Bonjour mes petits pandas roux ! Aujourd'hui, un chapitre qui se prête particulièrement bien à cette période de presque rentrée scolaire (avec la 2e partie le 01/09 ce sera parfait xD), j'ai même pas fait exprès mais ça tombe bien ! Et j'adore vraiment ce chapitre qui est un gros prélude, j'espère que vous aussi !

Bonne lecture :)


L'école

Partie 1

Sherlock se réveilla de mauvaise humeur. Le lit était froid, il était seul. La luminosité de la pièce lui indiqua qu'il devait être le milieu de la matinée, voire plus. Un coup d'œil au radio-réveil lui apprit qu'il s'était trompé : il était presque midi.

Il grommela un son inintelligible. Il n'avait pas assez dormi, et paradoxalement trop. John et Greg pouvaient le taquiner autant qu'ils voulaient, sur sa capacité à sommeiller comme un chat sur le canapé, Sherlock avait quand même quelques habitudes. Comme dormir au moins cinq heures par nuit, hors enquête, et ne pas se lever (les siestes ne comptaient pas) après dix heures du matin. Ça le rendait grognon, quand il dormait tard le matin.

Sauf que la veille, après trois jours d'une enquête épique pour Scotland Yard, incluant trois crimes, une chambre close, un trafiquant d'organes et un autre de drogue, il s'était effondré dans son lit à presque six heures du matin et quelques. Il avait réveillé John, d'ailleurs, qui avait râlé que son réveil sonnait dans trente minutes et que ça ne servait plus à rien qu'il se rendorme. Du coup, frustré et décidé à le faire payer, John l'avait empêché de dormir pendant la demi-heure qui avait suivi, et il fallait reconnaître que ses mains et sa bouche pouvaient être très coercitives face à un corps saturé d'endorphines et répondant aux moindres stimuli. Sherlock avait eu un orgasme qui avait probablement réveillé tout le quartier, et la dernière chose dont il se souvenait était le rire de fierté de John avant qu'il ne sombre dans un sommeil sans rêve.

Il était d'ailleurs encore tout sale, collant et nu, et il avait horreur de ça.

Sherlock avait donc réussi à prendre un peu plus de cinq heures de sommeil, ce qui était beaucoup trop peu face à ses soixante-douze heures de traque sans dormir ni manger. Son âge était en train de le rattraper, ou du moins rattrapait son corps. Il ne récupérait pas aussi vite qu'avant, et c'était proprement intolérable.

Mais c'était aussi la fin de la matinée, et Sherlock avait horreur de se réveiller comme ça en journée, ce qui semblait absurde à quiconque le connaissait, mais était parfaitement logique pour lui, merci bien.

Il grommela encore, en attrapant un pyjama, sa robe de chambre, et en passant dans la salle de bains attenante à leur chambre. L'eau chaude délaça ses muscles engourdis, épuisés. Il avait sagement obéi à Lestrade, lors de la planque, malgré son impatience, et ils étaient restés près d'une heure sans bouger, dans des recoins sombres d'un entrepôt qu'il lui faudrait conseiller à Mycroft. Typiquement son genre, pour menacer des gens, même s'il ne l'avait plus fait dernièrement. Il ne faisait plus vraiment peur à personne, quand on le voyait interagir avec sa fille. Il vieillissait, lui aussi.

Son esprit revint à l'enquête de ces derniers jours. Une exaltation comme il n'en avait pas connu depuis longtemps. Son cerveau s'en était gorgé comme d'une dose de cocaïne pure. Un véritable bonheur, entaché uniquement par l'absence de John, qui avait décliné sa proposition. Quelque chose de plus important à faire, avait-il indiqué d'un ton courroucé quand il l'avait appelé hier, pour le supplier une nouvelle fois de le rejoindre.

Sherlock n'avait pas compris pourquoi son compagnon avait ensuite raccroché d'un mouvement rageur, mais n'avait pas cherché plus que ça (qu'est-ce qui pouvait être plus important qu'une enquête aussi passionnante ?), tout entier dévoué à l'enquête. Il rajouta une note dans son Palais Mental, sur la porte de « l'aile-de-John » pour se promettre d'essayer de comprendre, et s'excuser, le cas échéant, si vraiment c'était nécessaire.

Ça ne le serait sans doute pas. John n'avait pas eu l'air de lui en vouloir vraiment, ce matin, quand il l'avait épinglé au matelas, et fait gémir et hurler de plaisir. Certes, c'était une forme de revanche — il l'avait mis à l'agonie, réellement, et en avait joué — mais c'était une revanche plaisante pour les deux parties. Pas de la vraie colère.

Donc sans doute rien d'important. Il réduisit la note, minimisa son importance.

Propre, il se sentit mieux. Prêt à aller faire la sieste dans son canapé. Il s'essuya, vérifia à peine son reflet dans le miroir (sans quoi il aurait dû affronter son visage épuisé ET potentiellement contusionné, il y avait eu quelques débordements, et il n'avait pas envie de traiter ça maintenant — John s'en occuperait au retour de la clinique).

Il enfila son pyjama de coton doux, sa robe de chambre bleue de soie lâche, laissant échapper un soupir de bien-être.

Ce fut à ce moment-là que son esprit désordonné et brouillon remarqua l'anomalie : le silence total de la maison. John était parti à la clinique, vu qu'il avait mis son réveil, ce matin. Mais Rosie ? Sherlock était là, John ne pouvait pas en douter, vu qu'il l'avait vu (et surtout entendu) rentrer. Dans ces cas-là, le temps que Sherlock émerge, le médecin confiait la petite fille à Mrs Hudson, dans l'appartement. Une fois Sherlock sorti de la chambre, la vieille dame lui rappelait qu'il avait des responsabilités à assumer quel que soit son état, et le sourire lumineux de sa fille le réclamait pour venir jouer.

Là, il n'y avait pas un bruit, et personne ne lui avait bondi dessus à peine sorti de la chambre. Il avait pu se doucher en toute quiétude.

Tendant l'oreille, il ne perçut absolument aucun son trahissant de la présence de sa fille. Toute fatigue envolée, il sentit son cœur se serrer et se précipita dans le salon.

Il s'arrêta net en entrant dans le salon, et y découvrant John, confortablement installé dans son fauteuil avec un roman, qui lisait sans bruit.

— John ? s'étonna-t-il.

— Salut, Amour. Bien dormi ? Il est encore tôt pour te lever. T'es rentré tard, cette nuit.

Il n'y avait pas une once de reproche dans son ton, il couvait simplement son amant d'un regard tendre et réellement concerné, comme d'habitude. Tant le médecin que l'époux en lui vérifiait l'état de Sherlock. Lequel, présentement, béait d'incompréhension, son cerveau échafaudait des douzaines d'hypothèses.

— Mmmh, t'es salement amoché, poursuivit John à l'issue de son examen clinique. T'as désinfecté ta plaie au visage ? Tu vas avoir un sale hématome. T'as pas besoin de points, mais je te poserais bien des strips quand même, ça a l'air profond.

Sherlock en conclut que comme prévu, il s'était blessé, mais l'information fut reléguée très loin dans son cerveau : son visage le lançait, mais c'était tout. La plaie n'était pas grave, il n'était pas en danger de mort - inintéressant, donc.

— Sherlock ? appela John, réalisant qu'il restait planté sur le seuil, bras ballants, bouche ouverte. Ça va ? Tu fais encore du somnambulisme ?

Encore ? Il ignorait en avoir fait un jour. Il classa l'information dans une pièce de son esprit avec l'intention de reposer la question plus tard. Quand il aurait évacué le sujet urgent et l'occupait.

— Je ne dors pas, répliqua-t-il en détachant chaque syllabe. Que fais-tu là ?

La question sembla plonger John dans des affres de perplexité. Cornant sa page, il posa le roman sur la desserte à côté de lui pour focaliser l'entièreté de son attention sur Sherlock.

— Je vis ici, tu te souviens ? On est mariés. On est ensemble. On vit ici ensemble tous les deux.

Le ton de John était celui qu'il employait quand il revêtait son uniforme de médecin. De toute évidence, il craignait que la plaie au crâne de Sherlock ne soit plus grave qu'il n'y paraissait, et qu'il présente des défaillances. Il ne se moquait pas de son amant, il était sincèrement inquiet.

— Je sais, répliqua Sherlock. Mais...

John ne lui laissa pas le temps de poursuivre.

— Tu te souviens de quand tu t'es fait ça ? demanda-t-il en désignant sa blessure. Est-ce que tu as vu un médecin ? Est-ce que tu as perdu connaissance ? Est-ce que je dois t'emmener passer un scanner pour vérifier d'éventuelles lésions cérébrales ?

C'était toujours sa voix douce de médecin, et parmi les multiples hypothèses qui traversaient le cerveau de Sherlock comme un boulet de canon, une nouvelle inquiétude naquit : John venait de mentionner qu'il vivait ici, qu'ils étaient mariés, ce qui correspondait à ce que pensait Sherlock. Mais il n'avait rien dit à propos de Rosie, et elle n'était pas dans la pièce. Et il n'y avait pas, après un rapide premier examen, de signes distinctifs de la présence d'un enfant.

Aurait-il pu s'être réellement cogné la tête trop fort, avoir créé une réalité alternative, rajouté une fillette à l'équation ? Enfant qui n'existait pas dans leur réalité ?

C'était absurde, à première vue. Sherlock n'avait jamais désiré avoir un enfant. Il avait voulu Rosie pour faire plaisir à John, et il l'aimait, mais il n'avait jamais été de ceux qui dès leur plus jeune âge, désirent trouver quelqu'un pour se reproduire et élever un enfant. Son inconscient serait-il vraiment capable de formuler un scenario pareil ? Était-ce quelque chose qu'il aurait dû examiner, analyser ? Cela révélait-il chez lui un désir inassouvi et inconnu de paternité ?

— Sherlock.

La voix douce de John le ramena à la surface. Il était devant lui, désormais, et caressait d'une main légère son visage. Sherlock ne put retenir une grimace d'inconfort quand il effleurait la blessure.

— Tu étais parti loin, murmura doucement John. Ça va ?

— Oui...

— Tu as l'air d'aller bien, et la blessure n'est pas profonde. Ça m'étonnerait que tu te sois cogné assez fort pour te causer des dommages. Pourquoi as-tu l'air si bizarre ? Encore trop fatigué ?

Sherlock hésita, mais les prunelles de John irradiaient d'amour et de confiance. Sa main légère avait fini de glisser sur son visage, et caressait la soie de son épaule, avant de poursuivre son chemin dans son dos, le rapprochant de lui.

Il se décida rapidement à poser la question frontalement. Au pire, John froncerait les sourcils d'incompréhension, et il saurait alors qu'il était devenu fou.

— Où est Rosie ? demanda-t-il sans répondre à John, bien qu'à son sens, cela soit une réponse.

John fronça les sourcils, laissant retomber la main qui caressait le dos de Sherlock, lequel déglutit définitivement. Bien, il était fou. Ennuyeuse déduction. Il allait falloir étudier ça, et circonscrire le périmètre de sa folie.

— Comment ça, où est Rosie ? demanda John, moitié fatigué, moitié exaspéré.

Il ne faisait que confirmer ce que Sherlock craignait.

— Sérieusement, Amour, comment peux-tu ne PAS le savoir ?

Une lueur d'espoir revint. Et soudain, John comprit ce qui se tramait dans l'esprit du détective, et il explosa d'un rire tonitruant.

— John, tu deviens vexant, constata Sherlock d'un ton plat, voyant que l'hilarité de son compagnon ne s'atténuait pas.

Ses épaules tressautaient sous l'effet des éclats de rire qu'il ne réfrénait pas. Alors qu'il était proche de Sherlock un instant auparavant, à l'entrée du salon, il reculait en direction de son fauteuil d'une démarche aléatoire, cherchant vaguement quelque chose auquel se raccrocher pour ne pas tomber sous l'effet de son fou rire.

Le visage marbré de larmes de rire, les yeux plissés et les zygomatiques douloureuses à force de continuer de pouffer, John réussit à atteindre son fauteuil et s'y laissa tomber, une solution nettement plus sûre que rester debout. Sherlock avait beau savoir que, quoi qu'il y ait eu de drôle dans ses questions, ce n'était qu'un fou rire incontrôlé et que John n'y pouvait rien, il continuait de trouver cela très vexant.

Assis, essayant vainement de se calmer, les épaules de son époux bougeaient encore, mais il s'obligeait à respirer profondément, et surtout ne regardait pas Sherlock, ou son fou rire serait reparti de plus belle.

Lentement, Sherlock avança à son tour pour s'installer dans son fauteuil en face de John. Il était toujours vexé, mais essayait de conserver un visage neutre. Il connaissait John par cœur. S'il se montrait outré, il allait recommencer à rire comme un bossu.

— Ok, c'est bon, finit par indiquer John, ayant retrouvé un semblant de contrôle de lui, essuyant les larmes de ses joues du plat de sa main.

— Tu as fini ? bougonna Sherlock.

Il s'installa plus confortablement dans l'assise, dans une position improbable qu'il était le seul à apprécier, accroupi sur le siège, recroquevillé contre le dossier. John souriait encore bêtement, mais il avait cessé de rire. Il se tenait encore les côtes, et respirait profondément pour reprendre son souffle.

— Tu m'expliques, maintenant ? exigea le détective d'une voix agacée.

Il n'avait toujours pas la certitude qu'il n'était pas devenu fou à cause d'une violente commotion cérébrale, et il détestait que les gens rient. Il ne savait jamais pourquoi. Il avait toujours eu du mal à comprendre le rire, et angoissait depuis l'enfance que les gens rient de lui. Il savait que John n'avait jamais de mauvaise intention à son égard, et que s'il riait, ce n'était jamais méchamment ou par mépris, même s'il lui arrivait souvent de se moquer de lui pour le taquiner. Sherlock avait appris à les détecter, les comprendre et les accepter. Il avait plus de mal avec les fous rires. Son esprit cartésien savait que c'était irréfrénable et incontrôlé, son âme fragile avait l'impression qu'on se moquait de lui en mille fois plus fort que d'habitude.

— Pardon, Amour, s'excusa John. Je ne me moquais pas de toi, mais de ce que j'ai compris que tu crois.

Il avait encore les traces de son fou rire sur lui, mais il était sincère, et Sherlock s'apaisa. Il avait besoin d'entendre ces mots, que tout allait bien, que John ne riait pas réellement de lui. Et il aimait constater que son mari le connaissait suffisamment bien pour savoir qu'il avait besoin d'entendre ces mots et les lui offrir sans délai et avec sincérité.

— Rosie est vivante, Sherlock, et c'est bien notre fille. Tu n'as pas de commotion cérébrale, a priori, et tu n'as pas inventé toute notre vie. On vit ensemble depuis des années, et je t'aime depuis toujours. Nous nous sommes mariés il y a quelques temps, et nous avions avant cela adopté une petite fille adorable. Ça confirme tout ce que tu crois savoir ?

Sherlock hocha la tête, lentement. Donc, il n'était pas fou. Rassurant. Ce qui était inquiétant, c'était l'absence de leur fille, qui était là tout le temps, normalement.

— Je suis là parce que je ne travaille pas, aujourd'hui, donc je profitais d'un peu de tranquillité, poursuivit John.

Il s'interrompit et eut un sourire narquois. De toute évidence, il ne comptait pas en dire plus.

— Mais tu t'es levé ce matin, releva Sherlock quand il en eut marre d'attendre — ce qui prit environ cinq secondes. Pourquoi tu avais un réveil si tu n'étais pas de garde ?

— Parce que j'avais quelque chose de très important à faire, répliqua John posément, s'appuyant un peu plus contre le dossier, croisant les mains.

Sherlock fronça les sourcils. Il ratait quelque chose, et il ne savait pas quoi.

— Je ne saisis pas.

— Tu sais, je préfère prendre le parti de m'en amuser que t'engueuler d'être un père si nul, parfois. Ça me fera une anecdote de fou à raconter à Rosie plus tard, quand elle sera grande et à même de comprendre à quel point tu l'aimes ET est nul comme père. Ou alors à son mariage. C'est une bonne anecdote.

Sherlock lui renvoya un regard courroucé.

— Allez, je te donne un indice. Rosie est en sécurité, là où elle doit être, là où elle va être pour les quinze prochaines années de sa vie, au bas mot. Bien que tu ne te sois pas du tout intéressé aux détails pratiques, tu as signé tous les papiers. Que tu m'as laissé remplir, au demeurant, c'était assez pénible, toute cette paperasse. Manifestement, être deux hommes n'est pas facilité par le système, et le fait qu'elle ne nous soit pas biologiquement reliée n'aide en rien, malgré tous les papiers d'adoption parfaitement conformes. Il m'a fallu remplir deux fois plus de paperasse qu'un couple hétérosexuel aux enfants biologiques, je crois.

Sherlock était de plus en plus perplexe.

— Fais un effort, Sherlock. Tu as signé le dernier papier hier. Je suis sûr que tu peux t'en souvenir.

Le cerveau du détective fonctionnait à plein régime. Oui, il avait été très occupé dernièrement, mais il avait une mémoire eidétique, donc il lui suffisait de remonter sa journée, ce qu'il fit à toute vitesse, dans son esprit, tandis que John patientait sagement. L'enquête défila, ses rares passages à la maison, John qui lui tendait un document et un stylo, à peine un regard, une signature gribouillée en bas de la page. Sherlock concentra son attention sur ce papier que son esprit avait vu sans qu'il le voie, lui. Il s'obligea à le reconstituer dans son ensemble, à générer l'en-tête.

Et soudain, avisant le logo, comprit, et hoqueta.

— Oh. Rosie est à l'école.

John applaudit aussitôt, vaguement moqueur, mais plutôt taquin qu'autre chose.

— Et je lui ai promis qu'on irait la chercher tous les deux pour la première journée.

— JOHN, ROSIE EST A L'ÉCOLE ! répéta Sherlock, prenant pleinement conscience de ce dont il s'agissait.

— ... Oui... ?

Maintenant que son hilarité était passé, John était plus perplexe qu'autre chose. Il n'était pas certain de comprendre correctement les sentiments qui agitaient le visage de Sherlock.

— Pourquoi ? demanda le détective, angoissé.

John leva un sourcil dubitatif.

— Parce qu'elle a cinq ans, tu sais ? Le temps passe vite, et j'ai l'impression que c'était hier qu'elle arrivait chez nous...

Il sourit doucement, mélancolique. Leur petit bébé avait bien grandi. Rosie marchait, parlait, déduisait même parfois. Elle était un joli mélange de leur éducation différentes, et adorablement mignonne avec ses grands yeux bleus et ses longs cheveux blonds.

— L'école est obligatoire en Angleterre à partir de cinq ans, Sherlock. Tu n'as pas voulu qu'elle aille à la preschool parce que tu t'occupais d'elle, ok, mais il était temps qu'elle soit scolarisée.

Le détective fronça le nez d'un air dégoûté. John ne réalisait pas à quel point lui avait détesté chaque seconde de sa scolarité, et l'idée que Rosie fasse de même le taraudait.

— C'est quoi le problème ? soupira John. Elle était ravie d'aller à l'école ce matin, tu sais ? Elle voulait te montrer son uniforme, son cartable, et elle a été très déçue quand je l'ai empêché de te réveiller parce que tu étais rentré trop tard.

Son ton n'était pas vraiment accusateur, mais Sherlock reçut la pique quand même. Ça faisait partie de ce que John avait accepté en vivant avec lui : les horaires irréguliers, le boulot aléatoire, l'absence totale de stabilité, le désintérêt pour les choses du quotidien et les emplois du temps... John l'acceptait relativement bien, pour lui-même. Parfois, quand ça pénalisait Rosie, il était un peu moins amène. Même s'il le savait, qu'il l'avait choisi en connaissance de cause. Et que Rosie adulait littéralement Sherlock, et qu'elle ne lui en voulait jamais pour rien.

Et il fallait reconnaître que jusque-là, Sherlock s'était bien occupé de leur fille. Ils avaient eu une relation quasiment exclusive durant toutes les premières années de sa vie. Bon, il en avait profité pour lui apprendre des trucs absurdes, comme le solfège et le tableau périodique des éléments de Mendeleïev mais il s'en était toujours bien occupé. Il avait réussi à concilier ses enquêtes, et sa fille sans presque jamais la négliger.

— Le problème, c'est l'école, répliqua le détective.

— ... Je ne vois pas en quoi ? J'y suis allé, toi aussi, c'est obligatoire et on n'en est pas morts, hein, répondit John, ironique.

Le silence de son compagnon fut éloquent.

— Sherlock ? appela John, désormais inquiet, après un blanc beaucoup trop long.

— L'école a essayé de me tuer, déclara posément Sherlock en faisant mine que tout allait bien.

John arrêta de respirer un instant. Il avait vaguement conscience que la scolarité de Sherlock avait été erratique, et ses études totalement chaotiques et éclectiques, avortées par la drogue, mais pas à ce point-là.

— De quoi tu parles ? murmura-t-il.

Il ne remit pas en cause une seule seconde ce que disait son amant. Le regard détourné, les pupilles dilatées par l'angoisse, les muscles tendus le renseignaient efficacement sur le fait que Sherlock avait été vraiment traumatisé.

— Je n'aimais pas beaucoup l'école, reprit Sherlock d'une voix neutre. Et les autres enfants ne m'aimaient pas beaucoup en retour, ce qui était un doux euphémisme pour certains d'entre eux. Ils n'aimaient pas... ce que je disais, comment je me comportais. Je ne savais pas... que ce que je faisais était mal. Je disais toujours la vérité, et on m'avait élevé dans l'idée que le mensonge était mal. Alors si je ne faisais que dire la vérité, comment cela pouvait-il être mal ? Je ne comprenais pas pourquoi mes camarades n'appréciaient pas cela. Au bout d'un moment, ils en eu marre des insultes verbales.

John ouvrit la bouche de surprise horrifiée. Que Sherlock et son sale caractère aient pu s'attirer des ennuis à l'âge adulte — se faire enfermer pour outrage à magistrat lors du procès de Moriarty n'était qu'une vétille dans la liste de ses exploits — ne le surprenait pas vraiment, mais il n'aurait pas cru que dès l'enfance, il avait pu en souffrir.

— J'ai caché les bleus pendant longtemps à mes parents, poursuivit sereinement Sherlock, comme si tout cela ne l'atteignait pas. Jusqu'au jour où je ne me suis pas relevé. J'avais sept ans. C'est Mycroft qui m'a trouvé. J'ai passé deux semaines à l'hôpital, dont deux jours dans un coma artificiel.

Il déclarait tout cela d'un ton parfaitement neutre, mais ses yeux ne mentaient pas.

— Oh mon Dieu, Sherlock... murmura John.

Il n'arrivait pas à comprendre comment il pouvait, après tant d'années passées avec lui, ignorer certains évènements fondamentaux de son enfance et de la construction de la personnalité improbable qui était la sienne.

Sans réfléchir, il se leva, et vint se placer juste devant Sherlock, l'obligeant d'une main douce sous le menton à lever les yeux pour le regarder.

— Pourquoi tu ne m'as jamais dit tout ça ?

— C'était il y a longtemps. Ça n'a plus d'importance.

John leva les yeux au ciel. Son compagnon était plus tendu qu'un arc bandé, et il était mauvais pour lui mentir, sur ce coup-là. Il pouvait lire dans ses yeux à quel point le petit garçon de son Palais Mental ressentait encore chaque coup qui s'abattait sur lui, chaque insulte, chaque douleur. Il se souvenait probablement de chaque visage, chaque prénom de ses agresseurs. John se demanda vaguement ce que Mycroft avait fait, avant de se rappeler qu'aussi terrifiant que soit le grand frère Holmes, il n'avait à l'époque que quatorze ans, et pas encore les moyens d'aujourd'hui. Il doutait cependant que Mycroft ait laissé courir sans réagir.

— Arrête de dire n'importe quoi, répliqua John en se penchant pour l'embrasser.

Sherlock lui répondit aussitôt, avec un abandon désespéré.

Un instant plus tard, John était installé sur les genoux du détective, désormais assis normalement. La chemise de John et la robe de chambre en soie du détective n'étaient plus qu'un tas informe à leurs pieds.

— Tu vois, ricana John, il y a des avantages au fait que Rosie ne soit pas là.

Puis il replongea vers la gorge de son amant, tandis qu'il s'appliquait à générer au creux de son cou un magnifique suçon. C'était puéril et stupide, mais tout à l'heure, il forcerait Sherlock à venir chercher Rosie à l'école avec lui. Il se retrouverait avec tous les parents venus chercher leurs progénitures. Et l'enseignante de Rosie l'avait déjà reconnu, et avait affirmé être « fan de son blog ». Elle avait hâte de rencontrer Sherlock. Elle ne semblait pas avoir percuté que Sherlock était AUSSI le père de Rosie, et John avait ce besoin irrationnel de rappeler au reste du monde que le détective était à lui.

Sherlock hocha vaguement la tête, un peu trop perdu dans les sensations que John générait en lui. L'épuisement initial ressentit en se levant était complètement oublié. Il y avait trop longtemps qu'il ne s'était pas envoyé en l'air ailleurs que dans leur lit, quand ils étaient à la maison. Alors qu'ils avaient pu, avant Rosie, tester à peu près toutes les surfaces planes et moins planes de la maison. John reconnaissait d'ailleurs sans mal que c'était un excellent argument pour que Sherlock range la table de la cuisine de tous les produits dangereux et/ou répugnants qui y traînaient.

Mine de rien, le fantasme de leurs fauteuils, du canapé, des murs du salon, de la table de la cuisine... tout cela lui manquait. De nouvelles possibilités s'offraient à lui, et son cerveau en bondissait déjà d'anticipation. Il gémit quand John glissa hors de ses genoux, et s'accroupit face à lui. Oui, définitivement un avantage incomparable à l'absence de Rosie. À condition que John ne travaille pas à la clinique. Sherlock eut à peine le temps de créer une note mentale pour apprendre l'emploi du temps de son amant et faire en sorte qu'il passe plus de temps à la maison en journée avant que le plaisir ne le submerge et n'éteigne son esprit, pour se concentrer uniquement sur les mouvements de langue de John.


— J'ai déjà fait du somnambulisme ?

John baissa les yeux, surpris. Il chercha dans sa mémoire quand il avait bien pu dire ça, en revint à la conversation du matin-même. Depuis, plusieurs heures s'étaient écoulées. Sherlock sommeillait dans le canapé, comme il l'avait fait toute la journée. Il n'avait pas protesté quand John l'avait poussé pour s'installer avec lui, reposant sa tête sur ses genoux. Tournant les pages de son roman d'une main, John grattouillait distraitement les mèches brunes de son amant de l'autre, qui émettait épisodiquement des bruits semblables à ceux d'un chat ronronnant.

John avait eu le temps de lancer deux lessives, en étendre une, ranger et nettoyer sommairement toute la cuisine, faire les courses, le rangement de la chambre de Rosie, à l'étage, et changer leurs draps depuis leur conversation et le dérapage de ce matin. Il aurait volontiers rangé le salon en désordre, mais il n'avait pas eu le courage. Il devait récupérer leur fille sous peu, et il s'était accordé quelques minutes de pause pour avancer dans son roman.

Sherlock avait roupillé durant tout ce temps. Tout en rangeant ce qui était important pour lui, c'est-à-dire son Palais Mental. John, plusieurs fois, lui avait demandé pourquoi il demandait cela tout à trac, mais la réponse lui était incompréhensible : « je viens de retrouver une note » se bornait-il à expliquer. Ce qui faisait sens pour lui n'en avait pas pour John, et le médecin avait cessé de demander des explications. Il se contentait de répondre aux questions, et de reprendre les conversations avortées des heures ou des jours plus tôt.

— Oui, quelques fois. Tu ne t'en souviens pas ?

— Non. Tu ne l'as jamais dit.

John leva les yeux au ciel, mouvement superfétatoire puisque Sherlock avait toujours les yeux fermés.

— Si. Toutes les fois où c'est arrivé, en fait. Mais tu ne m'écoutes pas.

— Possible. Ça ne devait pas être très intéressant.

John sourit narquoisement. Pour Sherlock, ça ne l'était pas. Pire, c'était une preuve de faiblesse, d'absence de maîtrise de son corps. Pas étonnant qu'il préférât l'oublier. Pour lui, c'était plutôt drôle et des excellents souvenirs. Absurdes, mais drôles.

— Ça dépend pour qui, répliqua-t-il.

Sherlock ouvrit grand les yeux, mais ne découvrit que le visage innocent de son compagnon. Trop pour être honnête.

— Ça ne t'arrive pas souvent, tranquillisa John en reprenant ses caresses de la main. Surtout après de très grosses enquêtes, quand tu ne dors pas ou vraiment très peu pendant plusieurs jours d'affilée, au moins quatre ou cinq. Tu as tendance à continuer l'enquête dans ton sommeil. Tu te lèves, tu essayes de retourner étudier des indices que tu as déjà vus, compris et disséqués. Tu parles, très distinctement. Pas forcément en anglais, d'ailleurs.

— Ah bon ?

— Je ne parle pas assez d'autres langues pour comprendre, d'autant que tu en parles beaucoup trop...

— Douze seulement, répliqua Sherlock comme si c'était peu pour quelqu'un dont ce n'était pas le métier et qui ne pratiquait presque jamais neuf des douze langues en question.

John tira sur les cheveux à disposition pour le punir de son arrogance.

— Aïeuh !

— Mais de ce que je reconnais, je crois que tu en mêles plusieurs. Du coup, tes structures de phrases sont déséquilibrées. Tu sembles mettre un mot de chaque langue les uns à la suite des autres. Et quoi que je dise, tu me réponds, c'est assez drôle. Parce que tu t'énerves un peu.

Sherlock fronça les sourcils.

— C'est-à-dire ?

— Eh bien tu parles, j'ignore ce que tu dis. Que je te réponde « oui Sherlock tu as entièrement raison », que « tu as tort, le crocodile volant était bleu mais seulement au-dessus de la Patagonie », tu me réponds très sérieusement. Puis tu deviens insistant, et tu râles, tu souffles, tu boudes. À ce moment-là, généralement, tu te rendors. Je te dis, c'est assez drôle, de mon point de vue à moi.

Il ricana. Sherlock, en retour, soupira, et se retourna pour bouder, mais sans quitter ses genoux et la main bienfaitrice qui massait son crâne. John ricana de nouveau.


Prochain chapitre le Me 01/09

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