Bonjour mes petites loutres, on continue cette tranche de mignonnitude ! J'aime beaucoup cette partie là de chapitre, j'espère que ça vous plaira aussi :)
Réponse aux anonymes :
Avril : Je suis ravie que te faire rire, c'est loin d'être facile, et je suis plutôt habituée à vous faire pleurer ! Et je suis encore plus satisfaite de me dire que je déclenche une fibre parentale chez qqn, alors que moi même, je ne veux pas du tout d'enfant xD Bon, petite précision quand même, Rosie est une enfant quasi parfaite, hein. J'en connais en vrai (des gens dont les enfants sont des pubs ambulantes de perfection), mais c'est plutôt rare, la plupart du temps, c'est plus compliqué xD Merci pour la review, j'espère que la suite te plaira ;)
Bonne lecture !
Premier pas
Partie 2
Rosie continua, dans les semaines suivantes, à démontrer son manque de motivation pour la marche. Elle filait à quatre pattes de plus en plus vite, et explorait activement tous les coins et les recoins de la maison. Se mettre debout ne lui posait absolument aucun problème, tant qu'elle s'appuyait sur quelque chose, comme un mur, un meuble, ou les jambes de ses pères. Mais faire un pas, jamais. Ça ne semblait pas vraiment l'intéresser, vu l'efficacité avec laquelle elle bougeait à quatre pattes. Et elle savait se lever quand elle voulait attraper quelque chose de plus haut que sa petite taille.
Si Sherlock continuait vaguement de bouder, sa manière à lui de s'inquiéter pour elle, John était plus philosophe :
— Elle est juste très intelligente, Amour. Elle ne veut pas se fatiguer inutilement, on dirait toi. En même temps, tu passes tout ton temps vautré dans le canapé quand tu la gardes, tu m'étonnes qu'elle ne comprenne pas le principe de marche !
Sherlock parut encore plus vexé, si c'était possible, mais ne répondit rien.
Du coup, pour motiver Rosie, et comme ils connaissaient de belles journées d'hiver, froides mais claires et sans pluie, John emmenait régulièrement sa fille en promenade à Regent's Park. Ils prenaient la poussette, bien sûr, mais John finissait toujours par s'assoir sur un banc, détacher sa fille et essayer de la faire marcher, en la tenant, lui désignant tout ce qu'il y avait d'intéressant à attraper. Pour une petite fille, le parc était un enchantement, avec plein de choses à découvrir. Chaque brin d'herbe était un émerveillement, chaque fleur pleine de givre une épopée, et quand il leur arrivait de croiser un écureuil qui filait sur la pelouse, entre les racines d'un arbre avant d'y grimper, c'était l'extase totale.
John se souvenait de cette anecdote, racontée par ses parents des douzaines de fois durant son enfance : le jeune lui avait appris à marcher grâce à des canards. Il les avait vus de loin, et avec toute la détermination du monde, avait tout lâché pour marcher à leur rencontre, droit sur eux. Les pauvres anatidés ne l'avaient pas forcément très bien pris, mais le fait était là : John avait fait ses premiers pas seul[1].
Le médecin avait beau dire à Sherlock qu'il fallait de la patience, que Rosie marcherait quand elle aurait envie, qu'il ne servait à rien de projeter leurs expériences personnelles sur la fillette (a fortiori qu'elle n'avait aucune chance de leur ressembler, puisqu'elle ne partageait avec eux pas une once de patrimoine génétique), une part de lui avait envie que Rosamund reproduise son schéma. Même si c'était pour poursuivre un écureuil plutôt qu'un canard, parce qu'il avait toujours peur que Rosie tombe à l'eau, alors il préférait ne pas s'approcher des points d'eau qui jalonnaient le parc.
Il n'avait pas vraiment de raisons de s'inquiéter, cela dit. Rosie grimpait dans sa poussette à la première occasion. Elle courait à quatre pattes sur la pelouse sans jamais s'éloigner de trop de son père, et ne faisait que quelques pas, les deux mains bien serrées dans les poings de son père.
— Rosie, ma princesse, tu es une feignasse, on dirait ton détective de père, soupira-t-il alors que la fillette refusait, encore et toujours, de faire plus de deux pas.
— Problème de marche ?
John releva la tête, surpris. Il n'avait pas fait attention qu'il n'était pas seul, à l'exception de sa petite fille qui suçotait sa tétine mollement.
Sur le banc à côté de lui, une femme d'à peu près son âge était installée, et lui souriait. Ce fut immédiat, il la regarda, la contempla, lui sourit amicalement. Ses réflexes de mâle séducteur prenaient le dessus. C'était stupide, parce que la femme était clairement là avec des enfants, elle aussi, elle ne voulait pas le draguer, mais il ne pouvait s'empêcher de sentir son égo valorisé par le fait qu'une jolie femme lui adresse la parole.
Il ne put s'empêcher de s'en sentir un peu bête, surtout quand il avait le plus bel homme du monde qui l'attendait à la maison. Rosie, malgré son jeune âge, semblait d'ailleurs regarder John avec l'exact air qu'aurait eu Sherlock s'il avait été là, un peu narquois, un peu désespéré.
— Mmm, oui, elle paraît très peu motivée par l'idée de se déplacer sur ses deux pieds, malgré nos efforts.
— Elle a quel âge ? demanda gentiment la femme en souriant à Rosie.
— Quatorze mois. Je sais qu'elle a encore le temps, mais bon...
— Je connais ça, révéla la femme. C'est le moment de toutes les découvertes, chaque jour est une progression, alors on a tendance à les pousser pour s'extasier !
John rit doucement. Elle n'avait pas entièrement tort. Ils voulaient que Rosie marche pour eux, pour s'en rengorger. Le bambin semblait clairement n'en avoir rien à faire.
— Et puis après, soupira la femme, ça court tellement vite et tellement loin qu'on se met à regretter du temps où ils étaient forcément près de nous.
Elle agita la main pour désigner un point au loin, un petit garçon derrière un ballon, qui s'amusait avec un autre enfant. Ses gamins, assurément, elle les surveillait du coin de l'œil.
— Je n'en suis pas à ce stade, reconnut John. Je verrais ça dans quelques années !
— Oh, c'est votre première ?
John hocha la tête poliment, un peu crispé sans raison. Sherlock avait beau être plus jeune que lui, il n'aimait pas vraiment les insinuations sur son âge, trop vieux pour avoir un bébé. Quand ils avaient décidé d'adopter un enfant, des collègues avaient commenté que c'était parfait pour lui, en adoptant un enfant en bas âge, de quatre ou cinq ans, ça lui éviterait un tout petit bébé à plus de quarante ans et d'être en retraite avant même sa majorité ou presque.
John avait trouvé ça hautement ridicule. Comme s'il y avait un âge acceptable pour faire des enfants, et qu'en tant qu'homme de quarante ans, en adoptant un enfant de cinq ans, ce serait comme s'il avait fait un enfant à trente-cinq, dans la fourchette acceptable des bien-pensants. Rosie avait tout bousculé, et ce n'était pas plus mal.
— Oui, répondit poliment John. Et probablement la dernière.
— Je n'aurais pas dit en vous voyant, vous dégagez la maturité de ces pères aguerris !
John haussa les sourcils. Il était peut-être un peu rouillé, mais ça, dit avec le ton suave qu'elle avait emprunté, c'était de la drague. Et au fond, ça le mettait mal à l'aise, passée sa fierté stupide et éphémère de mâle.
— Et puis, ne dites jamais jamais, vous semblez encore parfaitement en forme et capable de faire des enfants...
Elle lui adressa carrément un clin d'œil, et John se sentit encore plus gêné. Si seulement Sherlock était là, il aurait pu faire dégager l'impudente en quelques mots bien sentis ! Mais si Sherlock avait été là, il n'y aurait pas eu besoin de la faire fuir, elle n'aurait même pas été tenté de l'approcher. Le détective avait parfois le comportement d'un animal possessif avec John, et il faisait fuir quiconque aurait pu vouloir discuter avec le médecin. John avait abandonné l'idée de lui faire comprendre que ça ne se faisait pas.
— Je ne crois pas, non. Bizarrement, on a beau essayer très souvent avec mon compagnon, on n'arrive jamais à faire des bébés ensemble !
— Oh.
Elle n'ajouta pas un mot de plus, et c'était le « oh » le plus froid que John avait entendu depuis longtemps. Ça aurait pu le faire rire de voir à quel point il avait réduit ses tentatives à néant, si elle n'avait pas paru si dégoûtée. D'ailleurs, peu de temps après, sans doute après un délai de politesse, elle le leva, et cria à ses enfants qu'ils partaient. Elle se pressa sur le chemin pour s'éloigner de John sans un mot.
Rosie, toujours dans sa poussette, regarda son père avec un air concentré et perplexe. John avait parfois l'impression qu'elle comprenait absolument tout ce qui se passait pour les adultes.
— Princesse, j'aurais été ravi d'essayer de t'apprendre à marcher aujourd'hui encore, mais je crois que je vais préférer partir. Déjà, elle m'a sapé le moral, mais en plus, elle semblait capable d'aller appeler les flics, au cas où je t'ai enlevée, comme le dangereux psychopathe qu'elle doit penser que je suis, puisque je vis avec un homme !
— Bababi, commenta joyeusement Rosie.
— T'as pas tort, ça aurait été encore plus drôle si elle avait croisé Sherlock. Lui, c'est un vrai psychopathe !
Rosie et John explosèrent de rire de concert, tout en quittant le parc. John en pouffait encore de rire, et Rosie avait l'air extatique, en rentrant, et l'air perplexe de Sherlock ne fit que s'accentuer quand le médecin daigna s'expliquer :
— On a croisé une homophobe qui a tenté de me draguer !
— John ?
— Oui ?
— Je m'ennuie.
Ledit John raccrocha, et se concentra de nouveau sur les radios qu'il était en train d'observer. La sonnerie de son téléphone s'éleva presque aussitôt, et il ne prit même pas la peine de vérifier qui était la personne qui essayait de le joindre.
— Je suis occupé, Sherlock.
— Mais je m'ennuie.
— Va t'occuper de ta fille.
— Elle fait la sieste.
— Trouve-toi une enquête à faire de la maison
— J'ai déjà résolu l'intéressant.
— Fais un puzzle, lis tout internet, embête ton frère, harcèle Greg, appelle ta mère pour lui donner des nouvelles de Rosie, mais laisse-moi bosser !
Et il raccrocha. Avec un peu de chance, il aurait la paix pendant au moins une heure. Sherlock était d'une humeur massacrante, ces derniers temps. Rosie avait fait quelques cauchemars récemment, sans compter la percée de nouvelles dents qui l'avait empêché de dormir convenablement, et le détective avait mal vécu ce retour en arrière. Il pensait sincèrement que leurs nuits sans sommeil étaient derrière eux, et n'avait que peu apprécié de mal dormir. Et pourtant, il n'avait pas besoin d'aller bosser, lui, du moins pas comme John.
Mais du coup, pour se venger de son humeur, au lieu d'en vouloir au monde entier et à sa fille, il embêtait John en appelant toutes les deux minutes. Ce dernier prenait toutes les opérations chirurgicales possibles et imaginables de la clinique, juste pour être au bloc et ne pas avoir à répondre à son téléphone.
Son téléphone sonna de nouveau plusieurs heures plus tard. John avait presque fini son service. Avisant qu'il s'agissait bien de son compagnon grincheux, le médecin songea que parfois, Sherlock avait presque des super-pouvoirs. Il n'avait pas appelé une seule fois alors que John était au bloc, mais dès qu'il en était sorti, hop, le téléphone sonnait. À croire qu'il était extra-lucide. Ou qu'il surveillait son amant.
— J'ai fait tout ce que tu as dit, annonça Sherlock de but en blanc, sans la moindre formule de politesse lorsque John, de guerre lasse, décrocha.
Il décrochait toujours. Dans le vain espoir qu'un jour, cela soit une véritable urgence justifiant de le déranger en plein boulot. Cette fois était très différente, et John pouvait prédire la suite rien qu'à la voix de Sherlock. Il était passé maître dans l'air de décoder le détective. Et cette voix froide, concentrée, clinique, ce n'était pas son compagnon habituel, mais le détective plongé dans une énigme. Qui prenait le temps, malgré son apparente impatience, d'appeler John et lui expliquer ce qui se passait. Au lieu de disparaître, ne pas donner de nouvelles pendant des heures, suivre les pistes de son cerveau que personne ne pouvait deviner sans explications, bondir d'un bout à l'autre de Londres. Ou du pays, comment ça pouvait arriver parfois.
John avait réussi à faire enfoncer ça dans le crane de Sherlock, à son corps défendant, mais qu'importait désormais, il appelait. Et rassurait John, d'une certaine manière.
— Ça ne m'a pas distrait du tout, poursuivit Sherlock, mais j'ai trouvé une enquête de niveau 5, alors j'ai volé le dossier à Lestrade, Mycroft résoudra les détails plus tard. Et je me suis rendu sur place. Ne m'attends pas pour dormir ce soir.
John avait beau s'y préparer, savoir que les enquêtes pouvaient prendre du temps, ça ne faisait pas moins mal. Il détestait savoir Sherlock sur une enquête sans lui. Il avait toujours un pincement au cœur. Pas seulement de l'inquiétude pour le détective, de savoir qu'il n'était pas là pour le protéger, mais aussi de la jalousie. Il avait fini par l'admettre, et l'accepter. Enquêter, le feu du terrain, l'adrénaline, tout cela lui manquait et il jalousait Sherlock. Il lui arrivait d'y aller, mais ça n'était plus arrivé depuis la naissance de Rosie. Aussi déprimant que cela soit, ils avaient besoin du salaire régulier du médecin à la clinique, et ses horaires clairs et précis (à défaut d'être fixes) pour élever une enfant en bas âge. Les enquêtes étaient imprévisibles. Ils n'avaient pas encore trouvé le moyen de confier leur fille à quelqu'un pour y aller tous les deux. D'une certaine manière, ils étaient comme ces couples qui n'arrivaient plus à faire l'amour après un bébé, surtout quand il y avait une femme qui avait accouché dans l'histoire. Entre la chute des hormones, le corps déformé, l'épisiotomie potentielle, le post-partum, le manque de sommeil, de nombreux couples avaient du mal à retrouver une vie sexuelle épanouissante par la suite. Or, c'était essentiel à un couple. Sherlock et John n'avaient pas vraiment eu de problème pour leur vie sexuelle, malgré le manque de sommeil. Ce qui leur manquait, à tous les deux, c'étaient les enquêtes ensemble. John se promit de tout faire pour essayer de retrouver ça, cette flamme entre eux. Chacun son truc. Ils prenaient leur pied en poursuivant des criminels.
— Sois prudent, répondit-il après un temps de latence. Ne meurs pas. Promets-le-moi.
— Hmm hum, répondit Sherlock pour toute réponse.
Ce n'était pas un oui, ce n'était pas un non. Les deux hommes savaient bien que cela ne servait à rien de promettre. Les promesses étaient un truc d'enfant, et encore. Parfois, elles pouvaient se révéler dangereuses. Les adultes savaient les limites des promesses. On ne pouvait pas défier les aléas imprévisibles en promettant. Sherlock pouvait promettre de faire attention, de ne pas se mettre en danger de façon inconsidérée. Il ne pouvait pas promettre de ne pas mourir.
— J'ai déposé Rosie chez Molly, annonça Sherlock, le but premier de cet appel, avant de couper la communication.
C'était une de leurs règles de base : Ils n'avaient pas engagé de nounou ou de jeune fille au pair à temps plein. Sherlock restait à la maison avec Rosie, le temps qu'elle soit assez grande pour le faire seule, et qu'elle aille à l'école. Mais quand il partait pour une enquête, il avait interdiction d'emmener la petite fille avec lui. Cela pouvait paraître évident, mais ça ne l'était pas forcément pour le détective. Un jour de beau temps, John avait piqué une crise mémorable. Sherlock avait sincèrement cru qu'amener Rosie, toute petite dans son porte-bébé sur son torse, serait une bonne idée. Il faisait beau, ça l'aérait, quelle importance qu'ils franchissent les rubans jaunes de la police et pénètrent sur une scène de crime ?
— Après tout, elle adore mes histoires pour s'endormir. Pourquoi pas ne lui montrer en vrai ? avait plaidé Sherlock.
Le temps que tout le monde se remette de leur crise de rire nerveux, de voir le génie acerbe et cynique avec un porte-bébé et qui trouvait ça normal d'emmener sa fille près d'un macchabée, le grand détective avait perdu un temps précieux pour la collecte d'indices, et ça l'avait vexé. La réaction de John avait été nettement moins drôle. Il en avait hurlé toute la soirée, et une bonne partie de la nuit. Seul l'épuisement les avait vaincus par K.O.
Depuis, Sherlock avait appris la leçon. S'il devait sortir pour enquêter, il devait confier leur fille à une personne de confiance :
— Et par personne de confiance, j'exclus tous tes potes sans abri, Sherlock, avait précisé le médecin à un détective boudeur.
Cette fois, comme souvent, Sherlock avait choisi Molly, qui adorait sa petite filleule. Ils avaient également conscience qu'il était important pour sa construction personnelle qu'elle puisse évoluer auprès d'êtres humains plus normaux qu'eux. Et auprès d'une femme, également. Molly remplissait presque les deux critères. Mais malgré des tendances parfois étranges, elle n'aurait jamais emmené Rosie dans une morgue. Enfin, pas avant quelques années.
John avait beau ignorer où était le meurtre où se trouvait le crime qui nécessitait la préférence de Sherlock dans les plus brefs délais, il fut touché par l'attention de son compagnon d'avoir choisi Molly pour aujourd'hui. Il aurait pu simplement la laisser chez Mrs Hudson (il savait que John rentrait bientôt, la vieille dame ne pouvait pas garder la fillette pendant de trop longues périodes) ou demander à son frère de venir la chercher (ou d'envoyer un des hommes du MI-6, lequel devait subitement se demander à quel moment de sa vie professionnelle il était devenu baby-sitter plutôt qu'assurer la surveillance de l'État. Toujours un grand moment à observer, dont John ne se lassait jamais, quand il récupérait la fillette auprès d'un homme qui faisait deux fois sa taille en hauteur, en muscles, et probablement deux fois son intelligence, et qui, pour les deux dernières heures, avait chanté des comptines).
Mais il l'avait à dessein déposée sur le chemin du retour de la clinique pour John n'ait pas besoin de faire un détour. L'intention était gentille. Raccrocher sans attendre ne l'était pas.
— Merci Sherlock, répondit sarcastiquement John à l'intention de la tonalité. Oui, pas de souci pour récupérer le petit monstre qu'est le nôtre et la ramener à la maison, merci de demander, et puis j'en profiterai pour faire les courses et préparer le dîner, bien évidemment, et ne pas t'attendre si tu ne rentres pas de la nuit, mais que tu aies quelque chose à manger en pillant le frigo au cas où.
Sherlock ne pouvait évidemment rien entendre. Même s'il avait été toujours en ligne, ses neurones étaient présentement tous tournés vers sa résolution d'enquête, mais cela faisait du bien à John de le verbaliser parfois. Il savait qu'il était injuste, jaloux. Il savait qu'il ne pouvait pas en demander plus à son compagnon, ils avaient un accord, ils en avaient discuté en amont. Et il était sincèrement heureux que Sherlock prenne son pied sur une enquête. L'argent qui rentrait était également une part non négligeable de l'enjeu. Mais John était grognon, désormais. Il fallait vraiment qu'il aille avec Sherlock, un de ces jours.
Sherlock était finalement rentré, très tard dans la nuit. Il avait vaguement essayé d'être discret, à sa manière, mais John ne dormait que d'un œil. Le bruit de l'eau dans la salle de bains avait suffi pour le tirer du sommeil, et il avait rejoint son détective de compagnon, évaluant d'un seul regard son état général.
— Je n'ai rien, décréta Sherlock en le voyant observer un filet de sang de son arcade sourcilière. Désolé de t'avoir réveillé. Je me suis cogné contre un mur. Promis. Je n'ai rien, et il y a un assassin de moins en liberté.
Il avait un air de suffisance arrogant qui aurait pu être horripilant chez n'importe qui d'autre, mais qui avait malheureusement le don d'exciter John.
— Tu as besoin d'aide pour les soins ? demanda-t-il doucement en regardant le désinfectant, et la crème cicatrisante que le détective avait sortis.
Sherlock ne répondit rien, mais il haussa les épaules. Il n'aimait pas l'avouer, mais il aimait que John le soigne. Pendant longtemps, il avait été la seule personne dont il avait toléré le contact sur sa peau nue. Puis un jour, les mains sagement posées dans un but médical n'avaient plus suffi pour apaiser le feu de ses entrailles.
Avec douceur, John s'approcha, fit s'assoir son compagnon sur le rebord de la baignoire, et entreprit de la soigner tendrement. Sherlock avait raison, il n'avait rien. À peine une estafilade. Il aurait peut-être un léger hématome, mais rien de grave.
— Je veux venir avec toi, murmura John à son oreille.
Sherlock, surpris, tenta de tourner la tête pour mieux le regarder, mais John l'empêcha de bouger.
— Je veux enquêter. Je DOIS enquêter. Un peu. Avec toi. Ça me manque... J'en ai besoin.
Au ton de sa voix, il n'y avait pas que ça dont John avait besoin, et Sherlock ferma les yeux, frissonnant, tandis que les doigts de son compagnon glissaient sous le col de sa chemise. Soudainement, son épuisement dû à la retombée d'adrénaline semblait envolé.
Les doigts de John ouvrirent un bouton, puis deux, trois. Sherlock gémit, rejetant la tête en arrière tandis que la bouche du médecin se refermait sur sa jugulaire. Lui aussi, ça lui avait manqué. Les enquêtes, le jeu, le sexe juste après, encore plein d'énergie et d'adrénaline.
— Rosie dort profondément, murmura John. Comme j'étais vexé que tu enquêtes sans moi, j'ai essayé de la faire marcher ce soir, pour te faire rager quand tu rentrerais, mais j'ai échoué... Alors je vais me venger sur toi.
Sherlock ne répondit rien. Il n'y avait plus besoin de mots pour la suite.
John examinait le dossier d'une patiente qu'il devait opérer le lendemain. Il aimait son boulot de chirurgien en clinique, spécialité traumatologie. Il ne s'ennuyait pas. Moins d'adrénaline qu'en Afghanistan ou aux côtés de Sherlock, mais ça avait son lot de cas particuliers et complexes.
Son téléphone sonna, comme pour la millième fois de la journée. Il avait associé une nouvelle sonnerie à Sherlock, de sorte qu'il savait exactement de qui il s'agissait.
Et comme d'habitude, il décrocha, lassé par avance.
— John ! s'exclama Sherlock avant même que John n'ait eu le temps d'en placer une.
Le médecin soupira.
— Sherlock, qu'est-ce qu'on avait dit sur le téléphone quand je suis à la clinique ? Seulement en cas d'urgence, rappela-t-il avec lassitude.
— Mais c'est une urgence ! argua le détective.
John soupira lourdement. Au ton de sa voix, ça n'était rien de vital, clairement. Sinon, John aurait entendu beaucoup plus de hurlements. Même s'il fallait reconnaître des accents angoissés dans le timbre, ça ne restait pas de l'ordre de la question vitale.
— Quel genre d'urgence ? demanda-t-il avec la voix patiente qu'il empruntait avec les plus jeunes de ses patients, pour qui l'hôpital, les médecins et les interventions chirurgicales étaient synonymes d'angoisse.
Ça marchait d'ailleurs très bien avec Sherlock comme avec Rosie, ce qu'il avait constaté récemment. John n'aurait cependant jamais la folie de le lui dire.
La réponse de Sherlock fusa, immédiate :
— Rosie.
Au moins, il avait capté toute l'attention de John.
— Rosie est toujours une urgence pour laquelle je ferais n'importe quoi, et tu le sais, à condition que cela soit une vraie urgence, expliqua-t-il patiemment, toujours avec sa voix calme.
— Elle est tombée, asséna Sherlock, des trémolos dans la voix.
— QUOI ?
Au temps pour le calme et la tranquillité. John avait bondi de sa chaise, par réflexe, prêt à bouger. D'où était-elle tombée ? De la table ? De son lit ? De la chaise ? Par la fenêtre ? Le problème d'être médecin traumato, c'était de voir ce genre de cas toute la journée. En un temps record, son cerveau eut le temps de lui administrer un concentré de tous les cas de figures, toutes les blessures, tout ce qu'il fallait faire pour les traiter, les mesures à prendre. Et le moins qu'on puisse dire, c'était que c'était sacrément angoissant. Ce genre de choses, sur une petite fille de même pas seize mois, ça ne finissait pas bien. Elle était beaucoup trop fragile pour ça.
Son cœur s'allia avec son cerveau qui continuait de générer des images terrifiantes, et il sortit de sa poitrine. Du coup, sans cœur pour donner des ordres, tout le reste du corps de John se mit en veille, à commencer par ses poumons, bloqués, incapable de respirer.
— Elle était assise, elle jouait avec ses cubes. Elle s'est levée. Elle a fait un pas. Puis deux. Elle a marché. Elle est tombée. Sur les fesses. Puis elle m'a regardé. Elle me regarde toujours, d'ailleurs.
La tension de John redescendit d'un coup, et une énorme bouffée d'air s'insinua dans ses poumons, le brûlant presque au passage.
De nombreux sentiments s'agitaient dans sa poitrine, et il ne savait plus vraiment ce qu'il ressentait, ou ce qu'il devait ressentir : fierté que sa fille ait fait son premier pas, seule ? Déception de ne pas avoir été là pour voir ça ? Fureur contre Sherlock qui lui avait annoncé ça avec une formulation beaucoup trop ambigüe qui lui avait fait friser la crise cardiaque ? Empathie envers son compagnon, qui paraissait de toute évidence tellement bouleversé qu'il ne réfléchissait plus convenablement ?
C'était un tel fouillis dans son esprit et dans son corps qu'il ne parvint rien à dire, se contentant de réapprendre à respirer. De toute manière, Sherlock ne semblait pas vraiment attendre de réponse, et il reprit.
— Qu'est-ce que je dois faire, John ?
Le médecin avait beau connaître son compagnon par cœur, il ne l'avait jamais entendu avec une voix si aigüe, faible, terrorisée. Et pourtant, ils en avaient connu des situations dangereuses. Rien ne semblait cependant plus terrifier le grand détective qu'une toute petite fille blonde qui se lançait dans la marche bipède.
— Comment ça, qu'est-ce que tu dois faire ? parvint à croasser John, surpris par la question.
Sa propre voix lui paraissait ridiculement affectée, probablement à cause de la panique qui avait chassé l'air de ses poumons avant de les remplir trop brusquement.
— Elle me regarde. Elle est assise par terre, et elle me regarde. Je fais quoi ?
Un brusque élan de tendresse et de désespoir étreignit soudain John, en se figurant le tableau. Tendresse pour Sherlock, à un bout de la pièce, fixant Rosie, main crispée sur le téléphone, les yeux écarquillés, comme un lapin pris dans les phares d'une voiture.
Désespoir pour Rosie, assise par terre au centre de la pièce, contemplant son père en attendant un câlin qui ne viendrait pas sauf si quelqu'un lui disait de le faire.
— Tu vas la prendre dans tes bras, lui dire bravo, l'embrasser, lui faire un câlin, et l'assurer qu'il n'y a rien de grave, annonça doucement John. Elle te regarde parce qu'elle attend que tu réagisses.
Intérieurement, John songea que leur fille était probablement la meilleure enfant du monde. Avec tout l'instinct du monde, elle savait déjà qui était son père, et elle n'avait pas pleuré, pleurniché en tombant. Avec son innocence enfantine, elle avait déjà conscience des besoins et des limites de Sherlock.
— Vas-y, Sherlock, ordonna John gentiment.
Il entendit du bruit, des froissements, un clic, puis des bruits un peu plus étouffés, avant de redevenir clairs. Sherlock avait rangé le téléphone dans sa poche après avoir branché le kit mains libre, pour pouvoir prendre Rosie dans ses bras.
— Ça va mieux ? demanda le médecin avec tendresse, imaginant sans peine son amant et sa fille, lovés l'un contre l'autre.
— Oui, soupira Sherlock avec soulagement. On fait un câlin.
— C'est bien, commenta John. J'aimerais être là avec vous.
— Tu es là, répliqua Sherlock, rhétorique.
Mais pour une fois, le médecin avait conscience que ce n'était pas le détective froid et clinique qui disait ça, mais bien le père et l'amant sentimental, qui ressentait la présence de John dans la maison, avec eux.
— Et ensuite ? poursuivit Sherlock, comme s'il y avait un mode d'emploi à suivre pour la première fois que son enfant marchait et retombait.
— Eh bien, je propose que tu lui prennes les mains, et que tu l'aides à marcher de nouveau ? suggéra John. Elle a l'air plus réceptive, maintenant. Ne lui prends qu'une seule main. Ces derniers temps, elle aimait beaucoup mieux.
— Et si...
Sherlock s'interrompit, sa voix redevenue faible et paniquée.
— Et si elle tombe encore ? parvint-il à finir.
Le cœur de John se serra. Il crevait d'envie d'être là-bas, avec sa famille, chez eux. Il ne pensait pas ressentir cela un jour. En s'engageant sous les drapeaux, et dans le but d'être déployé sur des champs de bataille, il avait conscience de ne pas suivre le schéma classique que la société bien-pensante essayait de créer en chacun, et que, potentiellement, il se privait de la famille, et des enfants. Son rapatriement forcé, le PTSD n'avaient fait que renforcer cette impression. Vivre avec Sherlock, tomber désespérément amoureux de lui alors qu'il paraissait désintéressé de tout, avait été pire encore. Puis ils avaient commencé leur relation, et jamais John n'avait songé à avoir un enfant. Il avait fait le deuil de cette vie-là, de la paternité et de ses rêves de gamin qui se voyait papa depuis très longtemps. Il n'avait pas fait de sacrifice pour Sherlock, il avait accepté leur vie totalement et entièrement. C'était Sherlock qui avait tout bouleversé, et maintenant, il n'imaginait plus leur vie différemment. Sa famille, Sherlock et Rosie, était tout pour lui. Il savait déjà, depuis le premier jour, qu'il pouvait tuer sans sourciller pour Sherlock. Ce qui l'effrayait parfois, c'était de découvrir qu'il pourrait désormais faire souffrir si c'était pour défendre et protéger Rosie.
Alors en cet instant précis, le cœur qui enflait d'un amour trop fort et trop grand pour les deux êtres de sa vie, en se disant qu'être bêtement retenu au boulot quand sa fille faisait ses premiers pas, John réalisa qu'il ne vivait au fond qu'une situation parfaitement normale et banale de tout père de fille. Bizarrement, cette banalité-là lui fit du bien.
— Eh bien, si elle tombe encore, tu lui feras un câlin en disant que ce n'est rien, et qu'il faut recommencer. Et elle apprendra à se relever autant de fois qu'il le faut. Parce que c'est ça, la vie. Tomber six fois, et se relever sept. Pas vrai ?
[1] Pour information, l'anecdote est plus ou moins tirée de ma vie, et je n'en dirai pas plus xD
Prochain chapitre le Me 21/07
Reviews, si le coeur vous en dit ? :)
