Bonjour mes petites pétrels des neiges ! Nouvelle tranche de vie, qui au final ne va pas vraiment traiter le thème du chapitre en question mais tant pis XD J'espère que ça vous plaira ! :)

Réponse aux anonymes :

Morganne-bzh : héhé; oui, les parents attendent ça avec impatience, mais c'est loin d'avoir des avantages xD J'espère que tes expériences personnelles n'ont pas été trop graves ;p Et j'aime beaucoup l'idée de Sherlock qui attend un mode d'emploi pour savoir comment réagir... et oui, heureusement que John est là, on va pouvoir le dire souvent ! Merci pour la review, j'espère que la suite te plaira :)

Premier mot

Partie 1

Manifestement, il ne fallait qu'un pas à Rosie pour se débloquer, et découvrir le plaisir de la marche. Rapidement, elle fit un deuxième, puis un dixième, puis un centième pas. Elle n'était pas toujours très équilibrée, chancelait parfois, aimait la main de ses pères dans la sienne pour marcher, mais elle semblait très contente. Notamment lors de leurs balades à Regent's Park, où elle aimait marcher dans l'herbe, essayer de courir parfois, sans grand succès. Son plaisir préféré semblait être de marcher à côté de John dans les allées, en se tenant fermement à la poussette vide, avançant au rythme lent que John adoptait instinctivement pour s'accorder aux toutes petites enjambées que pouvait faire la fillette.

Quand elle fatiguait, elle savait très bien se faire comprendre, et elle se réinstallait dans son landau sans culpabiliser.


— Bonjour John ! Bonjour Rosie ! Comment ça va aujourd'hui ?

La pédiatre de Rosamund, Nathalie McDonald, les accueillit avec un grand sourire. Elle suivait la fillette depuis sa naissance, à Saint Bart. Molly la connaissait, et l'avait recommandée à ses amis. John l'avait aimé tout de suite également. Patiente et pédagogue, tout en ayant conscience qu'elle parlait à un confrère et qu'il n'y avait pas lieu de trop en faire. John n'était certes pas spécialisé dans les enfants, mais il était compétent. D'ailleurs, vu que la fillette n'avait pour l'instant jamais eu de vrais problèmes, John était parfaitement capable de faire les analyses et diagnostics cliniques jusque-là. Il avait même parfois utilisé son bloc d'ordonnance pour prescrire crèmes et suppos, en cas de besoin, tout en ayant conscience qu'en cas de problèmes plus grave, il n'hésiterait pas à faire appel à sa consœur.

De toute manière, les visites étaient obligatoires, a fortiori vu que Rosie était adoptée. Le docteur McDonald avait l'obligation, à intervalles réguliers, de réaliser un examen approfondi de la petite fille pour tenter de détecter des problèmes de maltraitance.

Il leur avait d'ailleurs été précisé qu'ils étaient libres de choisir leur pédiatre, mais qu'en cas de suspicion de maltraitance ou anomalies, l'État se réservait le droit de faire venir un de ses propres médecins pour s'assurer de l'état physique et psychologique de l'enfant.

Bizarrement, les visites, très régulières dans un premier temps, s'espaçaient avec l'âge.

— C'est stupide, non ? avait commenté John à la pédiatre lors de la première visite, lorsqu'elle avait conclu que Rosie étaie en excellente santé, et pas battue comme plâtre. Comme si quelqu'un d'agressif et de violent ne l'était que sur un nouveau-né ? Oh ça va, il n'a pas tapé sur sa fille adoptive dans les deux premières années de sa vie, ça n'arrivera jamais dans les dix suivantes, un contrôle par an suffira !

La pédiatre, loin d'être choquée, avait explosé de rire. Ils avaient ensuite débattu de l'absurdité du système du NHS, du manque de médecins, des parents négligents, agressifs, des violences conjugales, sur l'enfant, et puis la conversation avait totalement dérivé, ils étaient devenus bons amis, et il ne faisait plus aucun doute que Nathalie McDonald n'avait dès lors plus aucune objectivité sur John Watson et Rosie Holmes.

Tandis que John entrait dans le cabinet, sa fille sur un bras, la pédiatre avisa un autre homme venant à sa suite, et s'étonna.

— Oh, bonjour également, monsieur... ?

Elle ne voulait pas présumer de qui il s'agissait. Bien sûr, elle avait conscience que Rosamund avait été adopté par deux hommes, mais depuis quinze mois, et douze visites — depuis les un an, ça s'espaçait déjà — elle n'avait toujours vu que John.

— Holmes répondit John, joyeux, tandis que l'autre ne desserrait pas les dents. Monsieur Sherlock Holmes. Aucun souci avec lui, il est grincheux, c'est habituel.

Le susnommé envoya un regard courroucé à John, et une œillade meurtrière à la pédiatre, qui en fut décontenancée. À sa connaissance, elle n'avait rien fait qui nécessite que le père de sa jeune patiente ne veuille l'assassiner sur place.

— Ne t'en fais pas ! poursuivit John en s'installant, tandis qu'elle refermait la porte derrière eux. Tu as reçu le message de Molly, qui nous proposait d'aller déjeuner tous les trois, un de ces jours ?

Elle hocha la tête. Molly était sa collègue à Saint Bart, et bien qu'elles officient dans des services radicalement différents, il leur arrivait malheureusement de collaborer parfois. Le docteur McDonald était spécialisée dans la détection de vices et sévices infligés à des enfants, et elle était également chirurgienne pédiatrique. Il lui arrivait parfois de perdre des jeunes patients, dont Molly s'occupait alors, ou qu'elles échangent sur les autopsies de la légiste pour déterminer si la cause de la mort d'un enfant pouvait être imputable aux parents. Les deux femmes s'entendaient très bien, et étaient relativement proches. Pas des amies fusionnelles, mais suffisamment pour mieux se connaître que des simples connaissances de boulot, et appréciaient de déjeuner ensemble. John ayant un excellent contact avec Nathalie McDonald, même si leurs discussions avaient souvent lieu lors des rendez-vous de Rosie, la proposition de Molly ne l'avait pas choquée outre mesure, au contraire. Elle avait répondu favorablement, plutôt motivée par l'idée.

— Sherlock lit parfois mes textos. Enfin, tout le temps, en fait, puisque ceux qu'il ne lit pas, il les déduit, c'est agaçant.

La pédiatre doutait que cela dérange réellement John. Il y avait trop d'affection et d'acceptation dans sa voix pour ça.

— Du coup, il est tombé sur ça, il a râlé, il m'a fait une crise de jalousie, et le voilà ! poursuivit joyeusement John. Il va probablement rester là sans parler, en grinçant des dents et en analysant tout, ne le prends pas personnellement, c'est un abruti jaloux !

Nathalie McDonald avait connu des situations surréalistes dans sa vie. En tant que femme, en tant que médecin, en tant que mère.

Mais clairement, ce rendez-vous entra dans le top 3 des choses qu'elle avait vécu de plus bizarre au cours de son existence. Elle n'osa pas critiquer le fait que l'un des deux hommes lise les messages de l'autre, ce qu'elle n'aurait personnellement pas toléré de son conjoint, et encore moins le fait que ça soit la seule chose qui amène le deuxième père de Rosie à sa visite de contrôle.

— T'en fais pas du tout, reprit John, fais comme d'habitude.

Alors elle fit comme d'habitude. John discutait à bâtons rompus, comme s'ils étaient seuls, mais la jeune femme avait bien du mal à se concentrer, tant sur ses soins et vérifications, que sur la discussion badine.

Renfrogné, ne prononçant pas un mot mais sans jamais la quitter du regard, le grand escogriffe avait quelque chose d'assez malaisant. Il observait absolument tout ce qu'elle faisait, tandis qu'elle palpait Rosie, la pesait, la mesurait, vérifiait ses réflexes, son audition, sa vision. Elle avait l'impression désagréable qu'au moindre faux pas, elle était morte. Réellement morte. Et que personne ne retrouverait jamais son cadavre.

Puis, au fil de ses analyses, et des babillages incessants de John, elle finit par oublier la présence de cet être longiligne et muet, pour se concentrer sur quelque chose qui l'embêtait beaucoup plus.

— Il y a un problème.

John arrêta soudain de parler, et le docteur McDonald sursauta. Pile au moment où elle commençait à oublier Sherlock, il parlait. Ça n'avait même pas été une question, mais un couperet. C'était la première fois que la pédiatre entendait sa voix, et elle était à l'image de son propriétaire.

— Qu'est-ce qu'il y a, Amour ? demanda doucement John.

Il ne remettait absolument pas en question ce que venait de dire son compagnon, il demandait juste des précisions, pour agir en conséquence, immédiatement et efficacement. Leur capacité à communiquer sans mot était quelque chose de presque brillant, qu'on voyait rarement.

— La médecin pense qu'il y a un problème avec Rosie, explicita le détective. Pourquoi, je ne sais pas par contre.

Là encore, John ne remit pas une seule seconde en cause ce que venait de dire Sherlock. Il se contenta de se retourner vers la pédiatre, et avec le sourire, lui demander ce qui n'allait pas avec leur fille.

— Il n'y a rien qui ne va pas, attaqua-t-elle en réponse.

Un sifflement méprisant lui répondit. Elle accusa le coup, et jeta un regard furieux au détective, qui ne s'arrêta cependant que parce que John lui avait mis un coup de coude. Et lui avait collé leur fille entre les bras. Le docteur McDonald n'avait jamais vu interagir l'enfant qu'avec John, et elle fut immédiatement rassurée. Aussi froid, tendu et nerveux que semblait être Sherlock Holmes, tout semblait se modifier quand il tenait sa fille contre lui. Il le faisait correctement, sans la gêner, sans l'entraver, mais tout en assurant sa sécurité.

Et sur le visage de la fillette, il y avait adoration totale pour son deuxième père.

— Il n'y a rien de grave, et aucun problème physique, précisa-t-elle. Je suis juste... surprise, dirons-nous, de quelque chose, et je préférerais faire des tests complémentaires pour être sûre que ce n'était pas dû à un problème physique.

— Qu'est-ce qui te surprenait ? demanda John.

— Elle ne parle pas.

Les deux hommes face à elle froncèrent les sourcils.

— Elle babille, comme tous les bébés, indiqua John.

— À cet âge, elle devrait déjà commencer à faire des mots, ou à imiter des sons qui ressemblent à des mots précis. On aurait pu craindre une surdité.

Les bras de Sherlock se refermèrent instinctivement sur le petit corps joyeux qu'il tenait contre lui, comme pour la protéger.

— La surdité, même partielle aurait pu l'empêcher de réellement comprendre les sons que nous émettons et donc de les imiter. Parce que c'est ainsi qu'ils apprennent. En nous imitant. Les tests rapides que j'ai effectués excluent également un problème neurologique. Elle n'a aucun retard de développement apparent, et elle marche bien, maintenant. Mais alors le langage...

— C'est grave ? l'interrompit John.

Nathalie McDonald leur sourit doucement, avant de se rendre compte que ça ne servait rien. John était médecin, il pratiquait ce genre de choses, il les détectait efficacement, et Sherlock semblait voir bien au-delà des choses.

— Non, ça ne l'est pas, mais c'est surprenant. Tu es un bavard, elle devrait t'imiter plus facilement, avoir envie de parler. Elle n'a aucun problème physique, c'est clairement par manque d'envie, par flemme, qu'elle ne parle pas.

— Elle manquerait de modèle à imiter ? interrogea John en coulant un regard soupçonneux vers Sherlock.

— Je ne vois absolument pas ce que tu essayes de sous-entendre, répliqua le détective d'un ton calme.

— Oh trois fois rien mon amour, juste que notre fille passe des journées entières avec toi, qui peux passer littéralement des heures sans prononcer un mot ou presque, depuis que tu ne l'endors plus à coups d'enquêtes. Disons que si elle te prend pour modèle, on n'est pas rendu.

Sherlock, réassurant sa prise sur le corps de sa fille, haussa les épaules dans un geste calculé.

— Je ne vois absolument pas de quoi tu parles.

John leva les yeux au ciel.

— On en parlera — sans mauvais jeu de mots — à la maison, Sherlock. Nathalie, rien d'autre ?

— Non, confirma la pédiatre. Elle est en pleine forme, elle est éveillée et magnifique, manifestement un peu flemmarde pour la parole comme elle a pu l'être pour la marche, mais aucun problème. Rapport positif, comme tous les précédents. À part pour ses besoins à elle, les rendez-vous vont s'espacer.

— On arrête de croire que parce que nous l'avons adoptée, nous sommes forcément des dangereux fous qui battons notre bébé ? ricana le détective.

Nathalie McDonald se sentit glacée par son ton froid. Si cet homme était capable de chaleur, il avait fermement décidé de ne rien en montrer à la pédiatre.

— Mais tu es un fou dangereux, Amour, répliqua John d'un ton tranquille et assuré. Si je disais à Nathalie la moitié des expériences que tu mènes dans notre cuisine, ou ton mode de vie, ou même la manière dont tu gagnes ta vie en prenant ton pied pour ce que l'être humain fait de plus odieux, y'a longtemps qu'on nous aurait retiré Rosie !

— Je ne fais rien qui puisse la mettre en danger ! s'outra Sherlock.

Et pendant un instant, sa carapace se fendilla. L'idée qu'on puisse penser qu'il n'était pas un bon père le mettait réellement hors de lui, et pendant une ou deux secondes, Nathalie McDonald comprit pourquoi le doux et bon John Watson aimait cet homme.

— Effectivement. Raison pour laquelle je vais aux rendez-vous et ne dis rien d'à quel point tu es un dangereux psychopathe, mais MON dangereux psychopathe à moi, s'amusa John, davantage pour se moquer de Sherlock que parce qu'il avait l'habitude de lui parler ainsi.

Le médecin adressa un sourire éblouissant à sa consœur. On lui aurait donné le bon Dieu sans confession, s'il n'avait pas tenu des propos aussi inquiétants.

— Et puis de toute manière, grommela Sherlock, t'es mal placé pour parler. Ce que l'être humain fait de plus odieux, tu adores ça aussi, tu me suis sans la moindre hésitation. J'ai dit danger...

Il marmonnait, et tous les mots échappaient à la pédiatre, mais le sens global était suffisamment clair. John, en revanche, décodait totalement son conjoint.

— Et je suis venu, compléta-t-il posément. Tu as entièrement raison.

Nathalie McDonald les regardait désormais comme s'ils étaient tous les deux des déséquilibrés.

— Ne t'inquiète pas, apaisa John. Demande à Molly tous les renseignements que tu veux, et je répondrai à toutes tes questions à l'occasion. Sherlock est bizarroïde, c'est vrai. Je le suis aussi. J'ai été médecin militaire, comme tu le sais.

D'une main, il désigna son épaule, appuya dessus. La jeune femme connaissait l'existence de la cicatrice, sans ne l'avoir jamais vue. Elle connaissait son histoire. Ils en avaient largement discuté.

— Nous sommes devenus amis, et je sais que ça n'a pour autant jamais influencé ton jugement sur le fait que nous sommes aptes à élever Rosie. Je sais aussi que tu as lu notre dossier, et que tu sais que j'ai souffert de PTSD. L'armée me manque, l'adrénaline, le sentiment de se sentir utile et inutile tout à la fois sur un champ de bataille, ça me manque parfois. Tu l'as lu dans mon dossier, et pourtant tu as toujours rendu des comptes-rendus positifs. Rien n'a changé, je t'assure.

La pédiatre hocha lentement la tête. Elle n'était pas tout à fait convaincue que rien n'avait changé dans sa vision de John Watson quand elle le voyait interagir avec son compagnon, mais par contre, elle était certaine que la fillette ne risquait absolument rien avec ses parents. Et c'était ce pourquoi elle était payée. Alors elle accepta de ne pas chercher à comprendre, et simplement valider le bilan de la fillette, et le rapport positif qu'elle transmettrait comme toujours à l'organisme d'adoption.

— Bien, décréta John en lui souriant. On ne va pas t'embêter plus longtemps, du coup. Bonne journée !

Des salutations d'usage plus tard et une Rosamund agitant maladroitement ses mains sous l'impulsion de son père, la petite famille avait quitté le cabinet. Nathalie McDonald n'allait pas s'en plaindre.


— Tu pourrais arrêter de bouder, Amour ?

— Je ne boude pas, répliqua Sherlock, de très mauvaise foi.

Il était vautré dans le canapé depuis leur retour du rendez-vous de Rosie, et il n'avait pas décroché un mot. John, dans un premier temps, avait laissé le temps à son détective grincheux de compagnon, mais il avait eu le temps de laisser une lessive, plier du linge, jouer avec Rosie, nettoyer la salle de bains, faire la vaisselle, et préparer leur repas, et il estimait que ça suffisait.

— Sherlock, que tu boudes est une chose, que tu refuses de le reconnaître en est une autre, soupira-t-il.

Levant les yeux au ciel, le détective accepta de déplier sa grande carcasse, pour se redresser et s'assoir, le faciès toujours grincheux.

— Je ne boude pas, répéta-t-il.

— Parfait, dans ce cas-là, on va pouvoir discuter, lança joyeusement John en s'asseyant face à lui, directement sur la table basse. Quel est le problème ?

Soupir, absence de réponse, regard fuyant. Du point de vue du médecin, c'était un pas en avant, aussi surprenant que cela sonne. Sherlock aurait pu jouer à éviter la question et se borner à répondre « il n'y a pas de problème » pendant très longtemps. Il était plus têtu qu'une mule. Quand il fuyait le regard de John, et sombrait dans le mutisme, c'était une reconnaissance implicite qu'il y avait quelque chose, mais qu'il n'avait pas envie d'en parler ou ne savait pas le formuler. John le connaissait suffisamment bien pour savoir quand il pouvait insister jusqu'à ce que Sherlock parle enfin, ou quand il valait mieux patienter encore un peu.

— Amour, s'il te plait, parle-moi, demanda-t-il doucement.

Il tendit la main, effleura le visage de son amant, le faisant lentement pivoter pour le ramener face à lui, alors que Sherlock essayait ostensiblement de se détourner. Ses pommettes acérées rosissaient, et John les caressa du bout du doigt, tendrement. Sherlock garda cependant ostensiblement les yeux baissés.

— Tu as dit que c'était de ma faute si Rosie ne parlait pas, grommela-t-il. Et que j'étais fou.

John lui sourit doucement.

— Regarde-moi, Sherlock. S'il te plaît.

Lentement, presque à contrecœur, le détective releva le regard, et planta ses prunelles bleues dans celles de son compagnon.

— Tu es fou, Amour. Dans le bon sens du terme. Je t'aime pour cette folie, et je t'aimerai toujours pour ça. Je suis fou aussi, de toi, principalement, mais pas que. Et j'espère que Rosie deviendra folle, elle aussi, en grandissant. Il n'y a pas de génie sans folie[1]. Et génial, tu l'es assurément. Et notre fille le sera aussi. Si on n'était pas tous un peu fous, qu'est-ce qu'on s'ennuierait ! On ressemblerait tous à ton frère !

Sherlock laissa échapper un son bizarre, un éclat de rire réfréné. Tout ce qui critiquait son frère était bon à prendre.

— Sherlock, quand je dis que tu es fou, psychopathe, dangereux, bizarre... Je le pense vraiment. Mais ce sont les raisons qui font que je t'aime, que je vais t'épouser, que nous avons une magnifique petite fille qui t'adore plus que tout. Je suis avec toi pour tout ce que tu es, pour toi tout entier, et jamais, quand je prononce ces mots, ce sont des critiques. Je ne dis jamais ça dans un sens négatif. Tu le sais, non ? C'est loin d'être la première fois que je dis ce genre de choses, pourquoi tu y réagis aussi mal ?

Sherlock émit un grognement. Puis un borborygme. Que John, fort heureusement, comprit.

— Tu n'as aucune raison d'être jaloux.

— C'est une femme. Elle est médecin, elle est jeune, compétente, jolie...

— Tu as fini ? Ce que tu racontes n'a aucun sens. Malheureusement pour moi, et avec tout le respect que je porte aux polyamoureux, je suis très monogame dans mon genre, et ça fait beaucoup trop longtemps que je suis fou de toi, et incapable de voir tout ce qui n'est pas toi, Amour. Je ne nierai jamais être hétéro, Sherlock. Je ne l'ai jamais nié. Puis une comète est passée dans ma vie, et elle était tellement brillante qu'elle a éclipsé tout le reste et m'a rendu aveugle pour tout ce qui n'est pas elle, encore aujourd'hui. La comète en question, elle s'appelait Sherlock Holmes. Je suis hétéro, oui. Mais manifestement pas suffisamment pour ne pas tomber amoureux de toi, toi tout entier. Cœur, corps et âme.

John Watson avait cette capacité fascinante d'être capable de déclamer son amour sans rougir. Sherlock était loin d'être capable d'en faire autant, et ses pommettes désormais écarlates est un spectacle magnifique permanent. John ne mentait pas, il aimait ce foutu énergumène comme jamais il n'avait aimé dans la vie, et quand il rougissait ainsi, il ne pouvait que retomber amoureux, chaque fois un peu plus.

— Je pense te le prouver assez régulièrement que j'aime ton corps, non ? rajouta-t-il un ton plus bas, plus charmeur, laissant glisser sa main sur la gorge pâle, où la pomme d'Adam s'agitait en rythme des déglutitions, puis le haut du torse, le bouton de la chemise prune ouvert.

— Certes, déglutit difficilement Sherlock.

John sourit, victorieux. Sherlock ne reconnaîtrait jamais ses torts, ce n'était pas son genre, mais il savait qu'il avait gagné quand même, et c'était le plus important.

Doucement, il se pencha en avant, et effleura de ses lèvres celles de son amant. Sherlock avait déjà la bouche ouverte, dans l'attente. C'était un truc qu'il avait parfois, et John adorait ça. Sherlock qui ouvrait la bouche avant même qu'il ne l'embrasse, qui attendait, offert, désireux, tentateur. Il parvenait à la fois à avoir l'air sexy et innocent tout à la fois. John adorait ça. Lentement, il l'embrassa, insinuant aussitôt sa langue dans l'espace offert, et Sherlock y emmêla la sienne, doucement.

Ils s'embrassèrent un instant, dans un baiser qui réussissait à être passionné et alangui à la fois. Ce fut John qui y mit fin, en se reculant doucement. Il n'avait pas besoin d'expliquer à Sherlock que pour l'embrasser ainsi, alors que Sherlock était au bord du canapé et lui assis sur la table basse, il devait se pencher plus que son dos ne l'accepterait à long terme.

Sherlock était frustré, un peu, mais il était clairement plus calme et plus rassuré que précédemment.

— Et sinon, je n'ai pas dit que c'était ta faute si Rosie ne parlait pas. J'ai dit que notre fille était une feignante et que tu étais parfois un très mauvais exemple pour elle, ce qui est totalement vrai. Je le suis aussi parfois, pour d'autres choses. Tu ne lui parles pas beaucoup, quand tu es seul avec elle ?

Sherlock haussa les épaules.

— Ça dépend des jours. Mais oui, ça peut arriver. Les jours où elle est calme. Je ne vois pas l'intérêt de parler inutilement...

— Ce serait pourtant le bon moment, quand elle est calme. Pour lui chanter des berceuses, lui raconter des histoires. Ne lui parle pas seulement pour les choses cliniques et obligatoires, Sherlock, fais-lui écouter ta voix pour le plaisir. Elle aime ta voix.

Sherlock leva un sourcil surpris.

— Ne fais pas l'innocent. Tout le monde aime ta voix. Tu le sais très bien. Tu en joues assez régulièrement, pour obtenir tout ce que tu veux des secrétaires et des réceptionnistes !

— Peut-être, sourit Sherlock.

John lui envoya une pichenette pour le punir de son arrogance.

— Rosie ne fait pas exception à la règle. Désigne-lui les objets, les aliments, ses jeux, tout le tableau périodique de Mendeleïev même si tu veux !

Le regard du détective s'éclaira d'une lueur intéressée.

— Vas-y, si ça t'amuse ! Et même si son premier mot doit être Néon ou Bore, je m'en remettrais, ça ne fera qu'une anecdote de plus à lui raconter plus tard.

— En fait, répliqua Sherlock, très sérieux, je pense que Fer et Or seront des mots plus simples à prononcer pour elle. Je peux admettre qu'elle n'essaye pas de prononcer Strontium ou Flérovium tout de suite.

John lui lança un regard désabusé.

— Elle a vraiment un cube Flérovium ? Je ne sais même pas ce que c'est !

— Bien sûr qu'elle a un cube Flérovium ! Elle les a tous ! Masse atomique 289, numéro atomique 114 et ça fait partie des éléments synthétiques et...

Il s'interrompit quand il vit que John ne l'écoutait plus du tout.

— Ça ne t'intéresse pas, constata-t-il.

— Absolument pas. Mais si ça peut faire parler notre fille, tu peux lui raconter tous ses cubes, numéro atomique, masse atomique, et tout ce que tu veux si ça t'amuse !

— Ça me va ! décréta Sherlock avec un grand sourire.


Quand il rentra de sa garde, le lendemain, John eut le plaisir de voir que Sherlock avait assidûment suivi ses conseils. Assis par terre, Rosie à côté de lui, il prenait un cube après l'autre, le lisait distinctement, le répétait plusieurs fois. Puis, il se lançait dans une explication rapide sur l'utilité de cet élément, et sur sa stabilité, et sur son numéro atomique, et sur son existence à l'état naturel. Il détaillait avec passion les gaz rares, qu'il affectionnait particulièrement depuis toujours.

Père et fille n'avaient pas entendu John rentrer, et le médecin en profita pour, un instant, s'appuyer d'une épaule contre le chambranle de la porte et les regarder. Dans la lumière de Baker Street, le tableau était de ceux qui faisaient gonfler le cœur de John d'une manière qu'il aurait toujours cru impossible. Il n'avait même pas, dans ses rêves les plus fous, cru pouvoir obtenir tout ça. Et pourtant il l'avait eu.

— Et ça, c'est le krypton, poursuivit Sherlock. Imperturbable. Kryp-ton. C'était mon élément préféré quand j'étais petit. John dit des trucs absurdes à son propos, mais...

— ipon ! baragouina la fillette en attrapant le cube des mains de Sherlock, sans lui laisser le temps de finir.

Ce fut à ce moment précis que John enclencha l'appareil photo de son téléphone. Le cliché était assurément le plus réussi du monde. Le bruit de la photo attira l'attention du détective, qui découvrit John sur le seuil, un air niais plaqué sur le visage. Précisément la raison pour laquelle il évitait de trop parler à Rosie, auparavant. Ça rendait John nettement trop gaga.

— Papa est rentré, commenta Sherlock en désignant le médecin à la fillette.

— PA ! cria la petite fille, ou du moins quelque chose qui s'en approchait.

Au moins quelqu'un de content de le voir en rentrant, songea John en voyant la grimace de son amant quand le cube que tenait Rosie s'envola sous l'effet de son enthousiasme, et atteignit son nez.

— Salut Rosie, salut Sherlock.

Il s'approcha tranquillement de son compagnon et de sa fille s'installant par terre avec eux, sur le tapis de jeu de Rosie.

— Pon ! Pa ! cria Rosie en attrapant un cube au hasard, et en le tendant à son père avec détermination.

— Mais non Rosie ! s'exclama Sherlock, dépité. Ça c'est le cube de l'hydrogène ! Hy-dro-gène !

John éclata aussitôt de rire, imité par Rosie l'instant qui suivit. Sherlock, boudeur, continuait de répéter hydrogène. La fillette trouvait nettement plus intéressant de babiller n'importe quoi en tendant ses jeux à son papa, et en les jetant parfois, refusant fermement de répéter les mots du pauvre détective qui récitait le tableau périodique. Pour réussir à faire dire un élément chimique à Rosie en guise de premier mot, ce n'était pas gagné.


John avait une semaine de vacances. Naïvement, il avait cru que ça lui ferait du bien, pour se reposer. Après tout, c'était ce à quoi servaient les vacances. Il n'en avait pas vraiment l'habitude, au fond. Enfant, lui et sa famille ne partaient pas vraiment en vacances, et John se souvenait de ses étés à jouer dehors avec ses copains du quartier, ce qui ne le changeait pas vraiment des soirées de printemps, dès que l'école était finie. Devenu jeune adulte, ses années de médecine l'occupaient efficacement. Peu de temps après, il entrait dans l'armée finir son éducation, et les vacances devinrent un concept nébuleux. On ne comptait pas ses heures, sur un champ de bataille. On soignait, on pansait, on recousait. Épisodiquement, on tuait, arme au poing, pour se défendre. Dès qu'on pouvait dormir, on dormait. Et entre deux zones de combat, la vie militaire ne tolérait pas l'oisiveté et vérifiait du bon état de forme de ses troupes. Il avait eu des permissions, bien évidemment, en plusieurs années sur le front, mais ce n'était pas des vacances : il rentrait en Angleterre, entamait le tour obligatoire de tous les gens à voir qui voulaient de ses nouvelles, voyait ses parents, sa sœur, ne parvenait qu'à s'engueuler avec eux, et au final retournait sur le front plus épuisé moralement qu'il n'en était parti.

Puis après, il y avait eu Sherlock, et la vie à ses côtés n'avait jamais eu un rythme monotone métro-boulot-dodo et congés payés d'été. John s'était de toute manière trop souvent fait virer de ses boulots de médecin pour avoir le droit de prétendre à des congés. Il s'absentait trop souvent, sans prévenir personne. Mais toujours pour suivre Sherlock sur une enquête, jamais pour un truc reposant.

C'était donc la première fois depuis des années que John avait un boulot stable, suffisamment pour que son patron lui indique qu'il n'avait pas pris de congés depuis longtemps, que ça faisait partie de ses droits, et que ce serait bien qu'il en profite. John avait été presque surpris, mais il avait obéi, et se sentant comme un humain normal, il avait posé une semaine de congés.

Il s'était imaginé alors des grasses mat', beaucoup de sexe avec Sherlock, et profiter de Rosie à fond. Maintenant qu'elle marchait à peu près bien, elle aimait découvrir de nouveaux endroits sur ses petites jambes maladroites.

Au lieu de quoi, il avait eu le malheur de regarder où en étaient les préparatifs du mariage. Leur mariage. Et avait réalisé, de manière très surprenante, que s'il ne faisait rien, les choses n'avançaient absolument pas.

La date était fixée depuis longtemps, et il leur restait à peine une poignée de mois. Ils n'avaient pas d'invitations, pas de traiteurs, pas de menus, pas de costumes, pas de témoins, pas de photographe, pas de décoration, pas...

La liste était encore longue.

— Je ne vois pas pourquoi tu t'affoles, John, avait commenté Sherlock. L'essentiel est prévu. Nous avons une salle, nous avons des bagues, et Papa et Maman ont réservé un lieu. Tu seras là, je serai là, c'est à peu près tout ce qu'il faut pour nous marier, non ?

En soi, la rhétorique agaçante de Sherlock était parfaitement justifiée : leur famille était avertie, ils avaient l'un l'autre, et ils portaient déjà des bagues à l'annulaire, celle que John avait offert à Sherlock à Noël dernier. Ils n'avaient pas vraiment besoin de plus, d'autant qu'ils ne voulaient pas spécialement, ni l'un ni l'autre, d'un grand mariage.

Mais John voulait quand même une cérémonie. Un costume qui lui donnerait envie de déshabiller Sherlock sur le champ. Un bal où la musique aurait été composée par son amant.

Alors, en guise de vacances, il se lança à bras-le-corps dans l'organisation de leur mariage, ce qu'il aurait dû faire depuis très longtemps.


— Ce n'est pas amusant du tout, commenta-t-il au bout de quatre jours, à l'intention de Sherlock, qui paressait sur le canapé.

Rosie jouait sur sa couverture, assise à côté du détective, qui la surveillait d'un œil paresseux. John, à la table de la cuisine, s'efforçait de gérer des devis et des réservations.

— Hum ? demanda Sherlock, plus pour faire plaisir à son amant en lui faisant croire qu'il l'écoutait que par réel intérêt pour la conversation.

— D'organiser un mariage. Ce n'est pas amusant du tout. Pourquoi les gens font ça ? Se marier, je veux dire, et croire qu'organiser le plus beau jour de leur vie va être follement amusant. Ça ne l'est pas. C'est barbant. Je me moque éperdument de la couleur des menus, de toute manière, je ne vois pas la différence entre crème et blanc cassé ! Le traiteur, les fleurs, les menus, la décoration, les invités... Tu sais qu'on aurait dû envoyer les invitations y'a huit mois au moins, à écouter tous ces...

Sherlock cessa d'écouter à ce moment-là. La voix de John continuait de résonner, mais son esprit l'avait mis sur silence. Trop de pollution sonore. D'autant que, perdu dans son monologue, John ne l'entendait pas, mais Rosie commentait à coups de syllabes imprécises tout ce que son papa disait. Le babillage de père et fille était plus que ce que Sherlock pouvait supporter.

De toute manière, il se moquait presque autant que John de la couleur du papier et des chemins de table. Son mariage serait réussi parce qu'il aurait John dans un joli costume, Rosie dans une jolie robe, et c'était tout. Le reste lui était totalement indifférent. Il ne savait même pas qui était vraiment invité, de son côté, au mariage, à part sa famille. Il n'avait pas d'amis proches qui ne seraient pas aussi ceux de John.

Un bip de son téléphone, accompagné d'une vibration, le sortit de la transe dans laquelle il partait peu à peu. Fort heureusement, l'appareil était dans sa poche, il n'avait pas besoin d'interrompre John, qui soliloquait toujours, pour qu'il lui apporte.

Cela annonçait l'arrivée d'un mail, de niveau six. Un jour d'ennui, Sherlock avait codé une application pour trier ses mails. Les clients donnaient une note de complexité à leur problème (ils surévaluaient toujours, se prenant pour le centre du monde), et l'algorithme de son programme, suivant une base de question à laquelle les clients devaient répondre dans le formulaire de soumission de leur demande, déterminait si oui ou non, l'enquête était intéressante. Le processus avait encore ses failles, mais cela permettait un premier tri. Et ainsi, il avait pu paramétrer son téléphone : sonnerie ET vibration était réservé aux enquêtes potentiellement intéressantes. Les notes en dessous de trois ne provoquaient aucune réaction, il fallait que Sherlock décide de les consulter, quand il y pensait.

Il parcourut rapidement le formulaire, et le champ d'expression libre du client, qui lui décrivait son problème. Puis, il relut plus attentivement, se redressant, les yeux rivés sur son téléphone.

— John.

L'interpelé, qui avait fini de parler, releva les yeux vers son amant.

— J'ai une enquête, indiqua Sherlock, fébrile, relisant le mail une troisième fois.

— Cool pour toi.

Le ton froid et blasé de John percuta le voile d'enthousiasme de Sherlock, qui releva la tête. John s'était replongé dans son ordinateur. Il tapait simultanément sur une calculatrice, et le détective songea que ce n'était sans doute pas le moment de lui indiquer que son ordinateur faisait ça très bien, surtout avec un tableur. John pourrait mal le prendre.

— Pourquoi tu n'es pas content ? demanda Sherlock.

— Pourquoi ? Je suis occupé des heures durant par l'organisation de notre mariage, alors que je suis censé me reposer, le reste du temps, je m'occupe de Rosie et de toute la maison, et toi tu vas aller enquêter, grand bien te fasse, Sherlock !

Le ton n'était pas spécialement agressif, plutôt résigné, mais Sherlock pouvait dire que John était blessé.

— Je veux dire « on a une enquête », indiqua Sherlock. Tu es en vacances. Laisse l'organisation du mariage à quelqu'un d'autre. Ma mère sera ravie de s'en charger, elle a très bon goût. Viens avec moi. Tu disais en avoir envie. Moi aussi. Je veux que tu viennes avec moi. J'en ai besoin.

La déclaration de Sherlock fut suivie d'un bruit de chute. John avait lâché son stylo (lui aussi inutile, vu qu'il traitait tout sur l'ordinateur) qui avait roulé sur la table, et John n'avait pas eu la présence d'esprit de l'arrêter avant qu'il ne franchisse le rebord et s'écrase par terre.

Il n'y avait que Sherlock pour proposer de courir après des meurtriers et des criminels sur le même ton, avec la même intensité, et la même envie qu'il proposerait une partie de jambes en l'air. John en avait la bouche soudain sèche. Il en avait envie, il ne pouvait le nier. L'adrénaline, le danger, le génie de Sherlock poussé à son paroxysme.

— Et Rosie ? demanda-t-il néanmoins.

Il ne fallait pas oublier leurs obligations, leur rôle de pères. Ils avaient des responsabilités. Ils avaient choisi d'avoir un enfant.

— On peut trouver quelqu'un pour la garder, répliqua Sherlock en haussant les épaules, comme si le sujet était réglé.

John savait que ce n'était pas du mépris, ou du manque d'intérêt pour leur fille. La sécurité de Rosamund était une priorité constante de l'existence du détective. Cependant, il était aussi nettement plus pragmatique que John, plus rationnel.

— Mais... insista John. Je ne travaille pas. Ne serait-ce pas un abandon, ou honteux de notre part que d'aller sur une enquête en la laissant...

Sherlock, dont l'attention pour cette conversation diminuait au fur et à mesure qu'il relisait le message, tentant déjà de glaner des informations supplémentaires, lançant à plein régime la magnifique machine qu'était son cerveau, redressa la tête.

Quand il vit le visage réellement torturé de son compagnon, il abandonna aussitôt son téléphone, bondissant hors du canapé, pour venir jusqu'à John. D'une main douce, mais ferme, il caressa la joue de son compagnon, l'obligeant à relever la tête pour le regarder dans les yeux. Considérant que Sherlock était naturellement beaucoup plus grand que son amant, et que John était présentement assis alors que le détective était debout, c'était probablement une torture pour la nuque de John, mais pas un seul instant il ne songea à protester. Il était bien trop hypnotisé par l'intensité des yeux bleus qui ne le lâchaient pas. Sherlock avait ce don pour éclipser le monde autour, et toutes considérations prosaïques et humaines disparaissaient au profit de cet être lumineux dont l'attention se focalisait sur John.

— John. Rosie sera heureuse si ses parents sont heureux. C'est toi qui me l'as appris, pas vrai ? Tu m'as dit que les familles heureuses étaient les familles dont les parents savaient être égoïstes, de temps en temps.

C'était rigoureusement exact. John l'avait constaté, dans son enfance et auprès de ses amis. Ses parents étaient l'antithèse de l'un de l'autre : son père ne s'occupait ni de lui, ni de Harriet, uniquement de la boisson, et John l'avait haï pour ça, toute son adolescence. Sa mère faisait l'inverse : elle ne s'occupait que de ses enfants, exclusivement, comme si elle semblait s'arrêter de vivre quand ils n'étaient pas là. De fait, pendant longtemps, John et Harry avaient porté un poids malsain de dépendance de leur mère, qui n'existait qu'à travers eux. L'un dans l'autre, les parents Watson n'étaient pas un exemple.

De toute évidence, les parents Holmes avaient eu un style éducatif et de vie personnelle très différents, mais autant John adorait ses beaux-parents et les grands-parents qu'ils étaient pour Rosie et Sephy, autant il avait conscience que nombre des problèmes psychologiques de Sherlock et Mycroft (sans compter Eurus, aujourd'hui décédée) résultaient de l'éducation qu'ils avaient reçue.

Cependant, de nombreux amis et connaissances, dont il avait gardé le contact durant l'armée, et qui avaient fait des enfants bien plus jeunes que lui, pratiquaient une éducation parfois égoïste très efficace : ces parents avaient des relations nettement plus saines et apaisées avec leurs ados que des parents trop sévères ou trop laxistes. C'était ce que John avait toujours voulu pour Rosie.

Mais aujourd'hui qu'il en avait l'occasion, d'être un peu égoïste, s'occuper de lui, envoyer valser l'organisation du mariage qui l'intéressait que modérément, de confier sa fille à quelqu'un, il doutait.

— John, répéta Sherlock pour récupérer son attention.

Le détective avait parfaitement conscience des tourments intérieurs de son compagnon. Lui culpabilisait nettement moins, mais il avait conscience d'être un modèle d'égoïsme et d'égocentrisme depuis toujours : son génie l'avait conditionné pour ça. Il avait toujours su être au-dessus du lot.

John n'était pas comme ça. John était doux, bon, capable d'une abnégation que Sherlock n'atteindrait jamais. Sauf quand on en arrivait à Sherlock. Il n'était égoïste que lorsque son amant était dans la balance. C'était probablement malsain, un peu, pédant, beaucoup, mais Sherlock aimait s'en enorgueillir. D'être celui pour lequel le fier et droit John Watson pouvait tout envoyer valser.

— Je ne sais pas, Sherlock, répondit John. Je sais que tu as raison...

Il jetait, régulièrement, des coups d'œil à sa fille, qui jouait toujours tranquillement au salon. Elle était intriguée par l'attitude de ses deux pères, mais elle restait sage.

— Mais j'ai peur qu'elle se sente abandonnée... sans nous.

— Ce n'est pas comme si elle n'avait jamais été confiée à d'autres gens, répliqua Sherlock.

La fillette était régulièrement gardée par les proches de leur famille, elle aimait ça.

— Sauf si ça dure, Sherlock. Même quand tu la laisses pour aller enquêter, je la récupère en sortant du boulot. Ça ne dure jamais plus de quelques heures.

Sherlock comprit ce qui inquiétait John, la dualité qu'il voyait germer dans son regard : que l'enquête soit intéressante, passionnante, qu'ils partent en quête pour une journée, pour une nuit, qu'ils ne s'arrêtent que lorsque tout serait fini et qu'enfin seulement, vaincu par la retombée de l'adrénaline, ils s'écroulent de sommeil pour douze heures, après plus de trente-six sans dormir. John craignait autant de laisser Rosie tant de temps qu'il avait envie d'une enquête comme ça, et il n'avait pas encore réconcilié les deux parties de lui.

S'ils la laissaient pour plus d'une journée, ce serait la première fois qu'elle serait loin d'eux aussi longtemps. Et John n'y était pas tout à fait prêt.

— Elle ne sera pas abandonnée, John. Ni malheureuse. On peut la confier à mon frère et Lestrade, et Sephy. C'est sa famille. Elle restera en famille.

La proposition coûtait clairement à Sherlock. L'idée de confier son enfant à son grand frère figurait très très bas sur la liste des choses qu'il avait envie de faire dans sa vie. L'idée d'être redevable à ce dernier était loin de le séduire. De plus, il récusait totalement les méthodes éducatives de ce dernier, par pur principe, ayant conscience de ce que Mycroft avait fait de son enfance. Le fait que son aîné ait évolué, ou que Lestrade soit également en charge de l'éducation de la jeune fille n'entrait absolument pas en ligne de compte dans son esprit têtu.

Pourtant, si cela pouvait rassurer John, il était prêt à le proposer, et à respecter sa proposition, même. Rosie était trop importante pour qu'il mente à John.

— Et s'il nous arrive quelque chose ? répliqua John.

Le fait qu'il ne rebondisse pas sur la proposition de Sherlock était la preuve qu'il commençait à accepter l'idée, et qu'il n'avait pas d'argument à lui opposer, alors il choisissait un autre angle.

— Je serai moins en danger que d'habitude, puisque tu seras là, répondit Sherlock sur le ton de l'évidence. Nous ne serons pas beaucoup plus en danger qu'habituellement. Je peux me faire abattre sur chaque enquête. Tu pourrais te faire poignarder par un patient en plein délire paranoïaque. On peut tous les jours se faire renverser par une voiture, ton métro pourrait dérailler. Vivre est une activité qui est fatalement mortelle.

Sherlock avait déclamé ça d'un ton plein de suffisance, et d'arrogance, et John éclata de rire, nerveusement. Son argumentaire n'avait pas beaucoup de sens, et ils le savaient tous les deux. Bien sûr qu'ils pouvaient mourir demain, d'un accident, d'une maladie, d'une erreur, d'une faute-à-pas-de-chance. Tout le monde pouvait mourir demain. Mais Sherlock mentait quand même. Quand ils enquêtaient, ils avaient tendance à se retrouver dans des situations nettement plus périlleuses que le reste du monde. D'autant qu'à ce stade, John ne savait rien de l'enquête, si c'était juste un puzzle intéressant, ou un Jeu à la Moriarty, où faire exploser des gens était une option.

— Woody Allen a dit que la vie était une maladie mortelle sexuellement transmissible, appuya John en riant.

— J'ignore de qui il s'agit, répliqua Sherlock, mais il n'a pas tort.

— D'accord, souffla John.

— D'accord ? s'émerveilla Sherlock.

Ce n'était pas comme s'il avait craint de ne pas le convaincre, parce que John ne lui refusait pas grand-chose, mais ça lui paraissait quand même incroyable. Enquêter avec John, de nouveau. Son souffle se coupa.

— D'accord, je viens enquêter avec toi, à condition que Greg et ton frère puissent s'occuper de Rosie. Je vais appeler Greg.

Il se releva de sa chaise, plaqua un baiser joyeux sur les lèvres d'un Sherlock qui avait de nouveau basculé en mode enquête, et dont l'esprit fourmillait déjà loin de Baker Street, puis rejoignit sa fille, toujours sagement assise sur son tapis de jeu.

— Rosamund, Sherlock et moi, on va aller enquêter.

— Ta ?

Elle s'exprimait par monosyllabe dénuée de sens, mais ça n'empêchait pas John de la comprendre.

— On va te laisser à tes oncles et ta cousine, d'accord ? Puis on reviendra te chercher, petite princesse. D'accord ?

— Bata !

Elle lui jeta une peluche en forme de baleine dessus, manifestement ravie de la nouvelle. Elle ne comprenait sans doute pas ce qui allait se produire, mais elle n'était assurément pas malheureuse.

Une minute plus tard, John était en communication téléphonique avec Greg, qui ne vit aucun problème à récupérer sa nièce par alliance chez eux pour quelques heures ou quelques jours. Présentement, il était au Met', et Mycroft au boulot, mais Sephy était gardée par sa jeune fille au pair polonaise, très compétente et adorable. La jeune fille, que Rosie connaissait déjà, pourrait tout à fait garder le bambin en attendant que Greg rentre du boulot, ce qui ne saurait tarder. Le lendemain, Mycroft bossait de la maison, et Magda — la jeune fille au pair — serait là aussi. Greg ne travaillait pas le surlendemain, si cela se prolongeait.

— On sera ravie d'avoir Rosie, assura-t-il à John.

— On ? demanda le médecin. Mycroft aussi ?

Il devina que Greg haussait les épaules, fataliste.

— On, c'est-à-dire Sephy et moi. Myc' fera avec, comme le reste, t'en fais pas, ricana-t-il. Ça vous fera du bien, à Sherlock et à toi, d'enquêter, j'en suis sûr.

John sourit doucement. Oui, ça leur ferait du bien, assurément.


[1] Aristote, du moins dans sa version exacte "il n'y a point de génie sans un grain de folie"


Prochain chapitre le Me 28/07

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