Deuxième tranche de vie de nos deux loustics et de leur bébé ! Bonne lecture à tous :)
Nuits sans sommeil
Partie 1
Après plus d'une semaine passée avec leur nouveau-née, John avait enfin trouvé le mot qu'il cherchait depuis le début pour définir Sherlock : il gravitait. Il aurait aussi pu dire qu'il rôdait comme un vautour, mais ce n'était pas une image positive, et le comportement de Sherlock n'avait rien d'agressif ou de mauvais.
Il se contentait d'être là, toujours à proximité, mais jamais trop près non plus. Il était là quand John donnait son bain à la petite fille, dans sa baignoire spéciale, quand il vérifiait la température (avec un thermomètre et avec son poignet), quand il faisait attention à soutenir la petite tête, quand il faisait couler de l'eau sur le corps.
Il était là quand John nourrissait l'enfant, quand il préparait les biberons en dosant le lait maternel et l'eau claire, quand il les réchauffait, quand il vérifiait sur le côté de la tétine la vitesse de celle-ci, quand il notait sur un carnet tout ce qu'avalait le nourrisson.
Il était là quand John s'occupait, en bon médecin, de l'enfant, quand il la mesurait, la pesait, inspectait son corps pour être sûr que tout allait bien. Il ne savait rien des parents biologiques de l'enfant, et John préférait s'assurer qu'il n'y avait pas de problèmes avec sa croissance et son état de santé.
Il était là quand John berçait le poupon contre son cœur, chantonnait et balançant lentement ses bras, pour endormir la petite fille aux grands yeux clairs qui le regardait avec l'air fermement décidé à ne pas dormir.
Il était là quand John changeait les couches, quand il nettoyait les fesses, quand il passait de la crème, quand il y mettait de l'argile blanche pour prévenir les rougeurs.
Il était là quand John agitait des peluches et des doudous au-dessus du couffin, quand il lui parlait doucement, quand il lui répétait qu'elle était adorable, et que ce n'était qu'une question de temps avant que son autre papa daigne s'approcher d'elle à son tour.
Parce qu'en effet, Sherlock gravitait, toujours à proximité de John et leur fille, mais jamais trop proche non plus.
John n'était pas idiot, et il connaissait son détective de compagnon. Sherlock avait du mal avec toutes les choses qu'il ne maîtrisait pas, et qui l'angoissaient.
Les bébés étaient manifestement hors de son périmètre de compétence. Oh, bien sûr, il avait englouti tous les livres d'éducation que John lui avait collés de force entre les mains : tant qu'à faire, pour éduquer son fiancé, il préférait qu'il intègre des idées éducatives positives et en adéquation avec son mode de pensée à lui, plutôt que des méthodes trop strictes ou vieillottes.
Mais la toute petite fille braillarde et pleurnicheuse, c'était comme se retrouver sur sa première enquête, quand il avait quinze ans : il connaissait la théorie par cœur. Il savait que Mrs Edward trompait son époux avec une autre femme, celle de son meilleur ami. Dans la réalité, au lieu des félicitations qu'il attendait pour avoir résolu un mystère, il avait reçu des hurlements, on avait tenté de le frapper, et deux couples avaient volé en éclats en vouant aux gémonies le gamin à l'œil trop aiguisé et à la langue un peu trop pendue.
Rosamund représentait à peu près la même chose. Il savait parfaitement absolument tout. Il avait appris.
Mais quand il osait s'approcher, qu'il comparait la taille de ses mains avec la taille de l'enfant, il battait en retraite, effrayé. Il avait de trop grandes mains pour le si petit corps. Il avait l'impression que s'il la prenait, il allait l'étouffer. Ou la casser. Ou il ne savait pas quoi, mais ça lui faisait peur.
— Ton papa Sherlock, c'est un peu le renard, et toi tu es le petit prince. Il va falloir du temps pour que tu l'apprivoises. Mais ne t'en fais pas, ça viendra. Et après, vous serez plus que des amis.
Le bébé écoutait John religieusement, semblait-il. Elle était petite et fine, et n'avait que très peu de cheveux, mais ils paraissaient blonds. Et ses yeux étaient bleus. Très bleus. Pas comme ceux de Sherlock, si clairs qu'ils paraissaient blancs, pas comme ceux de John, qui ressemblaient à l'océan en furie, mais bleu comme un ciel d'été de Provence. À mi-chemin entre eux deux.
Globalement, elle était calme. Mangeait bien, pleurait peu, acceptait les soins, s'endormait facilement. Une enfant adorable, une enfant rêvée.
Du moins, en journée.
La nuit était une toute autre histoire. Elle refusait de dormir. Qu'elle soit dans leur chambre, dans le salon, dans sa chambre, rien n'y faisait. Quand elle se réveillait, elle hurlait, hurlait, et hurlait encore, et rien n'y faisait.
Ils avaient tout essayé. Enfin, John avait tout essayé pendant que Sherlock avait émis des propositions diverses et variées.
Bien sûr, elle se réveillait pour des raisons parfaitement normales, la plupart du temps : couche sale, faim, cauchemar, besoin d'un câlin... Mais une fois changée, nourrie, rassurée, elle refusait de se rendormir. Et refusait que quiconque se rendorme. Tant que John la tenait, la portait, la berçait, s'occupait d'elle, elle sommeillait, heureuse et apaisée. S'il faisait mine de piquer du nez ou de la reposer dans son berceau, elle réenclenchait sa sirène d'alarme, à cent vingt décibels au moins[1] (Sherlock avait voulu mesurer, pour la science. John avait répondu qu'il se fichait du chiffre, tant qu'il savait que c'était beaucoup plus que ce ses tympans pouvaient supporter), et elle mettait des heures à se calmer. Quand enfin, elle se rendormait, sans qu'ils sachent pourquoi précisément elle avait arrêté de hurler (l'épuisement ? la lassitude ? son quota atteint d'heures de sommeil dont elle avait privé ses pères ?)
Bien sûr, ils avaient envisagé, puisqu'elle voulait rester dans leurs bras (enfin, ceux de John toujours) de la coucher avec eux, dans leur lit, pour espérer au moins se reposer à l'horizontale.
— Ce n'est pas une bonne idée, avait reniflé Sherlock, dédaigneux. On ne doit pas céder à ça. Le lit conjugal doit rester à nous, elle ne doit pas s'habituer à y dormir. Je ne peux pas te toucher si elle est là.
Il avait l'air franchement opposé à l'idée, nez et sourcils froncés, boudeur. John avait simplement l'air épuisé.
— De toute manière, tu ne me touches pas, Sherlock. Et moi non plus. Je ne vais pas prétendre que ça ne me manque pas de m'envoyer en l'air n'importe où et n'importe quand, mais mes fantasmes du moment qui incluent un lit ne te contiennent pas, nu et gémissant, mais un silence absolu, un matelas moelleux et des oreillers et une couette en plumes d'oie... Alors pour notre vie sexuelle, on repassera.
Sherlock n'avait rien répondu, vexé.
De toute manière, cela n'avait pas changé grand-chose. Couchée avec eux, ça ne lui allait pas non plus. Elle continuait de hurler. Elle tolérait qu'on s'assoie, avec elle dans les bras, mais c'était presque une option risquée. John aurait pu s'endormir d'épuisement dans son fauteuil, sa fille entre les bras, et la laisser tomber.
— Sherlock, prends-la. J'ai besoin de dormir.
— Moi aussi.
Rosie était arrivée depuis désormais plus d'un mois, et c'était la quatrième nuit blanche d'affilée que John faisait. Il avait pris quelques jours de congés lors de l'arrivée de la fillette, comme la loi le prévoyait pour la naissance ou l'adoption d'un enfant[2], mais depuis, il avait repris ses gardes à la clinique où il officiait. Quand il était absent, et en journée, l'enfant était un amour à s'occuper. Sherlock, lentement mais sûrement, avait commencé à s'en occuper, même s'il le faisait toujours avec précaution, presque du bout des doigts. Mais Mrs Hudson n'était jamais loin, quasiment toute la journée à rôder chez eux pour changer les couches et préparer les biberons. Sherlock s'impliquait trop peu, et John était à bout.
— Amour, tu dors nettement moins que moi, déjà en temps normal. Tu n'as pas d'enquêtes en ce moment, et je sais que tu résous des deux et des trois du canapé toute la journée, en te faisait payer des sommes astronomiques pour ça, juste pour maintenir notre train de vie.
Sherlock, à moitié couché dans leur lit, éclairé par la lune, détourna le regard. John, planté à côté, leur fille dans ses bras qui refusait de se rendormir après son biberon de une heure du matin, refusa de le lâcher du regard.
— Je sais que c'est ta manière de t'occuper de moi, d'elle, de notre famille. On ne manque pas d'argent, Sherlock. Je le sais, et je sais que c'est grâce à toi, alors que ces enquêtes sont indignes de ton génie. Je le sais, et je t'en suis reconnaissant Amour, vraiment. Mais j'ai besoin d'autre chose, présentement. Tu peux te reposer dans la journée, quand elle dort. TU te reposes dans la journée, quand elle dort. Moi, j'essaye de sauver des vies, et je n'arrive pas à le faire si je ne dors pas. Alors j'ai besoin de toi. Que tu la prennes, que tu t'en occupes vraiment pour les six prochaines heures, et que je dorme. S'il te plaît.
— Mais...
Le visage de Sherlock était blême. Il fallait bien le connaître pour le savoir, considérant la pâleur de sa peau habituelle, et le fait que la pleine lune était leur seule source de lumière dans la chambre.
— Tu ne vas pas lui faire du mal, Sherlock.
— Mais... mais... balbutia le détective.
— Amour, tu n'as aucune raison de la laisser tomber. Au pire, tu feras une erreur, et tu apprendras. C'est la vie ! Je sais qu'enfant, tu voulais maîtriser absolument tout, et tout connaître. Et que tes erreurs t'ont coûté très cher.
Sherlock baissa les yeux. John n'ignorait pas grand-chose de son passé, sa relation à la drogue, et toutes les erreurs que sa dépendance avait pu lui faire faire. Il en portait certains stigmates sur sa peau.
— Mais les choses sont différentes, maintenant. Je suis là, avec toi, et je ne te quitterai jamais quoi qu'il arrive. Tu n'as aucune raison d'avoir peur. Je t'assure. S'il te plaît, Sherlock.
Il avait les yeux révulsés, paniqués, pupilles dilatées. Avec le peu de luminosité de la pièce, ses iris paraissaient blancs, disparaissant totalement. On ne voyait que ses pupilles, points noirs dans l'océan de blanc.
— Je te fais confiance, Amour. Sinon, je n'aurais pas accepté d'avoir un enfant avec toi.
Et sans lui laisser le temps de répliquer, il déposa leur fille entre les bras de Sherlock. Pas simplement pour la déplacer rapidement d'un point A à un point B, mais pour qu'il la tienne vraiment, la porte et la cajole pour les prochaines heures.
John, immédiatement après, reprit sa place dans le lit, tandis que Sherlock, lentement, se redressait davantage, assis sur le matelas, contemplant la fillette aux grands yeux écarquillés, comme si elle non plus, elle n'en revenait pas d'être dans les bras de son autre Papa.
— Reste ici tant qu'elle ne pleure pas, ordonna John, si tu en as envie. Mais si elle chouine, je ne veux pas l'entendre et t'entendre, alors tu iras au salon. Tu sais doser les biberons aussi bien que moi. Tout est dans la cuisine. Merci, Amour.
Sherlock ne répondit rien. Mais, tenant Rosie d'une main (elle était si petite, c'en était presque effrayant), il libéra la deuxième pour la poser sur les cheveux de John, allongé, et le caresser distraitement, doucement. Le médecin ferma les yeux, le cœur s'allégeant brutalement d'un poids. Épuisé, il sombra dans le sommeil aussitôt.
John dormait. Rosie ne dormait pas. Sherlock ne dormait pas non plus. Sherlock regardait Rosie, et Rosie regardait Sherlock. Dans la logique bizarre du Palais Mental du détective, une chanson que sa mère lui chantait quand il était petit lui revint en mémoire. Une chanson française, dans sa langue originelle, qui semblait avoir été faite pour Sherlock en ce jour très précis.
« Elle voulait un enfant, moi je n'en voulais pas. Mais il lui fut pourtant facile, avec ses arguments, de te faire un papa. Et te voilà. Et me voici moi. Moi j'ai trente ans, toi six mois. On est nez à nez, les yeux dans les yeux. Quel est le plus étonné des deux ? »[3]
À peu de choses près, Sherlock se sentait comme dans la chanson. Avant John, il n'avait jamais envisagé d'avoir un enfant. Et pourtant, tenant sa petite fille de quelques semaines dans les bras, il était père. John avait fait ça de lui. Il avait fait de lui un père.
— Salut Rosamund, murmura-t-elle.
John parlait à la fillette, souvent. Sherlock estimait que c'était stupide. Elle ne comprenait pas encore, ça n'avait aucun intérêt. Bien sûr, le médecin avait argué qu'elle ne risquait pas de comprendre quoi que ce soit un jour, si on ne lui parlait pas, mais Sherlock avait dédaigné l'argument.
En cet instant cependant, le détective commençait à comprendre. Au milieu de la nuit, refusant de dormir, ses grands yeux de poupon qui paraissaient disproportionnés sur son petit visage, Rosie semblait le comprendre.
— Désolée, Rosie, je suis plus long à la détente que ton Papa. Globalement, ton père te le répétera sans doute toute ta vie, que je suis un imbécile. Alors que non, je suis très intelligent. Je suis même beaucoup plus que cela. Ça aussi, John te le dira. Il adore s'en vanter. C'est stupide, d'ailleurs, parce que ce n'est pas lui qui est intelligent, c'est moi, mais il se vante de moi. Enfin, non pas que ton père ne soit pas intelligent. Il ne l'est pas. Mais il ne l'est pas, par rapport à moi. Bien sûr, tout le monde est stupide par rapport à moi. Les gens sont épuisants de stupidité, Rosie, et je compte sur toi pour ne pas me décevoir, en grandissant. Tes grands-parents et ton oncle et moi-même ne le permettrons pas de toute manière. John sera plus tolérant, évidemment, mais pas moi. Mais ce que je veux dire, c'est que ton père te répétera probablement souvent que je suis un imbécile, et il aura raison. Parfois, je suis un imbécile. Je ne le savais pas, avant de le rencontrer. C'est lui qui me l'a appris. Il y a parfois des choses que je ne comprends pas aussi vite que lui. Ou pas du tout, aussi. C'est un drôle de monde, tu sais. De comprendre tout de manière théorique, et de ne rien comprendre quand ça nous arrive. C'est bizarre.
John remua dans son sommeil, émettant un grognement inintelligible. Mais il dormait profondément. Tout comme Rosie écoutait Sherlock qui soliloquait en le contemplant très sérieusement, le John endormi s'apaisait au son de la voix douce de son compagnon.
— Puisque tu ne veux pas dormir, Rosie, je vais te raconter les différentes sortes de boue et de terre qu'on peut trouver dans Londres, et en Angleterre. Parce que tu sais, ça peut être déterminant dans une enquête ! Et moi, c'est que je fais comme métier. Ton papa est médecin, il sauve des vies. Moi aussi. Sauf que moi, j'utilise uniquement mon cerveau. Et mes yeux. Il faut observer. John, il voit, mais il n'observe pas. Ça fait des années que je le lui dis, mais il ne m'écoute pas. J'espère que tu seras une meilleure élève.
Rosamund ne répondit évidemment rien, mais elle continua d'observer son père avec concentration. Sherlock, ravi d'avoir un auditoire passionné, poursuivit son monologue, plus ou moins décousu. Quand Rosie commença à papillonner des paupières, s'endormant enfin, il l'emmena, serrée contre sa poitrine, pour la promener et la bercer davantage, mais rien ne fonctionnait mieux que la longue mélopée de la voix profonde de son père, qui lui racontait des enquêtes et des meurtres avec un niveau de détail qui aurait fait hurler John d'effroi. Mais John dormait, et à leur manière, père et fille s'apprivoisaient.
Rosie finit par s'endormir, et Sherlock l'installa dans son couffin, au salon, tandis que lui sommeillait sur le canapé. John avait été très clair, il avait besoin de dormir. Et il savait que la fillette risquait de se réveiller de nouveau, pour manger, et que John refuserait d'être réveillé.
Cela ne rata pas, trois heures plus tard. Reprenant sa fille dans ses bras, et son exposé où il s'était arrêté, Sherlock prépara naturellement un biberon, regardait ses propres mains d'un air surpris quand elles effectuaient convenablement ces gestes qu'il ignorait connaître.
Quand Rosie, repue, se rendormit contre la poitrine de son détective de père, ce dernier continuait de parler. Il avait un stock d'enquêtes encore long à évoquer.
Pour la première fois depuis ce qui lui semblait une éternité, ce fut la sonnerie du réveil qui tira John de ses rêves. Par réflexe, sa main se tendit en direction du bruit, et appuya au jugé sur l'écran du téléphone qui émettait le son dérangeait. Le bruit s'arrêta, mais John avait conscience qu'il y avait peu de chance pour qu'il ait réussi à désactiver la sonnerie, et ça risquait de recommencer dans une dizaine de minutes.
Puis lentement, ses neurones se remirent en marche et il cligna plusieurs fois des yeux. La pièce était éclairée de lumière matinale, et l'écran brillant du téléphone indiquait huit heures du matin.
John se redressa dans le lit, lentement. Il avait dormi plusieurs heures d'affilée, sans aucun réveil intempestif. Il se réveillait au matin à cause de son réveil, et pas de sa fille hurlant.
L'esprit encore embrumé, mais le corps bien reposé, il se souvint avoir collé Rosie dans les bras de Sherlock, de force. Mais il n'y croyait pas vraiment. Il espérait grappiller quelques heures de sommeil, pas une nuit complète.
— Bon. Je m'inquiète ou je m'inquiète pas ? marmonna-t-il à voix haute, pas encore assez conscient pour réaliser qu'il parlait tout seul.
Il tendit l'oreille, guettant un son anormal, des pleurs de bébé.
Seul le silence lui fit écho.
— Bon. Y'a pas un bruit. C'est pas normal. Ils ont dû s'entretuer dans la nuit pendant que je dormais. Oh, Mycroft va tellement me tuer !
Désormais parfaitement réveillé (et vaguement angoissé), John repoussa les couvertures, attrapa son téléphone, désactiva le réveil pour éviter le rappel qui n'allait pas tarder, dénicha ses chaussons, revêtit une robe de chambre, puis seulement décida d'affronter le monde réel, et sortit de la chambre.
— Oh, John, il faudrait penser à racheter des œufs, retentit la voix de Sherlock quand il arriva au salon. Il n'y en a plus.
À ce stade, John croyait sincèrement avoir débarqué dans une dimension parallèle. Parce que Sherlock, avachi dans le canapé, tapotait sur son téléphone, avec Rosie couchée sur lui, endormie, et qu'il avait acheté une douzaine d'œufs il y avait trois ou quatre jours.
— Elle est morte ? demanda John, effrayé.
Sherlock, perplexe, daigna laisser retomber son téléphone de quelques centimètres pour, d'un œil, observer son compagnon.
— Qui ça ? eut-il la présence d'esprit de demander, retenant de justesse l'affirmation qui avait failli lui échapper.
Il se doutait vaguement que John ne parlait pas de sa nouvelle enquête, dont il était en train de lire les rapports de police sur son téléphone.
— Rosie. Elle est morte ?
— Bien sûr que non, elle dort, répliqua aussitôt Sherlock, délaissant totalement son téléphone.
L'état mental de John était nettement plus inquiétant et valait toutes les enquêtes de niveau 7 du monde. Qu'il croie morte leur fille sagement assoupie sur la poitrine de Sherlock était la preuve d'un traumatisme important.
— Mais elle n'a pas hurlé toute la nuit ! J'ai DORMI. Tu as dormi ? Tu l'as oubliée ?
Si Sherlock n'avait pas eu le poids de Rosamund sur lui, il aurait bondi sur ses pieds pour venir enlacer son compagnon hébété, qui ouvrait des grands yeux exorbités. Malheureusement, le détective n'avait pas pensé à faire du café. John buvait du thé le matin, habituellement, pas du café, alors il n'en avait pas fait. Il avait fait des œufs, par contre. Du moins, il avait essayé. Ça n'avait pas été un test culinaire très concluant, et il avait abandonné au bout de huit échecs, et désormais, il n'y avait presque plus d'œufs et il fallait que John en rachète.
— Tu m'as demandé de m'en occuper cette nuit, répliqua le détective vexé, en posant une main protectrice sur le dos de sa fillette endormie. Elle a trouvé l'enquête de l'abominable mariée très divertissante, mais la fin l'a endormie. Elle s'est réveillée pour manger. Deux fois. Manifestement, l'enquête de Mrs Cubitt l'a laissé de glace, elle s'est rendormie beaucoup plus vite à ce moment-là, et...
— Tu es resté au salon toute la nuit, sans dormir ? s'ahurit John.
Sherlock fronça les sourcils. Il détestait expliquer et détailler les choses qui lui paraissaient évidentes. Son conjoint lui rappelait régulièrement que « évident » pour lui ne l'était pas pour tout le monde.
— Bien sûr que non. Je suis venu te voir régulièrement. Tu voulais dormir, alors je vérifiais que tu dormais bien. Et j'ai dormi. Quand elle dormait, plus ou moins.
Cette fois pleinement réveillé, John comprit.
— Tu t'en es occupé toute la nuit ? Réellement ? Pour me laisser dormir ? Parce que j'ai une intervention délicate ce matin à la clinique ? demanda-t-il, émerveillé et beaucoup plus ému qu'il ne l'aurait cru.
Ce faisant, il avança doucement vers son compagnon et leur enfant, dans le canapé. Sherlock raffermit sa prise sur le bébé, et se redressa lentement, très lentement, pour ne pas la réveiller tandis qu'elle passait de sa poitrine à ses bras.
— Bien sûr, répondit doucement Sherlock. C'était ce que tu avais demandé. Elle n'a pas dormi sur moi tout le temps, promis. C'était juste ce matin. Je la remettais dans son berceau dès qu'elle s'endormait. Tu sais qu'elle était d'accord avec moi sur ton style littéraire à propos de l'enquête de Salisbury ? Je lui faisais la lecture de ton blog et elle a levé les yeux au ciel.
Ayant enfin rejoint Sherlock sur le canapé, John s'assit précautionneusement, pour ne pas réveiller la sale braillarde enfin calmée, mais suffisamment proche du détective pour sentir irradier sa chaleur contre lui. Le médecin ne savait plus s'il devait rire ou pleurer. Sherlock avait enfin pris ses responsabilités de père, et s'occupait pleinement de l'enfant, convenablement. Et il l'avait fait en lui récitant des enquêtes et de meurtres, des suicides et des agressions. C'était tout sauf recommandé, c'était totalement absurde, mais c'était tellement Sherlock qu'il n'arrivait même pas à s'en énerver.
Se penchant lentement vers son amant pour l'embrasser, une dernière pensée traversa soudain l'esprit de John.
— Et les œufs alors ? Pourquoi y'en a plus ?
[1] Pour information, 120 dB est le bruit que fait un avion au décollage !
[2] Dans la loi française, c'est le cas. Dans la loi britannique, je n'en sais rien, et il me serait compliqué de trouver avec précision ce qu'il en est.
[3] Claude Nougaro, Cécile, ma fille. Une très belle chanson sur la parentalité !
Prochain chapitre le Me 23/06
Reviews, si le coeur vous en dit ? :)
