Prologue

Roran chevauchait à toute allure à travers la nuit, ignorant le vent qui le frappait au visage. À peine un mois après son retour d'Ellesmera, Nasuada l'avait rappelé à Urû'baen, ou plutôt Ilirea, ça devait être important. Roran plissa les yeux, Ilirea se dessinait tranquillement à l'horizon. Il poussa un soupir de soulagement; il y serait à l'aube.

Dès que Roran arriva dans la cour du palais, un serviteur le conduisit vers ce que le jeune homme supposa être les appartements de Nasuada. Le serviteur ouvrit doucement la porte, lui fit signe d'entrer et s'en alla. Quand Roran entra dans la pièce, un léger sentiment de malaise l'envahit. Il balaya la salle du regard, sans oser avancer plus loin. Le jeune homme attendit encore plusieurs minutes, lorsque, au fond de la pièce, un claquement de porte se fit entendre. Une silhouette s'avança vers lui et il reconnut aussitôt la démarche assurée de Nasuada.
- Dame Nasuada.
- Puissant Marteau.

La jeune reine avait l'air épuisé, mais moins déprimé que la dernière fois que Roran l'avait vu.
- Tu dois te douter que je ne t'aurais pas demandé de revenir sans une bonne raison. Surtout après ton vœu de prendre congé.
- En effet, Ma Dame.
- Roran, ce que j'ai à te demander est une faveur d'ami, et non une demande d'une reine à son sujet. Ne te sens pas obligé d'accepter.

Sur ces mots, Nasuada se dirigea vers une porte au fond de la salle. Roran, ne sachant pas trop à quoi s'attendre, la suivit.

En entrant, quelle ne fut pas sa surprise quand il aperçut un berceau trônant au centre de la pièce. Le jeune homme s'en approcha et vit un nourrisson qui dormait tranquillement. Roran se tourna vers Nasuada, qui était restée dans le cadre de porte. Il balbutia :
- Est… est-ce le vôtre?
- J'ai bien peur que oui… répondit tristement Nasuada. Voici ma requête.

Ce bébé est né d'un amour illégitime. Si la nouvelle que la reine a eu un enfant illégitime s'ébruite, je perdrais toute crédibilité. De plus, il me sera impossible de donner à cette enfant l'attention qu'elle mérite. Alors, vois ma demande : Roran, fils de Garrow, pourriez-vous, toi et Katrina, prendre soin de cette enfant au même titre que votre propre fille?

Roran réfléchit quelques instants. Cette décision concernait lui et Katrina. À coup sûr, sa bien aimée serait d'accord, lui-même n'y voyait pas d'objection. Il avait toujours voulu une vie familiale tranquille, près de la terre. Il répondit donc :
- J'accepte, à une condition : je veux savoir qui est le père.

À ces mots, le visage de Nasuada prit une expression que Roran avait vu maintes fois, mais jamais sur la jeune reine. Nasuada dégageait de la culpabilité profonde. Cependant, elle reprit rapidement le contrôle et affichait maintenant une expression presque impassible. Lorsque Nasuada s'exprima, Roran pouvait tout de même sentir ce que ces mots lui coûtaient.
- Ça n'aurait jamais dû arriver… Elle ferma les yeux quelques secondes et reprit. Quand j'étais captive à Urû'baen, j'étais perdue. Je n'avais plus de repère, c'était comme si je tombais dans un trou sans fond avec nulle part où m'accrocher. J'avais désespérément besoin d'affection et le seul à m'en offrir fut…

Roran baissa les yeux, il commençait à comprendre. Nasuada confirma ses doutes :
- Murtagh. Murtagh est le père de cette enfant.

Le jeune homme ne dit rien. La situation était déjà assez difficile comme ça.
- Quand le moment viendra, tu lui diras. En attendant, occupe toi d'elle. Seul Eragon et la sage-femme sont au courant. Même Murtagh ne le sait pas. Va, Roran, Puissant Marteau. Va et ne te retourne pas.

Roran prit la petite fille qui dormait toujours dans ses bras et la regarda. Elle avait beaucoup de cheveux pour son âge. Les mêmes cheveux noirs jais de son père.
- Comment… comment s'appelle-t-elle?

Nasuada baissa les yeux, on voyait bien qu'elle retenait ses larmes.
- Selena…

Roran hocha lentement la tête. Un nom de circonstance. Comme aucun des deux n'avait quelque chose à dire, il se retourna et partit avec le bébé.

Nasuada se tourna vers la fenêtre et regarda Roran quitter le palais à cheval, emportant le bonheur qu'elle avait toujours voulu connaître et qu'elle avait abandonné. Qu'est-ce que la fillette penserait d'elle? La jeune reine tomba à genoux et ne put s'empêcher de se mettre à pleurer..