Bonjour mes petits pangolins ! Après beaucoup de Sherlock-John la semaine dernière, on va avoir une sacré dose de John-Rosie cette fois, j'espère que cela vous plaira ;)
Bonne lecture !
Sortie de couple
Partie 2
Trois jours plus tard, John avait la désagréable sensation d'avoir basculé dans un jour sans fin. Sauf que cette fois, le lion en cage qui tournait en rond et lui lançait des coups d'œil régulier, c'était sa fille. Sherlock était absent, et il le serait probablement pour toute la nuit. Scotland Yard avait appelé pour un triple homicide avec ce qui semblait s'apparenter à des rites étranges sur les cadavres, et Sherlock avait sauté de joie. John l'avait laissé y aller seul, trop fatigué de ses dernières gardes. Enquêter avec son mari lui manquait, mais il n'avait plus la condition physique pour le suivre aussi souvent qu'avant.
John préparait le dîner en regardant sa fille dans le salon, dans une belle imitation de Sherlock, les coups d'œil nerveux (en direction de la porte et de John qui dressait la table pour eux deux), les mouvements amples, les épaules tendues.
— Rosamund Holmes, pour l'amour du ciel, arrête ça immédiatement ! finit par s'exclamer John, à bout de patience.
Sa fille se figea en plein mouvement, comme une fautive prise le fait. Alors qu'elle ne faisait objectivement que marcher dans le salon, et que ce n'était pas comme si elle n'avait pas remarqué que son père la regardait depuis tout à l'heure.
Elle marmonna un truc qui pouvait vaguement passer pour des excuses, mais ne s'expliqua pas pour autant.
— Viens manger, ordonna John. Et me dire ce que tu as. J'ai déjà Sherlock à gérer qui m'a fait un coup pareil récemment, alors sois gentille et aide-moi en m'expliquant ce qui ne va pas, ça ira plus vite qu'avec l'abruti orgueilleux qui te sert de père.
Rosie grommela, se traînant jusqu'à la cuisine et sa chaise, sur laquelle elle se laissa tomber lourdement. Juste à côté d'elle, sur la table mais de l'autre côté de la ligne de démarcation, il y avait un bécher contenant de la bile, et ça ne la choquait même plus.
John s'assit en face d'elle, et attrapa son assiette pour la servir en gratin d'aubergines, sans qu'elle ne dise un mot. Il déposa l'assiette fumante devant elle, et elle commença à jouer avec sa fourchette.
— Rosie, s'il te plaît, mange, ordonna John. Et dis-moi ce qui ne va pas. Jouer aux devinettes, c'est bon pour Sherlock. Si tu ne dis rien, je te l'envoie te tirer les vers du nez.
— Non ! se récria l'adolescente avec une grimace.
Sherlock n'était ni patient, ni pédagogue, et était capable de déduire beaucoup trop de choses.
— Ah bah voilà, tu parles ! Alors, qu'est-ce qui ne va pas, pour que tu te sois lancée dans une imitation très réussie de ton père ?
— Pourquoi tu dis ça ? demanda Rosie en commençant — enfin— à manger.
— L'autre jour, c'était lui qui tournait en rond nerveusement. Exactement comme toi. Ça m'a pris un moment pour le calmer.
— Qu'est-ce qu'il avait ?
John haussa les épaules dans un geste vague.
— Tu connais ton père. Ce qui peut se passer dans son cerveau est complexe à appréhender. Il s'inquiétait pour toi, en l'occurrence, et tu sais combien il est nul pour verbaliser les choses. Il faut arriver à lui faire circonscrire ce qui l'inquiète, et ensuite trouver les bons leviers pour le calmer...
— Tu es bon à ça, sourit Rosie, sans demander de précisions. Je ne suis pas capable de le calmer comme toi.
Ses parents s'inquiétaient toujours pour elle, surtout Sherlock. C'était presque habituel, et elle ne se demanda pas plus que ça d'à propos de quoi le détective s'était inquiété.
— J'ai des années de pratique, reconnut John. J'ai eu le temps de me perfectionner. Mais tu essayes de changer de sujet, là.
Il lui sourit avec indulgence, tandis qu'elle piquait un fard et se replongeait dans son assiette.
— Je ne veux pas t'obliger à parler, Rosie, tu le sais bien. Je veux que tu le fasses quand tu en as envie, quand tu es prête, sauf si c'est vraiment grave. Mais tu avais l'air vraiment stressé, alors...
— Il rentre à quelle heure ?
John fronça les sourcils, déstabilisé par le changement de sujet brusque. Il acheva d'avaler la bouchée qu'il venait de prendre avant de répondre.
— Qui ça ? Sherlock ?
— Oui.
— Aucune idée. Sans doute tard. Au milieu de la nuit, si toutefois il rentre. Il est probable qu'il passe la nuit à Scotland Yard. Ils l'ont appelé plus tôt dans la soirée, quand tu n'étais pas encore rentrée.
— Ah !
La jeune fille semblait soulagée, comme si elle avait craint que son père ne soit derrière la porte d'entrée et surgisse à l'improviste. Il en était bien capable, le connaissant, au demeurant.
— Quelque chose dont tu voudrais me parler sans lui ? demanda doucement John.
La jeune fille n'était pas assez bête pour ne pas croire que ses parents ne communiquaient pas ensemble. Ce qu'elle disait à l'un était souvent répété à l'autre, mais autant que faire se peut, ils protégeaient sa vie privée. Si Rosie avait confié quelque chose à John, Sherlock ne lui en parlerait pas directement, tant qu'elle ne l'avait pas mis au courant, même s'il était plus ou moins mis au courant.
— Non... Enfin oui, peut-être.
En temps normal, John aurait sans doute été patient. Mais présentement, il était plus énervé qu'autre chose.
— Oui ou non, Rosie. C'est quand même une question simple ! Totalement binaire ! Oui, ou non ?
Sa fille en lâcha sa fourchette de surprise. Les sautes d'humeur étaient plutôt l'apanage de Sherlock, plus changeant qu'un ciel d'orage en été.
— Pardon, s'excusa John devant son visage abasourdi. Je ne voulais pas m'énerver, excuse-moi Rosie. Je suis fatigué, inquiet pour Sherlock, je n'aurais pas dû m'en prendre à toi !
— Pourquoi inquiet pour Sherlock ?
John tendit la main pour attraper celle de sa fille et la serrer. Il ne servait à rien de l'angoisser davantage.
— Pour rien de particulier. Je suis toujours inquiet pour lui quand il est sur une enquête, c'est tout. Ça a toujours été comme ça, et ça ne changera jamais, j'imagine.
— Toujours ? demanda la jeune femme.
— Ton père fait n'importe quoi, quand je ne l'accompagne pas. Enfin, quand je suis avec lui, il fait n'importe quoi aussi, mais au moins je ne me sens pas inutile puisque je suis là. Nous sommes ensemble parce que je me suis inquiété pour lui toute ma vie !
— Ah bon ? Raconte !
John ouvrit des grands yeux, surpris de découvrir que leur fille de presque dix-huit ans ignorait tout de leur histoire. Elle en connaissait les grandes lignes, ils étaient en coloc, John est tombé amoureux, a réussi à convaincre Sherlock de faire face à ses sentiments, ils se sont mis ensemble, mais rien de plus. Il était vrai que pendant longtemps, ils avaient caché à la petite fille la dangerosité des enquêtes que Sherlock acceptait parfois. Il était récent qu'elle soit au courant des détails de toutes les affaires les plus sanglantes.
— C'était après une enquête très périlleuse, et dangereuse. On vivait en coloc depuis quelques temps, et je l'accompagnais depuis aussi longtemps sur le terrain... Sherlock... a toujours eu une conscience du danger assez basse, voire inexistante. Plus d'une fois, je l'ai vu se jeter à corps perdu sur une piste, sans autre arme que son cerveau et sa rhétorique, face à des criminels armés de couteaux, de crans d'arrêts, d'armes de poing ou pire encore.
Un bref instant, John repensa aux points rouges sur leur poitrine, dans une piscine. Mais Moriarty n'était pas le sujet de la conversation.
— Ce jour-là, j'ai vraiment cru le perdre. Je l'ai perdu de vue, ai entendu des tirs en rafale, et quand je suis arrivé dans la pièce où il était, il était au sol, baignant dans une flaque de sang.
Rosie l'écoutait, fascinée. Il y avait longtemps que les cadavres ne la dérangeaient plus.
— Il était recouvert de sang, honnêtement, surtout sur le visage et la poitrine. Sa peau était grise, ses yeux étaient fermés, mais il respirait. Il était vivant, mais pendant dix secondes, alors que je cherchais son pouls, je l'ai cru mort et j'ai eu le sentiment que le monde était mort avec lui...
Perdu dans ses souvenirs, John racontait avec emphase et émotions, sans réaliser que sa petite fille l'écoutait, bouleversée.
— Puis j'ai trouvé le pouls, et il a ouvert les yeux en se plaignant qu'il avait mal à la tête, qu'il s'était cogné en tombant. Il n'a pas été touché, pas une seule seconde. Il a glissé dans une flaque de sang très impressionnante et s'est cogné la tête. J'ai été soulagé, évidemment. Mais plus je l'écoutais râler, auprès des ambulanciers qui vérifiaient sa potentielle commotion cérébrale, auprès de tous les policiers de Scotland Yard, auprès de moi, et même à propos du meurtrier « qui était vraiment un mauvais tireur, vider son chargeur et ne pas toucher sa cible ! »...
L'imitation était criante de vérité, et Rosie pouffa.
– Plus j'étais furieux contre lui. Je l'avais cru mort pendant dix secondes interminables, comme si on avait éteint le soleil durant ce laps de temps pour me condamner à la nuit éternelle... et lui, il râlait ? Et il ne se taisait pas ! Dans le taxi, il continuait, encore et encore ! J'en ai eu marre. J'avais le choix entre le frapper pour qu'il se taise ou l'embrasser, pour la même raison et qu'il comprenne ce que je ressentais pour lui et ce qu'il me faisait vivre... Ce n'était pas la première fois qu'il me mettait sur les nerfs et qu'il m'inquiétait sur une enquête, je ne sais pas pourquoi celle-là était différente.
— Et alors ? demanda Rosie, souffle coupé par l'émotion.
— Alors j'ai choisi la deuxième option. Je l'ai plaqué contre le mur une fois rentrés chez nous, et je l'ai embrassé. Bon, je crois que j'étais tellement furax et inquiet que ce qui a suivi s'apparentait vaguement à la première option à certains moments... Mais il rendait coups sur coups. Comme toujours dans le sexe en colère.
Cette fois, la jeune fille s'empourpra totalement.
— STOP ! Je ne veux pas savoir.
Aucun enfant au monde ne voulait connaître la vie sexuelle de ses parents.
— Bref, conclut John, je suis toujours inquiet pour Sherlock sur les enquêtes. Ça ne change rien au fait que je n'aurais pas dû m'énerver pour toi, c'était injuste. Pardonne-moi.
— Pardonné, lui sourit Rosie, peu rancunière.
— Qu'est-ce que tu voulais me dire, alors ? relança John.
Ils avaient presque fini de manger, et bientôt il n'aurait pas de raison de la retenir à table et essayer de la faire parler.
— Je ne suis pas sûre que je devrais te le dire après tout ça... hésita-t-elle. Rien n'est comparable à ta relation avec Sherlock, Papa.
John fut surpris. Pas qu'elle essaye de lui avouer à demi-mots qu'elle avait une relation amoureuse avec quelqu'un, ça il l'avait compris depuis le début de la conversation. Mais qu'elle se sente illégitime d'en parler face à leur relation lui paraissait absurde. Sa relation avec Sherlock n'était ni évidente, ni facile à gérer. Bien sûr, de son point de vue, c'était l'une des plus belles choses qui lui soit arrivée, mais il était un idiot amoureux de son mari, lequel était un pur génie et une des personnes les plus surprenantes au monde. Ça ne faisait pas de leur relation quelque chose de plus important que d'autres.
— Rien n'est comparable à notre relation, ou personne n'est comparable à Sherlock ? proposa-t-il délicatement.
Elle croisa son regard, et il devina qu'il avait vu juste. C'était quelque chose dont il n'avait jamais parlé au détective, mais à laquelle il avait toujours songé. Sherlock avait des mauvais côtés, se comportait bizarrement pour la plupart des gens, et suivait des modes de pensées qui n'appartenaient qu'à lui. Même sur le spectre de l'autisme, il était à part. En plus de son syndrome d'Asperger, il était hypermnésique, et s'apparentait au syndrome du savant, sans compter le Palais Mental qu'il avait bâti et dont il était le seul à avoir les clés. John partageait sa vie avec lui, et n'imaginait pas une seule seconde avoir une relation avec quelqu'un de banal par la suite. Peut-être que ça l'apaiserait, durant un temps, lui apporterait un peu de calme et de tranquillité dans sa vie, mais il savait qu'à long terme, il s'ennuierait. Personne ne tenait la comparaison avec Sherlock. John était tombé tête la première dans cette relation avec lui, et ne voulait plus jamais en sortir.
Mais Rosie n'était pas lui. Sa relation avec Sherlock était différente. Il était son père, même si elle l'appelait depuis toujours par son prénom. Il avait façonné sa vision de l'existence, lui avait appris des millions de choses utiles et inutiles. On disait que les filles recherchaient toujours un peu de leur père dans leur copain — John n'avait jamais été très versé en psychologie, même s'il avait eu des cycles obligatoires en médecine, mais c'était sans doute un héritage de Freud — or Sherlock avait mis la barre très haut. Trop haut, peut-être. John doutait qu'il existe un homme au monde qui surpasse Sherlock.
— Rosie ? appela-t-il doucement sa fille figée. Tu veux qu'on en discute, alors ?
Elle repoussa son assiette vide, et John eut peur qu'elle repoussât du même geste la conversation, mais elle poursuivit.
— J'ai un copain, annonça-t-elle.
— D'accord, acquiesça John.
Ça lui semblait plus neutre et plus agréable que le tonitruant "je sais" avec un reniflement méprisant que Sherlock lui aurait asséné en réponse.
— Depuis quelques temps, reconnut la jeune femme. Ce n'est pas le premier, mais...
Elle rosit délicatement, sans trop savoir comment poursuivre.
— Mais il est plus important que les autres, devina John. Il dure depuis plus longtemps, et tu as envie qu'il reste plus longtemps que les autres.
Elle hocha la tête, encore un peu mal à l'aise.
— À la base, je voulais seulement te dire ça, et que j'aimerais que tu le rencontres... que vous le rencontriez. Il voudrait aussi.
John acquiesça. C'était dans l'ordre logique des choses. Certains enfants présentaient tous leurs copains et copines à leurs parents, rendant parfois la tâche bien compliquée à suivre pour ces derniers, quand ils changeaient facilement et se larguaient aussi facilement qu'ils se remettaient ensemble. Rosie était davantage comme John sur ce point. Le garçon dans sa vie, elle prévoyait de l'y garder un moment, et elle trouvait naturel que ses parents en fassent la connaissance pour ne plus avoir à mentir par omission, se cacher, et faire attention à chacun de ses mots.
— Mais... Je ne sais pas comment dire ça... C'est juste que parfois... ça me paraît... je sais pas, trop tranquille ? Et puis j'ai peur que Sherlock lui fasse peur. Ou qu'il le déduise et qu'il gâche tout. Et puis...
John la laissa parler tranquillement. Elle se débattait avec ses propres pensées, et il fallait la laisser cheminer.
— Tu sais que j'ai pas été élevée aux contes de fées. C'est toi qui me l'as appris, Papa. Être une fille ne veut pas dire se laisser faire, et je suis intimement convaincue que Sherlock n'a jamais fait aucune différence de traitement avec moi juste parce que j'étais une fille.
John acquiesça de nouveau. Le sexisme était une notion étrangère à Sherlock. Le genre n'était qu'une information neutre pour lui, comme la taille et la couleur des yeux.
— Du coup, j'ai pas grandi comme certaines de mes copines dans l'idée qu'un jour débarquerait un prince charmant et qu'on vivrait heureux pour toujours dans un château. J'ai jamais fantasmé sur le prince charmant, sur l'homme parfait, toutes les conneries du genre. J'ai des copines qui se plaignent de leurs mecs parce qu'il est pas assez ceci ou trop cela, et j'ai l'impression que leurs comparaisons sont débiles, parce qu'elles comparent avec la vie rêvée qu'elles ont imaginé et qu'on leur vend dans la téléréalité. Mais c'est pas crédible. Ces gens n'existent pas en vrai, les gens sont tous humains. La perfection n'existe pas.
John lui sourit. Il était très fier d'elle, qu'elle ait conscience de tout cela à dix-sept ans et quelques. Beaucoup de gens trouvaient la maturité de l'apprendre à force d'expériences, et mettaient du temps.
— Mais toi et Sherlock... ben vous êtes ma référence. Mon niveau d'attente. Ma vision de la perfection. Je sais... Je sais que votre relation est pas parfaite. Mais dans mon esprit, elle l'est et...
— Et au fond de toi, tu cherches dans ta relation quelque chose qui nous ressemblerait. Et comme tu sais que tu me ressembles plus que tu ne ressembles à Sherlock, tu compares inconsciemment ton copain à ton père, et il lui est impossible de tenir la comparaison avec le génie qu'il est.
Rosie releva vers lui un visage défait, les yeux pleins de larmes. Trop d'émotions. John eut un pincement au cœur. De la voir pleurer et se torturer l'esprit. Et pire, de savoir qu'il n'allait rien pouvoir faire pour l'aider.
— Oui, reconnut Rosie dans un souffle.
Il semblait qu'elle se l'admettait à elle-même pour la première fois, et était surprise de la tournure de la conversation, qu'elle n'avait pas du tout prévue comme ça initialement.
John se leva et contourna rapidement la table, pour venir se poser à côté de sa petite fille, et l'obliger à se lever à son tour, pour la serrer dans ses bras. Elle était légèrement plus grande que lui, depuis qu'elle avait arrêté de grandir, mais John s'en moquait. Elle avait besoin de cette étreinte autant que lui.
— Je n'ai pas de réponse miracle à t'apporter, ma chérie. Tu sais déjà ce que je pourrais argumenter, tu l'as dit toi-même. Ma relation avec Sherlock est loin d'être idyllique et parfaite, et il n'y aucun homme au monde qui peut tenir la comparaison avec Sherlock. Ni pour moi, ni pour toi. Il faut que tu sois simplement fière d'être sa fille...
Il marqua une pause, tandis que Rosie hochait la tête dans son giron.
— Ce garçon...
— Oliver, indiqua Rosie.
— Oliver, reprit John. Il est important, n'est-ce pas ?
— Oui...
Rosie était sans doute sincèrement amoureuse pour la première fois de sa vie, et John détestait jouer les oiseaux de mauvais augure.
— Il ne serait peut-être pas le dernier qui sera important dans ta vie, indiqua prudemment John. J'avais vécu une vie entière sans Sherlock, avant de le rencontrer. Je suis rentré de l'armée brisé, détruit. Je pensais sincèrement que ma vie était terminée à tous les niveaux, avant qu'il apparaisse dans mon existence.
Rosamund se détacha de lui, penchant la tête sur le côté, interrogatrice. Ça non plus, ils ne lui avaient jamais raconté leur rencontre improbable dans un labo de Saint Bart et leur première enquête. Ce serait une histoire pour plus tard.
— Il a tout transcendé dans ma vie alors que je ne pensais pas cela possible, reprit John. Ton Oliver est important, et peut-être qu'il t'ennuie parfois, alors peut-être que ce n'est pas le bon (ou la bonne, hein, précisa-t-il au passage) qui transcendera tout dans ton existence.
— Tu veux dire que je dois rompre avec lui ? s'horrifia Rosie, la voix vacillante.
— Absolument pas. Je veux dire que tu dois profiter à fond du moment présent, au fond c'est ce qu'on doit tous faire. Peut-être qu'Oliver est l'homme de ta vie, et tu t'en rendras compte avec le temps, quand il évoluera et toi avec.
John en doutait totalement, mais il préféra ne pas argumenter sur la fatalité des relations étudiantes. Après tout, un de ses meilleurs amis du lycée avec lequel il avait gardé contact de loin en loin (et retrouvé grâce aux réseaux sociaux à son retour de l'armée) était marié et plus heureux que jamais avec sa copine de l'époque.
— Peut-être qu'il ne le sera pas, et ce n'est pas grave. Tu as le temps. Un jour, que ça soit cette relation ou une autre, tu trouveras qu'à sa manière, ça vaut bien la relation que j'ai avec Sherlock et que ton copain ou ta copine vaudra bien Sherlock, à sa manière. Toutes les relations sont différentes. Un jour, tu découvriras ce dont tu as besoin.
Il n'avait pas envie d'épiloguer sur le fait qu'il avait sans doute besoin de quelqu'un comme Sherlock bien plus qu'elle. Le détective avait un jour reniflé d'un air méprisant en indiquant à John qu'il était accro au danger et à l'adrénaline, et ce dernier n'avait pas nié. Ce n'était pas forcément l'addiction la plus saine pour la santé, mais ça valait toujours mieux que la drogue, et ça leur permettait d'être ensemble. Rosie ne semblait pas tout à fait sortie du même moule qu'eux, beaucoup plus calme et sage.
— D'accord... murmura Rosie
John savait que les belles paroles n'avaient rien résolu, mais en parler avait déjà été une avancée.
— Du coup, tu veux quand même qu'on le rencontre ? proposa-t-il.
— Tu voudrais ?
John haussa les épaules, tentant de se montrer détaché et pas mortellement curieux. Tranquillement, il refit le tour de la table pour retourner à sa place, puis débarrassa tout en répondant à sa fille.
— Bien sûr. Ça te tient à cœur, alors j'aimerais connaître ce fameux Oliver. Par contre, je ne peux pas te promettre quoi que ce soit du comportement de Sherlock.
Rosie grimaça, tout en aidant son père à débarrasser et sortir des desserts.
— Je sais... On peut essayer de le limiter, c'est tout. Tu vas lui dire ?
— Quoi donc ?
— Tout ce que j'ai dit ce soir.
— Si tu m'autorises à lui en parler, oui. Si tu préfères lui dire toi-même, je tiendrai ma langue durant un temps. C'est comme tu veux.
— Je le ferai, décida-t-elle. Bientôt, promis.
John lui sourit. Ça promettait d'être une conversation palpitante entre père et fille !
Comme John l'avait prévu, la conversation entre Sherlock et Rosamund avait été épique. Conformément à la demande de sa fille, il s'était abstenu de toute remarque ou commentaire, et avait assisté comme spectateur passif de leur discussion. Enfin, passif, à l'exception de ses rires étouffés et ses larmes roulant le long de ses joues, à force de voir la tête de Sherlock, et celle de Rosie.
Ils étaient passés par tous les stades : l'incompréhension, à la base, quand Rosie avait essayé de faire comprendre les choses par le biais de sous-entendu. Dans un premier temps, Sherlock avait pris les mots au pied de la lettre, comme ça lui arrivait parfois quand il écoutait seulement d'une oreille ce que les autres disaient.
Puis, il y avait eu la colère : Rosie avait obligé Sherlock à arrêter son expérience pour qu'il se concentre pleinement sur la conversation, et il avait été très vexé, arguant que son analyse pouvait faire condamner un coupable, et que s'il y avait un innocent en prison, ce serait la faute de Rosie.
Après, Sherlock avait joué la carte de la mauvaise foi : une fois concentré sur les mots de sa fille, même avec des sous-entendus, il avait rapidement compris de quoi il en retournait. Après tout, il s'en doutait déjà avant. Pourtant, il avait fait mine de ne rien comprendre pendant un très, très long moment.
À ce stade, John hoquetait de rire en silence, et essuyait déjà ses yeux. Comme le drame se jouait dans la cuisine, il avait retourné son fauteuil pour mieux les observer, au plus près. Il se serait volontiers installé dans celui de Sherlock, mais il voyait et entendait mieux de ce poste d'observation-là. Et puis, son téléphone à la main, il appelait Greg en même temps, histoire qu'il en rie également un peu, et le DI entendait mieux comme ça. Quand son ami avait raconté à John certaines des discussions Sephy-Mycroft sur le sujet de la vie personnelle de la jeune femme, John avait beaucoup ri et regretté de ne pas pouvoir entendre ça. La fois suivante, Greg avait enregistré une bonne partie de la conversation entre son compagnon et sa fille, et John lui rendait la pareille. Il fallait bien quelques avantages au fait d'être en couple avec un Holmes, parfois.
Finalement, Rosie avait explosé et hurlé qu'elle était en couple, c'était clair, là, oui ou non ?
Était alors venu le moment gênant. Sherlock avait posé la première question la plus absurde du monde :
— Pourquoi ?
Comme si la réponse de Rosie pouvait être rationnelle et construite sur d'autres fondements que les inexplicables sentiments humains ! Elle avait bégayé, incapable de lui apporter une réponse cohérente, et n'ayant pas spécialement envie, par pudeur de prononcer les mots à voix haute, d'avouer à son père qu'elle était juste amoureuse, terriblement amoureuse.
Cette première question n'avait été que la première d'une longue, très longue série, débitée par un Sherlock en pleine forme qui parlait comme une mitraillette, semblait à peine écouter les réponses instinctives de sa fille qui n'avait pas le temps de réfléchir et pourtant retenait tout. À l'issue de l'interrogatoire, il était probable que Sherlock en sache plus que Rosamund elle-même sur son petit copain, entre ce qu'elle avait dit et ce qu'il avait déduit.
Enfin, était venue la conclusion du détective. Qui avait tenue en un seul mot :
— Non.
— Quoi non ? s'ahurit Rosie.
— Non, je ne suis pas d'accord. Tu ne fréquenteras pas ce garçon.
Il n'y avait absolument aucune raison objective de lui refuser sa relation. À la connaissance de John, il n'avait pas quarante ans de plus qu'elle, n'était pas narco-trafiquant, proxénète ou criminel. De ce que Rosie lui en avait dit ces derniers temps, c'était un garçon tout ce qu'il y avait de plus normal, d'un an plus âgé que Rosie, qui était intervenu dans son lycée pour leur parler de leurs candidatures à l'université. Le jeune homme devait être brillant, puisqu'il était étudiant à Oxford, par choix, après avoir envisagé d'intégrer Harvard, aux États-Unis, qui lui tendait les bras. Influencée par sa famille et le désir d'être la plus brillante en tout pour plaire à son père, Rosie visait OxBridge, s'était rapprochée du garçon pour lui demander des conseils, et leur relation avait débuté comme ça. Au pire, ce qu'on pouvait lui reprocher, c'était d'être un Mycroft en puissance. Il avait des ambitions très similaires à l'aîné des Holmes en son temps. La seule incertitude que John avait, c'était le risque qu'il connaisse le nom de Mycroft, et ait fait le lien avec celui de Rosie, qui s'appelait Holmes également. Et qu'il la fréquente dans l'unique but de se rapprocher de son oncle et avoir des entrées dans le monde très fermé que fréquentait Mycroft. C'était typiquement le genre de choses que Sherlock serait capable de déduire en le rencontrant. En attendant, John préférait avoir foi en l'être humain et se dire que ce garçon était juste sincèrement amoureux de sa petite fille.
Le refus de Sherlock était donc dénué de tout fondement, et de toute manière, Rosie ne lui demandait pas la permission. C'était une simple information, dans le but de l'inviter à dîner par la suite.
Du coup, était venue l'étape de la dispute, hurlée à pleins poumons. À ce stade, Greg avait raccroché. Il avait bien ri, et les deux protagonistes criaient tellement que ça faisait des larsens sur la ligne, il n'entendait plus rien.
John avait continué à observer et arbitrer mentalement la dispute. Rosie gagnait largement, parce que Sherlock se drapait dans son indignation boudeuse digne d'un gamin toutes les trois secondes.
Enfin, John avait vu sa fille gagner, et Sherlock marmonner un « ok » si bas que c'était vraiment la preuve de sa reddition, et John avait sans doute gagné une espérance de vie plus longue, et avait plus travaillé que durant une séance d'abdos.
— Parfait, décréta-t-il en se levant de son fauteuil pour venir enlacer et réconforter son amant peu habitué à perdre. Maintenant, quand est-ce qu'on va pouvoir rencontrer ce garçon ? On choisit une date ? Vendredi soir ?
Sherlock le maudit sur douze générations de lui infliger ça si rapidement, sans même lui laisser le temps de se préparer. John eut le tact de ne pas lui répondre que sa descendance était aussi la sienne, en réalité, puisqu'ils avaient tous les deux adopté Rosie.
— Vendredi me semble parfait, sourit leur fille.
Et Sherlock la maudit également sur douze générations.
Vendredi avait été intéressant, à tous les niveaux. Rosie était nerveuse, Sherlock d'une humeur exécrable, et John s'était globalement bien amusé.
Initialement, ils auraient dû tous dîner ensemble au 221B, Baker Street, quand Rosie avait grimacé.
— On ne peut pas aller manger à l'extérieur ?
— Tu as quelque chose contre notre maison ? grinça le détective.
— Non mais... ça pourrait être... intense ? hésita-t-elle.
John tenta de visualiser son appartement avec des yeux neufs. Le bazar partout, un crâne (un vrai) sur la cheminée, des expériences plus ou moins surprenantes dans la moitié de la cuisine, des morceaux d'organe dans le frigo, des trous de balles dans le mur, des couteaux plantés dans un certain nombre de surfaces planes (et un nombre encore plus impressionnant de marques de couteaux), pour la liste des choses les plus dégoûtantes. Et si le copain de Rosie posait la question, Sherlock était probablement capable de lui sortir une boîte remplie de lamelles de verre avec du sang dessus, comme Dexter et sa collection.
Et puis, il y avait aussi tout le bric-à-brac des enquêtes, soit les souvenirs que le détective aimait faucher sur les scènes de crime pour conserver une trace, comme des bijoux, des couverts, là un tuyau de cornemuse et ici un métronome, là un bibelot en forme d'hippopotame bleu, ici une rose figée, soit des objets qu'il achetait ou volait "pour se mettre en condition de penser comme la victime ou le coupable". Il affirmait que son jeu de Docteur Maboul venait de là, mais John savait qu'il était simplement passionné par le jeu.
— Je suis d'accord. Allons au resto, proposa John dans une volonté de conciliation.
Sherlock grinça des dents et attrapa son téléphone dans le même instant.
— Non, le contra John en prenant le sien, faisant défiler son répertoire.
— Quoi non ? demanda ingénument Sherlock.
— Non, tu n'appelles pas ton frère pour connaître le restaurant le plus cher, huppé et guindé de la capitale, du genre où il est impossible d'avoir une table pour quatre personnes vendredi sauf à s'appeler Mycroft Holmes, et dont l'addition nous mettra à découvert pour les six prochains mois.
— Tu exagères, John. Quiconque affirme que je suis une drama-queen ne t'a de toute évidence pas rencontré, ou carrément sous-estimé, commenta Sherlock.
— Tu es une drame-queen, Sherlock, répondit-il avec amour, parce qu'aussi de mauvaise foi que soit le détective, il l'aimait avec son regard innocent et ses cils démesurés. Mais nous n'irons pas dans un resto de ton frère. Ce n'est pas notre genre.
— Ce n'est pas parce que tu ne sais pas manger avec six fourchettes, deux cuillères et trois verres qu'on doit s'en priver, rétorqua le détective. J'ai grandi à Musgrave, moi. Je sais faire, je t'apprendrai.
John leva les yeux au ciel. Toute puissante, riche et faisant partie de la noblesse aristocratique anglaise qu'elle était, jamais la famille Holmes n'avait imposé à ses enfants des repas de luxe dont on évaluait la complexité au nombre de couverts et d'assiettes devant soi. Mycroft comme Sherlock l'avaient lu, et cela leur avait suffi pour le savoir à la perfection. Et si Mycroft appréciait cela, et le faisait régulièrement, tant professionnellement que personnellement (et n'en ayant rien à faire que Greg fasse tout dans le désordre, sous le regard pincé des serveurs et amusé de Mycroft qui trouvait cela réjouissant), Sherlock n'en avait rien à faire. Il voulait juste mettre mal à l'aise le malheureux Oliver.
— Ce n'est pas la question, Sherlock, c'est non. Je viens d'envoyer un message à Angelo, il nous réserve une table. Ce sera parfait. Il aime manger italien ?
Rosie, qui avait suivi leur échange, acquiesça avec un soupir de soulagement. Ils allaient manger chez Angelo depuis qu'elle était toute petite. Elle ne savait pas vraiment pourquoi, mais ses pères étaient attachés à ce lieu, et le gérant les adorait littéralement, tout comme il avait appris à adorer la petite fille qu'il avait vu grandir. Elle était reconnaissante du choix de son père. Elle se sentirait aussi à l'aise et en famille chez Angelo qu'à la maison. C'était parfait.
Sherlock, vaguement boudeur, continuait de taper sur son téléphone, en grommelant dans son coin.
— Arrête ça, ton frère déteste les messages. Et puis j'ai écrit à Greg aussi, hein. Pour lui dire de retenir ton frère. Il saura user des meilleurs arguments pour l'empêcher de t'écouter, j'en suis certain.
Sherlock lâcha son téléphone et darda un regard noir sur son amant.
— Tu es un monstre, John, déclama-t-il, théâtralement.
— Promis, on le fera graver sur ma tombe. Je t'aime aussi, Sherlock, ajouta-t-il avec tendresse et sincérité.
Sherlock ne trouva plus rien à redire à ça.
Quand ils étaient arrivés devant le restaurant, le vendredi soir, Oliver était déjà là. Même John pouvait dire qu'il était planté là depuis une demi-heure, par crainte d'être en retard. Sherlock le regarda de haut en bas et pouvait probablement dire ce qu'il avait mangé à midi, où il avait grandi, le métier de ses parents, et l'âge de sa première cuite, mais il ne prononça pas un mot, se contentant d'entrer dans le restaurant dans un grand mouvement de manteau grandiloquent, pour saluer Angelo.
John, lui, s'arrêta pour serrer la main du jeune homme et regarder sa fille l'embrasser rapidement avec un sourire bienveillant.
Derrière la vitre, le regard de Sherlock lançait des éclairs, et le pauvre Oliver déglutit en se détachant de Rosie.
— Ça va être une super bonne soirée, s'amusa John, sincèrement amusé par les grimaces de Sherlock. Ne t'inquiète pas, Oliver, il ne fera rien de trop méchant... du moins en ma présence et celle de Rosie. Pour le reste, je ne peux le garantir.
Ça ne parut pas rassurer le jeune homme pour autant, au contraire.
Mais globalement, le repas se déroula convenablement. Sherlock décrocha peu de mots, et ils étaient tous froids et grinçants, mais tant Rosie que John le trouvèrent nettement plus soft que ce qu'ils avaient craint. Il ne lança pas au visage de Oliver ses défauts et ses secrets, et ne l'humilia pas en public.
John trouva le jeune garçon sympathique, sans plus. Mais il était sincèrement épris de Rosie, de ce qu'il pouvait en voir, et n'avait aucune velléité de lui faire le moindre mal, et cela lui suffisait. Il était plutôt intelligent et travailleur, major de promotion à Oxford. Il avait des ambitions, de la conversation, un certain sens de l'humour, qui laissa d'ailleurs Sherlock totalement perplexe. Il avait parfois beaucoup de mal à identifier les blagues et les sous-entendus, et le détective se retourna carrément vers John quand le jeune homme évoqua le danger des lapins, forcément mangeurs d'homme, et que John pouffa, ravi de découvrir que même né quinze ans après le film, Oliver connaissait les Monthy Python.
— Tu as déjà détesté La Vie de Brian, Amour. Tu m'as interdit de t'infliger Sacré Graal !, tu te souviens ?
Sherlock haussa les épaules sans rien commenter.
À l'issue de la soirée, Rosie n'eut pas la folie de demander si elle pouvait partir avec Oliver pour passer la nuit chez lui. Elle savait que Sherlock ne l'aurait pas toléré. Il s'était déjà « bien » comporté toute la soirée, il ne fallait pas trop en demander. Angelo avait été presque plus gênant que Sherlock, au final, à s'extasier sur le fait qu'elle avait grandi, alors qu'il la connaissait « depuis qu'elle était haute comme ça ! ».
Après des salutations plutôt guindées, Oliver n'osant pas embrasser trop franchement sa copine sous les yeux de ses pères, ils se séparèrent, le jeune homme rentrant chez ses parents qui vivaient à Londres, Sherlock, Rosie et John à Baker Street.
Ils n'avaient pas fait trois mètres que Rosie se jeta sur Sherlock et le serra contre elle de toutes ses forces. Surpris, le détective referma dans un automatisme ses bras autour d'elle, perplexe de ce câlin impromptu.
— Merci, Sherlock. Merci, Papa. Merci du fond du cœur. Merci d'avoir été sage tout le repas.
Elle le serra encore un peu plus fort, et Sherlock ne savait plus vraiment si elle s'adressait aussi à John, ou si pour la première fois de sa vie, elle venait de l'appeler Papa, lui aussi. C'était pourtant lui qui avait choisi, depuis le début, d'être appelé par son prénom. En cet instant, ça le bouleversa cependant, et il déposa un baiser sur le haut du crâne de sa fille, qui le relâcha aussi brutalement qu'elle l'avait attrapé, avant de se mettre à marcher rapidement, les distançant en peu de temps.
John attrapa la main de Sherlock, toujours abasourdi et plutôt figé. Les signes d'affection en public comme marcher main dans la main lui étaient globalement étrangers, et il en profitait. Il lia ses doigts aux siens, et le força à avancer, loin derrière Rosie qui continuait d'avancer.
— Elle t'aime, murmura le médecin. Au fond, elle cherche ton assentiment encore plus que le mien. Je suis content que tu te sois bien comporté ce soir, Amour. Je t'aime, aussi. Et j'aime notre fille, notre famille.
Sherlock ne répondit rien, ce qui aurait pu être inquiétant, lui qui était si prompt à la volubilité. Mais il raffermit sa prise sur les doigts de John, et ce dernier sourit.
Quelques jours après leur première rencontre avec Oliver, John eut la surprise de voir Sherlock rôder dans l'appartement, alors qu'il sortait de la douche. Il venait de rentrer d'une garde relativement longue et éprouvante, et son compagnon lui avait fait remarquer d'un ton méprisant qu'il avait encore du sang séché derrière l'oreille et dans le cou, ainsi que des reflets d'une substance non identifiée qu'il soupçonnait être du pus. John n'avait rien répondu au mépris, mais soupiré en se rappelant un patient particulièrement mal en point qu'il avait opéré, et dont le pus et le sang avaient giclé quand, pour le soigner, il avait entaillé les abcès dont il souffrait. Leurs tenues stériles de bloc opératoire ne laissaient pourtant que peu de peau disponible, et John n'avait pas fait attention à ces endroits-là, se pressant pour rentrer à Baker Street. Il en avait été quitte pour reprendre une douche à peine arrivé, et en sortir pour découvrir un Sherlock en train de fureter.
— Tu fabriques quoi, Amour ? demanda-t-il, suspicieux.
Il était aussi vaguement vexé. Il savait qu'ils étaient seuls, et avait pris sur lui de sortir de la douche en serviette, négligemment nouée autour de ses reins, et très facile à enlever. En d'autres temps, Sherlock aurait fait plus que le balayer du regard avant de passer à autre choses, ses pupilles luisantes de concentration. D'accord, John avait pris de l'âge, et du tour de ventre. Il n'avait plus vingt ans, ni quarante, d'ailleurs, et ses abdos ne ressemblaient plus à ceux de sa jeunesse. Mais Sherlock l'aimait quand même, et il le désirait avec plus de rapidité, d'habitude.
— Absolument rien, répliqua Sherlock sans le regarder, se redressant sensiblement, plaquant sur son visage le regard le plus innocent de sa collection.
John en oublia toute vexation quant à son physique. Il connaissait Sherlock par cœur, et il y avait un truc qui se tramait.
— Pourquoi tu as tes chaussures ? demanda-t-il.
— Pour rien, fusa la réponse. Je ne les ai pas enlevées en rentrant tout à l'heure.
— Sherlock, tu es rentré il y a douze heures. Non seulement tu aurais largement eu le temps de les enlever parce que tu adores marcher pieds nus, mais en plus tu ne les avais pas quand JE suis rentré y'a dix minutes. Ne me mens pas.
Sherlock carra les épaules, et peignit sur son visage encore un peu plus d'innocence.
— Je m'apprêtais à sortir... faire une course, décréta-t-il.
Et pour parfaire ses propos, il drapa sur ses épaules son grand manteau virevoltant, troisième du nom. Le temps avait fini par élimer les deux premiers, et John était très fier d'avoir réussi à en trouver un troisième identique pour l'anniversaire du détective. Il s'inquiétait du jour où celui-là tomberait aussi en morceaux. La société ne les produisait plus, c'était une fin de série que le médecin avait dégotée. Il avait presque été tenté d'acheter leur stock en prévision des années suivantes, mais n'avait pas eu les moyens. Il avait envoyé un message à Mycroft, cependant.
— Une course ? demanda John, ironique. Tu ne fais jamais les courses. Le frigo est plein. De quoi pourrions-nous bien avoir besoin qui nécessite que tu ailles te mêler au commun des mortels au Tesco du coin ?
Sherlock semblait réfléchir à plein régime à une excuse, sans rien trouver de crédible à offrir à son compagnon.
— Je vais voir Mrs Hudson, argua-t-il finalement.
John leva un sourcil perplexe. Avec la mauvaise foi de Sherlock, il commençait à avoir froid, en serviette au milieu du couloir.
— Ton manteau pour descendre un étage ? Alors que d'habitude, tu hurles à pleins poumons à en réveiller tout le quartier quand tu veux qu'elle t'apporte un truc ?
— J'ai à cœur sa santé, John voyons. Sa hanche la fait souffrir, elle ne peut plus monter aussi facilement qu'avant.
C'était rigoureusement exact, et sans prise sur Sherlock en temps normal.
— À d'autres, Amour, se moqua John. Arrête de me prendre un imbécile, enlève ça. Tu as promis, tu te souviens.
— Non. TU as promis pour moi, bouda Sherlock en rendant les armes.
Dans un lent mouvement, il ôta son manteau et l'accrocha à la patère de l'entrée, sous le regard satisfait de John. Maintenant, Sherlock allait peut-être le regarder. Ou il allait attraper la mort dans cette tenue.
— C'est la même chose, indiqua-t-il. Mariés, tu te rappelles ?
— Je n'ai pas signé pour ça.
En soi, il avait raison, ce n'était pas un achat à crédit qui engageait de facto les deux membres d'un couple mariés sous le régime de la communauté, même avec une seule signature. En ce qui concernait leurs comportements et idées, ils étaient libres d'avoir les leurs. Mais dans le cas de John et Sherlock, il y avait certaines choses sur lesquelles John s'engageait moralement pour eux et Sherlock devait simplement s'aligner et obéir.
— Tu n'as pas conscience d'avoir signé pour ça, nuance, s'amusa John. Mais tu l'as fait, pour le meilleur et pour le pire. Donc maintenant veux-tu bien revenir ici et profiter du fait que nous avons notre soirée à tous les deux ? Juste tous les deux...
Il tentait d'attirer l'attention de Sherlock sur sa tenue, sans franc succès. Les yeux bleus balayèrent de nouveau son corps, retinrent davantage d'informations que précédemment, s'attardèrent un peu plus longtemps, mais ce n'était pas encore ça.
— Elle n'a que dix-sept ans, gémit Sherlock en traînant des pieds en direction du salon. Elle est trop jeune pour aller passer la soirée et la nuit chez lui.
— À t'écouter, à trente ans elle sera toujours trop jeune, commenta John, amusé.
— Oui, et ?
— Sherlock, à son âge, tu te droguais déjà en plumant des joueurs confirmés de poker en vivotant de squat en squat. Elle est bien plus raisonnable que toi. Et elle a bien le droit de sortir s'amuser avec son copain. On l'a rencontré. Il ne va pas l'assassiner, et elle sait se défendre et refuser ce qu'elle ne voudrait pas accepter. C'est une jeune fille très raisonnable.
Le médecin avait conscience que Sherlock flippait parce qu'il imaginait que cette première nuit passée officiellement chez son copain serait la fameuse "première fois" de sa fille. Pour l'heure, il n'avait pas l'intention de lui dire que ce n'était très probablement pas le cas, et que Rosie, toute raisonnable qu'elle était, n'était plus vierge depuis quelques temps.
— Évidemment qu'elle est plus raisonnable que moi, répliqua Sherlock. C'est toi qui l'as élevée.
John sourit doucement. Pour son amant, c'était une déclaration d'amour. Le détective s'apprêtait à se laisser tomber dans le canapé quand John l'interrompit.
— En ce qui me concerne, par contre, je doute d'être un homme raisonnable. Surtout pas en cet instant précis. Je n'ai aucune envie d'être raisonnable ce soir.
Sa phrase alerta Sherlock, qui se retourna vers lui et le regarda. Le regarda vraiment, cette fois. John sourit largement, tandis que les yeux du détective s'allumaient enfin.
Prochain chapitre le Me 03/11
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