Echo ; Agonie


Le jeune homme aux cheveux flamboyants se laissa tomber contre le mur et soupira en enlevant son chapeau. Il ressentit comme toujours la sensation caractéristique et presque réconfortante du retour dans le monde des Hommes mais son champ de vision ne s'éclaira pas : la nuit était déjà bien entamée et seule la lune empêchait les alentours d'être complètement plongés dans l'obscurité.

Il se flagellait intérieurement pour sa propre stupidité. Il aurait dû être plus prudent... ou moins hésitant, tout simplement. Il avait pris des risques stupides, tout simplement parce que cet abruti aux cheveux bruns l'avait entraîné sur cette voie et qu'il ne voulait pas avoir à intervenir encore plus qu'il ne le faisait déjà. Mais voilà qu'il commençait à impliquer des humains là-dedans...

La dernière fois qu'il l'avait fait, cela ne s'était pas très bien terminé.

Dazai était un immortel, un homme qui ne pouvait ni mourir ni être tué. Il était contraint de se lier avec des humains pour sa propre survie. Mais cela ne signifiait pas qu'il devait s'impliquer dans leur vie au point de changer leur destin. Les immortels étaient imprévisibles, c'était une chose, une loi immuable ; mais ils ne devaient pas influer sur le destin des autres, ou jamais la situation ne serait gérable.

Si les ordres de la Créatrice étaient bafoués les uns après les autres, qu'adviendrait-il du monde des Hommes ? Qu'adviendrait-il d'un monde où les gens meurent sans que leur âme ne soit escortée jusque dans sa dernière demeure ? Nulle réincarnation n'attendait les âmes des défunts, ni même une ébauche de seconde vie après la mort. Tout était une question de paix. Les âmes correctement escortées ne souffraient plus. Celles à qui on refusait le passage de l'autre côté ― par perdition ou condamnation ― étaient contraintes de souffrir pour le restant de leur existence.

Il poussa un profond soupir. Les agissements de cette idiote de momie devenaient de plus en plus difficiles à suivre pour lui et les autres messagers. Son aînée, qui avait déjà eu affaire à lui, lui avait clairement signifié qu'il commençait à prendre trop d'indépendance. Mais qu'y pouvait-il ? Dazai l'écoutait, dans une certaine mesure seulement.

Il lui prêtait une oreille attentive quand il allait dans son sens. Le reste du temps, il prétendait ne rien entendre.

(Cela avait le don de rendre le jeune homme aux cheveux flamboyants fou de rage. Il détestait la façon dont le brun pouvait l'ignorer de la sorte, alors même qu'il lui criait ses quatre vérités.)

(Peut-être qu'il était un peu envieux de la façon dont toutes les critiques lui passaient au-dessus.)

Quoiqu'il en fut, il avait frappé fort cette fois-ci. A croire les autres événements ne lui avaient rien appris. Certes, à l'époque, la momie n'avait pas eu l'intention de sauver l'homme d'autre chose que d'une mort cruelle. Lorsque l'accident était arrivé, une poignée de minutes ensuite ― quand la Créatrice avait repris ses droits ― il n'avait pas cillé. Il avait simplement regardé le sang se répandre sur le sol, les yeux vides, le visage illuminé par les gyrophares de l'ambulance.

Longue et douloureuse était l'agonie des immortels.

Cette fois-ci, il avait réellement outrepassé les règles. Jamais le Conseil, jamais l'Ecrivain, jamais la Créatrice ne laisseraient passer cela. Il allait devoir faire face à une riposte violente de ceux qui régentaient leur vie et leur « royaume ». Et le jeune homme aux cheveux flamboyants ne savait pas si c'était pour le meilleur ou pour le pire.

Que faire dans cette situation ? Il hésitait entre deux positions. S'impliquer davantage était dangereux pour lui. Mais son implication était déjà forte dans toute cette situation. Difficile pour lui de se rétracter maintenant, de dire qu'il ne voulait plus être lié à Dazai.

Il doutait qu'on le laisse se défiler maintenant. Il avait été trop loin, depuis tous ces siècles.

Il poussa un profond soupir en observant la chaîne enchantée de son chapeau qui bougeait au gré du vent ― alors même que le vent ne soufflait pas. C'était la marque distinctive des messagers. Tant que les Hommes respiraient, leurs chaînes n'arrêteraient jamais de bouger. Leur vie était intrinsèquement liée à la leur ― et quand il n'y aurait plus d'Hommes, il n'y aurait plus de messagers non plus.

Peut-être était-ce la solution à tous leurs problèmes ― une extinction massive. Il ironisait bien sûr, il ne souhaitait pas plus que les individus normaux se trouver face à la disparition de tous.

Mais parfois, cela semblait être bien plus simple à gérer que sa situation actuelle.


Je te trouve défaitiste.

Je suis réaliste.

Nous voilà dans le débat classique !

Je ne souhaite pas l'avoir avec toi.

Que de cruauté.

Tu la mérites.

Tu ne changeras jamais, n'est-ce pas ?

La réciproque est vraie.

Tu te trompes, je change. Tu ne le vois juste pas.

Une chose ne change pas.

Exact. Mes sentiments pour toi.