Bonjour mes petites pétrels des neiges ! Fin de cette tranche de vie, qui n'a en fait rien à voir avec le thème de la partie, mais les enquêtes, c'est important aussi dans leur vie :)
Bonne lecture ! :)
Premier mot
Partie 2
Rosie était de toute évidence l'enfant la plus adorable du monde. Elle n'avait pas bronché une seule seconde quand ses pères avaient tout laissé tomber pour ramasser des affaires à elle pêle-mêle, les mettre dans un sac, et emmener le tout et la fillette chez Greg et Mycroft. Au contraire, elle avait trouvé ça follement amusant et avait activement participé au remplissage du sac en y fourrant des jouets et des peluches et tout ce qu'elle pouvait attraper, soit également un presse-papier, Stephen le crâne, trois stylos, des tuyaux de cornemuse, et un polar de John. Aucun de ses deux pères ne s'en rendirent compte. Magda, trop habituée à s'occuper de Sephy et de la bizarre famille Lestrade-Holmes, n'en sera pas choquée plus que ça.
Sephy accueillit sa cousine avec des cris d'orfraies, et Magda sourit doucement à la fillette qui accepta sans aucun problème de rejoindre la jeune fille au pair, en saluant ses pères de la main, criant des syllabes indistinctes, pleine de joie.
— Bonne enquête, leur souhaita Magda.
John la remercia. Cette jeune fille était un amour.
Sherlock avait loué une voiture. Ce genre de choses auxquelles il serait incapable de penser si c'était pour emmener sa fille en promenade, mais qu'il maîtrisait à la perfection quand il s'agissait d'une enquête. John ronchonna, au début.
— Tu ne m'avais pas dit que c'était à l'extérieur de Londres, grogna-t-il quand ils dépassèrent les panneaux de la banlieue, et s'engagèrent sur la voie rapide.
— Ça aurait changé quelque chose ?
John soupira.
— Oui. Non. Je ne sais pas. Peut-être.
— Ça n'aurait rien changé, asséna le détective. Donc, il était inutile et contreproductif que je t'en parle, c'est tout.
John soupira derechef, mais ne répondit rien. Il ne servait à rien d'argumenter, Sherlock refuserait d'entendre raison, de toute manière.
— Bien. Allez, raconte-moi, maintenant.
Sherlock, bien que concentré sur la route — il était le seul à savoir où ils allaient, et il avait refusé que John prenne le volant — eut un large sourire, presque carnassier. N'importe qui l'aurait trouvé flippant, façon chat du Cheshire, avant qu'il ne reste que sa bouche flottant dans les airs et qu'il disparaisse tout à fait. John le trouva juste terriblement désirable, preuve que quelque chose ne tournait pas rond chez lui. Mais il ne comptait pas changer quoi que ce soit.
Sherlock se mit alors à raconter :
Une vieille et aristocratique famille avait vu récemment leur matriarche décéder. Comme c'est souvent le cas, quand il y avait (beaucoup) d'argent en jeu, les héritiers avaient commencé à se battre pour le partage des biens. C'était à l'occasion de ces confrontations épuisantes et stériles, personne ne souhaitant céder du terrain, qu'ils avaient découvert sur la liste des biens fournis par le notaire, une maison de campagne dont personne n'avait connaissance.
En fait de maison, après vérification, il s'agissait plutôt d'une cabane perdue au milieu de nulle part, près d'un lac, loin de tout, en pleine nature. Par rapport aux hôtels particuliers ou aux actifs immatériels, le bout de terrain et la bicoque n'avaient pas franchement d'intérêt. Au mieux, il était sans doute possible de la louer à des aficionados de la nature qui voudraient s'isoler et découvrir la campagne environnante. Ça n'en faisait pas un bien intéressant.
Ça l'était devenu, dans le mauvais sens du terme, quand deux des petits-enfants de la matriarche avaient décidé d'aller voir la cabane, pour mieux en évaluer le potentiel : était-ce une ruine, ou bien disposait-elle de tout le confort moderne, malgré son emplacement et sa taille très modeste, d'après les plans ?
Ils n'avaient pas regardé bien longtemps, trop glacés pour rester dans la pièce plus de quelques minutes. Ils avaient ensuite tout rapporté à leur famille, qui avait conjointement choisi de faire appel à Sherlock plutôt que la police, pour des raisons de discrétion. Aucun ne voulait plus d'ingérence que nécessaire dans leurs ennuis d'héritage.
— Qu'est-ce qu'ils ont trouvé dans la maison ? demanda John, tandis que Sherlock ménageait une pause mélodramatique. Qui a pu les terrifier à ce point-là ? Et qui aurait pu nécessiter d'appeler la police ? Un cadavre ?
Sherlock poussa un soupir à fendre l'âme.
— Si seulement ! Mais même le dernier des abrutis sait qu'en cas de cadavre, il faut appeler la police...
— Y compris toi, rappela John. C'est le deal. Si des clients te disent avoir trouvé un cadavre, si TU trouves un cadavre, tu DOIS appeler Scotland Yard même si tu préférerais tout résoudre tout seul.
Sherlock grogna. Il avait beau le savoir (et le respecter), ça ne l'amusait pas. Les équipes scientifiques gâchaient toujours ses plus belles scènes de crime !
— Tu es un putain de psychopathe, s'amusa John en réponse en grognement frustré de son amant. Y'a bien que toi pour désirer trouver un cadavre.
— Et tu m'aimes, ce qui fait également de toi un psychopathe, signala Sherlock.
— Totalement, sourit John.
Un instant, le détective détourna les yeux de la route pour croiser ceux de son amant. Cela ne dura qu'une seconde, mais c'était plus intense que tout. Sherlock enquêtant avait tendance à donner des envies sexuelles déraisonnées à John, excité par le génie fou de son amant. Il savait aussi que le détective n'y répondrait pas, son cerveau uniquement consacré au mystère qu'il résolvait, et incapable de se rendre compte de l'état dans lequel il mettait John. Mais c'était également ça qui était intéressant. Cette attente, cette frustration, ce désir contenu et inassouvi, qui finissait par exploser quand Sherlock retombait de sa transe enquêtrice, et qu'ils s'envoyaient en l'air comme jamais.
— J'ai dit danger... murmura Sherlock.
— Et je suis venu, compléta John.
Ils auraient dit « je t'aime » que cela aurait eu le même effet.
— Donc, pas de cadavre, reprit John. Je sèche sur ce qui a pu les effrayer.
— Des photos, répondit Sherlock sans délai, sur le même ton que s'il commentait la météo.
John le regarda, perplexe. Il restait concentré sur la route.
— Des photos de cadavres, au moins ? Parce que sinon, je ne vois pas trop ce qu'il y a d'effrayant.
— Non. Et oui. C'est là que ça devient intéressant.
L'œil de Sherlock se remit à briller d'intérêt. Les deux héritiers n'avaient pas eu besoin d'aller bien loin dans la maison : l'intégralité des murs semblaient tapissés de photos. Des photos de femmes, plus ou moins jeunes, mais qui avaient toutes en commun le fait de ne pas regarder l'objectif, comme si elles ne savaient pas être prises en photo. Comme s'il s'agissait de photos volées, prises à leur insu. En soi, c'était déjà inquiétant, d'autant que plusieurs femmes apparaissaient sur les clichés, ce qui sous-entendait fortement un pervers à l'activité débordante. Les héritiers n'avaient pas eu le temps de compter le nombre de femmes, ils avaient préféré sortir.
Parce qu'à côté des clichés qui montraient les femmes en pleine activité, dans la rue, sur une plage, souriantes, actives, vivantes, il y avait les autres photos.
Les photos de cadavres. Ou du moins, de bout de cadavre. Là un œil en gros plan, ici une tempe sanguinolente, là un pied bleui, ici un sein nu.
Les corps n'étaient jamais en entier sur une seule photo, alors ils ne pouvaient pas affirmer qu'il s'agissait de l'œil, de la tempe, du pied, du sein de la femme de la photo d'à côté. Mais ça pouvait être le cas.
— Ils ont eu du mal à comprendre qu'il s'agissait de cadavres, expliqua Sherlock, dans les premiers instants. Imagine, des centaines de photos, partout autour d'eux. Des photos de pied en cap, et des gros plans. Quand ils ont compris que les gros plans ne montraient que des bouts de corps nettement trop pâles et rigides pour être vivants, ils ont pris peur.
— Ça se comprend, répliqua John. Vu comment ils l'ont raconté, il est possible que les gros plans... soient les femmes d'à côté, une fois mortes.
— Comme un cadavre exquis, précisa Sherlock. Tu vois ce que je veux dire ?
John secoua la tête.
— Les femmes vivantes sont présentes sur une seule photo, on les voit en entier. Mais pour les photos de cadavres, il faut reformer le corps, comme un puzzle, en associant la photo de ses yeux, de son épaule, son bras, sa main, etc. Les cadavres ne sont jamais pris en entier.
John frissonna. Il comprenait que les hommes aient décidé de partir sur le champ. Une fois compris qu'ils étaient entourés de dizaines de photos de macchabées, personne n'avait envie de rester.
— Et bien sûr, les femmes vivantes sont également celles mortes, je suppose ? Ce qui laisserait sous-entendre que l'homme — ou la femme, ne soyons pas sectaire — qui a pris les photos les a assassinées... tu es sûr qu'on ne doit pas appeler la police ?
Sherlock haussa les épaules, se concentrant sur la route, avant de mettre son clignotant et changer de file. John était toujours surpris de voir à quel point cet homme inconscient et improbable dans tous les aspects de sa vie était respectueux des règles de circulation au volant.
— Pas de preuves que les femmes vivantes sur les photos soient également les mortes. Ça pourrait être une œuvre d'art, étrange et dérangeante. Je n'ai que peu de détails, ils n'ont pas pris de photo de la maison, je n'ai que leur description. Mais ils précisaient qu'ils avaient l'impression que certaines photos étaient prises sur la table de la morgue.
— Hein ?
— Un artiste excentrique qui paierait un médecin légiste ou un croque-mort pour avoir le droit de faire des photos de personnes mortes, jamais dans leur ensemble, uniquement par morceaux, pour ensuite les associer et recréer visuellement des personnes vivantes, dans un but artistique bizarre... Ce ne serait pas incohérent.
— Tu y crois ? interrogea John.
Il y eut un moment de silence. Puis Sherlock écrasa l'accélérateur :
— Non.
Il était devenu clair pour Sherlock, dès qu'il était entré dans la cabane, que l'option d'un projet artistique ne tenait pas une seule seconde, et John l'avait partagé. Son employeur l'attendait au village à proximité, pour ensuite les mener à travers la campagne jusqu'à la maison perdue. Ils n'étaient qu'à deux heures de voyage de Londres, mais enfoncés très profondément dans la campagne. Il était difficile de se figurer que la capitale n'était pas si loin.
— Je n'entrerai pas, avait indiqué leur guide. Une fois, ça m'a suffi.
Il s'agissait de l'héritier le plus jeune de la vaste et riche famille qui se disputait l'héritage de sa grand-mère. Il était à peu près tout ce que détestait John en temps normal, exsudant la confiance en soi, la richesse, l'arrogance des classes dominantes, et sa montre, son téléphone et ses vêtements réunis valaient plus que le salaire annuel de John.
Pourtant, une fois arrivés près de la petite maison au creux d'un vallon, plongée dans la brume, au point que l'ambiance semblait glaciale, il avait l'air si terrifié qu'on eut dit un enfant, et John eut pitié de lui.
Sherlock et John étaient entrés. Et avaient compris immédiatement. Ce n'était pas uniquement les photos, punaisées de partout, c'était l'ambiance qui se dégageait de la maison. Petite, froide, impersonnelle, tout en elle semblait hurler à l'anomalie, aux meurtres violents. Comme si le psychopathe qui l'avait habitée avait laissé l'empreinte de son âme dedans.
Le détective rompu à ce genre d'ambiance, et le militaire entraîné n'en furent pas gênés, et entamèrent l'exploration des trois pièces (salon-cuisine, salle de bains, et chambre) pour récupérer tous les indices.
— Pas de poussière excessive, commenta John.
— Papier photo de qualité et pas daté, répliqua Sherlock en observant certaines photos, commençant déjà à dater les éléments.
— Pas d'éléments périssables dans le frigo et les placards.
Ils continuèrent ainsi durant un temps, John se cantonnant aux études superficielles et préliminaires, indiquant tout ce qui lui semblait important à son compagnon, qui analysait toutes les données dans son formidable cerveau.
Quand Sherlock, ganté pour ne pas laisser de traces de doigt, décrocha une photo, John l'arrêta.
— Attends !
Il dégaina son téléphone.
— Il y a peut-être une logique qui nous échappe actuellement. Si on doit déplacer des choses, on aura besoin de pouvoir tout remettre en place.
— Tu me penses incapable de tout retenir pour remettre exactement à la même place ? s'insurgea Sherlock et sa mémoire eidétique.
— Sachant qu'il y a plusieurs centaines de photos, et que ton esprit est déjà bien plein ? Totalement, répliqua sereinement John.
Il n'avait pas entièrement tort, et un instant plus tard, il mitraillait avec le téléphone de Sherlock (des millions de pixels de résolution, ce qui se faisait de mieux sur le marché) chaque centimètre des murs, afin d'avoir une vision d'ensemble, exhaustive et précise.
Ensuite, Sherlock, à la manière d'un prestidigitateur, fit voler ses mains au-dessus d'une partie de mur. Sur le côté gauche, une femme rousse aux yeux clairs, flamboyante au soleil, sur plusieurs clichés. Les photos étaient clairement volées, elle ne regardait jamais l'objectif, et était toujours occupée à autre chose : à la terrasse d'un bar en été, en sortant d'un magasin, se déplaçant dans la rue, se préparant à entrer dans une banque, etc. Elle n'était jamais accompagnée, du moins sur les photos. L'angle, parfois étrange, pouvait laisser penser que l'accompagnateur éventuel était coupé par le cadrage.
Sur la droite, des dizaines de photos de morceaux de corps s'étalaient, dans le désordre. C'était celles-là que Sherlock déplaçait à une vitesse ahurissante. Quand il eut fini, il recula, et John et lui regardèrent.
— C'est la même personne, décréta John, inutilement.
C'était évident. À la manière d'un puzzle, Sherlock avait réorganisé les photos, pour faire apparaître un cadavre, couché, les yeux clos. Ses cheveux, placés sous elle dans son dos, n'étaient que peu visibles, et ses paupières étaient fermés, mais on pouvait distinctement reconnaître le grain de peau, certaines formes dessinées par les grains de beauté sur ses bras.
Il ne faisait désormais plus aucun doute : le coupable prenait en photo ses victimes potentielles, les suivait, s'imprégnait de leur vie, de leurs habitudes. Il les photographiait, les choisissait. Puis tuait, et mitraillait leurs corps morts centimètre par centimètre, et affichait le tout dans son repère.
— Quelqu'un de la famille ? interrogea John. La porte n'a pas été forcée.
Sherlock secoua la tête.
— Ils disaient n'en avoir pas connaissance, et je les crois sur ce coup-là. Au pire, le coupable aurait simplement voulu récupérer la maison dans sa part d'héritage, et personne ne la lui aurait disputée. C'est parce que personne n'en voulait qu'ils sont venus jusqu'ici. Et sinon, le coupable aurait été un de deux hommes venus la première fois. Celui qui nous attend dehors n'a pas le profil. L'autre est son cousin, et a moins de vingt ans. Les photos les plus anciennes sont plus vieilles que ça, ça ne colle pas. Ça ne m'étonnerait pas qu'il y ait eu une clé cachée quelque part, sous un pot de fleurs, sous un paillasson, un truc comme ça. Il est tombé sur le lieu par hasard, il a trouvé que c'était parfait, et il s'y est établi.
Au grand désarroi de Sherlock, et de la famille l'employant, résoudre l'enquête totalement seul n'était pas possible. Ils étaient à peu près certains que les jeunes femmes sur les murs étaient toutes mortes, et Sherlock avait réussi à dater les photos, dont les plus anciennes remontaient à une dizaine d'années. En tout, cela supposait une bonne trentaine de victime, à travers toute l'Europe, potentiellement. Sherlock et John avait reconnu, sur les clichés quand elles étaient vivantes, des monuments plus ou moins célèbres, ce qui semblaient indiquer que soit le coupable suivait ses victimes en vacances ou en voyage, soit il exerçait son art criminel à travers plusieurs pays.
Pour avoir accès aux fichiers de toutes les personnes disparues, essayer de retrouver leur identité, leur famille, ils avaient besoin des autorités administratives.
— Et aussi les caméras de surveillance de la route. Le chemin de terre qui mène ici n'en a probablement pas, mais la route juste avant qu'on ne bifurque, si. Avec un peu de chances, on pourra identifier une voiture qui viendrait ici de manière récurrente, avait indiqué John. Le coupable était sans doute le seul à venir.
Sherlock avait acquiescé. Après analyse des pièces, il avait conclu que personne ne vivait ici sur le long terme. Le meurtrier souhaitait juste avoir un autel à la gloire de ses actes, et il ne pouvait de toute évidence pas le faire chez lui. Les coupables fous et sadiques qui conservaient les preuves chez eux étaient rares, c'était même ceux que la police attrapait le plus facilement. Entraînés par leurs pulsions, ils commettaient des erreurs, laissaient des indices derrière eux.
C'était les froids et méthodiques, les monsieur et madame Tout-le-monde qui ne laissaient rien transparaître, les plus dangereux. Leur coupable était de ceux-là. Il cachait ici ses noirs secrets, mais en dix ans, ne s'était jamais fait prendre.
— Il a dû trouver la cabane par hasard, et au fil de la surveillance, a constaté que ça pouvait faire une parfaite cachette, analysa Sherlock. Ce n'est pas seulement les photos qui ont dix ans, certaines semblent accrochées là depuis plusieurs années. Personne ne doit jamais venir. Il n'y passe que peu de temps à chaque fois, quand il prépare ou quand il a commis un meurtre ? Il n'y a rien ici qui laisserait penser qu'il a pu cacher des cadavres dans le coin. Mais si ces femmes sont des disparues, les corps ont bien dû aller quelque part. Il faudra draguer le lac à proximité, et retourner une partie de la forêt avoisinante.
L'homme qui les avait accompagnés ici blêmissait à vue d'œil. De son téléphone dernier cri, il avait appelé le reste de la famille, qui restait extrêmement silencieuse au bout du fil. De toute évidence, l'ampleur de l'enquête à venir et la nécessité de faire appel aux forces de l'ordre contrecarraient sérieusement leurs bisbilles d'héritage.
— Est-ce que par le passé, vous auriez pu louer cette maison ? demanda John, tant au jeune héritier qu'à la famille.
— Ça m'étonnerait que le coupable ait eu un bail de location en bonne et due forme, opposa Sherlock.
— Non, répliqua John, mais il a peut-être connu ce lieu ainsi. Soit parce qu'il l'a loué lui-même des années plus tôt, soit parce que des connaissances à lui l'auraient fait. En en entendant parler, il pense que c'est le lieu idéal, et s'arrange pour s'y établir...
— Nous avions demandé au notaire de faire des recherches, indiqua une voix en provenance du téléphone sur haut-parleur. Mais il n'a rien trouvé pour l'instant. En même temps, je doute qu'il ait considéré cela comme urgent...
— Eh bien ça va le devenir, asséna Sherlock, sarcastique. Je veux les informations d'ici demain au plus tard.
Dans son Palais Mental, le détective classifiait déjà toutes les informations dont ils disposaient. De toute évidence, l'enquête leur prendrait plus que quelques jours, et il lui faudrait travailler conjointement avec tous les abrutis qu'il détestait habituellement.
— Il faut que j'appelle Mycroft, soupira-t-il profondément à l'intention de John.
— Pourquoi ?
— Premièrement, parce qu'il sera nettement plus efficace que la police locale. Il peut sans doute nous avoir les bandes vidéo des caméras de la route en moins de deux heures. Deuxièmement, parce que je pense qu'il nous faudra l'aide d'Interpol, pas seulement de Scotland Yard ou des policiers municipaux du coin. Si ça dépasse les frontières de l'Angleterre, on gagnera du temps pour identifier les victimes. Plus vite on les identifie, plus vite on peut trouver des liens entre elles, et faire des recoupements pour essayer de trouver l'assassin. Pour autant, on ne doit pas éveiller les soupçons. Si on se fie à la datation vague que j'ai effectuée des photos selon la décoloration du papier peint en dessous, et des saisons qu'on voit sur les photos, il y a un certain délai entre chaque femme. La dernière semble récente. Avec un peu de chances, il ne reviendra pas ici tout de suite, et donc ne soupçonnera pas que nous le recherchons. Mais avec des moyens trop importants qui retournent la forêt et draguent le lac, n'importe quel imbécile en entendre parler, et on prendra le risque que notre homme nous échappe.
Le fait de devoir faire appel à son frère répugnait Sherlock, mais il avait aussi conscience de ses limites, et celles de son frère. Et plus, le mystère promettait d'être vaste. Tout ce qu'ils avaient à analyser et recouper était une mission inhumaine pour n'importe qui. Mais Sherlock n'était pas n'importe qui, et souvent, il n'était pas humain.
Alors, de guerre lasse, il dégaina son téléphone, et appela son frère.
— Ta fille va bien, Sherlock, répondit aussitôt Mycroft, après deux sonneries.
Comme si ça pouvait être la seule raison pour laquelle Sherlock appelait ! De toute manière, en ce qui concernait Rosie, John échangeait avec Greg par messages.
— Tu l'as laissée chez nous il y a quelques heures à peine. Elle. Va. Bien.
— Je n'appelle pas pour ça, répliqua son frère, agacé. J'ai besoin des vidéos de caméra de surveillance sur une route sur les six derniers mois, dans les plus brefs délais.
Il y eut un silence, avant que Mycroft ne laisse échapper une exclamation amusée.
— Ta fille, l'accès aux caméras, ça fait beaucoup de services en peu de temps, petit frère. Il faudrait peut-être songer à me rendre la pareille, parfois.
Mycroft n'eut pas le temps de titiller son frère davantage, que celui-ci le coupa.
— Et j'ai besoin que tu mobilises Interpol discrètement, ainsi que les services secrets.
Cette fois, le silence lui répondit.
— SI grave que ça ? finit par dire Mycroft.
Mais il l'entendait pianoter en même temps. Il n'attendait pas la confirmation de son frère. Il savait que si ce dernier le réclamait, c'était nécessaire. Sherlock avait horreur de travailler avec quelqu'un d'autre que John, s'il réclamait de lui-même l'assistance des professionnels, c'était pour une bonne raison.
— Oui, avoua Sherlock.
— C'est en cours. Je leur donne ton numéro comme contact. Envoie-moi tous les détails par mail.
Il raccrocha sans formule de politesse.
L'héritier, qui n'avait pas assisté à toute la conversation mais en avait bien compris la teneur, en restait abasourdi. Il songea que sa famille avait bien fait de faire appel à cet homme. Sherlock songea qu'avec la bouche ouverte et les yeux exorbités comme ça, cet homme avait l'air profondément stupide. John songea qu'il allait augmenter les honoraires de Sherlock sur ce coup-là, ces gens étant de toute évidence prêts à payer.
Ils s'installèrent à l'hôtel du village voisin. Des hommes sans nom et sans conversation, qui semblaient tous jumeaux dans leur costume noir et leur lunettes teintées, envoyés par Mycroft, vinrent déposer des ordinateurs, une imprimante, les bandes conservées des caméras.
Puis ils reçurent, par mail, tous les dossiers de femmes disparues en Angleterre, dont les descriptions physiques correspondaient aux photos aux murs. Pour le reste de l'Europe, il leur faudrait un délai, mais ils avaient déjà de quoi faire.
Commença la longue recherche, le visionnage des bandes, les recoupements. John, à un moment donné, s'autorisa à dormir, roulé en boule au milieu du lit de la chambre, bercé par le bruit de son amant au travail qui s'agitait d'un coin à un autre. Il se sentait bizarrement réconforté par ces sons de papier froissés et de cliquetis des touches, ronronnement de l'imprimante qui vomissait du papier que Sherlock ajoutait à une pile ou une autre, selon une logique que lui seul suivait.
Sherlock ne dormit pas.
Ce fut leur rythme de vie pour les deux jours qui suivirent. Et même si John n'eut pas le sentiment d'être très utile, incapable de regarder aussi rapidement les choses que son amant, et encore moins capable de tout retenir comme lui, il se délecta de ces deux jours. Voir Sherlock travailler était un spectacle dont il ne se lassait pas.
Au bout de deux jours, par recoupement de plaques d'immatriculation des voitures qui passaient un peu trop fréquemment sur ce chemin, et d'un très vieux contrat de location de la maison au fond des bois, Sherlock avait fini par trouver un nom et un profil qui correspondaient totalement. Ou plus exactement, deux noms. Ceux de deux frères, dont l'un était légiste, et qui pouvait donc expliquer pourquoi certaines photos des mortes étaient bien prises sur des tables d'autopsie.
Comme Sherlock ne se trompait jamais, les deux hommes furent arrêtés dans les heures qui suivirent. Et si l'aîné démentit formellement durant tout son interrogatoire, son petit frère, le légiste, balança tout rapidement, se déchargeant du plus de responsabilités possibles. Son aîné avait tué et violé toutes les femmes, pour le simple plaisir de la transgression et de l'interdit, et de n'avoir jamais été inquiété. Le cadet n'avait que fourni sa morgue pour assurer les soins post-mortem, puis avait offert les cadavres à la science, à destination d'hôpitaux universitaires, substituant les corps qu'il devait réellement envoyer. Les anonymes qui avaient offerts leurs corps à la science et qui auraient dû se trouver là avaient été enterrés loin de tout. Ainsi, même s'ils étaient découverts, il n'y avait aucun lien à faire avec les disparitions des jeunes femmes. Si son frère, comme de nombreux psychopathes, avaient gardé les photos comme trophées, et se délectait de voir les murs de sa planque se couvrir de photos, le cadet avait conservé tous les documents administratifs et une carte avec l'emplacement de toutes les femmes enterrées.
— Il pense que sa coopération amoindrira sa peine ? demanda John, en écoutant le récit du frère cadet.
— Probablement, répondit Sherlock en haussant les épaules. Il n'a tué personne. Mais il a tout couvert. Il sera jugé sans doute aussi sévèrement, en tant que complice.
— L'aîné a avoué ?
— Non, et il ne le fera pas. Mais il y a trop de preuves contre eux. Celles que fournit son petit frère, mais on pourra bientôt retracer tous ses voyages en Europe et faire les liens avec les douze femmes qui ont disparues hors du territoire britannique. Même s'il a utilisé un faux nom pour les aborder et leur ramener en Angleterre, on finira par trouver des preuves de ça.
Ils laissèrent aux policiers et autres agents spéciaux le soin de faire ensuite leur boulot. Sherlock avait fait le sien, en un temps record. Ce que la justice déciderait de faire du criminel, qui pourrait notamment être traduit devant une cour européenne au vu de la dimension internationale de ses actions, ça ne les regardait pas, et d'ailleurs Sherlock s'en moquait.
Il avait confronté l'esprit de l'homme, s'était glissé dans sa logique, avait pu comprendre ses mécanismes, avait mis à jour des recoupements improbable et avait triomphé. C'était tout ce qui l'intéressait.
La famille, ravie de ses services, avait accepté sans sourciller le montant que John leur avait donné au téléphone.
— Nous faisons le virement immédiatement, avait indiqué l'une des héritières. Merci monsieur Holmes ! Nous allons pouvoir poursuivre plus sereinement le découpage de l'héritage, désormais !
Même Sherlock avait haussé un sourcil à l'entente du montant, pourtant. Le petit-fils, qui avait passé les derniers jours à l'hôtel également, à faire le relais avec sa famille, les avait également remerciés chaudement avant de repartir pour leur domaine familial.
— Je crois que je comprends mieux les criminels que ces gens, avait commenté Sherlock en le regardant disparaître.
— Pourquoi ?
— Ils ont accepté un montant trois fois supérieur à ce que tu aurais facturé normalement pour des honoraires...
— Ça ne leur manquera pas. Et c'est un acte de charité de ma part, ça leur fera toujours ça de moins à devoir se partager et se déchirer ! répondit John, faussement naïf.
Sherlock laissa échapper un éclat de rire amusé.
— Mais ils vont garder la maison. Tu n'étais pas là quand ils ont décidé ça. Ils vont la garder quand la police aura fini son boulot. Pour, je cite, « pouvoir la louer. Maintenant qu'on sait qu'il n'y a plus de danger, on pourra la louer en mettant en avant le fait que ça a abrité un tueur en série, ça fascinera les gens, on pourra même en récupérer plus d'argent que prévu si ça se trouve ! »
— Mon Dieu, soupira John. Ces gens sont désespérants. J'aurais dû demander encore plus pour le paiement de tes honoraires.
Ils étaient arrivés à l'hôtel où ils allaient passer une dernière nuit. L'enquête s'était achevée en fin de journée, pour eux, mais le temps de régler tous les détails avec les autorités administratives et policières, et écouter une partie des interrogatoires, il était plus de minuit. Demain à la première heure, ils partiraient rejoindre Londres, et récupérer leur fille. En attendant, John avait d'autres projets. Et, dans l'ascenseur les amenant à leur chambre, il le fit clairement comprendre à son amant.
— John, je suis épuisé. Je n'ai pas dormi ces deux derniers jours, murmura Sherlock d'une voix lasse.
Mais ses yeux clos n'étaient pas fermés sous l'effet du sommeil. Il appréciait simplement le corps pressé contre le sien, qui l'enlaçait. Il n'y avait que John pour le faire se sentir comme ça. Le médecin n'était pas exhibitionniste, pas vraiment. Ils étaient dans un lieu public, et probablement sous l'œil numérique des caméras de surveillance de l'hôtel. Il était juste pressé contre son amant, un peu trop proches, rien de plus. Mais dans ses mains qui caressaient le dos de Sherlock, dans son corps qui bougeait contre le sien, John savait être le plus désirable possible.
— Je sais, répondit paisiblement le médecin. Mais je sais aussi que l'adrénaline n'est pas encore retombée. Elle sature ton corps, ton cerveau... Ce serait si dommage de ne pas en profiter...
Un tintement annonça l'arrivée de l'ascenseur à leur étage, et John se détacha de lui, souriant doucement. Il ne jeta pas un regard en arrière en avançant, certain que Sherlock suivait, pommettes rougies, démarche mal assurée, respiration chaotique.
Il avait raison. À peine la porte de leur chambre se fut refermée sur eux, Sherlock le plaqua contre la porte, se pencha et l'embrassa à en perdre haleine. Sherlock avait cette manière de le faire parfois, enroulant ses longues mains autour du cou et du visage de John, embrassant méthodiquement et passionnément, en y mettant toute son application, et John en perdait la tête à chaque fois. C'était tellement d'amour, de passion, de technique, tout le corps et le cerveau de Sherlock entièrement dédié à ce baiser, à John, qu'il s'en sentait systématiquement étourdi. Son corps, instinctivement, réagissait, poussait ses hanches en avant, cherchant le plus de contact possible avec celui longiligne et fin contre lui.
— Je croyais que tu étais fatigué, haleta John, taquin, quand Sherlock le relâcha enfin.
Le détective eut un sourire carnassier.
— Je pense tenir encore un instant, murmura-t-il au pavillon de son oreille, pointant sa langue juste après, et embrassant le lobe de John, qui gémit.
Rien que pour la partie de jambes en l'air qui s'annonçait, ça valait le coup d'être venu enquêter au lieu de se reposer.
Sherlock recommença à l'embrasser, lentement, précautionneusement. John, qui avait plutôt prévu de mener la danse, s'abandonna aux mains pâles qui le caressaient, et à la langue taquine qui jouait avec lui. Bizarrement, alors qu'il avait une forte tendance à être directif dans la vie quotidienne, Sherlock pouvait être extrêmement passif quand il s'agissait de sexe. Ça convenait parfaitement à John, quand le militaire gradé en lui prenait le contrôle et aimait donner des ordres et dominer son compagnon.
Mais parfois, Sherlock changeait complètement, et se mettait à être aussi impitoyable au lit que dans le reste de leurs vies. Et pour ça comme le reste, John l'aimait. Il aimait toutes les facettes de cet homme, et surtout il aimait la surprise permanente que cela représentait d'être avec lui. Imprévisible et impétueux, on ne s'ennuyait jamais avec Sherlock.
Et si John avait rêvé d'une séance de sexe intense, à profiter du corps de Sherlock gémissant entre ses bras, il n'était que ravi d'obéir aux ordres de son homme qui lui annonçait dans un chuchotis qu'il le voulait à genoux, entre ses jambes. Le médecin eut pour seule réponse de se lécher les lèvres dans l'attente.
Le trajet jusqu'au lit, pourtant relativement court et totalement dégagé, leur prit un temps infiniment long, et Sherlock était presque totalement déshabillé quand ils y arrivèrent enfin, son boxer glissant dangereusement vers le bas du fait des mains empressées de son amant. John avait perdu sa chemise, son pull, mais conservait son pantalon. Il y avait aussi gagné deux suçons parfaitement visibles dans le creux du cou, et Sherlock avait indiqué que si John le laissait faire, ce serait un collier complet qu'il arborait le lendemain matin.
John l'en avait empêché, vaguement conscient qu'il reprenait le boulot prochainement. Expliquer à ses collègues qu'au lieu de se reposer, profiter de sa fille et organiser son mariage, il avait préféré passer ses vacances à analyser l'état d'esprit d'un psychopathe assassin et fétichiste allait déjà être compliqué, mais les ricanements à la vision de son cou, il préférait s'en passer.
— John... murmura Sherlock.
Il s'était laissé tomber sur le lit, et il était plus beau que jamais, dans les yeux du médecin. Il lui semblait toujours improbable d'avoir été le seul à aimer cet homme comme il l'aimait. Il n'avait pas été le seul à coucher avec, mais clairement, le seul à lui faire l'amour. Les expériences précédentes de l'homme qui se revendiquait sociopathe flirtaient avec l'absence de consentement, ou un consentement totalement biaisé par la drogue, et Sherlock refusait généralement d'en parler. Mais John ne comprendrait jamais pourquoi personne n'avait pu aimer Sherlock. Il n'était jamais aussi beau que lorsqu'ils faisaient l'amour, lorsque sa peau d'ivoire se teintait doucement de rouge sous l'effet de la passion.
— J'arrive, Amour, obéit-il en s'agenouillant au sol.
Sherlock, alangui sur le matelas, jambes au bord, ferma les yeux, et agrippa les draps de ses longs doigts pâles de violoniste. La langue de John venait de se refermer sur son sexe dressé, et il fut rapidement à l'agonie, victime consentante d'un plaisir trop intense, tandis que tout le talent de John pour le sexe oral se déployait dans le seul but de satisfaire son amant. Les doigts du médecin se rajoutèrent bientôt à l'équation, caressant le sexe d'une main au même rythme que sa bouche montait et descendait le long de la verge, titillant ses fesses de l'autre.
Sherlock en gémit d'avance, d'anticipation, d'envie. John était médecin. John trouvait sa prostate à tous les coups en un temps record.
Leurs cernes, au matin, étaient nettement plus importants que la veille. Ils avaient peu dormi. Sherlock avait dominé, la première partie de la nuit. Ils s'étaient endormis, enlacés, épuisés. John avait réveillé Sherlock deux heures plus tard à peine, pas encore assez rassasié du corps de son homme, et ils avaient recommencé à faire l'amour, John aux commandes. Ils avaient vaguement sommeillé quelques heures de plus avant de recommencer à se sauter dessus dans la lumière pâle du petit matin. Epuisés mais ravis, ils repartaient désormais dans la vraie vie, et récupérer leur fille.
— Je n'ai plus l'âge pour passer des nuits blanches, soupira John en fermant à demi les yeux.
Sherlock, l'insolence de sa jeunesse et de son corps parfait qui semblait figé dans une perfection adulescente, conduisait, et accusait nettement moins de fatigue. Pourtant, au contraire de John, il n'avait pas pris le moindre repos durant l'enquête.
— C'est pourtant entièrement toi qui l'as voulu, répliqua le détective.
— Je ne regrette pas une seule seconde, je suis juste épuisé ! Mais ravi de l'être !
Ils arrivèrent à Londres quelques heures plus tard. John avait dormi dans la voiture, et se sentait mieux. Sherlock s'endormirait sans doute sur le canapé à peine arrivé à Baker Street, et John le laisserait faire : chacun leur tour. Ils feraient tous la sieste avec Rosie.
Quand ils arrivèrent chez Greg et Mycroft, Magda leur ouvrit avec joie. Sephy n'était pas à l'école, aujourd'hui, puisque c'était samedi, mais Mycroft était en train de manipuler le monde, et Greg bossait. C'était la jeune fille au pair qui avait gardé leur fille aujourd'hui.
— Elle est au salon ! Entrez vite !
Elle s'éclipsa rapidement pour vérifier que les deux fillettes, qu'elle avait laissées seules le temps d'aller ouvrir, n'étaient pas en train de faire une bêtise monumentale comme seuls savent en faire les enfants en moins de dix secondes.
Le regard de Rosie, quand John entra dans le salon, suivi de Sherlock, fut indescriptible. Elle les aperçut, et poussa un cri de joie si aigu qu'il ne pouvait pas être humain. Puis, sans la moindre hésitation, elle poussa sur ses petites jambes, et vacillante mais déterminée, elle marcha dans leur direction.
En prononçant distinctement, sans bafouillement, un mot et un seul :
— PAPA ! PAPA !
John s'accroupit pour recevoir l'enfant dans ses bras. Et cacher dans son cou ses larmes d'émotions, tandis que la fillette, accrochée dans son giron, s'accrochant à John, répétait, encore et encore :
— Papa !
— Amour, veux-tu bien cesser de bouder et venir te coucher avec moi au lieu de squatter ce malheureux canapé qui ne t'a que trop vu durant toute sa vie de canapé ?
C'était dimanche soir, et John reprenait le boulot demain matin. Il aurait donné n'importe quoi pour dormir, pas encore tout à fait remis de ses exploits avec Sherlock. Une nuit de sommeil, fut-elle longue et réparatrice (du moins, autant que possible avec un bébé dans l'équation), ne suffisait pas pour le régénérer pleinement. Et en plus, il fallait gérer un grand escogriffe boudeur.
— Non, répliqua puérilement la voix Sherlock en provenance du canapé.
— Amour...
— Je ne boude pas.
John leva les yeux au ciel, étouffant un bâillement. Sherlock boudait depuis la veille au matin.
— Bien sûr. Et c'est pour ça que tu refuses de venir te coucher depuis deux heures ?
— Je n'ai pas sommeil ?
— À trois heures du matin ? Même toi tu dors toujours à cette heure-ci. Tu dors toujours a minima entre une heure et cinq heures quarante-sept. Et je ne parle même pas de la fatigue que tu accuses suite à l'enquête. Tu as peut-être tenté de fusionner avec ce canapé depuis deux jours, mais tu es quand même encore épuisé, je le sais.
— Quarante-sept ? rebondit Sherlock, sans tenir compte de la fin de la phrase.
John bâilla de nouveau à s'en décrocher la mâchoire.
— Je vis avec toi depuis des années Sherlock. On est ensemble. Je sais. Tu dors toujours a minima entre une heure du matin et cinq heures quarante-sept. Il est trois heures du mat. Tu es épuisé. Arrête de bouder et viens te coucher.
— Je ne boude pas.
Parfois John se disait que Rosie pouvait attaquer les crises d'adolescence puériles dès maintenant, il était prêt. Mais alors, pas les deux à la fois. Puis, il se faisait la réflexion que si la fillette suivait l'exemple de son détective de père, les crises en question risquaient d'arriver bien plus tôt que prévu.
— Tu boudes, affirma-t-il. Mais boude utilement, au moins. Boude ta fille. Pas moi. Je n'ai rien fait, moi.
— Je ne vais quand même pas bouder Rosie ! s'exclama Sherlock, scandalisé. Et c'est quand même de ta faute !
La mauvaise foi de cet énergumène n'avait aucune limite.
— Ma faute que Papa soit plus facile à prononcer que Sherlock, et que cela ait été son premier mot ? Plains-toi plutôt à tes parents qui t'ont nommé ainsi !
— Oh mais ne t'inquiètes pas. C'est prévu.
Prochain chapitre le Me 04/08
Reviews, si le coeur vous en dit ? :)
Précision importante : au cas où vous n'auriez pas remarqué, je fais systématiquement mes RaR la veille de la publication. Il est possible que cela ne soit pas le cas la semaine prochaine, pour cause de vacances. La publication sera cependant assurée sans souci. Et je vous répondrai dans deux semaines ! Merci de votre compréhension :)
