Bonjour mes petits pandas roux ! Ce chapitre, c'est l'un de mes préférés je crois ! J'espère qu'il vous plaira ! :) C'est qu'on s'approche doucement mais sûrement de la fin, Rosie a bientôt 11 ans ! ^^

Bonne lecture !


Baby-sitting

Partie 1

La plupart du temps, la pub sur internet n'intéressait pas John le moins du monde. Comme la plupart des gens, ses yeux glissaient sur les bandeaux colorés et tapageurs sans les lire, même si son inconscient en retenait fatalement une partie.

Pourtant ce jour-là, alors qu'il mettait à jour son blog de la dernière enquête de Sherlock, un encart lui attira l'œil. Il avait conscience de faire le jeu des publicitaires, et de tomber dans le panneau, mais il eut envie de cliquer. Une vague de froid s'abattait sur Londres ces derniers temps. Il pleuvait encore plus que d'habitude, ce qui n'était pas peu dire, accompagné de brouillard, de vent, et de températures glaciales très loin du printemps qu'ils auraient dû connaître. John aimait la chaleur. Il avait passé l'essentiel de sa vie de jeune adulte dans les déserts brûlants du Moyen-Orient, et faisait partie de ces gens qui supportaient sans sourciller les plus hautes températures. Il n'avait rien contre le froid et la pluie (il restait anglais, après tout), mais parfois, il rêvait d'un peu plus de soleil et de beau temps sur les plages.

Or la publicité sur le côté de son écran vantait les mérites de la méditerranée à grands renforts de plages et de soleil étincelant. Souvent, ces pubs essayaient de leur vendre des séjours à l'autre bout de la planète, et John ne leur accordait pas un regard. Il n'imaginait que trop difficilement Sherlock sur une plage des Maldives ou des Caraïbes.

Mais présentement, la publicité vantait les bénéfices de la météo du sud de la France, et ça lui paraissait nettement plus acceptable, bizarrement. Moins loin, aussi.

Il ne céda pas aux chimères de la publicité, qui garantissait des tarifs défiants toute concurrence et tutti quanti, mais ouvrit un nouvel onglet dans son navigateur et tapa "météo France". Il obtint presque aussitôt un résultat, sous la forme d'une carte du pays voisin. Et si Paris et le nord semblaient embourbés dans le même anticyclone que Londres, et que leur situation n'était guère plus enviable, les petits soleils schématiques rayonnaient de pleins feux sur toute la moitié sud du pays.

John cliqua sur le lien, put découvrir plus précisément la carte, les températures.

— Salut Papa !

Il sursauta en entendant Rosie entrer, et referma promptement son ordinateur, comme un adolescent surpris devant du porno. Sa fille, jetant son sac de cours dans un coin du salon, le regarda d'un air soupçonneux en passant à la cuisine.

— Ça va ? demanda-t-elle en revenant, munie d'un verre de jus de fruit et d'un paquet de gâteau. Je t'ai interrompu dans quelque chose ?

Sherlock était pour beaucoup dans sa maîtrise du sourire narquois. Elle s'installa en face de son père, dans le fauteuil de Sherlock, qui râlerait par la suite des miettes qu'il y trouverait. À un peu plus de onze ans et demi, la jeune fille adorait embêter son père.

— Non, rien, nia John. Juste un truc stupide.

Rosamund leva un sourcil dubitatif.

— Je ne suis pas Sherlock, précisa-t-elle.

Avec cette expression sur son visage, John en doutait parfois. Il aimait constater à quel point la génétique ne faisait pas tout, dans la vie. Rosie ne leur était pas le moins du monde relié, mais elle était furieusement intelligente, adorait déduire sous les instructions de son père, aussi blonde que John l'avait été dans son enfance, et elle avait des mimiques qui la faisaient totalement ressembler au détective.

— Et tu ne vas pas aller le lui répéter ? demanda-t-il.

— Tu me vexes, P'pa ! déclama la gamine avec un grand mouvement grandiloquent, comme si elle était touchée en plein cœur de l'insinuation de son père.

Ça aussi, ce goût du mélo, elle l'avait prise à son deuxième père. Et elle racontait absolument toute sa vie à Sherlock. Pour John, c'était plus compliqué. Pourtant, il était le seul qu'elle appelait Papa. Mais Sherlock avait clairement une relation différente, avec elle. John avait hâte du moment où, si elle continuait ainsi, elle se mettrait à lui avouer qu'elle avait ses règles, qu'elle avait besoin d'acheter de nouveaux soutiens-gorge, ou qu'elle avait envie de sortir avec un garçon. Il en ricanait d'avance.

— Rosie, chérie, tu n'es pas crédible une seule seconde, répliqua-t-il, blasée.

Elle explosa de rire, et le cœur de John se gonfla d'amour, comme toujours. Il ignorait comment il pourrait vivre dans un monde où ce son mélodieux n'existait pas.

— Oui bon, peut-être un peu, reconnut-elle. Allez, dis-moi.

— J'ai envie de vacances au soleil, avoua John en rouvrant son ordinateur. J'ai envie d'obliger Sherlock à partir du jour au lendemain pour aller profiter du beau temps ailleurs.

Rosie fronça les sourcils.

— Qu'eschequi t'en empêcheuh ? demanda-t-elle en mastiquant un biscuit, projetant des miettes partout.

John lui renvoya une œillade désabusée. Elle avait intérêt à nettoyer ou Sherlock serait furieux.

— Au hasard, Sherlock lui-même ? Et toi, bien sûr. L'époque où on pouvait partir et faire n'importe quoi est révolue depuis qu'on doit rentrer te coucher, te nourrir et vérifier tes devoirs, tu sais.

— Je ne suis plus une gamine, se renfrogna Rosie.

John regarda attentivement sa fille. Elle n'était plus un bébé, c'était certain. De là à la laisser pour plusieurs jours, il préférait éviter.

— Tu es encore trop jeune pour qu'on te laisse plusieurs jours d'affilée, Rosie. Fin de la discussion.

La jeune fille se mit à bouder, dans une ressemblance flagrante avec Sherlock.

— Mais tu sais, précisa John avec un sourire malicieux, faut pas le prendre pour toi. Sherlock aussi est trop jeune pour être laissé plusieurs jours tout seul, sinon, il fait n'importe quoi.

Rosie ne tenta même pas de retenir son hilarité pour faire mine qu'elle boudait toujours. L'idée que l'un de ses pères soit aussi dissipé qu'un enfant la faisait toujours rire.


La discussion fut close à partir de là, mais John ne cessa pas d'y réfléchir pour autant, contrairement à ce qu'il avait affirmé à sa fille. Il ressentait de plus en plus l'envie de soleil, et aussi d'un peu de temps seul à seul avec Sherlock. Il savait que le détective n'était pas le moins du monde sensible à cette démarche, qui lui paraissait comme le reste hors de propos et n'atteignait jamais son esprit mais John, lui, aimait se retrouver parfois seul avec son mari, renouer avec leur intimité. Regardant un calendrier par hasard, John réalisa soudain que cela fait dix ans qu'ils étaient mariés. Dix ans sans accroc particulier dans leur vie, à part Sherlock qui était un accroc à lui tout seul.

Dix ans, ça pouvait bien mériter trois jours de soleil, non ?

Assis dans son fauteuil, il tournait le dos à sa famille. Sherlock faisait une expérience sur Dieu savait quoi dans la cuisine (côté expériences de la table) et Rosamund faisait ses devoirs (côté repas). Ils ne se parlaient pas, mais épisodiquement, Sherlock lâchait des soupirs désabusés, et leur fille s'empressait alors de gommer précipitamment ce qu'elle venait d'écrire.

John n'avait même pas besoin de le voir pour se représenter le tableau. Sherlock qui ne regardait même pas vraiment les cahiers de sa fille, mais qui râlait à chaque erreur de ses devoirs de maths ou à chaque erreur d'orthographe. Rosie qui l'épiait du coin de l'œil à chaque fois qu'elle hésitait en écrivant une réponse, pour être sûre que c'était correct, le petit soulagement intérieur quand il ne disait rien.

John attrapa son téléphone, vérifia la météo du sud de la France. Ça n'avait pas changé depuis la veille, toujours ce scandaleux soleil sur la moitié sud du pays, des températures qui frisaient l'été, et une prévision sur une semaine qui indiquait que le temps allait se maintenir.

John régla les problèmes les uns après les autres : il envoya un SMS à son patron, et aux RH de la clinique, demandant un accord de principe pour des congés au pied levé. Il n'avait pas d'obligations, ces prochains jours, pas d'intervention urgente que personne ne pouvait faire à part lui, l'avantage d'une clinique privé et pas un hôpital public avec un service des urgences qui ne désemplissait pas. C'était plus routinier et machinal que l'armée et la guerre, mais ça lui convenait. Sherlock se chargeait de lui fournir l'adrénaline de son existence.

Il obtint une réponse peu de temps après : il n'y avait aucun problème, du moment qu'il prévenait 24h avant.

John hocha la tête, satisfait.

Deuxième étape, il ouvrit la boîte mail de Sherlock, celle des enquêtes, et passa en revue les dernières arrivées. Rien de bien intéressant. Rien de susceptible de l'enthousiasmer au point qu'il en oublie de dormir et de manger.

Troisième étape, un SMS à Greg : « dis-moi que tu n'auras pas besoin de Sherlock dans les jours à venir »

La réponse fusa aussitôt « Je ne pense pas avoir besoin de lui prochainement. La saison est plutôt calme. Pourquoi ce besoin de prévision ? »

« J'y réfléchis encore, mais j'espère pouvoir le traîner jusqu'à un aéroport pour partir quelques jours loin de la pluie. Dix ans de mariage, ça se fête, non ? »

La réponse de Greg ne se fit pas attendre et était à 100% constitué de smileys qui explosaient de rire. John devina sans peine que son ami hoquetait de rire à l'autre bout du fil. Il espérait qu'il n'était pas sur une scène de crime ou dans une réunion importante où il faisait mauvais genre de pouffer comme une écolière.

« Dans le genre info inutile de Sherlock Holmes, fêter les dix ans de mariage doit se trouver en bonne position ! J'adore l'idée ! Et ce besoin que tu as de te lancer dans des causes désespérées quand ça le concerne ! Je te soutiens à 100% ! Dis-moi si tu as besoin d'aide quelque part dans le processus ! Je peux même lui dire de venir pour une enquête débile, attendre qu'il râle, le faire arrêter pour outrage à agent, et te l'apporter à l'aéroport, menottes aux poignets pour être sûr qu'il ne se défile pas ! »

John pouffa à son tour devant le complément du message initial de Greg. L'idée était tentante. Il imaginait tous les autres passagers, qui se demanderaient s'il était la police des frontières, raccompagnant un migrant...

Quatrième étape, les réservations. Ce n'était pas encore la pleine saison, et il y avait des billets d'avion pas trop chers. La géographie de John en ce qui concernait le Moyen-Orient était grandement supérieure à la plupart des gens, mais le sud de la France, il n'y connaissait absolument rien. Et n'arrivait pas vraiment à prononcer mentalement les noms qui défilaient sur les sites, alors il ne parvenait pas non plus à les retenir.

Armé de patience et d'une carte ouverte dans un autre onglet, il cherchait un aéroport pas trop loin d'un lieu de vacances tranquille. Près de la mer, tant qu'à faire. AirBnB avait tout. D'ailleurs, ça aurait dû être l'étape 4, chercher d'abord un appartement. Il s'apprêtait à ouvrir un nouvel onglet quand un hurlement déchira le silence.

— Papaaaaaaaaa ! J'ai faiiiiiim !

Refermant son ordinateur, John se redressa et regarda le tableau. Rosamund n'avait pas spécialement faim, bien qu'il soit bientôt l'heure de dîner. En revanche, elle s'était plus ou moins disputée avec Sherlock, et elle avait envie de bouder et de se plaindre. Et, à voir l'air très concentré de Sherlock sur son microscope, le détective avait probablement fait une connerie, et Rosie essayait juste d'attirer l'attention de John pour qu'il engueule son mari.

John eut bizarrement envie de sourire et de soupirer en même temps. Ces deux-là le désespéraient, mais en même temps, il n'aurait pas été capable de les aimer aussi fort s'ils n'avaient pas été eux.

— Ok, temps mort. Qui a fait quoi, qui j'engueule, qui je punis ? demanda-t-il en se rapprochant d'eux, prêt à faire les arbitres.

Ça ne rata pas. Une seconde de silence, et une cacophonie explosa dans leur cuisine à coups de « c'est pas moi c'est lui » et « j'ai rien fait John, c'est ta fille qui dit n'importe quoi », les deux parlant en même temps, sans tenir compte de l'autre, se défendant activement sans que John ne comprenne rien au litige. De toute manière, ils étaient tous les deux coupables, c'était certain.

Il leva les mains, les faisant taire immédiatement par ce simple geste, leur visage grognon. La même grimace boudeuse, sur un adulte de plus de quarante ans, et sur une gamine de presque douze, c'était un drôle de spectacle.

— Rosie, excuse-toi ou tu n'auras pas le droit d'aller à l'anniversaire de ta copine, samedi prochain. Sherlock, excuse-toi ou tu seras privé... de ce que tu sais.

Sherlock leva un sourcil dubitatif. Rosie aussi. Les deux avaient parfaitement compris l'allusion, mais John se refusait de confirmer à voix haute à leur fille qu'il menaçait Sherlock de le priver de sexe.

Et pour les deux boudeurs, la menace fonctionna parfaitement. Ils grommelèrent bien un peu chacun dans leur barbe que c'était pas de leur faute, et que c'était trop injuste, d'abord, mais hein, heu, pfff, ils finirent par s'excuser l'un à l'autre. John se sentait capable de régler le conflit israélo-palestinien quand il parvenait à déjouer une crise familiale.

Il embrassa Rosie sur le haut de son crâne, tandis qu'elle refermait ses cahiers, ses devoirs achevés, puis Sherlock sur les lèvres, rapidement, exprimant par ce geste que oui, il aurait toujours le droit à ses câlins.

— Tu m'aides à faire à manger, Rosie ? Puisque tu avais faim, ce sera plus vite prêt si on s'y met à quatre mains !

Sa fille ne fut pas une seule seconde dupe de son air angélique et innocent, mais elle était piégée. Et traînant des pieds, elle accompagna son père jusqu'au frigo.

— Sherlock, tu rangeras l'acide chlorhydrique quand on mettra la table, asséna-t-il en sus pour faire bonne mesure.


Sherlock sommeillait dans le canapé depuis plusieurs heures, et rouvrit les yeux pour découvrir qu'il faisait totalement nuit. La pièce était totalement calme. Rosamund était couchée depuis plusieurs heures. Aucun autre incident n'avait été à déplorer au cours de la soirée après leur petit éclat de tout à l'heure. Ils avaient tous les deux des barrières tacites. Ils aimaient tous les deux John plus que tout au monde, et auraient fait n'importe quoi pour lui, y compris ne pas trop tester sa patience.

Une lumière bleue attira l'attention de Sherlock. L'écran d'ordinateur de John, posé sur les genoux de son propriétaire, nimbait la silhouette de son compagnon d'une drôle de lumière.

— T'es pas couché ? s'étonna Sherlock.

Il distinguait mal le visage de son amant, à cause de la luminosité, mais il entendait le cliquetis des touches.

— Non. Il n'est pas si tard. Je voulais finir ça d'abord.

— Il est tard pour toi, commenta Sherlock.

Plus il prenait de l'âge, plus il attendait le moment où il aurait besoin de dormir plus de quatre heures par nuit, mais ça n'était jamais arrivé. John, en revanche, commençait à être moins en forme et à avoir besoin de se coucher plus tôt. Il faisait attention à ce genre de choses, à ne pas l'empêcher de dormir.

— Ça va, Sherlock. Je prends seulement mon service à dix heures, demain.

— Tu n'emmènes pas Rosie à l'école à huit heures ?

John referma son ordinateur avec satisfaction, plongeant définitivement la pièce dans le noir.

— Non. On a discuté l'autre jour, et tout à l'heure quand je suis allée la coucher. Elle va y aller toute seule, désormais. Des gamins bien plus jeunes qu'elle le font régulièrement en prenant le bus scolaire. Je sais que c'est Londres, mais elle a onze ans, et son collège n'est pas si loin, elle fait le trajet depuis des mois, à la rentrée en septembre dernier. Elle veut prendre un peu d'indépendance... et moi je veux dormir le matin. Elle est capable de se lever à l'heure, prendre son petit déj, s'habiller et partir seule.

Sherlock grogna doucement. Dans le noir, John ne pouvait pas voir la grimace de son visage mais il l'imaginait aisément.

— T'en fais pas. Elle s'attend totalement à ce que tu la suives de loin demain matin.

— Pas du tout, se récria Sherlock, alors que c'était parfaitement exact. Pourquoi n'ai-je pas été consulté dans cette décision, au juste ?

— Tu l'as été. Mais tu n'as rien répondu, en fait. Donc, qui ne dit mot consent. Et puis c'est la décision de Rosie. Au moins pour le test, il faut la respecter. Elle grandit. Elle ne sera plus ta petite fille surprotégée pour toujours.

Sherlock ne répondit rien d'audible, vaguement inquiet, mais sursauta soudain. Dans le noir, il n'avait pas vu John approcher, et il se tenait désormais à côté de lui, posant une main tendre sur son visage. Le médecin devinait que la décision de sa fille tenait grandement au fait qu'elle voulait lui prouver qu'elle était capable de rester seule, et qu'ils pouvaient partir en vacances, et il devait avouer que ça l'arrangeait. Il avait réservé une maison en bord de mer, le vol aller-retour. Ils partaient ce week-end, du jeudi soir au lundi matin, soit dans deux jours, et savoir quoi faire de Rosie restait un problème mineur quant à savoir comment faire venir Sherlock.

— Viens, Amour, lui murmura John en lui tendant la main pour le redresser. Je ne suis pas encore fatigué.

Sa voix était ronronnante, et Sherlock savait qu'il comptait lui faire oublier dans le sexe les inquiétudes latentes qu'il ressentait à l'idée de voir leur petite fille devenir trop grande.

Il accepta la main tendue. Au moins pour ce soir. Il serait toujours temps de s'inquiéter demain.


Comme John l'avait prédit, le lendemain matin, il dormit aussi longtemps qu'il voulut, pendant que Sherlock se leva observer Rosie qui se débrouilla parfaitement toute seule. Si leur fille fut agacée de l'ingérence de son père de son existence, elle n'en dit rien de particulier pour autant. Mais clairement, elle était très fière d'elle, et John l'était également. Quand elle rentra, le soir-même, elle exsudait de confiance en elle.

— Tu vois, j'en suis capable ! Je peux me garder toute seule ! déclama-t-elle.

Elle était aussi fouineuse que son détective de père, et avait bien noté les cartes d'embarquement pour un vol le lendemain, enregistrée dans le téléphone de John. Elle savait très bien qu'ils allaient partir, et que seule demeurait la question de sa survie durant leur absence.

John était plus circonspect qu'elle quant au fait de la laisser seule. Se lever à l'heure, s'habiller, aller à l'école, en revenir était une chose. Passer des journées complètes seule, se faire à manger ? C'était absurde. Pour une enquête, à l'occasion, il était arrivé qu'elle dîne seule un plat réchauffé du frigo, et qu'elle aille se coucher, tandis que ses pères rentraient dans la nuit, mais cela avait été rare. Et jamais plusieurs jours.

Sherlock était sorti à la demande de Lestrade, un rapport d'enquête incomplet, de la paperasse à remplir et ils étaient tranquille pour discuter, mais John avait beau retourner le problème dans sa tête, il ne voyait pas vraiment de solution.

— Alleeeeez P'pa ! J'suis sûre que je peux ! Et Mrs Hudson sera là, en cas de besoin !

John leva un sourcil dubitatif. Mrs Hudson était mentalement en pleine forme, une véritable force de la nature, encore et toujours. Physiquement, c'était une autre paire de manches. Elle cuisinait moins, parce que ça lui faisait mal aux articulations, et les paniers de scones s'étaient raréfiés. Sa hanche faisait des siennes, aussi, et elle ne montait presque plus jusqu'à leur appartement. John devait faire un effort de mémoire démesuré pour se rappeler de la dernière fois qu'elle leur avait lancé « juste pour cette fois, je ne suis pas votre gouvernante, les garçons ! ».

Dans ces conditions, il ne voyait pas très bien en quoi l'argument de la présence de Mrs Hudson était pertinent. En cas de problème urgent, elle ne pourrait pas monter à toute allure pour sauver Rosie de la présence d'un scorpion géant mangeur d'hommes (ou plus prosaïquement d'une brûlure en déplaçant une casserole trop chaude, mais John avait parfois un peu de mélodramatique qu'il reprochait à son amant).

— Ça ne sera pas suffisant, Rosie. Que tu restes seule est exclus.

Il avait désormais vingt-quatre heures pour trouver une solution, et son cerveau tournait à vide. Rosamund avait déjà passé plusieurs nuits en dehors de la maison, chez ses copines, et elle avait une meilleure amie — Sybil — mais John ne connaissait pas assez ses parents pour leur demander au pied levé de garder sa fille pendant trois jours et quatre nuits. Et puis, Rosie et Sybil se disputaient tous les trois jours pour mieux se réconcilier le quatrième.

John avait envisagé de faire venir Violet et Sieger à Londres pour garder leur petite-fille, ce qu'ils auraient accepté avec grand plaisir, même au dernier moment, mais ils n'étaient pas en Angleterre. En croisière sur la Méditerranée, justement, un voyage avec stage de danse comme ils appréciaient régulièrement en faire.

Bien sûr, il restait l'option d'envoyer sa fille chez ses oncles, mais Mycroft devait s'absenter sous peu, dixit Greg, et il serait alors seul avec les deux filles. Sans compter que c'était à l'autre bout de la ville, très loin du collège de la jeune fille. Il était probable que Mycroft ne verrait aucun inconvénient à faire déposer sa nièce à l'heure par son chauffeur, dans une limousine gouvernementale, mais il était absolument certain que Rosie refuserait l'idée en bloc.

— Ah ! s'écria soudain John. J'ai peut-être une idée !

Rosamund lui lança un regard plein d'espoirs.

— Tu ne resteras pas seule pendant trois jours, répliqua John. Tu attendras d'avoir dix-huit ans et que nous soyons occupés sur une enquête pour organiser des fêtes clandestines en notre absence. Si j'étais toi, je commencerais d'ailleurs déjà à réfléchir à toutes les justifications nécessaires aux questions de Sherlock, au cas où.

De toute évidence, Rosie ne comprit absolument pas ce qu'il voulait dire. Elle avait juste envisagé d'inviter une copine ou deux, manger tous les bonbons du placard, regarder un film un peu flippant, mais certainement pas d'organiser une soirée interdite.

— Je dois appeler pour vérifier, attends...

Il dégaina son téléphone, et trouva le numéro qu'il souhaitait. Son interlocutrice répondit rapidement, et au bout de quelques minutes de conversation, elle acceptait vigoureusement et avec joie.

— Je dois demander validation à ton père, ok ? indiqua John au téléphone. Je t'envoie un SMS quand c'est bon.

De toute évidence, Rosie avait compris aussi, et paraissait très excitée. John lui sourit avant de composer le numéro de Greg.

— Salut John ! T'as besoin de mon aide pour emmener Sherlock de force jusqu'à l'aéroport, menottes aux poignets, alors ?

— Pas encore, mais j'y réfléchis sérieusement.

Greg s'esclaffa, conscient que John était mortellement sérieux. Et lui aussi.

— Je t'appelais plutôt pour te demander un truc précis, en fait. À propos de Sephy.

— Sephy ?

— J'ai pris les billets. On part demain soir, on rentre lundi matin. Je veux pas laisser Rosie toute seule.

Il y eut un silence à l'autre bout du combiné. John poursuivit.

— Elle est trop jeune pour rester seule, de toute manière, insista-t-il, davantage à l'intention de Rosie qui écoutait attentivement sa conversation qu'à celle de Greg. Elle doit aller à l'école vendredi, de toute manière. Du coup, j'ai appelé Sephy. Tu m'avais dit, l'autre jour, qu'elle avait commencé à faire du baby-sitting, de temps à autre, pour se faire de l'argent de poche. Qu'elle pensait faire jeune fille au pair pour l'été.

— Ouais...

Sephy, au grand désespoir de Mycroft, avait en effet commencé à chercher des petits boulots pour se faire de l'argent. Elle n'en manquait pourtant pas, vivant dans le luxe. Mycroft gagnait très (trop) bien sa vie, et ne s'en cachait pas le moins du monde. Il suffisait qu'elle demande pour que son père ait les moyens de lui payer. Sauf que pour autant, elle n'avait jamais été pourrie-gâtée. Plus souvent que l'inverse, son père refusait d'accéder à ses désirs, arguant qu'elle n'avait pas besoin de certaines choses, soit pas de son âge, soit trop chères, soit trop futiles. Son téléphone était de la dernière génération, et coûtait un prix ridiculement élevé, mais il était utile, par exemple. Elle aurait pu réclamer un poney, enfant, que son père avait les moyens de lui offrir et n'aurait pour autant jamais cédé à ses exigences ridicules. Mycroft appliquait la même éducation que celle qu'il avait reçue. Les parents Holmes, sous leurs dehors tranquilles, étaient beaucoup plus riches que 99% de la population anglaise, et descendait l'un et l'autre de vieilles branches de l'aristocratie, malgré leurs provenances de pays étrangers. Mycroft et Sherlock, enfants, n'avaient jamais manqué de rien, mais leurs désirs étaient accédés bien plus facilement quand ils réclamaient des livres ou n'importe quoi de culturel que des jouets sans intérêt.

Le fait que Sephy veuille gagner son propre argent pour en faire ce qu'elle souhaitait rendait Mycroft furieux. Greg était plus terre-à-terre : sa fille venait d'avoir 18 ans, et un caractère bien trempé. Si se mettre à bosser dès son plus jeune âge était sa manière de se rebeller, il y avait pire dans la vie.

— Je l'ai appelée, poursuivit John. Pour lui proposer un baby-sitting de plusieurs jours. Rémunéré, bien sûr, pas tout à fait à son tarif habituel non plus, hein. Pour garder Rosie, s'assurer qu'elle aille à l'école, fasse ses devoirs, se nourrisse, et se couche à l'heure.

Il regardait de nouveau sa fille en disant cela, elle et son regard le plus angélique de sa collection.

— John... T'es sérieusement en train de dire ce que je crois ?

John fronça les sourcils, ne détectant pas exactement ce que Greg ne comprenait pas. C'était pourtant clair à son sens.

— Je veux dire, reprit la voix du DI dans l'écouteur, tu veux sérieusement laisser ta fille. Et ma fille, sa cousine. Seules. Entièrement seules. Dans ton appartement. Pendant trois. Jours. COMPLETS ? Genre, que toutes les deux, MA fille, et TA fille. Et tu penses que ton appartement y survivra ?

Rosie n'entendait pas ce que disait son oncle, mais quand elle vit son père étouffer un fou rire dans son poing, elle fronça les sourcils, vaguement inquiète.

— Pas faux, rit John.

Les deux hommes imaginaient déjà les deux cousines. Petites, elles avaient été les meilleures amies du monde. Il y avait eu une période plus compliquée, quand Sephy avait grandi, et qu'elle n'avait plus tout à fait les mêmes centres d'intérêts qu'une petite fille, qu'elle considérait plus comme un bébé qu'autre chose. En grandissant, Sephy avait su faire preuve de maturité, et de ré-accepter sa cousine dans son entourage. Elles avaient en commun d'être élevées par des Holmes, d'être les petites filles chéries à leur grand-mère, de parler trois langues sans aucune difficulté, d'avoir des connaissances bizarroïdes et pas de leur âge, de se sentir parfois en profond décalage avec le reste des gens de leur âge, et surtout, d'être toutes les deux des filles. Face à leurs quatre représentations masculines, ça leur faisait du bien de pouvoir compter sur l'autre, sur une présence féminine. Elles n'étaient pas forcément des clichés désespérants, mais John pouvait déjà voir venir une soirée pyjama, des discussions jusqu'à quatre heures du mat, et une session maquillage et vernis, parce que Rosie n'y avait pas droit mais que sa cousine lui apprendrait, forcément.

Ce n'était assurément pas l'idée la plus brillante du siècle, et Baker Street risquait en effet d'être profondément chamboulé, sans compter que Sephy avait hérité de ses pères une incapacité totale à cuisiner (et une maîtrise impressionnante de l'appel au traiteur). Mais d'une certaine manière, si John suivait son instinct égoïste de vouloir passer un peu de temps avec son mari à profiter de la vie, Rosie pouvait bien avoir le droit de profiter de quelques jours de liberté totale avec sa cousine.

— Tu as mon autorisation, valida Greg quand leur fou rire se fut atténué. Mycroft va râler, mais il ne s'y opposera pas. De toute manière, il part pour Prague vendredi midi.

— Oh... tu seras seul, alors ? Je ne veux pas te priver de Sephy si tu vas te retrouver tout seul ce week-end...

Il savait l'amour qui liait Sephy et Mycroft, de manière incompréhensible et presque irrationnelle. Il savait aussi l'importance, quand l'aîné Holmes était absent, des liens particuliers que Greg entretenait avec sa fille.

— Tu plaisantes ? Ça va être un vrai bonheur, je ne suis pas de garde ! Je vais dormir jusqu'à deux heures de l'aprem, manger au lit, traîner en pyjama toute la journée, finir quelques bouquins et même regarder du rugby à la télé ! Le programme idéal !

John rit, et en convint. Parfois, lui aussi aurait aimé passer un week-end tranquille sans que Sherlock ne tente de faire exploser la cuisine dans une expérience.

Ils raccrochèrent, et John envoya un SMS à sa nièce pour lui signifier que tout était validé avec son père, et lui indiquant à quelle heure venir demain. Rosie explosa de joie. Elle était impatiente de tout ce temps libre, sans contrôle parental !

Ne restait alors plus qu'à penser la problématique de Sherlock. Et fondamentalement, c'était la plus compliquée à gérer, du point de vue de John. Il prit la résolution de ne pas lui en parler, du moins pas trop tôt. Le concept de vacances chez Sherlock était à proprement parler inexistant. Bien sûr, ils étaient partis en voyage de nombreuses fois, et ils avaient arpentés les capitales des tous les pays d'Europe, l'été, avec Rosie. Elle en savait probablement plus sur ces villes que n'importe lesquels de ses camarades de classe, Sherlock était le meilleur (par ses connaissances) et le pire (par son ton monocorde et son incapacité à rendre les choses funs) guide touristique au monde. Mais les vacances en amoureux pour fêter leurs dix ans de mariage ? Probablement une information supprimée de son génial cerveau depuis des lustres.

Pour autant, il fallait qu'il ait le temps de se faire à l'idée. John savait que s'il l'amenait de force à l'aéroport, il pouvait faire une crise de panique, et ce n'était jamais bon. Il savait comment fonctionnait son amant.

De toute manière, si Sherlock le regardait et le déduisait, l'affaire serait réglée. Pourtant, le mercredi soir, Sherlock ne détecta rien.


Jeudi matin, John quitta la maison en même temps que sa fille qui partait au collège comme d'habitude, lui rappelant que ce soir, Sephy viendrait la chercher, et qu'elle ne reverrait pas ses pères avant lundi soir. Rosamund acquiesça avec vigueur. Aucune chance pour qu'elle oublie ! Elle leur souhaita un « bon voyage » presque trop fort, trop enthousiaste. John repoussa au loin ses sentiments d'inquiétude sur l'état de la maison à leur retour.


Prochain chapitre le Me 06/10

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