bonne lecture !


Chapitre Quinze ; Hémorragie


Les quelques jours qui suivirent la longue conversation entre Dazai, Chuuya, Akutagawa et Atsushi passèrent si vite que ce dernier eut l'impression d'avoir dormi une bonne partie du temps.

C'était néanmoins tout le contraire : il avait à peine dormi, trop occupé, au même titre que ses comparses, à préparer leur mauvais coup. Il fallait dire que cela leur prenait un temps conséquent, puisqu'ils devaient aussi fréquemment séparer Dazai et Chuuya qui continuaient de se disputer sur tout et rien.

(Il fallait croire que c'était leur seule façon de communiquer.)

Le courant passait bien mieux entre Akutagawa et lui, songeait-il souvent, même s'il avait encore du mal à comprendre comment son interlocuteur réfléchissait et se comportait. Il était parfois de très bonne composition, puis se renfrognait sans crier gare et sans que quelque chose de spécifique n'ait lieu aux yeux d'Atsushi.

Il avait donc du mal à savoir s'ils progressaient ou stagnaient, mais cela lui convenait. Avec tout ce qui s'était produit, il avait au moins pu se concentrer sur autre chose que sur sa peine d'amour ― même si rester tout le temps avec la personne qui l'avait rejeté était sans doute loin d'être thérapeutique.

Ils avaient progressé sur leur problème, et pouvaient désormais affirmer qu'ils étaient prêts à passer à la phase finale de leur plan. Chuuya insistait pour qu'il continue de l'appeler son plan, mais tous y avaient apporté des modifications et y avaient largement trop contribué pour qu'il puisse continuer à dire cela.

Leur premier mouvement serait donc, en lieu et place d'une interaction avec l'Écrivain, beaucoup plus subtil. C'était Akutagawa qui avait suggéré de passer partiellement à l'action avant de parler à Mori, pour le mettre devant le fait accompli et ainsi l'empêcher de leur mettre des bâtons dans les roues. Même Chuuya avait fini par admettre que c'était plus prudent de procéder ainsi, et leur avait donc laissé le champ libre.

C'était comme ça qu'Atsushi se retrouvait devant l'appartement qu'il partageait avec Mark, pour ce qui semblait être la première fois depuis des lustres. Pour quelqu'un qui habitait ici ― et payait un loyer ―, on ne pouvait pas dire qu'il avait été très présent ces derniers jours. Il passa la porte de l'appartement en espérant ne pas s'être trompé dans sa lecture de l'emploi du temps de Mark ― cela ne servait à rien si le jeune homme n'était pas présent. Il espérait aussi qu'il n'interromperait rien d'intime, comme cela avait déjà été le cas à plusieurs reprises.

Il n'entendait néanmoins rien en provenance de leur petit salon, si ce n'était le bruit de la télévision. Ce fut devant celle-ci qu'il trouva Mark, enfoncé dans une couverture et visiblement perdu dans ses pensées, quand bien même son regard était fixé sur l'écran et la série qui passait devant.

« Mark ? » demanda-t-il, incertain de si l'autre l'avait entendu entrer ou non. Son colocataire ne tourna même pas un regard vers lui.

« Salut. » Atsushi attendit quelques secondes avant de reprendre :

« Ça va ? » La question était d'ordre rhétorique : il pouvait voir que non. Mais il sentait que son ami ne lui dirait rien s'il n'insistait pas un peu en posant des questions.

« Super. » L'ironie était si palpable que même Mark ne prétendit pas plus longtemps qu'il pensait ce qu'il venait de dire. « Je me suis disputé avec Lucy et je suis à deux doigts de rater mon semestre. »

Et tu penses résoudre le problème en restant affalé ici ? » fit observer Atsushi. C'était une question sincère, il en avait tellement vu ces derniers jours qu'il était prêt à accepter une explication similaire.

« C'est tout ce que j'ai envie de faire. »

Atsushi poussa un petit soupir imperceptible. Leur plan ne requérait pas l'intervention de Lucy, Mark était suffisant, mais son état rendait tout cela un peu plus compliqué. S'il ne prêtait aucun intérêt à ce que faisait son colocataire, ils faisaient tout cela pour rien.

« Pourquoi vous êtes-vous disputés ? demanda-t-il gentiment ensuite.

Parce qu'elle était inquiète pour toi. Et que je lui disais de ne pas trop s'en faire non plus. Je te fais confiance, tu sais te débrouiller. » Atsushi sourit doucement.

« Qu'est-il arrivé au gars qui était mort d'inquiétude parce que j'étais rentré trois heures plus tard que prévu ? » Mark lui sourit vaguement en retour.

« Il a réalisé qu'il était trop jeune pour agir comme un père. »

Cette petite remarque sembla améliorer l'humeur du jeune homme aux cheveux roux qui s'étira légèrement ensuite. Il consulta néanmoins son téléphone ensuite, et Atsushi le vit afficher une mine déçue en voyant qu'il n'avait pas de messages de Lucy.

« Vous devriez vous expliquer. Je ne veux pas rentrer pour voir mes deux « colocataires » se disputer. » Comme il l'avait supposé, cette remarque piqua la curiosité de Mark.

« Ça va mieux avec ta famille ? » Atsushi fut déstabilisé pendant quelques secondes, il avait oublié le mensonge mis au point pour justifier son départ. Il se reprit vite (du moins, il l'espérait) pour expliquer :

« Oui. Je vais encore y aller une fois par jour mais je reviendrai dormir ici. Là je dépose des affaires et je repars. Mais je serai là ce soir. » Mark hocha la tête en assimilant ce qu'il disait. « J'ai des cadeaux pour vous au fait. » termina-t-il en essayant de prendre un ton dégagé.

C'était le dernier point de son plan pour piquer l'intérêt de son colocataire : attiser sa curiosité au point de le faire venir dans sa chambre ensuite. Il connaissait assez Mark pour savoir que, dès qu'il serait parti, il irait chercher ses cadeaux sans attendre. C'était une part de son colocataire légèrement ennuyeuse, mais il l'aimait ainsi.

Il entra dans sa chambre, déposa son sac et s'assura de laisser lesdits cadeaux bien en évidence sur le dessus de ses affaires. Puis, il posa un livre épais par-dessus. C'était tout ce qu'il voulait que son colocataire voit. Il prenait un léger risque en commençant avec ses proches, mais c'était de loin le plus simple à mettre en place. Et puis, si Chuuya disait la vérité, cela n'aurait aucune incidence sur Mark ou même Lucy. Le but était simplement de s'assurer qu'ils voient le livre, au minimum sa couverture.

Pour le reste, il leur faudrait passer à une seconde partie de leur plan.

.::.

Fidèlement à ses engagements, Atsushi recommença à habiter dans son appartement avec Mark. Il eut même le privilège d'assister à la réconciliation des deux amoureux : Mark finit par appeler Lucy, et Atsushi les trouva en train d'enterrer la hache de guerre en rentrant un peu plus tard, après avoir averti Chuuya que tout s'était déroulé comme prévu.

Il n'avait pas de preuve à proprement parler que son colocataire avait bien vu le livre, aussi le laissa-t-il pendant quelques jours encore sur son bureau avant de le ranger dans sa bibliothèque. Dans cet intervalle, il se rendit dans plusieurs établissements de sa ville ― bibliothèques comme librairies ― et constata que la plupart d'entre eux possédaient désormais le livre, y compris dans leurs registres, même si personne n'était réellement capable de dire quand et qui l'avait acquis.

Dazai et Chuuya avaient été efficaces : ils étaient chargés de répandre le livre le plus possible en l'incluant dans tous les rayonnages où on s'attendait à trouver un livre du genre. Ainsi, ils réalisaient tous leurs objectifs conjoints : le secret se retrouvait non pas complètement éventé mais ramené à la surface. Il suffisait désormais aux plus curieux de creuser un peu pour les retrouver, et découvrir ce qu'ils ne devaient pas savoir. Si, bien sûr, ils se sentaient de le faire. L'avertissement laissé par Atsushi était assez explicite.

Restait à savoir comment Mori allait réagir. Et les Anciens. Et la fameuse Créatrice. Atsushi était partisan d'attendre qu'ils le remarquent, mais Chuuya avait très justement souligné que Mori voudrait agir de nouveau rapidement et que cela prendrait peut-être du temps avant qu'il ne remarque que de plus en plus de gens savaient à leur sujet. Tout dépendait de la vitesse à laquelle le livre était mis à jour.

Ils avaient donc organisé une petite rencontre dans l'emploi du temps extrêmement chargé de l'Ecrivain, et Atsushi ne pouvait pas dire qu'il en mourait d'impatience. Certes, il préférait amplement Mori à ce Dostoevsky qui avait tenté de le tuer, mais c'était similaire à un choix entre la peste et le choléra.

« L'Ecrivain n'est pas si affreux, essaya de le rassurer Chuuya un peu avant cette rencontre, alors qu'ils étaient de nouveau réunis chez les Akutagawa.

Quand on oublie son narcissisme et son ego démesurés. » commenta Fuku en passant et en entendant cette remarque.

Elle n'avait pas réellement participé à leur petit plan, mais en avait eu vent et l'avait totalement approuvé ― Atsushi soupçonnait que c'était parce qu'elle pouvait ainsi se moquer de Mori et bien s'amuser, mais au moins avait-elle été encourageante quant à leurs chances de réussite.

« Il n'est pas…

N'essaye pas de démentir, Chuuya, le coupa-t-elle. Je sais que ta loyauté te pousse à nier les évidences, mais je ne changerai pas d'avis. » Le ton catégorique de la femme sembla pousser le jeune homme aux cheveux flamboyants à ne pas insister sur le sujet, et il secoua simplement la tête en signe de lassitude. « Je suis presque déçue de rater cela à cause de mes répétitions. Si seulement ils pouvaient se passer de moi. »

Akutagawa, qui avait pénétré dans la pièce au moment où sa mère prononçait ces deux dernières phrases, leva les yeux au ciel en l'entendant dire cela et se contenta de faire remarquer son arrivée en posant bruyamment un exemplaire du livre sur la petite table. Sa mère lui adressa un petit regard difficile à déchiffrer, avant de poser ses yeux sur le livre.

« Bon boulot sur ça, s'amusa-t-elle. Je l'ai feuilleté toute à l'heure, c'est brillant. »

Chuuya leva les yeux à son tour, mais opina. Il était le plus réticent quant à cette stratégie, mais Atsushi savait qu'il avait fini par les aider sans rechigner après avoir compris qu'ils ne renonceraient pas. Le lycéen soupçonnait aussi que leurs arguments avaient fini par porter leurs fruits et atteindre le jeune homme aux cheveux flamboyants.

Et puis, s'il avait eu une meilleure idée à proposer, il n'aurait eu qu'à le dire…

« Est-ce que je peux quand même en profiter pour lui tirer dessus ? » Dazai arriva sur ces entrefaites, complétant le quatuor légèrement bancal qu'ils formaient. Sa petite réplique ne sembla amuser personne sauf lui, puisque tout le monde, Atsushi compris pour une fois, leva les yeux au ciel.

« Tu ne fais jamais deux fois la même chose, rétorqua Chuuya, donc tu devrais innover. L'Ecrivain compte sur toi pour trouver autre chose. » Atsushi n'était pas certain que lui dire cela était une bonne idée, mais Dazai le dévisagea avec des yeux brillants et s'exclama :

« Là je retrouve mon Chuuya ! »

Le possessif fit s'empourprer légèrement le concerné, mais personne n'osa le lui faire remarquer de crainte d'éveiller son mécontentement. Atsushi savait que ni Fuku, ni Akutagawa, ni lui n'avaient parfaitement compris quelle relation unissait les deux immortels, si ce n'était, comme ils se plaisaient à le dire, la relation d'un vieux couple marié et divorcé de nombreuses fois.

« Je vais essayer autre chose alors, convint finalement le brun. Peut-être que je peux l'étrangler par derrière… » Les sourcils du rouquin se froncèrent alors qu'il entendait cette hypothèse et il parut faire un effort considérable pour ne pas protester.

« Je ne veux pas revenir et trouver la police face à moi, soupira Fuku. Fais ça sans faire de vagues. » Dazai effectua un petit salut militaire en guise de réponse, avant de disparaître de nouveau, sans doute pour préparer sa prochaine attaque.

« Je sens que cela va être aussi désastreux que l'autre repas, se plaignit Chuuya.

Celui où vous m'avez à moitié tué ? » ironisa Atsushi ; il devenait vraiment trop adepte de l'ironie maintenant qu'il vivait un rêve surréaliste au quotidien. Chuuya sembla un peu dérouté mais il hocha la tête ensuite avec un petit sourire désabusé.

« Ça fait partie des choses que j'ai faites mais qui ne m'ont rien apporté d'utile, je le reconnais. Je pensais que c'était une bonne idée au premier abord. »

Le lycéen le dévisagea en plissant les yeux, incertain de savoir sous quel angle cela lui avait semblé être une bonne idée. Dazai avait sans doute trop d'influence sur lui ― mais il n'allait pas se risquer à le lui dire.

« Je confirme, ce n'était pas ta plus brillante idée. »

La voix féminine qui résonna soudainement les fit tous tressaillir ― et Chuuya pâlit avant de se redresser pour être moins avachi sur le fauteuil qu'il occupait. Une silhouette féminine apparut alors sur le fauteuil en face du sien, jambes croisées et chapeau noir dans la main ― Atsushi reconnut la femme qui accompagnait Mori lors du précédent repas. Kôyô Ozaki, s'il se souvenait bien.

« Bonjour à vous, reprit celle-ci posément avec un petit sourire. J'ai bien peur que l'Ecrivain ait été retenu par le Conseil des Anciens. Je vais le remplacer. » Elle observa Chuuya du coin de l'oeil avant de reprendre : « Je suis assez curieuse à mon tour de savoir ce que vous avez encore manigancé. »

Chuuya soutint son regard avant de soupirer en baissant la tête. Il avait l'air de beaucoup respecter cette femme qui se dressait devant lui, et Atsushi comprenait pourquoi : elle avait une aura de puissance similaire à celle de Mori de son point de vue. Elle n'était peut-être pas celle qui avait été choisie comme Ecrivain, mais sa force ne devait pas être tant que cela en reste comparée à lui.

« Que voulait le Conseil des Anciens ? » demanda finalement le rouquin à sa grande surprise. Atsushi pensait qu'il allait aborder le sujet sans détour.

« Va savoir. » répondit simplement Kôyô. Elle prit entre deux doigts le bijou qui ornait son chapeau, une fleur de papier en excellent état, tout en poursuivant : « Je suppose qu'ils ne sont pas satisfaits de la tournure des événements. Le petit incident avec Fyodor n'est pas passé inaperçu.

Il a sorti les armes le premier, rétorqua Chuuya en haussant les épaules.

Mais il est proche de la Créatrice.

Cela ne justifie pas tout, lâcha Dazai qui s'était lui aussi faufilé là sans rien dire. Mori l'est aussi, et il n'a pas essayé d'étrangler Atsushi à mains nues. »

Tous les regards se tournèrent vers lui ; Atsushi remarqua qu'il ne portait aucune arme. Peut-être avait-il renoncé par avance. Dans tous les cas, il n'avait pas autant de grief contre Kôyô que contre Mori, si ? Il n'allait pas essayer de l'étrangler, normalement.

(Il espérait en tout cas que non, car la femme aux cheveux roses lui semblait être une adversaire à ne pas prendre à la légère. Tout comme Mori en fin de compte. Et c'était justement ce qui était inquiétant au vu de l'historique du brun.)

« Je ne suis pas venue vous dire que vous avez mal agi, reprit Kôyô avec un soupir, mais cela a grandement secoué le Conseil. Je présume que ce que vous allez faire n'arrangera pas leur état.

Nous n'allons rien faire, rétorqua Dazai avec un grand sourire en s'asseyant sur le dernier fauteuil libre. Tout est déjà fait. »

Kôyô lui décocha un regard intrigué, mais il prit son temps pour s'installer sans rien ajouter pour l'éclairer. Elle plissa les yeux pour le foudroyer du regard, mais se résigna à simplement interroger Chuuya du regard.

« Il veut dire que nous ne voulions voir l'Ecrivain que pour lui dire ce que nous avons fait ces derniers jours. Pas pour lui demander son opinion sur une hypothèse.

Et qu'avez vous fait ? » s'enquit la jeune femme aux cheveux roses. Son ton était légèrement menaçant, mais Dazai rétorqua sans ciller :

« Nous avons révélé la vérité. » Les yeux de Kôyô s'écarquillèrent et elle tourna vivement la tête vers Chuuya qui semblait avoir envie de disparaître grâce à son chapeau.

« Vous avez fait quoi ?

Pas comme tu le penses, s'empressa de préciser le rouquin. Par un biais dérivé.

Lequel ? »

Kôyô ne semblait toujours pas convaincue, et Atsushi vérifia rapidement qu'aucune arme n'était à sa portée dans la pièce. Elle n'attaquerait sans doute pas son cadet, mais elle n'avait jamais caché son animosité envers Dazai et la présente attitude amusée et condescendante de celui-ci semblait attiser ses sentiments négatifs.

« On a écrit un livre. Et on y a raconté tout ce qu'il s'est passé. » Atsushi finit par prendre la parole en voyant que tout le monde cherchait ses mots ― sauf Dazai probablement. « Et on l'a déposé un peu partout au Japon. Dans les librairies, les bibliothèques. Comme ça… » Il hésita en remarquant la fougue qui animait les yeux de son interlocutrice et Akutagawa prit son relai :

« Comme ça, ceux qui sont curieux seront conscients de ce à quoi ils s'engagent. Et plus personne ne pourra dire qu'il est condamné sans savoir pourquoi. »

Le jeune homme aux cheveux argentés le remercia du regard avant d'observer de nouveau Kôyô. Celle-ci les dévisageait tour à tour, comme si elle espérait qu'ils lui avouent qu'ils la faisaient marcher ― malheureusement pour elle, ils étaient tout à fait sérieux.

« C'est de la folie. » lâcha-t-elle finalement. Elle observa Chuuya avec inquiétude et agacement en ajoutant : « Tu les as aidés à faire ça.

C'était mieux que notre premier plan, crois-moi, Dazai se porta à la défense du rouquin, et beaucoup plus réalisable. » Elle le dévisagea en fulminant.

« Cela ne veut pas dire que c'est une bonne idée pour autant. »

Dazai balaya cette remarque d'un geste de la main amusé ; elle ne parut pas le trouver à son goût malheureusement, puisqu'elle le foudroya une dernière fois du regard avant de porter son attention sur Atsushi, qui se raidit.

« J'en déduis que c'est ton idée ? » Il ne savait pas exactement comment elle pouvait le deviner avec le peu d'informations en sa possession, mais décida que ce n'était pas le point le plus important.

« Je pense que c'est injuste. On nous condamne pour quelque chose qu'on ignorait. Si vous ne dites jamais aux humains qu'ils ne doivent pas apprendre votre identité, comment sont-ils supposés le savoir ?

Si on leur disait tout, ce serait aller à l'encontre de tous nos principes. Le révéler à toute la population serait faire en sorte que tout le monde sache que nous existons. Cela n'aurait aucun sens.

Mais dans ce cas, tout ceci est terriblement injuste. »

Atsushi gagnait un peu plus d'assurance à mesure que le temps passait et que Kôyô semblait ouverte à la conversation. Il savait aussi qu'il tenait le moment parfait pour la convaincre qu'il avait fait cela parfaitement conscient de ce que cela allait entraîner, mais qu'il était persuadé que ce serait pour le mieux.

« Quand on condamne les gens pour ne pas avoir respecté la loi, ils la connaissent. On ne leur révèle pas soudainement que c'est mal de voler, kidnapper et voler. Tout le monde a conscience de cela au moment de commettre son crime. Mais pas devant vos lois. » Il resta silencieux quelques secondes, avant d'ajouter devant l'absence de réaction commune : « Nous ne savons pas que nous commettons un crime quand nous le réalisons. »

Kôyô le dévisagea longuement avant de soupirer et de croiser les jambes pour changer de position. Elle sembla réfléchir pendant quelques secondes avant de hocher lentement la tête.

« J'entends ton argument, convint-elle finalement à sa grande surprise. Mais ce n'est pas si simple. Tu n'es pas le premier à vouloir faire quelque chose comme cela. » Chuuya l'observa avec surprise ; son regard parut ensuite glisser jusque sur la main gantée de son aînée, avant d'être traversé par une lueur de compréhension.

« Quelqu'un a déjà essayé ? » releva Dazai. Kôyô soupira avant d'opiner doucement.

« Oui. Mais personne ne l'a cru. C'était un immortel comme toi. Mais en définitive, le Conseil a obtenu son exécution. Fyodor bien sûr. » Ses sourcils se froncèrent à ce souvenir, et Atsushi eut l'intuition qu'elle ne parlait pas d'un inconnu.

« On sera pris au sérieux, affirma Dazai à cette remarque. On l'a pris en considération. »

La jeune femme lui retourna un regard peu convaincu. Dazai se redressa donc pour lui tendre le livre en question et la laisser le feuilleter. Elle s'exécuta silencieusement en tournant lentement chaque page ; Atsushi guetta la moindre de ses expressions faciales, mais son expression restait impénétrable.

Elle ne lut pas la totalité ; seulement les premières puis les dernières pages. Cela étonna Atsushi quand elle referma le livre après une quinzaine de minutes de lecture seulement, avant de les observer toujours en silence.

Puis, soudainement, elle le jeta à la figure de Dazai.

Tout le monde en resta sans voix, même le principal concerné qui se contenta de se pincer son nez devenu rouge sous le choc. Le regard de Chuuya passa nerveusement de l'un à l'autre des protagonistes de cette scène surréaliste. Atsushi et Akutagawa en échangèrent un long lourd de sens, sans pour autant dire quoi que ce soit.

« C'est stupide. » finit-elle par déclarer. « Très stupide. » Atsushi crut qu'elle allait poursuivre sur cette lancée en leur expliquant précisément pourquoi cette idée était stupide mais elle se contenta de secouer négativement avant de reprendre sa position.

« Peut-on prendre ça pour une approbation ? » demanda, à sa grande surprise, Dazai. Son interlocutrice secoua une main agacée.

« Tu n'en as pas besoin de toute manière. Vous avez déjà tout fait, tu l'as dit toi-même.

Cela n'exclut pas de vouloir savoir si vous pensez que cela fonctionnera. »

La jeune femme se remit à jouer avec la chaîne de son chapeau sans rien dire immédiatement. Elle laissa le silence s'étirer u n bon moment avant de répondre :

« Je pense que cela a plus de chances de réussir que les autres plans. »

Ce n'était pas une confirmation flamboyante mais Atsushi sentit un sourire soulagé apparaître sur ses lèvres. Même s'il était de toute manière un peu trop tard pour changer leur plan et faire comme si rien ne s'était produit, il était rassurant d'entendre quelqu'un leur affirmer que cela pouvait réussir.

« Mais j'en déduis qu'il faudra réellement que Mori se déplace ici ? » s'enquit-elle ensuite. Chuuya opina.

« Lui… et les Anciens, sans doute. »

Cela ne vendait pas du rêve quand on savait que lesdits Anciens rêvaient de tous les envoyer là où ils estimaient que leur place était : dans les tréfonds de l'oubli. Mais Atsushi se voyait mal refuser soudainement de poursuivre sur cette lancée par peur d'un type qui avait failli le tuer et dont il voyait encore le visage dans ses cauchemars par moments…

(Il mourait d'envie de refuser et de retourner se cacher quelque part jusqu'aux restants de ses jours, mais ce serait tout sauf constructif. Et puis, il n'était pas le seul concerné par cette situation. Il y avait aussi Akutagawa, et maintenant même Dazai et Chuuya s'étaient retrouvés impliqués ― même s'ils l'étaient de base.)

« J'en toucherais un mot à Mori. » conclut Kôyô avant de se redresser et de se tourner vers Chuuya. « Méfiez-vous de Fyodor et des Anciens. Ils sont prêts à tout. Et ce n'est pas la première fois qu'ils ont des choses à te reprocher. » Chuuya balaya cette remarque d'un haussement d'épaules.

« Je n'ai jamais eu pour habitude de les laisser me dicter mes ordres. »

Atsushi ne manqua pas l'oeillade amusée que Dazai lui décocha en entendant cette réponse et se demanda ce qu'elle signifiait ― il pensait que le jeune homme allait faire une réplique en réponse, mais il se tint bien pour une fois et attendit que Kôyô se soit éloignée pour reprendre la parole.

« Je suppose que cela s'est mieux passé que prévu. »

Personne ne répondit quoi que ce soit ― cela n'était pas nécessaire, c'était simplement un consensus commun. Les quatre jeunes hommes échangeaient des petits regards soulagés, ravis de la tournure de la situation ; Atsushi l'était surtout, parce qu'il avait eu cette idée en premier après tout et qu'il était le principal concerné.

Alors que tout le monde retournait à ses occupations, Dazai le retint par le bras et lui fit signe d'attendre avant de retourner chez lui. Dès qu'Akutagawa et Chuuya se furent éloignés de leur côté, le jeune homme aux cheveux bruns retira sa main de son poignet et retourna s'asseoir à sa place précédente.

« Que se passe-t-il, monsieur Dazai ? » demanda Atsushi en voyant que l'autre restait silencieux. Dazai attendit encore un peu avant de lui répondre :

« Je voulais te demander ce que tu comptais faire vis-à-vis d'Akutagawa. » Le jeune homme haussa un sourcil en essayant de masquer son rougissement ― malgré l'ambiguïté de la question, il se doutait bien que l'autre ne lui demandait pas cela par rapport à ses sentiments.

« C'est-à-dire ?

Le cas de Ryunosuke est un peu différent et tu le sais. Sa mort avait été prédite. Une fois que toute cette situation sera terminée, la mort reprendra sans doute ses droits. »

Atsushi se mordit nerveusement la lèvre inférieure en songeant que l'autre avait largement raison. Ils avaient déjà eu cette conversation avec Akutagawa ― et il savait que cela ne dérangeait pas le jeune homme d'accepter la mort qui devait venir. Lui non plus n'avait pas évolué sur ses positions : il ne voulait pas qu'ils en arrivent là.

Il décida de retourner une question à Dazai, quand bien même ce n'était pas quelque chose de très poli à faire.

« Vous trouvez cela nécessaire ? Qu'il meure. » Dazai marqua une longue pause qui aurait pu sembler pour une hésitation si Atsushi n'avait pas été persuadé que l'autre n'hésitait jamais avant de répondre ― il ne faisait que des pauses calculées pour leur effet.

« Tu sais, ce n'est pas une question d'être nécessaire. C'est plus une loi du monde. Même si je pensais que les choses devaient être différentes, je n'ai aucun moyen de tout changer.

Vous l'avez sauvé une fois.

Une fois, c'est simplement un coup de chance qui provoque une exception bienvenue. Pour parvenir à le faire plus d'une fois, il faudrait être un dieu. » Voilà qui ressemblait peu au brun ; lui qui était le premier à dire qu'il fallait essayer même les choses qui semblaient impossibles paraissait inhabituellement sérieux et résigné.

« Vous n'avez jamais essayé ?

Je n'ai jamais réussi. »

Atsushi resta silencieux après cette remarque. Il s'était une fois interrogé sur l'humanité de Dazai et sur la possibilité qu'il ne se soit jamais attaché à personne en quatre siècles de vie. Il devinait désormais que, comme il l'avait supposé, ce n'était pas possible. Le brun avait forcément eu des attaches fortes à une personne au moins à une reprise.

Et avait sans doute essayé de la sauver de sa fin une fois.

Il hésitait à poser plus de questions, tiraillé entre sa curiosité et le fait qu'il s'agissait évidemment d'un sujet sensible. Il ne pouvait pas trop le creuser si Dazai ne voulait pas en parler…

« Je n'ai jamais prétendu le pouvoir de toute façon, reprit Dazai. Je suis quelqu'un qui a transgressé les normes de la vie et de la mort, mais cela ne signifie pas que je peux emmener tout le monde sur le même chemin que moi. » Il balaya la pièce du regard avant de reprendre : « Au final, les humains doivent mourir, c'est aussi simple que cela. Et la mort les rattrape toujours.» Le regard qu'il posa ensuite sur Atsushi était nostalgique. « Il vaut mieux ne pas trop s'interposer dans ce que désire la Créatrice qui régit ce monde. »

Le jeune lycéen réfléchit à ses mots sans rien ajouter dans un premier temps. Ce que Dazai disait était? pour une fois, empli de bon sens. Il paraissait logique que la mort ne puisse pasêtre évitée si facilement. Mais après avoir vu tout ceci se produire, il paraissait presque dérisoire de s'arrêter à de si simples obstacles.

« Je ne veux pas qu'Akutagawa meure, finit-il par soupirer. Mais je ne sais pas si je suis en mesure de changer ça. » Dazai lui offrit cette fois-ci un petit sourire amusé.

« Je pense surtout que ce n'est pas à toi de prendre cette décision.

Voulez-vous réellement me donner un cours sur l'écoute et la communication de l'autre ?

Tu ne perdrais rien à être un peu plus direct avec Ryunosuke. Il a besoin qu'on soit clair avec lui. » Atsushi ne savait pas trop à quel moment ils avaient commencé à dériver sue sa vie amoureuse, mais il saisit la perche tendue malgré tout.

« Mon invitation n'était pas assez claire ? » Dazai ricana doucement.

« Elle était surtout trop impromptue. » Atsushi haussa un sourcil sans comprendre, et Dazai finit par rajouter : « Ryunosuke n'est pas habitué à se faire inviter de la sorte, Gin a dû te le dire. Il a paniqué. » Le regard intrigué du lycéen se changea en une moue blasée.

« Je ne suis pas sûr que vous soyez un excellent psychologue, monsieur Dazai. »

Il pouvait comprendre qu'Akutagawa n'avait pas l'habitude de ces invitations ― heureusement d'une certaine manière ― mais de là à dire qu'il avait paniqué… La frontière était vaste et éloignée. Dazai répondit à sa remarque par un ricanement, mais n'ajouta rien ce qui lui permit de deviner qu'il n'avait plus rien à dire.

Atsushi en profita donc pour s'éclipser finalement et prit la direction de la sortie du manoir afin de retourner chez lui. Il marqua néanmoins un temps d'arrêt en s'approchant de la porte, et se retourna pour rebrousser chemin avant de la franchir.

Il devait faire quelque chose d'abord.