Bonjour mes petits pandas roux ! Bonne rentrée à tous, vu que c'est de saison, dans la vraie vie comme dans le chapitre ! ;)
Bonne lecture :)
L'école
Partie 2
À la grande surprise de John, il n'eut pas besoin de beaucoup convaincre Sherlock de l'accompagner à la sortie de l'école. Bien sûr, le détective était un père attentif et il aimait Rosie de tout son cœur, mais certaines choses du quotidien lui paraissaient souvent hautement offensantes, sans vraie raison. Se mêler à des parents d'élèves, du bruit et de la foule en faisait partie. John aurait cru devoir batailler plus âprement pour le convaincre — il avait promis à leur fille — mais Sherlock lui décrocha une œillade outrée.
— Le fait que tu doutes de moi à ce point est vexant, John, déclama-t-il en se drapant dans son manteau.
John leva les yeux au ciel pour toute réponse, mais sans être capable de maîtriser son sourire heureux. Cet homme était et resterait pour toujours une drama-queen, mais il l'aimait pour ça aussi.
Dans la rue, John referma fermement sa main autour de celle de Sherlock, qui lui jeta un coup d'œil surpris. Ce n'était pas forcément leur genre. Ça ne les gênait pas, mais ils étaient loin d'en faire une norme. Quand on savait que Sherlock pouvait partir en courant à la poursuite d'un indice, d'une enquête, d'un meurtrier, John aimait garder ses mains dans ses poches, pour protéger leur intégrité. Le souvenir des menottes alors qu'on accusait Sherlock d'être un assassin manipulateur était trop vif dans sa mémoire, malgré les nombreuses années écoulées depuis. Cela avait aussi été une des premières fois où il avait voulu l'embrasser. Il ne l'avait pas fait, pas ce soir-là.
— Pourquoi ? demanda Sherlock en secouant leurs mains jointes doucement, sans se défaire pour autant de la prise.
— Mmm. Mesure de précaution ?
— Précaution de quoi ?
— Que le monde entier sache que tu es marié avec moi. Et que personne n'a le droit de poser les yeux sur toi.
— N'ai-je pas mon mot à dire sur la question ? Je suis libre de faire ce que je veux, non ?
— Tout à fait, acquiesça John. Mais voyons les choses en face, quand tu n'es pas en train de te servir de ton absurde beauté pour convaincre des secrétaires et des assistants de faire ce que tu veux dans une enquête, tu n'aimes pas qu'on te regarde, ça te gêne. Parce que tu ne comprends pas pourquoi on te regarde. Alors on fait d'une pierre deux coups. Je rappelle aux mères de famille qui vont se trouver là en masse que tu n'es pas disponible, et ainsi elles éviteront d'attarder leurs regards sur toi.
La voix de John était tendre, mais inflexible. Il savait ce qu'il disait.
— Argumentation valide, agréa Sherlock.
Il était agréable que John le connaisse si bien. Et sache parfois mieux que lui ce dont lui-même avait besoin.
Il y eut un instant de silence, avant que Sherlock ne fronce les sourcils. Ils étaient alors presque arrivés à l'école de Rosie, situé dans le quartier et atteignable à pied. John avait refusé l'éducation privée très onéreuse proposée par Mycroft, et Sherlock avait signifié qu'il n'en avait absolument rien à faire.
— Absurde beauté ? demanda le détective.
John pouffa, tandis qu'ils se plaçaient devant la grille pour atteindre la sonnerie et l'arrivée de leurs bambins. C'était la première journée, celle de découverte. John avait passé du temps avec sa fille ce matin, et ils finissaient un peu plus tôt que cela ne le serait en réalité.
— Tu t'es vu de manière objective, récemment ? T'es grand et mince comme un mannequin, le contraste impressionnant de tes yeux très bleus clairs, ta peau pâle sans le moindre défaut, tes pommettes, tes boucles noires parfaitement dessinées, les costumes sur mesure...
John jeta un œil à la chemise pourpre que portait Sherlock ce jour-ci, déglutit.
— Tu réalises que tu ressembles à une gravure de mode ambulante au quotidien, quand même ? Et ça paraît absurde dans le contexte des pauvres mortels que nous sommes, qui paraissons si fades et si banals à côté de toi...
Sherlock balaya son amant du regard, avant d'asséner :
— John, tu es absurde et beaucoup plus aveugle : tu es bien plus beau que moi.
Le médecin n'eut pas le temps de répondre convenablement à cette déclaration peu commune, compliment que Sherlock lui faisait que rarement. Le temps qu'il maîtrise le rougissement inopportun de ses joues et calme les battements intempestifs de son cœur, la sonnerie de l'école avait retenti, permettant à une marée d'enfants de tous âges de se déverser sur le trottoir, courant en direction de leurs parents, nourrices et autres jeunes filles au pair. Rosie accourait déjà vers eux.
Rosie était enchantée de les voir tous les deux. Quand il réalisa que sa propre fille doutait qu'il soit là à l'heure, Sherlock bouda vaguement, mais cela n'entama en rien la bonne humeur de la fillette.
Volubile, sans laisser le temps à ses deux pères d'en placer une, elle racontait sa journée avec force détails, et critiques.
Tandis qu'ils marchaient en direction de la maison, et que la fillette parlait encore et encore, John jeta un regard amusé à son conjoint.
« C'est bien ta fille » articula-t-il en silence, en essayant de se retenir de rire. Rosie avait mis du temps pour commencer à parler, mais depuis on ne l'arrêtait plus. Et portait sur le monde le même regard acide que Sherlock dans ses grands jours. Elle babillait dans son langage enfantin, parfois hésitant, parfois incorrect, pour leur raconter sa journée, émaillant son récit décousu des déductions qu'elle avait essayé de faire, des critiques de ses camarades qui ne savaient même pas ce qu'était le xénon, à se demander ce qu'on apprenait aux enfants de cinq ans !
Les épaules de John tressautaient de rire, tandis que Sherlock se renfrognait.
— Et même que la maîtresse a dit qu'elle devrait vous voir ! asséna Rosie.
John soupira. Il avait habilement évité l'enseignante, submergée en cette journée de rentrée par des parents inquiets qui voulaient s'assurer que tout s'était bien passé pour leur progéniture, mais il ne s'attendait pas pour autant à ce qu'ils soient convoqués dès le premier jour.
— On verra ton enseignante, ma chérie, pas de souci, assura-t-il alors qu'ils montaient les marches en direction de l'appartement. Dans l'ensemble, tu as passé une bonne journée, donc ?
— Voui !
— Tu sais que tu y retournes demain, et tous les autres jours de ta vie pour les vingt prochaines années ? précisa Sherlock, sinistre.
Loin de s'en émouvoir, Rosie se débarrassa de son blouson rose à fleurs (une horreur de mauvais goût selon ses parents, un indispensable de sa garde-robe selon la fillette qui avait dû faire un caprice pour l'obtenir), et le laissa par terre avec son cartable, avant de regarder son père avec tout le sérieux du monde.
— Ça fait long comment, vingt z'ans ? demanda-t-elle, ouvrant les doigts, prête à compter dessus.
John s'éclipsa discrètement en direction de la cuisine, dans l'objectif de préparer le goûter de la fillette. Il laissait Sherlock se débrouiller avec ce genre de questions, et découvrir que la notion de temps qui passe d'un enfant de cinq ans n'était pas la même qu'un adulte.
À sa grande surprise, il découvrit un panier de gâteau frais, et un post-it dessus, signé Mrs Hudson.
— Viens manger, Rosie. Certains ont pensé à ta première journée et ont fait des gâteaux pour te féliciter. C'est pas comme d'autres qui avaient oublié...
Si l'enfant n'entendit que la première partie et abandonna manu militari son débat avec Sherlock pour foncer à la cuisine, l'air courroucé de Sherlock valait tout l'or du monde.
Rosie, dans son habituel bon caractère, ne fit aucune difficulté pour aller à l'école le jour suivant, ni celui d'après, ni encore après. Elle en revenait souvent en râlant et en boudant sur tout et n'importe quoi, ce qui n'était pas sans rappeler Sherlock, mais elle était polie, gentille, bonne élève, intelligente. Depuis toute petite, subissant l'influence désastreuse de Sherlock, elle avait commencé à engranger des connaissances absurdes sur des sujets divers et variés, et rarement conseillé à une enfant. Elle savait déjà lire avant de commencer l'école, mais elle fut ravie de pouvoir apprendre à écrire plus sérieusement qu'à la maison. Elle aimait apprendre, écoutait ses professeurs avec respect et passion, et faisait ses devoirs en un temps record. Élevée par John Watson, elle était cependant de suffisamment bonne composition pour ne pas se vanter de ses évidentes facilités, et se mettre au service de ses camarades moins en avance sur le programme.
Comme prévu, John et Sherlock furent convoqués dès le début chez l'enseignante de leur fille, qui leur annonça vouloir faire passer des tests à l'enfant.
— Non, refusa Sherlock d'une voix sans appel. Hors de question.
— Je suis d'accord avec lui, agréa John. Elle est trop jeune.
L'enseignante insista. Rosamund usait de mots très compliqués pour une enfant de son âge, définissait des concepts qu'elle n'aurait même pas dû connaître, et essayait toujours de tout déduire. Avec peu de succès, certes, mais une volonté farouche d'engranger le plus de données possibles.
— J'ai passé des tests, étant enfant. Mon frère et ma sœur aussi. Et ma mère avant ça. On voit le résultat, grinça Sherlock.
Eurus était si rarement évoquée au sein de la famille Holmes que cela surprit John. À sa connaissance, Rosie et Sephy ignoraient même avoir eu une tante, et Mycroft comme Sherlock préféraient vraiment qu'il en soit ainsi. Eurus était décédée là où elle avait vécu, dans une résidence hautement sécurisée, loin d'eux.
— Justement, argua l'enseignante. L'hérédité...
— Rosie ne nous est biologiquement pas reliée, l'interrompit John, avant que Sherlock ne le fasse, avec un vocabulaire nettement moins fleuri. L'ADN ne peut rien expliquer. Si nous constatons par la suite que vraiment, il y a des divergences avec ses camarades et qu'il faudrait évaluer son QI, nous aviserons. En attendant, c'est juste une enfant très, très éveillée dont l'éducation jusque-là lui a ouvert des horizons peu communs.
Sherlock leva les yeux au ciel. À l'âge de Rosie, lui comme le reste de sa fratrie savaient lire, écrire, compter, disserter, connaissaient les théories fondant les mathématiques modernes et la base de la philosophie. Grandir à Musgrave faisait cet effet-là. À son sens, même s'il avait essayé d'ouvrir Rosie à tous ses propres centres d'intérêt, donc les enquêtes, les mystères, la chimie, et la musique, sa fille était loin d'égaler son potentiel. Il en avait conscience, et ne l'aimait pas moins pour cela. Après tout, il aimait bien John, qui n'avait rien d'exceptionnel.
L'enseignante finit par renoncer, non sans inquiéter Sherlock. Manifestement, le traumatisme de son enfance était plus lancinant que John ne le pensait. Alors que leur fillette dormait du sommeil du juste dans sa chambre, le détective tournait en rond comme un lion en cage dans le salon de Baker Street, ressassant toute la conversation.
— Rosie n'est pas toi, Sherlock. Tout ira bien pour elle. Elle n'est pas comme toi.
— Et si elle le devient ?
— Géniale, tu veux dire ? Ça me paraît être une bonne option dans la vie. Et puis elle t'aura toi pour répondre à toutes ses questions existentielles. Parce que je te préviens, lui expliquer les maths ou la chimie comme tu le fais toi, c'est hors de mes compétences. Tu t'en chargeras.
— Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire, répliqua Sherlock d'un ton acerbe.
Il décocha une œillade peu amène à son amant, qui l'observait s'agiter depuis une bonne demi-heure, sans l'interrompre. Debout, drapé dans son arrogance, Sherlock semblait dominer son interlocuteur qui suivait vaguement un programme télé inutile, une histoire de concours de cuisine. Pourtant, les deux hommes savaient parfaitement que Sherlock était l'anxieux et que John, beaucoup plus calme, était celui qui avait la maîtrise de la conversation.
— De quoi parlais-tu, alors ? demanda doucement John.
— Tu le sais très bien !
Dans son agacement, Sherlock arma son violon sur son épaule, prêt à faire grincer les cordes dans une excellente imitation des griffes d'un chat sur un tableau noir, ce qu'il faisait dès qu'il voulait échapper à une conversation. Il réalisa cependant que la technique, aussi efficace soit-elle, risquait aussi de réveiller Rosie, et il n'en avait pas particulièrement envie.
— Peut-être, répondit John sereinement, mais ça ira mieux en le disant.
Sherlock oscillait entre la fureur et l'anxiété. En temps normal, John gérait très bien son syndrome d'Asperger sans qu'il ait besoin de prononcer les mots. Il n'aimait pas les entendre. Il les avait entendus toute sa vie comme synonyme d'anormal, de problème, d'anomalie, de tares. Aujourd'hui, John lui avait dit tous les progrès fait par la médecine et la détection de ce syndrome, mais durant son enfance, être autiste était une insulte.
Le simple fait d'y penser était douloureux pour lui. Il s'était construit toute sa vie en réfutant ce diagnostic, que ses parents refusaient d'approuver. Il s'était bâti sur une autre définition, avait embrassé à bras ouverts l'idée d'être sociopathe. C'était John, bien sûr, qui avait absolument tout détruit et paradoxalement tout reconstruit dans le même temps.
La rhétorique du médecin n'avait pu souffrir d'aucune contestation : « les sociopathes ne peuvent pas aimer, Sherlock. Alors si tu m'aimes comme tu le prétends, tu ne l'es pas. C'est aussi simple que ça ». Et s'il y avait bien une vérité que Sherlock ne réfuterait jamais, c'était l'amour qu'il ressentait pour son compagnon, au point de bouleverser toutes les prévisions de sa vie qu'il avait faites jusque-là.
John ne lui avait jamais dit « tu es autiste Asperger, reconnais-le », il s'était simplement comporté de manière à gérer son syndrome et lui permettre de vivre sans heurts. Ils ne prononçaient quasiment jamais les mots.
Du regard, les deux hommes s'affrontaient. Sherlock, debout, violon sur l'épaule, dans un costume sur mesure, planté devant le canapé, les yeux flamboyant de rage. John, assis, levant le visage pour soutenir son regard, un coussin démodé sur les genoux, totalement serein. Dans ces moments-là, il était difficile de douter que le médecin avait fait la guerre. Tout en lui exprimait l'efficacité, la résilience, les aptitudes aux combats même sans affrontement.
Alors Sherlock abandonna, parce que c'était la seule chose à faire. Son violon échoua au sol, et lui se laissa tomber sur le canapé à côté de son compagnon, se recroquevillant contre lui, dans une position fœtale.
— Qu'elle devienne comme moi, autiste Asperger[1], qu'elle soit en marge de la société toute sa vie, murmura-t-il.
John avait aussitôt abandonné la télé pour se concentrer uniquement sur son amant, et referma autour de lui ses bras protecteurs, plongeant sa main dans la masse de boucles noires pour caresser ses cheveux.
— Tu t'en es bien sorti, toi. Il n'y a aucune raison de penser que Rosie présentera des troubles sur le spectre de l'autisme, pour l'instant. Mais nous sommes les meilleures personnes au monde pour ça : je suis médecin, tu es atteint. On saura peut-être le reconnaître mieux que personne. Et tout ira bien.
John ne dédaignait pas la possibilité que cela survienne. Répliquer que ça avait peu de chances d'arriver était absurde et n'aurait fait que mettre Sherlock en colère.
— Je ne m'en suis pas sorti, marmonna Sherlock.
John eut un léger rire.
— Tu trouves ? Je ne vaux donc rien à tes yeux ?
— Ça n'a rien à voir !
— Bien sûr que si. Regarde-toi, Sherlock. N'as-tu pas tout ce que tu désires ? Je suis heureux de notre vie, et fier de qui tu es. Même si tu exerces un métier peu conventionnel, et que tu peux te montrer infernal quand tu te comportes comme un sale gosse, tu es parfaitement normal et pas nécessairement en marge de la société.
— Ça n'a pas toujours été le cas...
John balaya l'argument de la main.
— Je ne dis pas que ça n'a pas été facile et que tu n'en as pas bavé au passage. Mais ce qui compte, c'est maintenant. Pas vrai ?
Sherlock ne répondit rien, se contentant d'apprécier la caresse dans ses cheveux, le bras qui l'enlaçait. Quand John le disait, ça paraissait si simple et facile. Alors il le croyait.
John avait cru que la crise était passée, mais pourtant, il surprit plus d'une fois Sherlock, dans les jours qui suivirent, à questionner leur fille de manière insistante.
Au début, cela semblait partir d'une bonne intention : il s'inquiétait pour elle, et lui demandait de lui raconter ses journées. Rosamund en était ravie. Elle adorait Sherlock, et cherchait systématiquement la fierté dans son regard. John pouvait la féliciter autant qu'il voulait, tant que Sherlock n'avait pas validé, la fillette ne pouvait pas être pleinement satisfaite. C'était vaguement agaçant, mais Greg connaissait le même problème avec Sephy. Il appelait ça l'influence Holmésienne, et avait conseillé à John de cesser de s'en formaliser, sinon il allait en attraper un ulcère avant l'heure. John faisait de son mieux.
Et au fond, il appréciait de voir, quand il rentrait de la clinique et que Sherlock n'avait pas d'enquête, sa petite fille blottie contre son père, qui parlait à n'en plus finir, racontant toutes ses journées dans les moindres détails au détective. Il fallait reconnaître que Sherlock était d'une patience à toute épreuve pour ça. Non seulement il écoutait réellement, mais s'intéressait, retenait les choses, posait des questions. Il ne pensait pas forcément à lui faire faire ses devoirs ni signer les documents administratifs, mais il l'écoutait vraiment, et Rosie le savait.
Sauf que les questions de Sherlock, au fil du temps, devinrent de plus en plus étranges. Il s'attardait sur des détails futiles, comme la couleur de la robe d'une gamine, sur la durée précise des activités, sur le nombre de personnes avec qui elle avait discuté chaque jour.
Rosie, dans son ignorance enfantine, répondait de son mieux, mais John trouvait cela étrange.
Un soir, alors que Molly était allée récupérer la fillette à l'école, John absent et Sherlock sur une enquête, le détective rentra tard. John sommeillait à moitié. Rosie dormait profondément depuis plusieurs heures.
— Elle dort ?
— Hein ?
Sherlock venait de débarquer dans leur chambre, réveillant John assoupi en l'attendant.
— Rosie, elle dort ?
— Il est presque vingt-trois heures, Sherlock. Le contraire serait inquiétant.
Si John avait encore les yeux lourds de sommeil, et l'envie de se renfoncer dans le matelas profondément chevillée au corps, Sherlock semblait être en pleine forme. John eut une pensée compatissante pour Greg, qui ne devait pas être dans le meilleur des états, par contre. Un Sherlock en pleine forme était certes brillant et efficace pour résoudre les énigmes laissés par des meurtriers cinglés, mais c'était aussi épuisant pour les nerfs.
— L'enquête s'est bien passée ? bâilla John.
— Oui. C'était la belle-mère. C'était obvie. Lestrade m'appelle pour des enquêtes de niveau trois, maintenant. Stupide et feignant.
John songea qu'il doutait que c'était de la fainéantise de la part de Greg, qui n'avait sans doute pas pu rentrer tôt pour profiter de son compagnon et leur fille, alors qu'il aurait sans doute préféré. Il n'eut pas le temps de défendre son ami que Sherlock poursuivit :
— Tu crois que je peux aller la réveiller ?
— Greg t'appelle quand il est dépassé par les évènements. Tu veux aller réveiller qui, Rosie ?
La proposition semblait tellement absurde, au milieu de la nuit, dans leur chambre à peine éclairée par la lampe de chevet.
— C'est à dire toujours. Bien sûr Rosie, qui d'autre ?
— Honnêtement ? N'importe qui d'autre que ta fille de cinq ans qui DOIT dormir la nuit.
— Mais elle ne m'a pas raconté sa journée ! opposa Sherlock.
John se laissa retomber d'épuisement dans les oreillers. Il n'avait pas la force de tenir cette conversation maintenant, mais il n'avait pas vraiment le choix pour autant.
— Elle le fera demain.
— Ce sera trop tard.
— Ce que tu racontes n'a aucun sens.
— Ce n'est pas parce que tu ne comprends pas que c'est absurde, répliqua le détective, vexé.
— Eh bien explique-moi ! Parce que là franchement, je ne pige pas pourquoi tu t'accordes autant d'importance à chaque détail de sa journée ! Tu as conscience que ce qu'elle te dit est dénué de sens, au moins ? C'est une gamine, elle ne se souvient pas de tout, elle invente ! Si tu lui reposais la même question vingt fois de suite, tu obtiendrais vingt réponses différentes !
John avait crié, plus que nécessaire, et il leva les yeux vers le plafond, espérant que ses éclats de voix n'aient pas atteint la chambre de Rosamund. Aucun bruit ne filtrait cependant du plafond. Ni du détective, qui restait abasourdi.
— Pardon ? murmura-t-il.
John se frotta les yeux, les tempes.
— Sherlock, quand tu lui demandes la couleur de la robe de sa copine, ou l'ordre dans lequel elle a fait telle ou telle chose dans une journée, elle invente. Elle n'en a pas conscience, mais elle ne s'en souvient pas réellement, pas comme un adulte. Mais elle veut te répondre, ça lui fait plaisir, alors elle dit n'importe quoi et ça devient la réalité, parce qu'elle y croit. La plupart des enfants font ça, et ce n'est pas grave. Elle ne te ment pas sciemment, et elle connaît les choses importantes comme le prénom de ses camarades, de sa maîtresse, ce qu'elle a fait en gros dans la journée.
— Ah bon ?
Il semblait réellement surpris par le fait que sa fille ne dise pas absolument 100% de la vérité.
— Tu ne peux pas le savoir, apaisa doucement John, parce que tu as une hypermnésie depuis toujours, tu retiens tout, et donc tu n'as jamais fait ça. Mais si aujourd'hui tu lui demandes la couleur de son cahier, et qu'elle voit tes yeux, elle te répondra bleu si elle n'en sait rien. Mais si tu reposes la question demain en se baladant à Regent Park, elle te répondra rouge ou orange à cause des feuilles mortes. Pour le plaisir de te répondre, et ce qu'importe la véritable réponse à ta question, parce qu'elle n'en sait rien et que ça n'a aucune importance.
— Mais... murmura Sherlock, qui ne comprenait toujours pas vraiment le pourquoi du comment.
— Pourquoi tu lui demandes tout ça, de toute manière ? Ce n'est pas comme si le nombre de détails affolants que tu réclames avait une quelconque importance.
Sherlock ne répondit rien, dans un premier temps.
— Je m'intéresse simplement à la vie de notre fille, essaya-t-il, sans grande conviction.
— À d'autres, Sherlock ! se moqua John.
Le détective se laissa tomber dans le lit à côté de son amant, encore tout habillé. John le regarda faire, surpris. Laisser Sherlock Holmes sans réponse était surprenant, surtout à ce point.
— Sérieusement, Génie, explique-moi. Si je comprends, je pourrai t'aider. Parce que si tu prévois de faire ça durant tout le reste de la vie de Rosie, je préférerais autant te prévenir que ça ne durera pas. Là, elle trouve ça amusant de tout te raconter. Ça durera sans doute encore un moment, parce qu'elle t'idolâtre plus que tout. Puis elle va grandir, elle va trouver tes questions longues, puis pénibles, puis chiantes, puis super-relous, puis elle va claquer les portes en hurlant qu'elle a le droit de faire ce qu'elle veut et que merde, l'Inquisition espagnole, c'est fini quoi.
— Charmant programme, commenta Sherlock sarcastiquement.
John sourit doucement.
— Adolescence. J'avoue que l'exemple est largement inspiré de la vie de ma sœur. Ça ne sera pas peut-être pas aussi terrible, espérons-le. Mais avec un peu de chance, nous on aura le droit aux reproches sur le fait d'être deux hommes, de l'avoir adoptée, de lui foutre la honte en étant plus ou moins connus... J'en passe et des meilleurs.
Sherlock se redressa vaguement pour mieux regarder son amant. Il savait ce qu'était un ado difficile à gérer : il en avait été un. Mais il n'avait jamais envisagé une seule seconde que Rosie puisse le devenir. Lui était pénible parce que Mycroft le surveillait et qu'il s'amusait à déjouer les plans de son grand frère surprotecteur, ça n'avait rien à voir avec leur situation.
— Tu crois vraiment à un truc pareil ? demanda-t-il.
John haussa les épaules.
— Honnêtement, aucune idée. C'est le propre des enfants, on ne peut jamais savoir, ni deviner ce qui va se produire. Explique-moi ce qui te tracasse, maintenant. Pourquoi tu essayes d'engranger autant de connaissances sur la vie de ta fille à l'école.
Sherlock détourna le regard, tordit ses mains, gêné.
— Pour rien, marmonna-t-il.
John soupira.
— Sherlock, il est plus de vingt-trois heures. J'suis fatigué. Je veux t'aider, et je ne moquerai jamais de toi, tu le sais bien. C'est moi, là. Je t'ai épousé en connaissance de cause, Sherlock, donc dis-moi, s'il te plaît, ce sera...
— Le calme, asséna Sherlock, l'interrompant brusquement.
John fronça les sourcils.
— Pardon ?
— La maison. Depuis que Rosie est à l'école. C'est calme.
— Comme avant, releva John. Avant qu'elle n'arrive. Au début, tu te plaignais justement de ne plus pouvoir fumer, faire du bruit ou des expériences comme avant parce qu'elle était là et que tu devais t'occuper d'elle... Le mois dernier encore tu râlais parce qu'elle faisait du bruit en jouant et que cela t'empêchait de doser le chlorure de brome, tiens, je m'en souviens bien.
Reniflement méprisant, ce que John savait être le signe qu'il avait raison sur tout et que son amant préférerait s'arracher la gorge que de le reconnaître. Le détective haussa les épaules en faisant mine de rien.
— Je me suis habitué. Et maintenant, la maison est de nouveau calme. Ça m'angoisse. J'ai l'impression... qu'il manque quelque chose.
John hocha lentement la tête. C'était la même angoisse que celle qui avait étreint Sherlock le premier jour d'école de Rosie, complètement déphasé et paniqué. Ça avait dû le marquer plus profondément que John ne le pensait.
— Du coup j'ai peur... qu'elle ne revienne jamais.
— Amour, c'est absurde. C'est sa maison.
— Mais à l'école, il y a des gens, souffla Sherlock.
Il était rare que le détective enfonce des portes ouvertes comme ça, et John fronça les sourcils.
— Eh bien oui. Ça sociabilise. Ça évite de devenir comme toi et que je mette des années à pouvoir aller te trouver sous la surface.
— Mais... il y a des gens... et les gens... reprit le détective dans un murmure, et seul John le connaissait suffisamment pour entendre sa voix vaciller.
John bougea lentement. Sherlock ne le regardait pas, paupières baissés, recroquevillé dans une position étrange, plus au milieu du lit qu'autre chose. Tranquillement, le médecin repoussa ses couvertures, et vint se positionner contre Sherlock, front contre le sien. C'était inconfortable, pas du tout pratique. Ils dépassaient à moitié du matelas d'un côté, et les montants du lit appuyaient contre leurs jambes de manière désagréable. Mais John connaissait suffisamment son amant pour savoir qu'il tenait là le cœur du problème, et il ne comptait pas laisser le détective se défiler.
— Regarde-moi, Sherlock. Quel est le problème, exactement ? Tu as peur que Rosie ne se fasse pas d'amis ? Qu'elle soit ostracisée par les autres ? Qu'elle ne s'amuse pas ? Qu'elle soit harcelée ? Comme tu l'as été ?
Pour l'instant, ce type de problème ne semblait pas se poser, loin s'en faut. La fillette avait des amis, des tas de copains. Elle avait hérité de John ce côté solaire et bon vivant, qui attirait les gens à elle. Un jour, Sherlock avait expliqué à John qu'à son sens, John était le soleil et Sherlock était Icare : tout le monde aimait le soleil, le désirait, mais seul Icare s'en était approché très près. Sherlock-Icare attendait le moment où il allait découvrir qu'il s'était brûlé les ailes et tomber pour ne plus se relever. John avait simplement commenté qu'Icare était un imbécile, et Sherlock un génie : lui avait construit ses ailes dans une matière indestructible, et vivrait ainsi aux côtés du soleil éternellement, parce que le soleil se sentait seul et vide avant qu'Icare-Sherlock ne le rejoigne.
— Non, avoua Sherlock à voix basse, sans ouvrir les yeux. L'inverse, en fait.
— L'inv... oh.
John venait de faire le lien entre l'angoisse de la maison silencieuse et le fait que Rosie ait des amis.
— Tu as peur qu'elle ait des amis. Et qu'elle trouve ça... mieux que nous ? Qu'elle préfère rester avec eux, plutôt que nous ? Plutôt que rentrer à la maison nous retrouver ? TE retrouver ?
L'idée paraissait hautement absurde, pour quiconque. Mais John savait mieux que personne que Sherlock était perclus d'absurdités et d'angoisses en tout genre qui n'avaient pas de logique, au contraire de la rationalité qu'il appliquait à toutes choses de sa vie par ailleurs. Pendant longtemps, il avait vécu sa différence en dedans, se forgeant une armure à toute épreuve, faisant mine de n'être atteint par rien.
John, paradoxalement, était sa plus grande force et sa faiblesse : il était celui qui avait détruit sa carapace, tout en étant la personne qui le protégeait et sa raison de vivre.
Depuis que Sherlock admettait avoir des sentiments, ne plus être aussi sociopathe qu'il avait pu le prétendre, parfois les angoisses enfantines en lui, refoulées depuis si longtemps, depuis l'époque où justement il était méprisé de ses camarades en raison de ses différences, remontaient à la surface et le ravageaient.
— Oui... avoua le détective.
— Sherlock, regarde-moi, ordonna doucement John.
Il attendit que son compagnon ouvre les yeux et plonge son regard dans le sien pour reprendre. Ils étaient trop proches, et louchaient un peu, mais ça n'avait pas d'importance.
— Rosie nous aime. N'en doute jamais. Je sais que tu n'as pas une vision claire de toi-même, de ce que tu es réellement au fond, et de ce que tu vaux, même si tu prétends le contraire quand tu te drapes dans ton manteau et ton arrogance. Mais tu vaux le coup d'être aimé, Sherlock. Je t'aime. Et Rosie t'aime aussi. Et je peux te promettre sur tout ce que j'ai de plus cher au monde, c'est-à-dire toi et Rosie, elle ne cessera jamais de nous aimer. Parce qu'elle nous aime, Sherlock, parce que nous sommes ses parents. Elle nous aime, nous l'aimons, je t'aime et tu m'aimes, pour toujours et à jamais. N'en doute jamais, Amour. Ne doute jamais de l'amour de notre famille.
Sherlock cillait rapidement, et John fit mine de ne pas voir l'humidité dans ses grands yeux bleus écarquillés.
— Je ne vais pas te mentir et te dire qu'il n'y aura pas de moments plus durs, quand elle grandira, comme ce que j'ai évoqué tout à l'heure. Mais on surmontera tout ça, parce qu'on est une famille, et que c'est comme ça que ça marche.
Un bref instant, John pensa à sa propre famille, dysfonctionnelle et cassée, parce que ses parents avaient fait passer leur dégoût de l'homosexualité de leur fille avant leur amour pour celle-ci. Il pensa à celle de Sherlock, si compliquée et épuisante, trop de génies au centimètre carré. Ils avaient tous les deux mérité d'avoir une vraie famille, saine et normale. Rosie était leur espoir pour cela, et John y croyait. Ils en avaient assez bavé dans leur vie comme ça. Ils transcenderaient leur héritage pour offrir le meilleur à leur fille.
— Elle a cinq ans. Tu as encore plusieurs années devant toi durant lesquelles tu seras son héros éternel. Parce que les pères sont toujours les héros de leurs enfants. Et ce, même si elle ne t'appelle pas papa, elle sait très bien que tu es son héros.
Sherlock ne répondit rien. Il n'en était pas capable. Il n'avait jamais dit à John qu'une partie de lui, cachée très loin, presque inconsciente, souffrait du fait que Rosie l'appelle Sherlock, et que John soit Papa. C'était un choix de leur part, à la base, mais Sherlock avait sous-estimé l'impact de ce mot. Pourtant, John le connaissait par cœur et même au-delà de ça. Il savait qu'il avait besoin d'être rassuré sur la paternité de Rosie, qu'il était autant son père que John, même d'une manière nettement moins conventionnelle. Même s'il ne serait jamais celui qui penserait à signer les papiers administratifs ou cuisinerait pour son anniversaire. Il restait son père.
— Je sais que ton angoisse ne va pas disparaître comme ça du jour au lendemain. On va continuer d'en parler, aussi souvent que tu en auras besoin, d'accord Génie ? Mais en attendant, reste persuadé de ça : l'endroit où Rosie se sent le plus en sécurité au monde, c'est à la maison, dans tes bras. C'est ce que nous avons créé pour elle, et on fait plutôt du bon boulot, jusque-là. Tu ne trouves pas qu'elle est parfaite, notre fille ?
Sherlock hocha la tête, refermant les yeux pour ne pas laisser voir apparaître ses larmes. Il sentit le pouce de son mari essuyer ses joues humides, et s'abandonna dans l'étreinte rassurante et l'odeur de John. L'odeur de la maison. Il était comme Rosie : l'endroit où il se sentait le plus en sécurité au monde, c'était à la maison, dans les bras de John.
[1] Je SAIS qu'on ne dit plus Asperger en nomenclature française, mais c'est le terme employé dans la série, donc la définition qu'on a dû établir de Sherlock, raison pour laquelle, dans cette fic comme dans toutes les autres, je définis Sherlock ainsi.
Prochain chapitre le Me 08/09
Reviews, si le cœur vous en dit ? :)
