'est un peu plus… » Chuuya essaya de formuler une protestation, mais Dazai posa une main sur son bras et il se stoppa.

« Mais vous savez le pire ? continua Atsushi. C'est que ce type, là, connaissait la règle. Il y a dérogé à en sachant parfaitement qu'il ne devait pas le faire, mais qu'il avait envie de s'exécuter malgré tout. Alors que nous, les humains… » Il prit une pause avant de lâcher sa dernière attaque : « Nous sommes condamnés pour avoir dérogé à une règle dont nous ne connaissions pas l'existence. »

Une lueur de compréhension traversa les orbes noisettes de Dazai alors qu'Atsushi prononçait ses derniers mots. Le lycéen se doutait qu'il serait le premier à comprendre où il désirait en venir avec ses insinuations.

« Les humains ne connaissent pas la règle, convint Chuuya, mais il n'y en a qu'une seule qu'ils peuvent enfreindre. Les messagers en ont bien plus et…

C'et tout de même une qu'ils ne connaissent pas, le coupa Atsushi ― d'où lui venait ce courage ? Et je veux que cela change. » Cette fois-ci, tout le monde parut saisir ce qu'il voulait dire.

« Tu plaisantes, souffla le rouquin.

Non. Je veux que le monde entier apprenne l'existence des messagers. »