Prologue
Le bureau était toujours trop bien rangé pour ne pas être suspect : pas un papier volant, pas un crayon sorti hors du pot, pas un dossier qui n'était pas exactement perpendiculaire au coin. Même la mappemonde au mur semblait avoir été placée exactement au centre entre plafond et sol.
Le canapé n'était ni trop mou, ni trop dur, et ne sentait rien. Il n'y avait aucun signe qu'un enfant y avait déposé ses pieds, ni qu'on y avait mangé des chips, des gâteaux, un bout de chocolat devant la télé. Il n'avait aucune histoire, et pourtant c'était ici qu'on y déversait la sienne en un écœurant flot de mots, se dévoilant toujours plus, s'exposant aux yeux scrutateurs cachés derrière les épais verres des lunettes à la monture en écaille. Un hochement de tête ponctuait de temps en temps le récit, et on entendait alors le son du stylo grattant nerveusement le papier. On se savait jugé, on se savait étudié. Mais est-ce qu'on se savait compris ? Rien n'était moins sûr.
Lorsque venait l'heure de sa séance hebdomadaire, la jeune fille s'allongeait dans le canapé qu'elle n'aimait ni ne détestait et fixait en silence les cadres au mur indiquant les diplômes de la psychologue pour enfants la plus réputée de la ville. Elle jouait machinalement avec ses longs cheveux bruns, ou poussait parfois un soupir désabusé lorsqu'elle entendait le crayon gratter alors qu'elle n'avait rien dit. Son regard vert délavé se tournait alors vers la femme à la cinquantaine bien tassée, qui lui renvoyait un sourire digne des modèles sur couverture d'un magazine au papier glacé. Impersonnel.
- L'adolescence est un passage difficile.
- Je ne suis pas encore ado, rétorquait la jeune fille en se focalisant de nouveau sur les diplômes au mur.
- Détrompe-toi. 11 ans, nous estimons aujourd'hui qu'il s'agit du début de l'adolescence. Une préadolescence, si tu préfères.
Non elle ne préférait pas, mais elle ne disait rien. Si elle commençait à parler, alors elle savait qu'elle allait être jugée. Pris pour une « enfant avec beaucoup d'imagination », puisqu'elle avait encore la chance de pouvoir être une enfant. D'ici quelques années, elle serait juste bonne à enfermer. Enfin, si sa grand-mère continuait à la forcer à voir des psychologues. Sinon, elle pourrait vivre sa vie tranquillement, et ne jamais plus parler de tout ça à quiconque. Ses parents comprendraient.
- Ysa, je suis ici pour t'aider. Je ne suis pas ton ennemie.
Mensonge. La dernière à lui avoir dit ça avait voulu la gaver de pilules qui auraient complètement annihilé sa volonté. Elle ne voulait pas devenir un légume, pas comme la voisine dépressive qui avalaient des gélules comme on mange des bonbons à Halloween.
- Ta grand-mère m'a dit que tu entendais des voix, étant petite. Est-ce vrai ?
La mamie parlait décidément beaucoup trop. Ysa cessa de jouer avec ses cheveux et pour la première fois en cinq séances, se redressa dans le canapé pour fixer sa nouvelle psychologue dans les yeux.
- Je n'entendais pas des voix. J'entendais une voix. Comme tous les enfants qui ont un ami imaginaire.
- Peu d'enfants ont peur de leur ami imaginaire, rétorqua la psychologue d'une voix trop douce pour être honnête. Ni n'en font des cauchemars. Cela ressemble plus à un ennemi qu'à un ami, tu ne penses pas ?
Ysa pencha la tête sur le côté, réfléchissant. L'ami imaginaire était l'excuse qu'elle s'était trouvée et qui l'avait sorti du dernier traquenard médical dans lequel sa grand-mère l'avait trainé. Mais évidemment, à la veille de l'anniversaire de la plus grosse crise de son existence, l'aïeule avait de nouveau paniqué, et s'était dit qu'elle n'avait rien de mieux à faire de son argent que de le dépenser de nouveaux en psys en tout genre pour elle et son adorable petite-fille. Etait-ce une façon pour elle d'avoir enfin un point en commun ?
Elle fut ramenée à la réalité par un petit toussotement de la spécialiste face à elle. Ah oui, elle était en pleine séance, elle l'avait presque oublié. Elle attendait une réponse ? Et bien elle allait l'avoir, si elle voulait tellement un nouveau cas dérangé pour écrire un livre acclamé par la presse.
- Vrai. Ce n'était pas un ami, c'était… la manifestation d'une angoisse. Voilà.
- Une angoisse si puissante qu'elle t'a empêché de rentrer dans une église lors d'un voyage scolaire, pas vrai ?
Ah, l'histoire était ressortie déformée, ne put s'empêcher de noter Ysa avec un sourire en coin. Elle y était entrée, dans cette église, à ses six ans. On est fasciné, à cet âge, par les absurdités du monde, et c'était bien la première fois qu'elle approchait la religion de si près. Avec ses deux divorces, mamie n'avait pas les faveurs de l'église, et ses propres parents ne juraient que par les nouvelles technologies. Pas de place pour un Dieu hypothétique.
Non, Ysa était bien rentrée dans cette église. Et les murmures cachés au fond de son esprit s'étaient transformés en horribles cris assourdissants, qu'elle n'avait pas pu ignorer malgré toute la force de sa volonté. Et puis il s'était passé quelque chose de si absurde, de si… terrifiant qu'elle avait hurlé, et fui l'endroit sans même se retourner, sans entendre les cris de son maître. Ses parents l'avaient retrouvé le soir même, cachée sur un parking entre deux voitures, les mains plaquées sur ses oreilles et tremblant encore de tout son corps. C'était après cet incident que les séances avec les différents psys de la ville s'étaient succédées.
Quand on est enfant, et encore innocent, on raconte tout ce qu'on croit être juste. On est persuadé que les adultes nous écoutent, et nous comprennent. Qu'ils vont trouver une solution pour nous protéger. La solution du premier spécialiste qu'elle avait vu avait été une petite pilule rose – « Rose pour les filles ! » - qui l'avait fait passer du haut du classement en classe au fond du trou. Horrifiés, et malgré les protestations de la grand-mère – « Quand même, M. Robert connait son métier ! » - les parents d'Ysa avaient jeté toutes les pilules magiques dans les toilettes. Après des semaines de négociation acharnée, ils avaient quand même accepté que leur fille voit un nouveau spécialiste. Mais plus jamais de médicaments.
- Ysa ?
La jeune fille sortit de nouveau de ses pensées et laissa échapper un soupir. Son symptôme, le « trop plein d'imagination », s'était imposé au fil des séances. Elle ne voyait pas quoi dire de plus. Elle ne voyait pas ce qu'il y avait à chercher encore.
- Est-ce que tu entends encore des voix ?
Elle fronça les sourcils et secoua la tête.
- UNE voix. Et… non. Ça ne m'est pas arrivé depuis longtemps. Et non je ne suis pas schizophrène, j'ai passé tous les tests avec succès.
- Je ne voulais pas sous-entendre que tu es schizophrène, répondit tranquillement la psychologue en griffonnant quelques mots sur son carnet. Est-ce que tu peux me parler de cette voix ? J'aimerais comprendre.
Ysa eut un frisson d'angoisse, épaules voutées. Ses doigts s'étaient crispés sur le tissu du canapé, malgré toute sa bonne volonté pour ne pas se laisser submerger par la peur. Elle était pourtant plutôt courageuse, et n'hésitait jamais à voler au secours des plus faibles. L'an passé, elle avait même eu une récompense à l'école pour avoir dénoncé des faits de racket organisés par des grands du collège. Pas une seconde, elle n'avait craint des représailles, même si son père avait insisté pour qu'elle prenne des cours de boxe « juste au cas où ». Mais cette voix… Cette présence…
- Je ne m'en souviens pas, finit-elle par dire, l'air buté.
La psychologue eut un sourire indulgent, et nota un dernier mot dans son carnet avant de le fermer.
- Trop tôt. Nous en parlerons la prochaine fois.
« Compte dessus et bois de l'eau » songea la jeune fille en se levant pour saluer la professionnelle, avant de retourner dans la salle d'attente où l'attendait sa mère.
Pour la première fois, elle jeta un regard à la secrétaire qui pestait pour une fois – elle qui était d'habitude si calme et si… racornie sur sa chaise.
- Un souci, Elsa ? demanda la psychologue en sortant de son bureau.
- C'est la croix que ma maman m'a offerte, elle est encore tombée tête en bas !
La femme d'une cinquantaine secoua la tête en roulant des yeux. L'esprit humain était une chose qu'elle pouvait comprendre aisément, mais la religion…
- Je vous ai déjà dit que vous ne pouviez pas l'accrocher dans ce bureau. Que vont penser les patients, hein ? Et puis si vous arrêtiez de le fixer au mur avec de la Patafix, peut-être qu'il tiendrait mieux, ce crucifix.
La vieille secrétaire grommela quelques mots sans doute pas très polis dans son col en dentelle, ce qui arracha un sourire à Ysa. Loin dans son esprit, un rire retentit, mais elle l'ignora, comme d'habitude. La meilleure façon de vivre, c'était encore d'ignorer les problèmes. Elle survivrait.
