Bonjour mes petites loutres, on continue sur une nouvelle tranche de vie ! Rosie grandit doucement... J'espère que cela continuera de vous plaire :)

Réponse aux anonymes :

Avril : Ah, je suis désolée, mais des interludes MyStrade, il n'y en aura pas tant que ça ! J'espère que la présence en toile de fond de Mycroft et Greg saura te contenter ! Tu en as un peu dans ce chapitre d'ailleurs ;) Je suis ravie que ça te plaise, merci pour la review en tout cas ! J'espère que la suite ne te décevra pas ;)

Bonne lecture !


Premier pas

Partie 1

Ils avaient connu une grande crise, neuf mois après l'arrivée de Rosie à la maison. Du moins, Sherlock avait appelé ça une grande crise. John avait profondément soupiré, sorti son téléphone, et envoyé un SMS à Mycroft Holmes. Lequel détestait les SMS (« c'est vulgaire », disait-il toujours du bout des lèvres d'un air pincé. Son opinion semblait cependant grandement altérée par le fait que Greg adorait les SMS) et avait donc rappelé dans les dix minutes qui suivaient, et géré le problème dans l'heure.

Il n'en restait pas moins que Sherlock avait boudé pendant des jours.

Les évènements avaient pourtant été pour le moins banals.

Rosie, comme tous les bébés, avait grandi. Elle avait appris à se retourner sur le ventre et le dos, sur son tapis de jeu dans le salon, sous l'œil ému de l'un de ses pères. L'autre avait simplement rajouté une nouvelle entrée dans le tableur de suivi qu'il tenait pour recenser tous les progrès de sa fille (« C'est scientifique, John »).

Puis, elle avait poussé sur ses petits bras maladroits, et avait commencé à filer à quatre pattes. La porte d'entrée, qui menait directement aux dix-sept marches et au rez-de-chaussée, et qu'ils oubliaient régulièrement de fermer, avait été soigneusement verrouillée. Ils installèrent une barrière en bas et en haut des escaliers qui menait à la chambre de Rosie à l'étage, et limitèrent également l'accès à la cuisine et tout ce qu'elle contenait de dangereux (Sherlock n'avait jamais abandonné les expériences délirantes auxquelles John ne comprenait parfois rien du tout). John, un week-end, installa des cache-prises et des cales portes partout, et ordonna à Sherlock de faire attention à sa fille un peu trop curieuse.

Puis Rosie avait cherché à imiter les adultes et à pousser sur ses pieds. Régulièrement, la petite fille de neuf mois, manifestement plus motivée par la découverte de l'appartement que par le fait d'apprendre à parler, s'agrippait à tout ce qu'elle pouvait trouver, et poussait de toutes ses forces pour se redresser sur ses deux pieds.

Baker Street devint un champ immense de coussins et de couvertures. Rosie, quand elle fatiguait d'être debout, se laissait simplement retomber en arrière, et il valait mieux qu'elle atterrisse sur des coussins que sur le parquet.

Puis un jour, alors que John cuisinait leur dîner, la fillette était sous la surveillance de Sherlock. Ce dernier n'avait pas d'enquête en ce moment, et John n'avait pas de boulot. Il avait quitté sa précédente clinique avant de se faire virer pour absences répétés, comme souvent.

Aussi, le médecin avait ordonné à son détective de futur mari de trouver une enquête, n'importe laquelle. Ils n'étaient toujours pas mariés, plus par flemmardise de prendre le temps d'organiser ça, surtout avec Rosie qui leur prenait tant de temps, mais ils savaient qu'ils auraient besoin d'argent pour cela. Sherlock, paresseusement, râlait donc en consultant ses mails pour trouver quelque chose de digne de son génie ET de lucratif.

Rosie, dans la plus grande indifférence, poursuivait ses expériences de petite fille. Très intéressée par le fait d'aller rejoindre son père affalé dans le canapé, elle fila à quatre pattes jusqu'à lui.

Sherlock lui jeta un coup d'œil par réflexe, mais ne vint pas jouer avec elle, se bornant à lui tendre sa peluche préférée, en forme de mouton tout doux.

La fillette fut frustrée. Elle en voulait plus. S'asseyant entre le canapé et la table basse, elle avisa soudain cette dernière. Avec toute la détermination de son petit corps de bébé, elle jeta ses mains vers le haut, agrippa la table de toutes ses forces, poussa sur ses jambes. Et se redressa.

Ce n'était pas un fait vraiment nouveau. Elle était capable de se mettre debout depuis quelques jours. Comme souvent ensuite, elle tanguait sur ses pieds, vacillante. Comme si elle ne comprenait pas le principe de marcher, de soulever un pied, l'emmener plus loin.

En revanche, la motricité de ses mains, ça, elle maîtrisait. Pas à la perfection, toutefois. Le violon de Sherlock, le cher, merveilleux, rare et précieux violon de Sherlock, voltigea à terre dans un bruit sourd sous l'action des mains de la petite fille.

John sursauta. Le bruit de bois cassé était inhabituel.

— Sherlock ? appela-t-il, surpris.

Il n'y eut pas de cris de douleur, donc Rosie n'avait rien, ce qui était le plus rassurant.

— MON VIOLON ! hurla Sherlock.

Le médecin délaissa aussitôt son repas, et tant pis, tout allait brûler. Ce ne serait pas la première fois.

Franchissant la barrière basse qui empêchait leur fille d'accéder à la cuisine, il se dirigea vers le salon, pour y découvrir le spectacle inédit de Rosie, assise par terre et battant les mains, pleine de de joie, et Sherlock qui berçait son violon cassé en gémissant comme un gamin.

- Elle a casséé mon violoooooooooon ! gémit-il. Joooooooohn, mon viiiiiolooooooon ! Il est tombéé !

Il y avait quelque chose de pathétique et déprimant de voir ce grand dadais adulte qui pleurnichait comme un gamin en voyant son instrument abîmé.

— Sherlock, répliqua John, désabusé, combien de fois je t'ai dit de mettre hors de portée de Rosie tous les trucs fragiles ? Tu sais bien qu'elle attrape tout et jette tout par terre, en ce moment ! Tu as un étui à un violon, ne le nie pas. Mais tu ne l'utilises pas. T'avais qu'à pas le laisser traîner !

Ce n'était pas que John n'était pas empathique quant au drame de son amant, une crise mondiale à son échelle, mais celle-là, il l'avait vue venir.

Rosamund adorait le violon quand Sherlock en jouait. Comme John, elle pouvait être fascinée par la beauté de la musique que Sherlock pouvait tirer de l'instrument, et restait plantée là à l'écouter, parfois pendant des heures. Forcément, elle était fascinée par l'instrument quand il était posé également. Ce n'était pas la première fois qu'elle essayait de mettre la main dessus. Mais, jusqu'alors, Sherlock avait eu le réflexe (ou John l'intelligence) de le placer loin des petites mains baladeuses et curieuses.

Jusqu'à cette fois.

— Je t'avais prévenu, Sherlock, philosopha John en attrapant sa fille.

Elle semblait ravie et gloussait de joie. De toute évidence, elle, était très contente d'avoir enfin atteint son but. Et elle recommencerait sans doute à la première occasion. John s'assurerait que cela n'arrive plus. Tant pour son compagnon que pour sa fille. L'objet n'était pas bien lourd, elle ne se fracasserait pas le crâne avec un violon, mais si elle le faisait tomber directement sur sa tête, elle risquait quand même une belle bosse !

— Mon vioooo-lon-on-on, continuait de bégayer Sherlock en tenant l'instrument fracturé.

John avait soupiré profondément, calant la fillette sur sa hanche, qui se blottit contre son papa. De toute évidence, Sherlock était en crise. Il avait perdu toute conscience de ce qui l'entourait, et se focalisait uniquement sur l'instrument cassé, quand si on l'avait frappé lui directement.

— Bon. Prenons les choses dans l'ordre, avait décrété John.

Malgré les protestations boudeuses de Rosamund, il posa la fillette dans son parc. La plupart du temps, ils la laissaient libre dans l'appartement, elle préférait nettement, mais en cas de besoin, ils avaient un parc dans un coin de la pièce, dans lequel elle ne risquait rien. Elle détestait cela.

Juste après, ses deux bras libérés, John dégaina son téléphone, et entama la rédaction rapide d'un message à destination de Mycroft Holmes.

Ce faisant, le médecin revint dans la cuisine, et coupa le feu sous le repas qui mijotait, et qui n'avait pas eu le temps de tourner au cauchemar, pas tout à fait. Il ôta la casserole du feu, vérifia que c'était cuit et pas encore cramé.

Retournant au salon, il acheva son SMS et adressa à son beau-frère la demande urgente de leur dénicher un luthier compétent qui réparerait le violon de Sherlock en peu de temps.

Puis enfin, il s'approcha de son amant, qui continuait de tenir le violon dans une position étrange.

— Je vais poser ma main sur ton épaule, Sherlock, annonça-t-il lentement.

Il était très rare que Sherlock fasse des crises pareilles, quand il perdait toute conscience de son environnement, quand il bougeait et marmonnait sans logique, et John savait qu'il fallait juste le ramener à la surface sans le braquer, mais ça pouvait perdre du temps.

Comme annoncé, il posa doucement une main sur l'épaule de son compagnon, et pressa doucement induisant un lien physique.

— Allez Sherlock, je sais que tu m'entends, tout au fond de toi. Il va falloir que tu m'écoutes, que tu te concentres sur ma voix. Hein, Sherlock ? Tu es là, tu m'entends. C'est moi, John. Je t'aime, je suis là, et tout va bien.

La voix de John restait calme et douce, caressante et amoureuse. Ce fut presque imperceptible, mais il sentit Sherlock réagir, se détacher légèrement du flou dans lequel la crise l'avait plongé. Il bégayait toujours des sons indistincts qui ressemblaient au mot violon, mais c'était moins fort.

— Super, Sherlock. C'est parfait. Tu es parfait. Tu vas respirer avec moi, maintenant, d'accord. On inspire profondément par le nez...

John le fit en même temps.

— ... et on expire par la bouche, pffffff. Et on recommence, inspiiiiiire.

Ce faisant John maintenait la pression de sa main sur l'épaule de son amant, et respirait au rythme qu'il décrivait. Au bout de quelques secondes, Sherlock commença à l'imiter. Sa respiration continuait d'avoir quelques accrocs, trébuchait sur le rythme intimé par John, mais lentement mais sûrement, il parvint à revenir à un rythme plus cohérent.

— Inspire... expire... très bien Sherlock. Continue comme ça. Je t'aime.

Au bout de quelques minutes, le détective cligna des yeux, et se mit lentement à bouger. Il s'était à moitié plié dans une position étrange pour attraper son violon, et était resté bloqué comme ça. Retrouvant pied avec la réalité, il se déplia lentement, se redressant.

— Ça va ? demanda doucement John en ne lâchant pas son compagnon des yeux.

Rosie, qui bougonnait quand elle avait été posée dans son parc, ne faisait plus un bruit derrière eux. Son instinct savait bien qu'il se passait quelque chose d'important.

— Oui, souffla Sherlock à voix basse. Merci, John.

— Pas de souci, Amour, répondit posément son compagnon de sa voix douce.

Il masquait son inquiétude sous son apparente décontraction, et Sherlock le savait. Les crises d'angoisse du détective avaient beau être rares, elles pouvaient être impressionnantes, et terrifiantes pour qui ne savait pas y réagir. John, heureusement, le savait très bien. Mais il vivait avec l'inquiétude qu'un jour, il devrait potentiellement apprendre à Rosie à gérer son père en crise, et l'idée lui déplaisait.

Pour autant, il ne pouvait rien reprocher à Sherlock. Bien sûr, dans ce cas précis, la crise aurait pu être évitée si Sherlock n'avait pas laissé traîner son violon, mais ils vivaient dans un sacré bazar et une fillette de neuf mois, bientôt dix. Tout aurait pu arriver. Tout pouvait arriver.

Le détective ne maîtrisait pas ce problème, intrinsèquement lié à sa condition d'autiste Asperger. Il arrivait qu'il soit tellement submergé que son esprit ne parvenait plus à rien.

— Désolé, s'excusa Sherlock.

— Ne t'excuse pas, ce n'est rien, ordonna John en récupérant Rosie dans son parc. Ta dernière crise remonte à plus d'un an, maintenant. C'est gérable. Tu peux bouger ?

Il arrivait que la panique tétanise les muscles du détective. Là encore, il s'agissait de cas rares. Depuis toutes les années que John avait passées à ses côtés, ce n'était arrivé qu'une seule fois.

— Oui, acquiesça Sherlock en remuant bras et jambes, expérimentalement.

John n'eut pas le temps de répondre qu'une musique s'éleva dans l'air. La Berceuse de John, composé et arrangé par Sherlock, enregistré par le médecin, et qui lui servait de sonnerie de téléphone.

— Mycroft rappelle, commenta-t-il en regardant l'écran. Tiens, profites-en pour apprendre à Rosie à se mettre debout, plus vite elle apprendra à marcher, plus vite on pourra lui expliquer qu'elle ne doit pas tout attraper et mettre par terre !

John n'attendit pas vraiment que Sherlock donné son consentement pour lui coller la fillette entre les bras, tandis qu'il décrochait son portable et le calait entre son épaule et son oreille, tout en retournant dans la cuisine, pour mettre la table.

— Bonjour Mycroft, merci de rappeler, oui, il nous faudrait un luthier rapidement, le violon de Sherlock et les mains de Rosie n'ont pas fait bon ménage...

Le médecin s'absorba dans sa conversation avec l'aîné Holmes, qui soliloquait à l'autre bout du fil. D'un œil, il avait repris la fin de sa préparation culinaire et dressait la table tout en écoutant Mycroft râler sur le fait que jamais le violon, précieux, rare et cher, n'aurait dû se retrouver à portée de mains d'un bambin.

Quand enfin, il raccrocha, ayant enfin arraché la promesse à Mycroft de leur envoyer le meilleur luthier d'Europe sous cinq jours, il se retourna vers le salon.

Et sentit son cœur se décrocher de sa poitrine.

Rosie, debout sur ses deux pieds, fermement ancrée dans le sol, se tenait accrochée aux deux mains de son père, qui la tenait droite, fermement. Et marmonnait, à l'intention de sa fille.

— Arrête de bouger, Rose. Plus ferme sur tes jambes. Tu n'avais pas le droit de faire tomber mon violon, je suis fâché. Alors pour la peine, tu vas apprendre à marcher, et rapidement. Allez Rosie, lève un pied. Un seul. Rosie, UN pied, j'ai dit. Pas les deux. Tu le lèves et tu avances et tu apprends à marcher, et plus jamais tu ne touches à mon violon, ce n'est quand même pas si compliqué, enfin ! Allez, Rosamund, s'il te plaît, lève un pied. C'est quand même simple.

Régulièrement, la fillette retombait sur les fesses, ses petites jambes tremblantes sous l'effort, mais Sherlock ne la lâchait pas pour autant. Et dès qu'elle poussait de nouveau sur ses jambes, Sherlock la tirait vers là-haut pour la remettre debout. Et il continuait de marmonner, autant des encouragements que de la bouderie. C'était typiquement Sherlockien, tellement représentatif de la relation que le père et la fille entretenaient que John avait toujours envie de pleurer de joie quand il les voyait interagir ainsi.

— À table ! décréta-t-il, s'en voulant presque de briser ce moment.

Sherlock sursauta en entendant la voix de son amant. Il détestait être pris en flagrant délit. Flagrant délit de quoi, il lui était difficile de l'expliquer.

— Trop tard, décréta John d'un ton léger. J'ai déjà pris des photos, et je les ai envoyées à ta mère !

Il agita son téléphone pour appuyer son propos, et Sherlock se renfrogna.

— Boude si tu veux, ça ne changera rien ! Pour demain, je te propose d'essayer de lui apprendre à marcher en l'attirant avec ton violon, j'suis sûr que ça peut marcher. En attendant, t'es privé de jouer pour cinq jours, le temps que Mycroft fasse venir le luthier.

Sans surprise, Sherlock se mit à bouder. Et il avait continué ainsi durant des jours.


Pourtant, même en boudant, Sherlock avec sa logique absurde avait passé toutes ses journées suivantes à essayer d'apprendre à marcher à sa fille. Avec une sorte de patience assez impatiente, ce qui était toujours très drôle à observer : il râlait, il se lançait dans des grandes explications physiques, appuyées parfois de schéma, expliquait la gravité, l'équilibre, et d'autres éléments si complexes que personne ne l'écoutait. Pourtant, il ne renonçait jamais, et tous les jours, aidait sa fille à se mettre sur ses pieds, et essayait de l'aider à marcher.

Bien sûr, un jour, ses efforts finirent par payer.

— JOHN ! ELLE A FAIT UN PAS ! hurla-t-il.

Sherlock lui tenait les mains, comme il le faisait pendant des heures et des heures ces dernières semaines, et Rosie avait enfin compris comment lever sa jambe, réussir à tenir en équilibre sur une jambe, et jeter expérimentalement son autre jambe en avant. Il n'y avait qu'un père pour appeler ça un pas. Dès la réception de sa jambe lancée au petit bonheur la chance, elle avait flageolé, n'avait pas été capable d'assurer son équilibre, et seules les mains de Sherlock l'avait empêché de tomber. Accompagnant le mouvement, son père lui avait permis de se poser sur ses fesses, et elle avait manifestement beaucoup plus choquée et surprise du cri de son père que de son essai raté pour avancer.

De toute manière, seul le silence lui répondit.

— Bien sûr, il faut que tu sois à la clinique ou je ne sais où un jour comme ça, hein. C'est n'importe quoi, John.

Il s'adressait au vide, mais ça ne l'empêchait pas de tenir parfois des conversations complètes. Mrs Hudson l'avait entendu une fois, et avait hésité à prévenir une ambulance ou un centre psychiatrique. Elle avait finalement préféré faire une vidéo du détective parlant tout seul, et l'envoyer à John.

— Ça ? Mais non Mrs Hudson, ce n'est rien ça. Il ne parle pas tout seul, il parle au John-de-sa-tête. J'ai l'habitude. Parfois il le fait même quand je suis là. Il dit que le John virtuel de son Palais Mental est parfois encore plus énervant que moi, du coup il a plus de répondant, parfois, il préfère s'engueuler avec lui plutôt qu'avec moi. Ça me fait des vacances. Il semblerait que j'ai souvent raison, même dans sa tête. C'est assez drôle à observer, en fait !

Mrs Hudson avait trouvé ça bizarre, mais avec Sherlock, le bizarre était la norme, et ça comme le reste, elle avait fini par l'accepter et ne plus s'en émouvoir.

Ainsi, quand la vieille femme monta vérifier que tout allait bien parce qu'elle avait entendu Sherlock crier, et qu'elle le trouva en pleine conversation avec personne, tout en essayant de convaincre sa fille de refaire l'exploit qu'elle avait accompli, elle haussa simplement les épaules, et redescendit dans son appartement.

Rien de plus qu'une journée normale au 221 B, Baker Street, au final.


À douze mois, pour son anniversaire, Rosie ne marchait toujours pas, ce qui contrariait fortement Sherlock.

— Sherlock, des tas d'enfants marchent beaucoup plus tard. Ce n'est pas une tare. On s'inquiétera qu'elle se traîne toujours à quatre pattes quand elle aura dix-huit mois. Avant, c'est normal.

— Elle ne parle pas non plus, grommela Sherlock.

— J'ai parlé très tard, révéla John. Je n'ai pas si mal tourné.

Sherlock leva un sourcil dédaigneux.

— Ok, tu sais quoi ? Ne réponds pas, finalement, ça vaut mieux. Viens plutôt souffler la bougie de ta fille.

Entassés dans leur salon, Greg, Sephy, Mrs Hudson et Molly entouraient la fillette qui fêtait son premier anniversaire. Elle ouvrait des grands yeux étonnés en regardant tout le monde successivement, comme surprise d'avoir tant d'attention. Il était vrai qu'elle ne parlait pas, qu'elle n'essayait même pas vraiment de babiller. John n'était cependant pas inquiet, les pédiatres avaient confirmé que son développement était parfaitement normal. Elle était simplement un peu plus feignasse que la moyenne, semblait-il, d'après les médecins. Puisqu'elle arrivait très bien à se faire comprendre sans prononcer un mot, elle n'avait aucun intérêt à essayer de parler, indiquaient-ils. John, lui, avait une autre théorie : l'enfant passait beaucoup de temps avec Sherlock, quand John travaillait à la clinique. Cela faisait six mois qu'il avait un emploi fixe, et que Sherlock s'occupait énormément de leur fille. Or si le détective savait être extrêmement prolixe, il pouvait aussi être avare de mot, et se faire comprendre à coups de mouvements de sourcils, froncement de nez, roulement de pupilles et reniflements dédaigneux.

Rosie imitait son père, tout simplement.

— Joyeux anniversaire, Rosie ! s'exclama John en posant devant sa fille un gâteau surmonté d'une bougie.

Assise sur les genoux de sa cousine qui exsudait de fierté, la fillette lui décrocha un immense sourire. Elle ne comprenait de toute évidence rien de ce qui se passait, mais ça l'amusait grandement.

— Tu vas l'aider à souffler sa bougie, Sephy ? demanda John avec douceur. Je fais des photos pour vos grands-parents !

Sa fille ne comprenait de toute évidence absolument pas ce qui se passait, et elle risquait d'avoir bien du mal à souffler sa bougie, ce qui n'avait aucune importance. Tant qu'elle n'essayait pas de l'attraper à pleines mains.

Sephy, ravie de sa mission d'importance, acquiesça, et très concentrée, accompagna sa cousine pour souffler sa bougie, avant d'applaudir à tout rompre. Ça, Rosie savait faire, et elle ne s'en privait pas, ravie d'avoir le droit de faire du bruit.

Ils coupèrent le gâteau, laissèrent Rosie se débattre avec les papiers cadeaux qu'elle était incapable de déchirer, firent tous semblant de ne pas voir que Sephy ouvrit les paquets avec ravissement.

— Sherlock boude toujours parce que Rosie ne marche pas ? demanda Greg à John plus tard, surveillant du coin de l'œil leurs deux filles, occupées avec le détective qui expliquait très sérieusement à Rosie ses nouveaux cubes.

Des cubes « tableaux périodiques des éléments ». John était désespéré, mais souriant. Sherlock entendait bien faire de sa fille une chimiste avant l'âge.

— Ouais. Et qu'elle ne parle pas beaucoup non plus. Elle baragouine des syllabes, mais rien de clair.

— Sephy a parlé très tôt. La faute de Mycroft. Il lui parlait systématiquement dans plusieurs langues. Je veux dire, il lui lisait des histoires le soir, et il faisait chaque phrase dans plusieurs langues. Il traduisait naturellement n'importe quel bouquin d'enfant en français et en allemand... parfois, quand ça le prenait, il rajoutait le chinois. Chaque livre d'image prenait trois heures environ. Je reste persuadé que Sephy s'est mise à parler juste pour lui dire de se taire.

John s'étrangla de rire avec sa bière, imaginant sans peine son trop sérieux beau-frère réciter des contes pour enfants multilingues.

— Ça a payé cela dit, elle est trilingue, non ?

— Non, corrigea Greg. Pas vraiment. Trilangue, à la limite, et encore.

Devant le regard interrogateur de John, il expliqua.

— Les enfants bilingues, ou plus, ce sont ceux qui sont baignés dans deux cultures, généralement celles des parents. C'est pas juste apprendre à parler, c'est connaître les expressions associées à la langue, être totalement immergé dans les subtilités de la culture dont tu parles la langue. À l'âge adulte, quand t'apprends une langue, généralement tu vas séjourner dans le pays en question, c'est comme ça que tu deviens réellement bilingue. Mycroft reconnait être trilingue, parce que Sieger et Violet se sont assurés de lui transmettre leur culture familiale dès l'enfance. Toutes les autres langues qu'il parle, par contre, sont académiques.

Ça restait impressionnant quand même, du point de vue de John. Même s'il avait étudié le français au lycée, il savait à peine prononcer quelques mots. Sherlock était quant à lui capable d'apprendre les bases d'une langue en quelques heures à peine. Ils n'avaient jamais discuté de l'idée d'inclure dès l'enfance une deuxième langue à Rosie.

— Tu penses qu'on devrait le faire aussi, avec Rosie ?

— Pas forcément. Sephy a parlé tôt, c'est certain, mais pendant longtemps, elle avait du mal à distinguer les langues, elle pouvait commencer en français, finir en anglais, et construire la phrase selon le rythme allemand. Mycroft était intransigeant, mais moi je ne pouvais pas l'être, et il est moins souvent là que moi. Encore aujourd'hui, elle pratique peu. Quand elle appelle et envoie des mails à ses grands-parents, en fait. Sieger et Violet sont aussi intransigeants que Mycroft sur ça.

— Mais ses grands parents ne seront pas éternels non plus, remarqua John.

C'était quelque chose dont il avait été impossible de discuter avec Sherlock, et John avait besoin de savoir si Mycroft en avait conscience. Les parents Holmes avaient manifesté leur envie d'être là pour l'anniversaire de leur petite-fille. Ils avaient annulé une semaine avant. Ils étaient fatigués, et Sieger s'était bloqué le dos, faire le long trajet pour juste une journée n'était pas conseillé. Ils étaient globalement en forme, mais l'âge se faisait sentir aussi parfois.

— Ouais, reconnut Greg avec morosité. J'ai remarqué.

— Essayer de le faire comprendre à Sherlock est comme parler à un mur. Tu le connais. Qu'en dit Mycroft ?

— « J'ai un avion à prendre dans deux heures, Gregory », singea le DI. Il est à Florence, depuis presque dix jours. Enfin en Italie depuis dix jours, à Florence depuis hier. J'ai pas cherché à comprendre.

John soupira profondément.

— Les Holmes, mon Dieu.

— Ouais. Qu'est-ce qui nous a pris de nous caser avec les frères Holmes, hein ? Et toi tu as appelé ta fille Holmes. T'es encore moins sorti de l'auberge que moi, mon pote !

— M'en parle pas ! soupira John. Enfin cela dit, moi, le jour où Rosie sera ado et insupportable, je pourrais toujours incriminer Sherlock et son éducation. Toi, Sephy aura pour toujours ton patrimoine génétique, et pas celui de Mycroft.

Greg rit de bon cœur, bon joueur. Il savait que John avait raison.

Ils reportèrent leur attention sur leurs familles installées au salon. Sherlock avait tracé un chemin avec les cubes, les alignant le long d'une droite. Au bout de la ligne, il avait posé son violon, réparé et dans son étui ouvert, pour que la fillette puisse le voir et essayer de s'en approcher. Il essayait désormais de convaincre Rosamund de se mettre debout, suivre le chemin de cube en les attrapant au passage, et arriver jusqu'au violon, qui continuait de fasciner la petite fille.

Bien évidemment, les cubes étaient disposés dans l'ordre de la masse volumique de chaque élément, Sherlock ne perdait jamais le nord.

À côté du violon, essayant d'attirer sa cousine, Sephy tendait les bras, prête à rattraper la fillette au besoin. À l'autre bout, Sherlock avait aidé sa fille à se lever et lui tenait les mains, mais elle ne semblait absolument pas disposer à faire le moindre pas.

Au milieu de tout ça, Molly et Mrs Hudson, lassées, essayaient d'expliquer à Sherlock que sa méthode n'avait que peu de chance de fonctionner.

— Rosie ma chérie, tu n'es pas obligée d'écouter ton père, décréta Molly. Faut pas lui en vouloir, il a des idées bizarres parfois.

Les grands yeux bleus de la fillette étaient écarquillés tandis qu'elle buvait les paroles de sa marraine.

— Je suis d'accord avec Molly, appuya Mrs Hudson. Cette enfant marchera quand elle en aura envie, inutile de la brusquer.

— J'ai marché à dix mois, et parlé à douze, grinça Sherlock.

Les deux femmes levèrent les yeux au ciel, dans un bel élan de synchronisation.

— Ah ça, on n'en doute pas, marmonna Molly. Tes pauvres parents, quand j'y repense, je les plains tellement.

— Rosie, sois gentille, fais ce que tu veux. Tu auras bien le temps dans ta vie de t'embêter à essayer d'écouter tes pères. Tu n'es pas obligée de commencer maintenant, décrété Mrs Hudson.

— Maiiiiiiis je veux voir marcher Rosiiiiiiiie ! intervint Sephy, avec toute la grâce hystérique et les décibels de ses sept ans presque huit.

Sherlock se rengorgea de fierté d'avoir un allié dans la place. Qu'il s'agisse d'une fillette de sept ans immature et parfois boudeuse ne semblait lui poser aucun problème d'égo.

John s'apprêtait à intervenir quand Rosie trancha subitement le débat : lâchant les mains de son papa, elle se jeta à terre pour ensuite filer à quatre pattes. Elle fit un massacre parmi les cubes bien alignés qu'elle bouscula allégrement sur son chemin, et avant même que quiconque ait eu le temps de dire ouf, elle atteignait le violon.

— Ba ! lança-t-elle avec une évidente fierté en posant ses petites mains potelées et encore un peu sales de gâteaux sur l'objet ciré et lustré.

Sephy eut la présence d'esprit d'éloigner aussitôt l'enfant, et refermer l'étui pour protéger de violon, mais le mal était fait : Sherlock était vexé.

John ne put se retenir plus longtemps, et explosa de rire devant la myriade d'émotions sur le visage de son compagnon, majoritairement frustré et boudeur. Un instant plus tard, il entraînait toute la maisonnée dans son hilarité, à l'exception de Sherlock, toujours figé dans sa grimace. Et Rosie, très fière d'elle, battait des mains et riait plus que tous les autres.


Prochain chapitre le Me 14/07

Reviews, si le coeur vous en dit ? :)