One-shot écrit dans le cadre de la cent-trente-quatrième nuit d'écriture du FoF (Forum Francophone), sur le thème "Bateau". Entre 21h et 4h du matin, un thème par heure et autant de temps pour écrire un texte sur ce thème. Pour plus de précisions, vous pouvez m'envoyer un MP ! Texte écrit en plus d'une heure deux jours après la Nuit.


Alors qu'il laissait courir son regard sur les eaux noires qui clapotaient autour de lui, Philippe d'Aulnay songea soudain aux anciennes histoires païennes dont il avait vaguement entendu parler, où les morts étaient emmenés dans l'au-delà au moyen d'une barque qui fendait les flots de la mort. Il n'avait pourtant aucune raison d'avoir d'aussi macabres pensées. Au contraire, il s'apprêtait à retrouver Marguerite de Bourgogne, sa magnifique bien-aimée, en haut de la tour de Nesle, comme c'était le cas depuis trois merveilleuses années.

Mais c'était une aventure particulièrement dangereuse. On pouvait les surprendre à tout moment tandis que leur barque voguait sur les eaux sombres et se rapprochaient de la tour. Tant qu'ils ne pénétraient pas à l'intérieur, ils pourraient toujours justifier leur présence auprès d'éventuels promeneurs, mais à peu de minutes près, on pouvait les retrouver dans les bras de deux des brus du roi. Ces vagues sombres qui se faisaient porteuses de rêve et d'allégresse, en les conduisant vers les princesses, étaient finalement plus traîtresses qu'une araignée embusquée qui attendrait son heure.

Philippe se sentit soudain très mal à l'aise à cette idée. Il avait, bien sûr, toujours eu des appréhensions depuis qu'il était devenu l'amant de Marguerite. La dernière fois qu'il avait craint qu'on le découvre était même très récente, mais sa passion pour la jeune femme était d'habitude assez puissante, lorsqu'il naviguait à sa rencontre, pour lui faire oublier ses peurs. Cette fois, pourtant, ce n'était pas le cas… Les eaux noires étaient trop macabres, soudain.

Le jeune écuyer tenta de penser à autre chose. La quiétude et la douceur qui l'attendaient dans la chambre des princesses, par exemple. C'était toujours comme un petit paradis entre les pierres, ces pièces illuminées par la silhouette dansante du feu, les fourrures et les couvertures partout et, comme des milliers de minuscules étoiles, l'éclat des parures et des bijoux que portaient les deux cousines. Ils en rehaussaient encore davantage leur éclat et Philippe se sentit venir une mollesse dans l'estomac quand il songea à sa belle Marguerite, son épaisse chevelure d'ébène rehaussée de perles, l'éclat orgueilleux de ses yeux sombres et la moue délicieuse de sa bouche rouge comme un fruit mûr.

Mais c'était une aventure particulièrement dangereuse. Les cadeaux merveilleux dont ils se trouvaient soudain pourvus par leurs maîtresses pouvaient les trahir à tout moment. Tant qu'il ne s'agissait que de babioles ou d'attifements que les deux cousines se disputaient pour leur plaire, en vidant leurs bourses royales, ils pouvaient toujours prétendre que cette fortune leur était venue par chance et par hasard, mais pour un présent plus somptueux que les autres, leur liaison pouvait être définitivement découverte. Ces magnifiques gages d'amour étaient finalement plus traîtres qu'un rapace implacable qui fond sur sa proie dès qu'elle se trouve à découvert.

Philippe secoua la tête une nouvelle fois et essaya de se concentrer sur son frère qui tenait toujours la rame. Difficile à dire dans la pénombre silencieuse, mais Gauthier n'avait pas l'air de s'inquiéter. Alors que lui arrivait-il, à lui ? Il n'avait pas de raisons d'être plus inquiet qu'en d'autres jours, mais le jeune écuyer n'arrivait pas à s'arrêter de penser aux cadeaux que sa Marguerite lui avaient faits… Parmi eux, sans qu'il sache comment, l'image d'une aumônière richement décorée revenait sans cesse. Il n'avait pourtant pas le souvenir de posséder une telle merveille. Alors comment… ?

« Qu'est-ce qui t'arrive, Philippe ? s'étonna son frère en coulant un regard vers lui. C'est la barque qui te donne le mal de mer ?

-Non, non, ça va, prétendit l'intéressé en essayant de se concentrer sur autre chose. C'est sans doute la hâte de revoir Marguerite qui me plonge dans un tel état d'excitation.

-De ce que j'en vois, tu as surtout l'air anxieux. »

Le jeune écuyer ne répondit pas et essaya plutôt d'imaginer les bras de sa maîtresse qu'il retrouverait bientôt. Il n'y avait rien de plus beau ou de plus tendre à ses yeux que la jeune femme fière et fougueuse qui l'attendait dans cette chambre. Certes, elle le mettait parfois au supplice, pas uniquement par sa beauté mais parce qu'elle savait le faire languir, lui distiller des paillettes d'intérêt ou au contraire d'indifférence et feindre de se rendre indisponible quand il bouillonnait le plus de la voir. Il y avait parfois de l'incompréhension entre eux mais son insolence et son amour lui faisaient tout oublier à chaque fois.

Mais c'était une aventure particulièrement dangereuse. Il suffisait d'un soupçon de la part des proches des princesses, un homme égaré ou une indiscrétion des servantes et leurs nuits passionnées seraient découvertes et portées aux yeux de tous. Il imaginait bien les cris, le bruit et les éclats qui ressortiraient de tels affrontements. Pour Marguerite qui aimait tant être insolente, environnée de flammes et d'ardeur et ces histoires passionnées qui apportent à la fois amour et souffrance, ce serait peut-être un beau spectacle. Une image horrible s'imprima dans l'esprit du jeune homme : celle de sa maîtresse hurlant son nom tandis que les bourreaux du roi le mettaient en pièces. Mais il y avait davantage d'exaltation que de douleur dans ce cri. Cet amour dévorant était finalement plus traître qu'une louve indomptable qui aime sentir ce qu'elle déchiquette sous ses crocs.

Cette fois, Philippe en eut assez. Il ne comprenait pas d'où lui venaient toutes ces horribles images et ces peurs, mais il ne les supporterait pas une seconde de plus. Se rendre à la tour de Nesle ce soir était une mauvaise idée. Plus il y pensait, plus ça devenait une certitude et le jeune homme remercia le Ciel qu'ils n'aient pas encore accosté, peu importe que ça fasse bien trop longtemps qu'ils ramaient pour que ce soit normal. Il se tourna vers son frère avec cette envie, même s'il n'était plus un petit garçon, qu'il lui apporte son soutien et sa protection. Même tourmenté, amoureux, écuyer de Messire de Valois et amant de la future reine de France, il n'en demeurait pas moins le petit frère de Gauthier.

« Gauthier, je n'aime pas du tout l'atmosphère de cette nuit, dit-il en prenant le bras de son aîné. Il faut que nous fassions demi-tour.

-Pourquoi ? s'étonna Gauthier avec, néanmoins, un lueur d'incertitude dans les yeux. Je ne vois personne sur les berges.

-Je sais, mais de grâce, fais-moi confiance quand je te dis que les choses vont mal tourner si nous continuons… Gauthier, s'il te plaît. Tu as juré de me protéger, n'est-ce pas ?

-Mais qu'est-ce qui te prend, ce soir ? »

Philippe ne le savait pas lui-même. Mais il resta accroché au bras de son frère et ne détourna pas les yeux jusqu'à ce qu'il consentisse à virer de bord. La nuit était toujours aussi noire et l'eau ne semblait pas avoir de fin… Mais le cadet des frères d'Aulnay se sentit soulagé. Comme si tout irait bien maintenant qu'ils s'éloignaient du fantôme de la tour de Nesle.