un petit peu de shin soukoku dans ce chapitre :)) bonne lecture !
Chapitre Quatorze ; Démence
Un grand silence suivit la déclaration d'Atsushi, et il se sentit soudainement intimidé alors qu'il réalisait tout ce qu'il venait de dire. Même s'il pensait intimement tout ce qu'il avait déclaré, il ne pensait pas tout lâcher avec autant d'aplomb.
Il détailla progressivement les visages des autres autour de lui : Akutagawa semblait étonné par sa réaction, mais moins que les autres ― était-ce parce qu'il ne le montrait pas ou simplement parce qu'il l'avait déjà vu s'emporter ainsi un peu plus tôt ? Chuuya et Dazai avaient l'air un peu plus surpris : les sourcils du jeune homme aux cheveux flamboyants s'étaient arqués en signe d'étonnement et son comparse aux cheveux bruns avait entrouvert la bouche sous la surprise.
Ils se reprirent cependant vite, et Chuuya explosa comme le jeune homme aux cheveux argentés se doutait qu'il ferait :
« PARDON ? »
Il ne semblait pas en colère, plutôt stupéfait par l'idée qu'on puisse proposer une telle stratégie. À son opposé, Dazai finit par sortir de sa surprise pour éclater de rire.
« C'est plus fou que tout ce que j'aurais jamais pu proposer.
― Ne l'encourage pas, lâcha Chuuya en le foudroyant du regard.
― Je ne l'encourage pas. C'est osé comme plan. Il va réussir à tuer Mori avec. »
Le jeune homme aux cheveux bruns ricana après cette remarque, visiblement satisfait de sa petite pique. Chuuya leva les yeux au ciel avant de se tourner dans la direction d'Atsushi pour reprendre ses protestations :
« Tu réalises le chaos que ce serait ? Si tout les humains pouvaient savoir qu'il y a des messagers qui viennent prendre leur âme quand ils meurent ?
― Les messagers existent déjà dans le folklore ancien. Le cas de monsieur Dazai l'a prouvé, rétorqua Atsushi. Ce ne serait pas différent d'une croyance, mais les gens seraient certains que cela se produirait.
― Tu penses vraiment qu'ils pourraient y croire ? s'enquit Dazai avec un sérieux inhabituel. Si tu commences à dire que des gens viennent chercher les âmes ou je ne sais quoi, tout le monde te prendra pour un fou.
― Il suffirait de ne plus utiliser les chapeaux qui cachent les messagers pour se rendre compte que je dis la vérité.
― C'est totalement inconscient. »
Chuuya avait l'air de trouver toute cette conversation complètement aberrante. Il les fixa un bon moment, comme s'il se demandait s'il devait appeler l'asile ou simplement s'en aller parce qu'il ne pouvait plus tolérer cette attitude. Il finit par décider de suivre une troisième option : lui demander où il voulait en venir.
« Comment tu imagines procéder ?
― Tout d'abord, en interrogeant Mori. Je ne vous mettrais pas devant le fait accompli.
― Trop aimable, ironisa le jeune homme aux cheveux flamboyants.
― Il n'acceptera jamais, soupira Dazai. Ni aucun messager d'ailleurs. Je pense que même Kôyô ne te suivra pas sur ce coup-là.
― Si tout le monde refuse, j'ai une autre solution. » Atsushi hésita ; cette partie ne lui plaisait pas. Il espérait pouvoir convaincre Mori et les messagers que ce n'était pas une si mauvaise idée, car il ne voulait pas être forcé d'utiliser sa solution de repli.
« Laquelle ? » Alors qu'il hésitait, Akutagawa prit de nouveau la parole pour l'interroger. Étouffant un soupir, il finit par se résoudre à expliquer :
« Changer les chapeaux des messagers en des chapeaux normaux. »
Un silence de plomb accueillit sa déclaration. Atsushi savait très bien que cette idée serait mal accueillie par son entourage. Il était parfaitement conscient que c'était quelque chose de radical, qui ne plairait certainement pas au principal concerné, Chuuya. Mais il avait réfléchi longuement à cette idée, avant d'arriver à la conclusion qu'elle se défendait. Il y avait pensé en voyant l'homme qui l'avait attaqué, qui avait un chapeau semblable à ceux des messagers mais dépourvu des mêmes attributs. Si c'était soudainement le cas de tout le monde… ils apparaîtraient aux yeux de tous.
« Hors de question. » rétorqua Chuuya une fois la surprise initiale passée. Il agita une main dans sa direction tout en continuant : « Déjà, il est hors de question de ramener un tel chaos ici. Les gens ne sont pas faits pour apprendre que d'autres prédisent leur mort et ne font rien pour l'empêcher. Ensuite, même si tu parvenais je ne sais comment à modifier les chapeaux et à faire apparaître les messagers, les âmes resteraient invisibles. Elles ne sont visibles que par les êtres sur le seuil comme nous. Donc, cela ne prouverait strictement rien. »
Les arguments du jeune homme étaient parfaitement cohérents, le jeune homme aux cheveux argentés le savait très bien. Il ne put cependant s'empêcher d'afficher une mine quelque peu déçue, parce qu'il aurait voulu que Chuuya soit un peu moins catégorique quant aux chances d'échec de son plan. Il avait passé un bon moment à le préparer, et, même s'il ignorait cette histoire au sujet des âmes, il ne comptait pas le classer tout de suite comme impossible.
« Il y a des points à améliorer, intervint Dazai, mais je pense que ce n'est pas infaisable. » Chuuya le foudroya du regard.
« T'es le roi des plans foireux donc ça ne m'étonne pas que tu le soutiennes, mais ce n'est pas faisable. Déjà, comment tu t'imagines seulement changer les chapeaux ? s'enquit-il à l'intention d'Atsushi.
― Il y a un sort qui le permet, non ? » répondit l'immortel à sa place. Atsushi sentit un léger soulagement l'envahir à cette remarque. Il s'était en effet reposé sur l'idée que les compétences spéciales de Chuuya le permettraient. Celui-ci fit la moue.
« Sur des petites distances, ouais, mais je ne pourrais jamais faire tout le Japon. » Les yeux de Dazai brillèrent légèrement.
« Donc tu embarques dans le plan ? »
― Non ! » Le messager posa les mains sur ses hanches. « Hors de question que je soutienne quelque chose d'aussi idiot. Ce plan va échouer, c'est certain. »
Atsushi et Dazai échangèrent un regard. Le jeune homme aux cheveux argentés était heureux de voir qu'il pouvait compter sur un soutien ― même si, au vu des stratégies de Dazai, ce n'était pas si rassurant.
« Je ne pense pas que ce soit si idiot. » Akutagawa ajouta à son tour ces quelques mots qui firent se tourner tout le monde vers lui. « Certes, il y a des éléments un peu hasardeux, mais l'idée n'est pas stupide. » Atsushi le dévisagea du coin de l'oeil, incrédule. Il ne s'attendait pas à ce que le lycéen aux cheveux bicolores le soutienne à son tour.
« Mais vous êtes tous inconscients, lâcha Chuuya. Je ne sais pas comment vous êtes persuadés que c'est une bonne idée. » Tous échangèrent des regards entre eux, puis Dazai souffla :
« Allez, Chuuya, tu ne rechignais pas autant avant, quand je te proposais quelque chose.
― Ça ne compte pas, c'était il y a trois siècles, rétorqua le rouquin.
― Ce n'est pas si vieux. » Tout le monde lui jeta des regards circonspects ; trois siècles, c'était vieux. Peu importe comment cet immortel tordu le voyait.
« Tais-toi. » Chuuya finit par conclure le débat sur ce dernier argument fatal, avant de dévisager Atsushi intensément. « Je n'approuve pas. Donc je ne t'aiderai pas. Fais ce que tu veux. »
Il tourna les talons sur ces mots, quittant la pièce en récupérant au passage son fidèle chapeau ― et Atsushi remarqua qu'il le vérifiait avec attention comme pour s'assurer que ce n'était pas un faux chapeau. Comme s'il avait eu l'occasion de le changer depuis…
Une fois qu'il fut parti et hors d'atteinte par leurs mots, Dazai se tourna vers eux avec un air complice.
« Je vais lui parler pour le convaincre de ne pas réagir aussi mal. Il nous apportera son aide, ne t'en fais pas.» Atsushi secoua la tête, un peu mal à l'aise.
« Je ne veux pas le forcer à faire quelque chose qu'il ne soutient et ne cautionne pas. » Ce n'était pas son intention avec cette stratégie. Il voulait changer les choses et sauver sa peau… mais pas au prix de celle des autres. Dazai parut deviner ses pensées, car il posa une main sur son épaule, et répondit :
« Tu ne te sauveras pas en refusant de faire des sacrifices. »
Sur ces mots, il tourna à son tour les talons, laissant Atsushi et Akutagawa seuls à nouveau. Le jeune homme aux cheveux bicolores soupira légèrement suite à leur départ, avant de prendre les liasses d'information sur le fameux homme qui avait attaqué Atsushi quelques nuits plus tôt.
Le jeune homme aux cheveux argentés hésita un instant avant de se joindre à lui finalement.
« Tu penses que c'est une idée stupide ? demanda-t-il finalement sans trop le réaliser.
― Je t'ai dit que non, répondit Akutagawa sobrement.
― Mais…
― Monsieur Dazai a raison. Il faudra faire des choix et des sacrifices pour l'accomplir. Mais je pense qu'il peut réussir. »
Atsushi se mura dans le silence. Il n'aimait pas cette idée. Il voulait que, dans la mesure du possible, tout le monde soit laissé en paix et satisfait par le résultat. Mais peut-être était-ce utopique… Peut-être ne pouvait-il pas laisser tout le monde en dehors de ses propres désirs… Cette pensée l'ennuyait, parce qu'il voulait à tout prix en réfuter la réalité.
Akutagawa parut remarquer son changement d'humeur, puisqu'il poursuivit sur le sujet :
« Tu essayes toujours de préserver les autres. Pourquoi ? »
L'intonation de la question d'Akutagawa surprit le jeune homme aux cheveux argentés. Son interlocuteur l'avait posée comme s'il faisait référence à un grand nombre d'événements, et non simplement à ce qui venait de se tenir sous ses yeux. Cela le poussa à se demander ce que son aîné savait exactement sur son compte.
« Je ne trouve pas que ce soit juste de les entraîner avec moi dans ma chute.
― N'est-ce pas ce que tu fais avec moi ? »
La question laissa Atsushi bouche-bée, alors qu'il essayait de comprendre si l'autre venait réellement de lui renvoyer son hésitation dans les dents avec autant de violence. Akutagawa reprit encore une fois, après avoir remarqué sa réaction :
« Ce n'est pas... » Il hésita une seconde avant de terminer : « Ce n'est pas un reproche.
― Ça pourrait en être un, admit Atsushi, amer. Après tout, j'aurais pu régler ça dès le début et nous serions tranquilles. » Son interlocuteur secoua la tête négativement.
« Ces Anciens détesteraient toujours autant les immortels, rétorqua-t-il. Et cela n'enlève rien au fait que j'étais censé mourir et que je ne le suis pas.
― Cela ne te fait rien ? rebondit Atsushi. De savoir que tu es censé mourir ? Que tant de personnes veulent ta mort ?
― Pas rien, le corrigea le jeune homme aux cheveux bicolores. Mais je ne crois pas que ce soit si dramatique. »
Atsushi ressentait de nouveau au fond de lui l'envie forte de lui hurler ses pensées, ses peurs et ses sentiments. Comment Akutagawa pouvait-il prendre aussi bien l'idée de sa mort prochaine ? Sans être directement concerné, le lycéen aux cheveux argentés se sentait déjà terrorisé. Il ne voulait ni mourir, ni perdre ceux qui lui étaient chers. Il était véritablement paralysé par la perspective de la mort.
« … Mourir n'est pas une solution aisément acceptable, finit-il par lâcher. Surtout pas dans de telles conditions. » À sa grande surprise, Akutagawa lui adressa une esquisse de sourire.
« Je ne considère pas la mort comme une solution. C'est simplement quelque chose qu'on ne peut éviter. Quand mon père est mort, j'aurais souhaité pouvoir changer les choses et le ramener, au moins pour Gin. Mais ce type de sursis est injuste. Combien de personnes ont un jour souhaité que leurs proches reviennent, sans que cela soit réalisable ? Je ne peux pas être une exception. »
La déclaration laissa Atsushi pantois. Elle était pleine de bon sens et de logique ; et il réalisait son propre égoïsme. Il voulait continuer de voir ses proches. Il ne voulait pas laisser la mort les lui prendre. Il n'était au fond qu'un autre égoïste dans ce monde. Pourtant…
« Tu me dis qu'il faut sacrifier les autres pour son propre bien, mais tu refuses de le faire ? »
Ils étaient si compliqués. Atsushi ne voulait pas sacrifier les autres pour son propre bien être, mais refusait d'accepter que Ryunosuke puisse mourir et ne plus être à ses côtés. Akutagawa ne voulait pas outrepasser un droit qui n'avait pas été accordé aux autres, mais prônait l'égoïsme parfois de mise. Même leurs arguments semblaient manquer de cohérence, comme s'ils s'échinaient à encourager l'autre à faire quelque chose qu'ils ne faisaient pas eux-mêmes.
« Ce n'est pas pareil, finit par répondre Akutagawa. On parle de lois du monde. » Atsushi pouvait comprendre l'argument, mais se refusait toujours à l'accepter entièrement.
« Cela ne change rien à mes yeux, murmura-t-il après un instant. Rien du tout. »
Il sentit le regard d'Akutagawa s'attarder sur lui, mais le lycéen ne dit rien dans un premier temps, se contentant de se reconcentrer sur la liasse de papiers qu'il tenait toujours dans sa main. Il finit néanmoins par la laisser de côté, pour parler de nouveau :
« Ça t'ennuie que je meure ? » La question était si absurde qu'Atsushi faillit en rire.
« Devrais-je en être heureux ? rétorqua-t-il.
― Cela ne me surprendrait pas que certaines personnes le soient.
― Pourquoi ? »
La question était à double sens : Atsushi se demandait à la fois pourquoi il ne serait pas surpris ou choqué par cette information, mais aussi pourquoi son aîné était si peu populaire. Il avait entendu de nombreuses rumeurs depuis son entrée au lycée, parlant d'un jeune homme violent et téméraire. Mais il n'avait jamais vu le concerné agir de la sorte.
Akutagawa parut interpréter sa question comme portant sur le deuxième point, car il répondit simplement :
« Je n'ai jamais été très populaire. »
C'était un euphémisme, ne put s'empêcher de songer le jeune homme aux cheveux argentés. Contrairement à sa sœur qui était très appréciée, le plus âgé des Akutagawa n'avait jamais semblé être en odeur de sainteté auprès de leurs camarades de lycée.
« Je pensais que tu le savais. » ajouta-t-il avec un haussement d'épaules. Atsushi lui répondit avec une pointe d'amusement :
« Les rumeurs ne m'intéressent pas. »
Il avait l'impression d'être plus en train de citer Naomi Tanizaki que lui-même, mais c'était la vérité quand cela concernait Akutagawa. Il n'avait jamais laissé les rumeurs stupides qui couraient sur son compte l'influencer.
(La preuve : il avait fini par avoir le béguin pour lui.)
« Je ne serais pas réjoui par ta mort, reprit-il. Je ne pense pas que tu mérites de mourir si jeune. »
Ils avaient une discussion solennelle au sujet de ce qui n'était en général que des conversations douloureuses. Personne ne méritait de mourir jeune dans tous les cas. Mourir alors que la vie avait à peine commencé… Un monde utopique, selon Atsushi, aurait été un monde où on ne mourrait que centenaire, après avoir vécu pleinement et accompli ses rêves.
(Il avait trop grandi bercé de ses propres histoires fantastiques et miraculeuses.)
« Je pense que tu accordes trop d'importance aux autres, finit par déclarer Akutagawa. Et pas assez à toi-même. » Une expression surprise traversa le visage du jeune homme aux cheveux argentés, vite remplacée par un petit sourire à la fois amusé et doux.
« Tu dis ça parce que j'estime que tu ne dois pas mourir ? Ce n'est pas trop penser aux autres. C'est simplement avoir assez de cœur pour ne pas souhaiter qu'ils disparaissent de la surface de la planète. » Akutagawa secoua la tête négativement.
« Nous ne voyons pas la mort de la même manière. Pas seulement toi et moi. Chuuya, Dazai, Gin, je pense que tous autant que nous sommes, nous considérons la mort différemment. Tu la vois comme la fin de tout et c'est parfaitement normal. Mais je pense que plus qu'une fin, elle est une page qui se tourne. » Atsushi pencha la tête sur le côté, quelque peu dubitatif.
« Une page qui se tourne ? Tu veux dire, comme si une autre vie commençait ?
― Je ne crois pas à la vie après la mort, si c'est ce que tu insinues. Mais je ne pense pas non plus qu'il n'y ait plus rien ensuite. » Il haussa les épaules avec désinvolture. « Je ne saurais pas exactement comment l'expliquer. Je ne pense pas que tu comprendrais de toute manière. »
Au lieu de se sentir blessé par cette seconde remarque, Atsushi décida de réfléchir un peu mieux à la position d'Akutagawa. Il pouvait comprendre ce qu'il voulait dire d'une certaine manière. Leurs visions de ce qui allait arriver à la fin de leurs vies étaient différentes, et, même s'ils désiraient comprendre celle de l'autre, c'était sans doute quelque chose de complexe à accomplir. Sans savoir ce que l'autre avait vécu, ils étaient incapables de se mettre dans sa position pour réfléchir à la situation.
Atsushi savait que son désir de vivre pleinement et de ne mourir qu'une fois arrivé à un âge adulte venait de sa volonté de réaliser tous ses rêves d'enfant. Plus jeune, sa mère l'avait souvent retenu chez lui quand d'autres de son âge allaient s'amuser et faire le plein d'expériences. Il n'était sorti de chez lui que tardivement et avait l'impression de ne pas connaître de nombreuses choses que les enfants de son âge avaient connues, eux. Les « modes » de certains vêtements et hobbies, les actualités qui avaient secoué leur ville ou leurs écoles ; tout autant de choses qu'on lui avait racontées et qu'il n'avait pas vécues. Pas question de parler de classes vertes ou de camps d'entraînement, jamais n'y avait-il participé.
Mais sans doute Akutagawa avait-il des souvenirs différents, une façon de voir les choses moins naïve et curieuse.
Peut-être était-ce pour cela qu'ils ne pouvaient pas se comprendre. Mais paradoxalement, à l'issue de cette conversation, Atsushi se sentait plus proche de lui que jamais.
« On devrait peut-être s'assurer que monsieur Chuuya n'est pas en train de s'acharner sur monsieur Dazai, souffla-t-il finalement.
― Il ne peut pas le tuer dans tous les cas, fit observer, à juste titre, le jeune homme face à lui.
― Je ne suis pas sûr que ça l'empêche d'essayer, fit remarquer Atsushi en retour. Le connaissant… »
S'ils connaissaient mieux le passé commun de Chuuya et Dazai, on ne pouvait pas dire pour autant qu'ils comprenaient mieux comment se considéraient les deux êtres surnaturels. Leur relation avait toujours semblé mêler amour et haine, et rien de leur passif n'avait pu éclairer ce phénomène. Atsushi se souvenait toujours de la conversation qu'il avait surprise entre les deux compagnons, au cours de laquelle Dazai avait affirmé aimer Chuuya. Il avait toujours l'intime sensation que le brun n'avait pas menti à ce moment-là, mais son attitude était trop déroutante pour qu'il en soit certain.
Ils virent d'ailleurs passer par la fenêtre, quelques secondes plus tard, ce qui ressemblait à un tableau ― sans doute une décoration d'une des pièces. Le bruit du choc sourd sur le sol, largement en contrebas, leur confirma leurs suspicions : il ne fallait pas faire confiance à Dazai quand il disait qu'il pouvait gérer Chuuya.
Il apparut un peu après que la tension était vite retombée entre les deux jeunes hommes ; une dizaine de minutes plus tard, aucun objet n'était retombé. Par précaution, Atsushi et Akutagawa attendirent une bonne demi-heure supplémentaire avant de monter à l'étage pour s'assurer que personne n'était mort.
Ils passèrent ce temps d'attente à analyser le contenu des notes : l'Ancien était passé par de nombreux noms, tous plus étranges les uns que les autres, mais son nom originel était Fyodor Dostoevsky. Il avait en général l'apparence d'un homme aux cheveux raides et secs, aux yeux d'un étrange mauve. Il avait une fâcheuse tendance caméléon ― les mots de Dazai, pas les siens ― qui lui permettait de prendre l'apparence physique ainsi que la voix de n'importe qui pour appâter plus facilement ses cibles. Atsushi pensait que c'était dû à ses pouvoirs, mais les notes de Dazai ensuite étaient sans appel : c'était une compétence qu'il avait apprise par lui-même, sans lien avec celles conférées par son identité.
C'était donc une personne bien effrayante qui se dressait comme obstacle ; mais Atsushi n'eut pas le temps de craindre quoi que ce soit, puisqu'à peine eurent-ils fini de feuilleter les notes qu'Akutagawa se releva et l'entraîna à l'étage pour retrouver leurs deux ainés.
Puisque rien d'autre n'avait traversé la fenêtre depuis quarante minutes, ils en avaient déduit que tout danger était écarté ; mais des cris leur parvinrent alors qu'ils montaient les escaliers. Visiblement, la guerre n'était pas encore totalement achevée.
« Tu m'emmerdes ! Je t'ai déjà dit que ce serait sans moi !
― Pourquoi est-ce que tu es aussi catégorique ?
― Parce que c'est une idée stupide ! Autant que toi ! Personne ne peut réussir à mettre ça en place.
― Tu te répètes depuis une heure, Chuuya.
― Toi aussi je te signale !
― J'ai changé mes arguments.
― Super : on est passés de Tu dois nous aider à Fais le pour le gamin. »
Atsushi sentit un petit sourire germer sur ses lèvres en réalisant qu'il était sans doute le gamin dont il était en question, mais cela ne dura pas quand il réalisa que le jeune homme aux cheveux flamboyants n'était absolument pas convaincu par cet argument non plus.
« ll est inconscient, reprit la voix de Chuuya, et je refuse de l'encourager dans cette tactique suicidaire.
― Tu ne disais pas pareil pour moi, bougonna la voix de Dazai.
― Tu es une cause perdue. »
Il y eut un silence prolongé, et Atsushi se demanda si Chuuya avait baissé la voix car il avait senti leur présence. Il échangea un regard avec Akutagawa, qui parut deviner ses pensées, puisqu'il ouvrit la porte sans prendre la peine de s'annoncer avant ; puisqu'aucun de deux jeunes hommes à l'intérieur ne parut surpris, Atsushi en déduisit qu'ils les avaient effectivement repérés.
« Vous avez fini vos petites confessions ? » Le ton suggestif de Dazai fit rougir Atsushi, mais il ignora volontairement le sous-entendu contenu dedans pour se tourner vers Chuuya.
« Je sais que vous ne croyez pas en ce plan. Mais je pense sincèrement qu'il évitera d'autres destins comme celui de monsieur Dazai. » Le concerné lui jeta un regard amusé, mais ne pipa mot tandis que Chuuya soutenait son regard sans ciller.
« Tout ce que tu vas provoquer, c'est une émeute et une catastrophe. Pourquoi penses-tu que les humains n'ont pas le droit de savoir à notre sujet ?
― Mais depuis combien de temps n'avez-vous pas essayé d'avertir les humains de votre présence ? Les gens changent. Les mentalités aussi. Les événements d'il y a plusieurs siècles ne sont pas représentatifs de ceux qui arriveront aujourd'hui. »
Le messager ne semblait toujours pas convaincu ; il observa son interlocuteur avec des sourcils froncés qui traduisaient son mécontentement. Il ne voulait visiblement pas reconnaître les arguments comme valides, mais Atsushi avait l'impression qu'il commençait à admettre qu'il n'avait pas entièrement tort.
« De mon point de vue... » Dazai prit la parole en frappant dans ses mains ; il ignora par la même occasion le regard agacé que lui lança Chuuya devant cette interruption. « Vous avez tous les deux raison. C'est risqué de tout révéler alors qu'on ne peut deviner la réaction des humains. Mais c'est aussi la chose la plus logique et utile à faire.
― Utile ? Sous quel angle ? Le tien ?
― Sous un angle objectif. C'est la meilleure chose à faire. Sinon, les mêmes erreurs se reproduiront encore dans des siècles. »
Chuuya poussa un profond soupir avant de se masser les tempes. Dans cette conversation entre gens bornés, c'était à qui céderait le premier. Ils pouvaient ainsi continuer longtemps si personne ne faisait de concessions ; Atsushi ouvrit donc la bouche de nouveau pour une nouvelle tentative :
« Je ne veux pas avoir à tromper les gens pour satisfaire mon objectif. Je ferais tout pour ne pas avoir à prendre les messagers par surprise en révélant leur identité. »
Restait à définir précisément comment il allait s'y prendre… mais Atsushi était confiant. En tout cas, il voulait sembler l'être. Il n'était pas sûr que le résultat était convaincant, d'autant plus que Chuuya lui renvoya un regard sceptique.
« J'ai beaucoup de mal à croire que tu n'iras pas plus loin pour sauver ceux qui t'importent et toi-même. » finit-il par rétorquer. Il passa une main dans une de ses boucles qui lui tombaient devant le visage. « Comme je l'ai dit, faites ce que vous voulez mais…
― Chuuya ! »
La soudaine exclamation de Dazai les fit tous sursauter, Chuuya le premier, et ils tournèrent des regards surpris dans sa direction. Le jeune homme aux cheveux bruns avait posé ses mains sur ses hanches et les toisait avec un air sérieux qui lui allait peu, et laissait supposer qu'il n'allait pas dire quelque chose d'extrêmement sérieux.
« Tu te souviens ?
― De quoi ?
― De tout. »
Sur cette remarque obscure, qui laissa le messager sans voix, le jeune homme aux cheveux bruns se rapprocha de lui et l'attira dans un immense câlin qui laissa les deux autres jeunes hommes de la pièce sans voix. Mais qu'est-ce que…
« Il y a beaucoup de choses qu'on a dites en quatre siècles. Et je crois qu'on a toujours été d'accord sur quelque chose toi et moi. » Chuuya s'arracha de son étreinte pour le foudroyer du regard ― ses mèches cachaient à peine le rougissement de ses joues.
« Ce n'est pas pareil. Cela n'impliquait pas de mettre fin à tout ça. » Dazai lui offrit un petit sourire amusé.
« Mais il n'y aura pas d'autre solution, Chuu. »
Le surnom soudainement très affectueux fit s'écarquiller les yeux du jeune homme concerné (et aussi ceux d'Atsushi, mais l'attention n'était heureusement pas concentrée sur lui).
« C'est du putain de chantage affectif. » finit par laisser échapper Chuuya. Il parut regretter ces mots au moment où ils sortirent de sa bouche, et ils n'étaient visiblement pas tombés dans l'oreille d'un sourd à en juger par l'expression de Dazai.
« Tu reconnais donc que tu as de l'affection pour moi. Je vais pleurer. » soupira dramatiquement ce dernier. Chuuya lui asséna un coup de poing dans le bras.
« Ferme-la. Je pourrais te dénoncer pour harcèlement. » La menace ne fit pas ciller le concerné.
« Ce n'est pas du harcèlement. Tu voulais accepter depuis le début. Il fallait juste te convaincre de passer outre les règles de bon sens qui te collent à la peau.
― Donc tu admets que tout ce plan n'est pas du bon sens. » Dazai lui adressa un petit sourire innocent, auquel Chuuya répondit en secouant la tête avec consternation.
« Laisse moi voir avec Mori ce qu'on peut faire.
― Vous allez lui parler de tout ça ? » s'inquiéta Atsushi. Il n'était pas sûr que l'Ecrivain apprécie beaucoup sa stratégie.
« Je vais juste le convaincre de venir t'écouter. Bonne chance. »
Atsushi eut le sentiment que Chuuya faisait cela légèrement pour se venger. Mais au moins avait-il accepté de leur donner un coup de main, et Atsushi ne pouvait pas espérer mieux. Il lui adressa un grand sourire reconnaissant, qui sembla surprendre son interlocuteur ; mais celui-ci se contenta de marmonner qu'il ne fallait pas trop en attendre non plus et qu'il n'allait pas trop en faire pour mettre les autres en difficulté.
« Donc le plan, c'est de discuter avec Mori pour rendre les messagers connus dans le monde entier. » récapitula Dazai. Il eut un petit rire. « Comme c'est ambitieux. Mais, il y a un problème majeur qui se pose.
― La faisabilité de cela à l'échelle mondiale ? demanda Atsushi.
― Les conséquences que cela aura sur la société ? renchérit Akutagawa.
― Le succès de ce plan foireux ? termina Chuuya.
― Il y a plusieurs problèmes majeurs, rectifia Dazai, mais je ne pensais pas à cela. » Il ménagea une pause pour l'effet dramatique, avant de reprendre : « Ton objectif est de rendre les règles réellement objectives, en faisant en sorte que tout le monde les apprenne et ait ainsi le choix d'oublier ou de devenir immortel. Mais, réalistement, tu ne peux pas simplement demander à tout le monde d'effacer une information de ce style de leur mémoire. Le cerveau ne fonctionne pas ainsi. »
Il sembla à Atsushi que Chuuya marmonnait quelque chose ressemblant à Pourquoi est-ce que tu étais de son côté pour me convaincre, avant de changer pour être du mien dès que je suis convaincu ? mais il était trop concentré sur ce qu'il disait pour y prêter une complète attention.
« Mais dans ce cas, la situation ne changera jamais, fit-il observer. Et personne ne fera évoluer quoi que ce soit en faveur du changement. » Dazai lui sourit à nouveau.
« C'est ce qui arrange le plus les Anciens. La situation est inextricable. Mais on n'a pas besoin d'entrer dans de si grandes largeurs pour parvenir à nos fins. » Tout le monde haussa un sourcil à son intention, intrigué par ce qu'il voulait dire.
« Que voulez-vous dire ? » demanda Atsushi.
Dazai attrapa une feuille sur le bureau de sa chambre et la lissa soigneusement avant d'écrire quelques mots dessus. Quelques minutes plus tard, une fois sa besogne terminée, il la fit glisser vers eux, laissant tout le monde déchiffrer son écriture étonnamment élégante et appliquée.
Chapitre I: Ceux qui amenaient les âmes.
« Tu veux écrire un livre ? » s'étrangla Chuuya. Akutagawa, de son côté, opina distraitement.
« Cela donne une véritable chance à tout le monde, expliqua Dazai. On peut écrire le livre et le multiplier à l'envi. Et ainsi, tous ceux qui seront curieux pourront avoir une chance de découvrir. Mais aussi le choix de ne pas le faire, en ne s'y intéressant pas. »
Atsushi observa la feuille, avant de saisir le stylo pour y inscrire quelques mots supplémentaires. Les autres le regardèrent faire, puis Dazai s'esclaffa légèrement. Mais peu importait : il avait formulé l'essentiel de ses revendications.
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