Ce n'est pas une suite à proprement parler, simplement des fragments supplémentaires de leurs vies, rassemblés autour d'un joli thème.
Ils grandissent au fil du récit, mais pour rappel, ils ont 12 ans (Mal), 15 ans (Uma) et 17 ans (Harry) au début.
Bonne lecture !
Il l'avait trouvé par hasard, dans une petite boutique de charité qui revendait des vêtements d'occasion à prix bas. Il était caché sous une pile de trucs miteux mais, à l'instant où Harry mit la main dessus, il comprit qu'il avait touché le jackpot.
C'est un hoodie rouge, sa couleur préférée, au design simple mais efficace. Il n'était orné d'aucun dessin, aucun logo, rien. Juste une couleur rouge unie. Il était en excellent état, et rien qu'au toucher, le garçon sut que c'était un vêtement de qualité, confortable, doux et résistant. S'il en prenait soin, il allait pouvoir faire plusieurs années avec.
Il l'acheta donc sans hésiter, et se retrouva propriétaire d'un hoodie rouge, qui allait très vite devenir son pull préféré.
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Uma se moquait toujours de le voir porter ce hoodie. Elle le taquinait sur le fait qu'il ne semblait n'avoir qu'un seul vêtement, et qu'il allait finir par l'user. Mais le pull, pour une raison mystérieuse, tenait bon, et Harry continuait à le porter inlassablement. Il se sentait bien dedans, un peu à l'abri du monde. Comme si le hoodie possédait un pouvoir de protection imperceptible.
Il le portait ce soir-là. Ce soir où ils étaient tous les deux, et où leurs baisers et leurs caresses franchirent une nouvelle limite. Ce fut Uma qui lui retira le pull, faisant preuve d'une délicatesse qui s'harmonisait paradoxalement avec la sauvagerie passionnée qui les habitait. Ils passèrent leur première nuit ensemble, leurs vêtements éparpillés dans la chambre, et le hoodie abandonné au bout du lit.
Le lendemain, lorsqu'ils furent réveillés, nus et heureux, par la sonnette de la porte d'entrée, et par les cris de la mère de Uma qui lui hurlait d'aller ouvrir, l'adolescente sortit des couvertures et attrapa les premiers vêtements qu'elle trouva, sans se soucier de si c'était les siens, ou ceux de Harry.
Elle enfila le hoodie, et alla ouvrir au facteur. C'était un colis qui ne leur était pas destiné, mais elle le réceptionna quand même, parce que personne ne refusait des trucs gratuits. Lorsqu'elle revint dans la chambre, Harry avait émergé lui aussi et était assis au milieu de ses couvertures, les cheveux en bataille, les yeux endormis. Il posa son regard sur elle, la découvrant vêtue de son hoodie préféré. Le vêtement trop large la sublimait, mettant son corps en évidence, soulignant la couleur de sa peau, se coordonnant avec ses nattes turquoises.
— Tu es magnifique.
Uma pouvait le sentir la dévorer des yeux, d'une manière plus intense que d'ordinaire, et elle se sentit étrangement flattée. Le pull était chaud et agréable, même si elle ne portait rien en dessous. Soudain, elle comprit pourquoi Harry aimait tant ce vêtement, qui offrait une sensation réconfortante, protectrice, chaleureuse. La même sensation qu'elle ressentait lorsqu'il la prenait dans ses bras, et qu'il la serrait contre lui.
Elle se changea, s'habillant correctement, mais réenfila le hoodie par-dessus son t-shirt. Harry ne fit pas de commentaire. Ça ne le dérangeait pas, qu'elle emprunte son pull préféré. Il aimait bien l'idée, à vrai dire. Pouvoir lui offrir quelque chose qui lui appartenait, qui comptait pour lui. Quelque chose qui signalait au monde que Uma était à lui, comme ce hoodie était à lui. Quelque chose qui marquait leur union, celle de cette nuit, celle de leurs vies combinées, celle de leur amour naissant, transformant deux personnes en un couple, uni par un simple hoodie rouge.
Non, cela ne le dérangeait vraiment pas que Uma lui emprunte son pull. Et cela ne le dérangea pas non plus lorsque, quelques jours plus tard, il devint évident que c'était devenu le pull de Uma.
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Contrairement à Harry, Uma ne le portait jamais pour sortir. Elle avait peur qu'il s'abime. Mais dès qu'elle rentrait chez elle, surtout les soirs où Harry n'était pas là, elle l'enfilait et se blottissait dedans en faisant ses devoirs ou ses corvées.
Certains jours, les jours les plus durs, ceux où elle se disputait avec sa mère, ceux où les responsabilités lui tombaient dessus comme une chape de plomb dont elle ne pouvait pas s'échapper, ceux où l'argent manquait, où le frigo était vide, et le chauffage coupé, tous ces jours où rien n'allait, quand elle se roulait en boule dans son lit et pleurait, pleurait, pleurait, le hoodie était là et absorbait ses larmes, son chagrin, ses peurs. Il était là, il était chaud, il était rassurant et protecteur, comme une promesse qu'il lui restait des raisons d'être heureuse, et que peut-être, peut-être c'était suffisant pour contrecarrer tout le reste.
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Lorsque Mal débarqua dans leurs vies, elle était l'incarnation même de la misère. Et cela voulait dire beaucoup, venant de deux adolescents qui eux-mêmes avaient une vie misérable. Mal semblait toujours être affamée, sale, habillée avec des vêtements trop petits, trop grands, difformes, déchirés, raccommodés, troués, ou tachés.
Très vite, Uma prit l'habitude de l'envoyer se doucher dès son arrivée, puis de lui servir un petit snack, ou un reste de repas. Mais pour les vêtements, il n'y avait pas grand-chose à faire. Elle ne pouvait pas se permettre d'aller à la laverie pour seulement une tenue, et Mal ne pouvait pas ramener tout son linge sale chez elle. Alors, à défaut de pouvoir faire autre chose, elle la laissa emprunter certains de ses vêtements. D'abord ceux qui étaient trop petits, ou qu'elle n'aimait plus. Puis lentement, en bon petit parasite qu'elle était, Mal se mit à se servir comme elle le voulait dans son armoire, et à prendre ce qui lui plaisait. Uma dut donc imposer des limites.
Le hoodie rouge faisait partie des limites. C'était le sien. Il était intouchable. Elle le fit bien comprendre à Mal, la regardant droit dans les yeux, lui signalant qu'elle était prête à l'étriper si elle osait le toucher, ou le porter. C'était le hoodie de Uma, et elle ne le partagerait pas.
Mal comprit le message, et respecta la demande. Pendant un temps.
Puis il y eut ces quelques jours, pendant lesquels elle fut malade. Il y eut ce moment, où Uma s'absenta, et où Harry laissa Mal mettre le hoodie. Un hoodie trop large, qui lui servait de robe dans laquelle elle flottait, mais qui sentait bon, était tout doux, et chaud, et rassurant. Elle le porta pendant trois jours consécutifs, et Uma ne dit rien, parce qu'elle était malade, et que c'était exceptionnel, et que de manière exceptionnelle, elle pouvait partager.
Après ça, Mal se mit à emprunter le hoodie à chaque fois qu'elle dormait chez Uma. C'était devenu sa robe de nuit officielle, et ça irritait la vraie propriétaire du vêtement, qui essaya plusieurs fois de le lui enlever, de le cacher avant son arrivée, de la forcer à se déshabiller, mais Mal, d'une manière ou d'une autre, finissait toujours par s'endormir en portant le hoodie.
C'était horripilant et agaçant et adorable et Uma finit par renoncer, et accepter la défaite. C'était toujours son hoodie, mais certains jours, il allait offrir du réconfort et de la chaleur à Mal. Elle pouvait le tolérer, tant que le pull restait intact.
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— Tu l'as taché ?
Sous le coup de la colère, Uma mit une gifle sur la tête de Mal, plus fort que d'ordinaire. Peut-être trop fort. Mais sa bêtise aussi était plus grosse que d'ordinaire.
La plus petite posa ses mains sur le lieu de l'impact, des larmes perlant dans ses yeux dans un mélange confus de douleur, de peur, d'indignation et de chagrin.
— J'ai pas fait exprès !
— Je t'ai dit mille fois de faire attention quand tu manges !
Sur le hoodie rouge que Mal portait toujours se trouvaient à présent des taches verdâtres, des restes de la soupe qu'elle avait engloutie sans faire attention, absorbée par la télévision. Des taches qu'elle n'avait pas tout de suite remarquées, alors elle les avait laissé, laissant le tissu d'en imprégner, les rendant peut-être impossible à nettoyer.
— Enlève-le, ordonna Uma d'une voix sèche.
Mal fit la moue, et croisa les bras. Elle n'avait pas envie, c'était déjà sale de toute façon, et elle voulait continuer à le porter.
— Tu peux le laver plus tard, geignit-elle.
Cela lui valut une deuxième tape, tout aussi forte que la précédent, parce que Uma était en colère, et n'avait pas envie de jouer à ça.
— Enlève-le.
Mal faillit protester, et taper des pieds par terre, et faire valoir sa cause, mais le regard de Uma était méchant et lui faisait un peu peur, alors elle obéit, retira le hoodie et lui rendit.
— C'est juste un stupide pull, bougonna-t-elle quand même pour préserver son honneur. On s'en fiche s'il a des taches.
L'expression de Uma se durcit, et elle attrapa Mal par le col de son t-shirt, la tirant violemment vers elle pour la regarder droit dans les yeux.
— Ecoute-moi bien petite emmerdeuse, c'est mon pull, que je t'ai prêté. C'est même pas une question de valeur, c'est une question de respect. Mais puisque tu sembles tellement mépriser les affaires des autres, je ne te laisserai plus jamais rien avoir.
Mal se mordit les lèvres, essayant de ne pas pleurer. Ce n'était même pas vrai ce qu'elle avait dit. Elle aimait beaucoup son pull, elle se sentait bien dedans, c'était comme recevoir un câlin de Harry et de Uma en même temps. Elle ne voulait pas le salir, ou l'abimer, vraiment pas, et elle était vraiment triste d'avoir fait des taches dessus. Mais ça, elle ne pouvait pas l'avouer, tout comme elle ne pouvait pas s'excuser, alors elle ne dit rien, et Uma la repoussa finalement.
— Dégage de ma vue.
Mal serra les poings, et donna un coup de pied dans le vide pour évacuer sa frustration, mais Uma l'ignora, emportant le hoodie dans la salle de bain pour essayer de le nettoyer. Elles ne s'adressèrent plus la parole de la journée, et restèrent en froid pendant encore quelques jours, obligeant Harry à faire l'arbitre entre elles.
Le conflit se dissipa - il se dissipait toujours - mais Mal perdit ses privilèges de hoodie, et n'avait désormais plus le droit de l'emprunter. Sauf certains jours, quand elle n'allait vraiment pas bien, quand sa mère s'était montré particulièrement cruelle, et méchante, et qu'elle était renfermée sur elle-même, silencieuse et triste. Ces jours-là, Uma sortait le hoodie de son armoire, et le lui tendait sans rien dire, la laissant l'enfiler, se blottir dedans, et obtenir tout le réconfort et la sécurité qu'il apportait, et dont Mal avait désespérément besoin.
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Harry eut le droit de récupérer son hoodie, pendant une semaine. La semaine qui suivit son traumatisme crânien, celle qu'il dut passer à l'hôpital, avec les visites régulières et fréquentes des deux filles. Le premier jour qui suivit son réveil, quand Uma apporta un sac d'affaires et notamment de vêtements pour lui, elle lui tendit son hoodie. Il ne comprit pas tout de suite, parce qu'il savait à quel point elle chérissait ce vêtement, et qu'il servait à combler son absence, quand il ne pouvait pas être à ses côtés. Il tenta même de le refuser, mais Uma l'obligea à accepter, et à le mettre de suite. Et à l'instant où Harry sentit à nouveau les fibres du vêtement contre sa peau, qu'il retrouva sa chaleur, sa douceur, son confort, il comprit pourquoi elle lui avait donné. Le pull sentait bon, un mélange de l'odeur de Uma et de Mal, et dégageait toujours cet étrange aura protectrice, comme s'il s'agissait d'une armure, comme s'il ne pouvait rien arriver de grave à celui qui le portait.
Avec le hoodie, Harry était en sécurité. Il ne courait plus aucun risque. Avec le hoodie, c'était certain qu'il allait se remettre de son accident, et sortir de l'hôpital rapidement. C'était absurde, de penser qu'un simple pull avait de tels pouvoirs, mais sans le formuler à voix hautes, ils en étaient tous les trois convaincus.
Et lorsque Mal escalada le lit de Harry pour l'obliger à mettre la capuche, à recouvrir son crâne, sa blessure et les pansements qui s'y trouvait, c'était comme si elle lui mettait un casque de protection. Un casque de tissu rouge un peu délavé, qui semblait léger et inutile en apparence, mais qui était plus puissant que n'importe quel autre casque au monde, parce qu'il rassemblait à lui seul tout l'amour que les filles avaient pour Harry.
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Décider d'aller vivre dans une caravane, c'était aussi accepter de vivre avec un minimum d'affaires. Pour Harry, et plus tard pour Mal, ce ne fut pas bien compliqué. Ils possédaient de base très peu d'affaires, et parmi celles-ci, ils pouvaient compter sur les doigts d'une main celles qui avaient vraiment de la valeur pour eux. Pour Uma, c'était différent. Elle avait connu une forme de luxe et de confort qu'eux n'avaient pas jamais eu. Lorsqu'elle quitta l'appartement de sa mère pour emménager avec Harry dans la caravane, elle dût donc faire un énorme tri dans ses affaires. Les sacrifices furent nombreux.
Leur hoodie rouge, évidemment, n'en fit pas partie. Ce fut même l'un des premiers vêtements qu'elle sélectionna, parce que c'était hors de question pour elle de s'en séparer. Mais très vite, elle se demanda si ça en valait la peine, puisque le hoodie, qui lui servait essentiellement à combler l'absence de Harry, ne sortit pas du sac dans lequel elle l'avait rangé pendant plusieurs semaines. Elle vivait avec Harry désormais. Ils étaient presque toujours ensemble, et elle n'avait plus besoin d'un vêtement de substitution, alors qu'elle l'avait en personne, quand elle le voulait.
Uma se mit à envisager l'idée d'offrir le hoodie à Mal, définitivement.
Et puis, il y eut la première dispute.
Une dispute qui explosa au cœur de la petite caravane, à propos de l'argent, à propos du ménage, à propos de tout ce dont ils ne parlaient jamais, parce qu'ils évitaient les sujets qui fâchaient, parce qu'ils communiquaient mal, et que la rancœur grandissait, grandissait, et finissait toujours par exploser.
Une dispute qui fit plus de dégâts que d'ordinaire, parce qu'ils vivaient désormais ensemble. Parce qu'ils étaient obligés de tolérer la présence de l'autre, même s'ils étaient en colère. Se disputer dans une vingtaine de mètre carrés, c'était vivre dans la tension silencieuse. C'était s'échanger des regards noirs, mais parler pour décider qui irait dans la salle de bain en premier. C'était insulter l'autre, et se hurler dessus, et se jeter des objets au visage, et puis entendre l'autre pleurer. C'était se détester mutuellement, et vouloir se réconforter.
Uma, alors qu'elle pleurait, et détestait Harry, et le maudissait, et venait de lui crier à quelle point elle en avait marre de lui, n'avait jamais eu autant envie qu'il la prenne dans les bras, tout en refusant qu'il l'approche. Alors elle sortit le hoodie, et l'enfila, épongeant ses larmes avec les manches trop longue. Elle mit la capuche et se cacha dedans, parce qu'elle n'avait nulle part d'autre où partir. Elle se roula en boula dans leur lit, se blottit dans le vêtement, et profita du réconfort qu'il offrait, parce qu'il sentait comme Harry, et la protégeait, la rassurait, la consolait.
Elle se consola avec ce substitut de Harry, tout en détestant Harry. Et elle se dit que l'amour, c'était vraiment quelque chose de stupide.
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Uma était recroquevillée sur le lit d'où elle avait banni Harry. Pour une fois, il pouvait dormir sur la banquette. Ou par terre. Ou dehors. Elle s'en fichait, elle était en colère contre lui, elle ne voulait pas le voir, ou lui parler ou...
— Tu boudes toujours ?
Elle sentit le matelas s'affaisser, prouvant qu'il s'était assis dessus. Mais il avait eu l'intelligence de rester loin d'elle, parce qu'il n'était pas stupide. Pas totalement.
— Je ne boude pas, répondit-elle.
Il émit un petit rire, et elle se recroquevilla un peu sur elle-même pour ne pas se laisser piéger. De quel droit osait-il rire, et être gentil, et agréable, alors qu'elle venait d'être odieuse avec lui ?
— On dirait Mal, lui-dit-il d'un ton taquin, et elle grogna.
— C'est faux.
— Vraiment ? Tu es roulée en boule, tu boudes, tu ne veux pas parler alors que tu es plus triste qu'en colère...
— La ferme, grommela-t-elle.
Il avait raison. Il avait raison et elle détestait ça. Elle avait envie de le frapper, de lui donner un coup de pied pour le chasser du lit et l'éloigner d'elle mais ça aurait été admettre que oui, elle était aussi puérile que Mal, et ça, elle le refusait. Alors elle ne dit rien d'autre, et elle resta repliée sur elle-même.
Un silence passa, puis elle le sentit s'approcher d'elle. Des mains se posèrent sur la capuche du hoodie, et la lui retirèrent gentiment pour la forcer à sortir de sa cachette inutile. Elle leva les yeux, croisant ceux de Harry qui la regardait avec tendresse et douceur. Sans la moindre animosité, sans la moindre rancœur. Juste de l'amour. Merde. Comment était-elle supposée rester en colère contre lui ?
— Je suis désolé, prononça-t-il à voix basse. Désolé de ne pas pouvoir t'offrir une meilleure vie, désolé de cette situation pourrie, désolé de ne pas être suffisamment à la hauteur et de te faire te sentir comme ça...tu mérites mieux que tout ça.
Uma se mordit les lèvres, se retenant de répondre, parce qu'elle n'était pas sûre de ce qui allait sortir de sa bouche. L'amour et la rage se battaient toujours à l'intérieur d'elle, et elle ne voulait pas être méchante, pas encore. Pas quand il lui disait des choses comme ça.
— Mais Uma, enchaîna Harry lui adressant un regard blessé. Il y a quelque chose que je peux t'offrir. Que je pourrais toujours t'offrir. C'est ma présence, et mon affection. On est ensemble, tu n'as pas besoin de ce pull si tu as besoin de tendresse, je suis là, et il n'y a rien, absolument rien au monde qui un jour me fera te refuser un câlin si tu en as besoin.
Ces paroles furent suffisantes pour qu'elle brise finalement sa coquille, et elle lui mit un coup de poing dans l'épaule.
— Je suis fâchée contre toi, je ne veux pas de tes câlins !
Il encaissa le coup, et eut l'audace de lui adresser un autre sourire.
— Tu es sûre ?
Elle expira, agacée, parce que... merde, il était mignon tout repentant et affectueux comme ça, et ouais, peut-être qu'elle voulait qu'il la prenne dans ses bras et qu'ils fassent la paix après cette horrible journée, mais peut-être aussi qu'elle voulait rester en colère encore un peu, parce qu'il l'avait énervée et que rien à la situation n'allait changer, puisque aucun d'eux n'était vraiment coupable.
— Merde Harry, grogna-t-elle avec mauvaise humeur, juste avant de se jeter dans ses bras ouverts, parce qu'elle l'aimait.
Elle l'aimait, et au-delà des problèmes, des disputes, des cris et des insultes, c'était tout ce qu'ils avaient. De l'amour, et un hoodie rouge pour les réconcilier.
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Lorsque Mal les rejoint, et emménagea à son tour dans la caravane, la situation se dégrada très rapidement.
Ils firent tous les trois de leur mieux pour ne pas empiéter sur l'espace des autres, pour ne pas se marcher dessus, pour ne pas faire de reproches inutiles. Mais il n'y avait rien à faire. La caravane était trop petite pour trois habitants, et peu importe à quel point ils tenaient les uns aux autres. Leur manque de communication, leur dépendance affective et leurs entêtements individuels formaient un cocktail explosif.
Les disputes se multiplièrent, avec tous les cris, les reproches, les insultes, les bouderies. A chaque fois qu'ils s'adressaient la parole, c'était pour se montrer méchants les uns avec les autres, parce que la situation était destructrice et qu'ils se sentaient tous les trois pris au piège dans une voie sans issue. Ils étaient coincés ensemble, et le manque d'intimité, le ressentiment, la pression des responsabilité et l'incertitude les étouffaient un peu plus chaque jour.
A tel point que le hoodie rouge perdit ses pouvoirs. Alors qu'ils étaient en permanence collés les uns aux autres, chacun noyé dans son propre mélange de culpabilité et de rancœur, le vêtement devint un symbole de ce qu'ils avaient perdu. L'époque où, plutôt qu'être à l'origine de la souffrance des autres, ils étaient ceux qui pouvaient se consoler et se promettre qu'un jour ça irait mieux. Il fut donc condamné à rester dans une boîte, enfouie sous le lit, dans laquelle personne n'alla le chercher pendant de longues, de très longues semaines.
Et puis un soir, sans rien demander aux deux autres, Mal alla le récupérer, et l'enfila sans un mot. Uma, plutôt que de lui demander les raisons de ce besoin soudain, lui cria dessus, à cause du désordre qu'elle avait provoqué en déplaçant toutes les caisses pour si peu. Mal, étrangement, ne répondit rien, et alla se rouler en boule sur la banquette qui lui servait de lit, blottie dans le hoodie rouge, silencieuse, distante, un peu éteinte. Lorsque, finalement, ils réalisèrent que son attitude était anormale, Uma et Harry tentèrent de lui parler, et lui demandèrent ce qui n'allait pas, sans grand succès.
— Je vous répète que tout va bien ! Il n'y a aucune raison de vous inquiéter !
— Tu as été ressortir ce pull alors qu'on l'avait tous oublié, il y a forcément quelque chose qui ne va pas !
— J'avais juste envie ! J'ai encore le droit de porter un vêtement sans provoquer une guerre, ou vous allez me le reprocher aussi ?
— Mal...
— Je vous ai rien demandé, j'avais envie de porter ce pull, c'est tout ! C'est pas la peine de se disputer pour ça, j'en ai marre qu'on se dispute et je ne veux pas...
Sa voix s'étrangla, laissant la fin de sa phrase en suspens. Harry s'assit près d'elle, et passa son bras autour de ses épaules dans une tentative de réconfort. Uma se tint à distance, les bras croisés mais le regard inquiet. Elle avait un drôle de pressentiment, mais elle n'arrivait pas à comprendre ce qu'il concernait.
— J'ai pas envie qu'on se dispute ce soir, d'accord ? murmura finalement Mal. Juste ce soir.
Il y eut un bref silence, puis Uma acquiesça.
— Ouais, tu as raison. C'est idiot de se disputer pour ça.
Harry pressa doucement Mal contre lui, puis lui ébouriffa les cheveux avec une tendresse de plus en plus rare.
— Mais tu sais que tu peux toujours nous parler si tu as des problèmes ? Quoiqu'il arrive, on est là pour toi.
Mal baissa la tête sans répondre. Elle déglutit, ravalant la boule dans sa gorge, et cligna des paupières pour empêcher les larmes de s'y former. Ce n'était pas le moment de se montrer faible, ni de se laisser illusionner par cette paix momentanée.
Le reste de la soirée se déroula dans une tranquillité inhabituelle, presque agréable. Mal s'endormit blottie dans le hoodie, comme lorsqu'elle était plus petite, comme si c'était une armure puissante et invincible, capable de la protéger de toute la souffrance avec laquelle le monde l'attaquait perpétuellement. Elle dormit paisiblement, persuadée au fond d'elle-même que sa décision était la bonne.
Le lendemain matin, lorsque Uma et Harry se réveillèrent, Mal n'était plus là. Ses affaires non plus. La petite banquette qui lui servait de lit avait été rangée, sa couverture et son oreiller mis de côté. Sur la table, il y avait une feuille de papier. Un mot à l'écriture brouillonne, raturé et réécrit plusieurs fois.
Un mot d'adieu, qui leur disait que c'était mieux comme ça, pour tous les trois.
Et juste en dessous, soigneusement plié, se trouvait le hoodie, imprégné pour la dernière fois de l'odeur de Mal.
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— On fait quoi de celui-ci ?
Uma leva la tête du carton qu'elle était en train de vider pour se tourner vers Harry qui se tenait debout à côté elle, un hoodie rouge entre les mains.
Leur hoodie rouge.
Elle contempla le vêtement un instant, sans un mot, presque subjuguée par sa réapparition après des mois sans avoir pensé à lui.
Il était spécial, ce hoodie. Il l'avait toujours été. Il les avait accompagné dans les moments difficiles, les avait rassurés, protégés, réconfortés. Ils étaient tous les trois attachés à lui, avec chacun des souvenirs particuliers et différents. C'était idiot, mais c'était comme si ce pull avait fait partie de leur famille pendant toutes ces années, et leur avait permis de grandir, de mûrir, de remonter les pentes glissantes et sinueuses pour devenir ceux qu'ils étaient aujourd'hui. Il avait toujours été là pour eux, rendant les moments durs un peu plus supportables.
Aujourd'hui, ils n'avaient plus besoin d'un pull-doudou pour les réconforter. Mal avait trouvé l'amour, et par la même occasion sa place dans le monde. Quant à Harry et Uma...et bien ils avaient reçu les bénéfices collatéraux de cette rencontre, et grâce à Evie, ils avaient enfin la possibilité de réaliser leur rêve. Enfin la possibilité de laisser la misère derrière eux, et de partir à l'aventure, pour faire le tour du monde.
Ils étaient dans les derniers préparatifs. Ils avaient trouvé un acheteur pour la caravane, et étaient à présent occupés à vendre tout ce qu'ils possédaient, ou à en faire don à des œuvres de charité. Leur voyage se ferait en sacs à dos, avec le strict minimum. Ils n'auraient pas le luxe de s'encombrer de choses inutiles. Trier, vendre, donner, jeter. Ils ne faisaient pratiquement que ça depuis plusieurs jours, pour essayer de récolter un maximum d'argent avant le grand départ.
Rien d'inutilement encombrant. C'était la règle absolue. Celle qui les obligeait à se défaire de leurs attaches sentimentales pour les obliger à se rappeler que le matériel, ça ne comptait pas. Tout ce qui comptait, c'était d'être tous les deux, et l'aventure qui leur tendait les bras.
— Uma ? appela Harry, la tirant de ses pensées. Je le mets à donner ?
Elle inspira, et tendit la main pour toucher le tissu délavé, usé, abîmé. Il ne valait plus grand-chose, ce pull. Il était à lui seul la définition d'inutile et d'encombrant.
Et de sentimental.
— Non. On le prend avec nous.
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Le temps était passé à une vitesse folle. Quand ils prenaient de se poser, et de regarder en arrière, de constater ce que les deux dernières années avaient contenus, c'était presque vertigineux. Harry et Uma avaient parcouru le monde entier, découvert des paysages extraordinaires, marché dans des déserts, escaladé des montagnes, plongé dans l'océan. Tout n'avait pas toujours été facile, évidemment, et leur aventure avait été semée d'embûches, mais elle avait existé, et ils n'en conservaient que les plus beaux souvenirs.
Deux ans à voyager, deux ans à explorer, deux ans à vivre au jour le jour, à ne jamais savoir où ils allaient dormir, ni où ils allaient atterrir. Deux années de surprises et de découvertes. Deux années qui les avaient enrichis, rapprochés, soudés encore plus qu'ils ne l'étaient déjà.
Et puis finalement, il y eut cet envie de se poser. Cet envie d'avoir un endroit où revenir, une base, un repère, un foyer. Ils avaient été chanceux au cours de leur périple, et même s'ils n'avaient pas pu déterrer de trésor, ils étaient parvenus à garder une stabilité financière, à sauter sur les opportunités, à faire des économies. Suffisamment pour pouvoir revenir à leur point de départ.
Ils étaient donc revenus dans cette ville où ils s'étaient rencontré, là où ils avaient tous les deux grandis, là où ils avaient rencontré Mal. Mal qui ne vivait plus dans cette ville, désormais. Elle vivait plus loin, dans sa nouvelle vie où elle avait une famille, une Evie, un avenir. Le genre de vie qu'elle aurait toujours dû avoir, et où elle pouvait s'épanouir pleinement. Ils s'échangeaient des nouvelles, parfois. Par téléphone, par mail, par carte postale. Ils ne communiquaient jamais deux fois de la même manière, c'était comme ça, ça avait toujours été comme ça. Une relation chaotique, désordonnée, imprévisible, mais toujours fonctionnelle quand il le fallait.
Mal était heureuse, bien entourée, aimée. Uma et Harry étaient toujours amoureux, mais désormais adultes, stables, délestés des chaînes de leur passé.
Ils avaient acheté un petit appartement. Rien d'extravagant, mais moins bancal que la caravane. Ils y avaient emménagé et, petit à petit, ils l'avaient décoré avec les souvenirs amassés aux quatre coins du monde, pour en faire leur petit nid, juste à eux. Ils s'étaient promis d'inviter Mal, un jour. Et Evie, évidemment.
C'était quelque chose d'étrange, le bonheur. Si discret et envahissant à la fois. C'était un sentiment subtil, fragile, et pourtant fort, si fort. Et surprenant.
Surprenant parce que, tout à coup, dans le confort des bras l'un de l'autre, blottis dans le nouveau lit de leur nouvel appartement, ils réalisaient qu'il avait toujours là, ce bonheur, à portée de bras. Il s'était juste manifesté de manière moins intense, prenant la forme occasionnel d'un baiser, d'un câlin, d'un éclat de rire ou encore d'un pull qui était passé de propriétaire en propriétaire, les accompagnant au fil des années, jusqu'à perdre son bel éclat rouge, jusqu'à devenir rêche et usé.
Un pull désormais difforme qui fut lavé, plié, et rangé dans un tiroir. Ils ne voulaient pas le jeter, mais ils ne pouvaient plus rien en faire. Alors il resta là, dans ce tiroir, silencieux et calme alors que de nouveaux vêtements étaient achetés, et que de nouveaux rêves étaient formés, sans lui.
Et puis un jour, alors qu'il pleuvait à verse dehors, Harry rentra, trempé, les cheveux dégoulinants, les bras repliés autour d'un nouveau trésor. Le souffle court d'avoir couru, il se mit à ouvrir tous les tiroirs en panique, cherchant désespérément un vieille couverture, un drap usé, une serviette qu'il pouvait salir. Lorsqu'il vit le hoodie, il ne réfléchit pas, ne réalisant même pas de quoi il s'agissait. Il s'en empara et le déplia avec précipitation pour y glisser la petite créature qu'il avait ramassé dans la rue.
Un petit animal tremblant, trempé, affamé et abandonné. Un animal qui avait renoncé à être secouru jusqu'à ce que ce que Harry l'aperçoive, le ramène chez lui, et l'entoure de ce vêtement chaud et sec, réconfortant et protecteur.
Et alors que l'espoir renaissait en lui, le petit chien jappa faiblement, comme s'il le remerciait.
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— Merde Harry, tu pouvais pas utiliser autre chose pour le sécher ? Ce truc pue la mort maintenant ! reprocha Uma en tenant le pull à bout de bras.
— Je suis désolé, j'ai pas réalisé que c'était ça. J'avais trop peur qu'il meurt de froid dans mes bras.
Uma soupira, et alla jeter le vêtement dans un coin de la salle de bain. Elle déciderait de son sort plus tard. Pour l'instant, elle préféra revenir vers Harry, assis sur le canapé, et vers le chien qui était endormi sur ses genoux, avec ses poils tout bouffis et sa respiration sifflante. Harry l'avait séché, puis lui avait servi une boîte de thon et un reste de pâtes. Le chien avait aussi vidé un grand bol d'eau, puis s'était endormi sous ses caresses. C'est comme ça que Uma les avait trouvés en rentrant.
— Qu'est-ce que tu vas faire de lui ?
— ... le garder ?
— Harry, non.
Le garçon fit la moue, et lui adressa un regard suppliant.
— Tu sais que j'ai toujours voulu un chien, et il a besoin de nous. Regarde, il m'a déjà adopté.
— Harry.
— Uma.
Elle soupira à nouveau, et observa la petite créature. C'était clairement un chien abandonné, en piteux état. Mais ils ne savaient rien de lui. Il pouvait être dangereux, ou malade, et leur apporter des tas d'ennuis et...
— S'il-te-plaît, insista Harry. J'ai rien dit moi, quand tu as ramené Mal !
Evidemment il fallait qu'il dise ça. Uma fut incapable de retenir le sourire qui se dessina sur ses lèvres, et elle secoua la tête, pas dupe du tout devant cette tentative pour l'amadouer. Mais Harry était fier de son coup, et adorable avec son expression de petit garçon sur le point de voir un de ses rêves se réaliser. Elle n'avait aucune chance de résister.
Alors à la place, elle alla s'asseoir à côté de lui et, avec méfiance, elle approcha sa main du poil hirsute de l'animal. Celui-ci ouvrit les yeux, mais ne fit pas de geste de recul. A la place, il renifla ses doigts, tout doucement, puis émit un drôle de petit bruit, comme si l'autorisait à le caresser.
— Tu vois, toi aussi il t'a déjà adoptée.
Ils l'appelèrent Hoodie.
