Hello. Non, ce n'est pas un rêve. C'est bien la suite de cette histoire, après cinq ans d'absence. Je sais, je sais.
Tout d'abord je tiens à présenter mes excuses à toutes celles et ceux qui lisaient cette histoire. Ça m'embête vraiment de m'être arrêtée d'un coup sans prévenir ! Je ne sais pas s'il restera des lecteurs après tout ce temps, mais c'est pas bien grave. Je ne compte pas la supprimer, donc cette histoire sera toujours là si vous passez par ici un jour.
Ensuite… pour être tout à fait honnête, j'ai hésité à reprendre la publication de cette fanfic. Ça a été mon dilemme des derniers mois. Quand j'ai repris l'écriture cette année, je me suis dit "hors de question, je ne recommencerai pas à publier quoi que ce soit tant que c'est pas terminé". Et récemment je me suis dit... pourquoi pas. Du coup, on se retrouve là aujourd'hui. Avec le chapitre 31 juste en dessous.
C'est très étrange de se replonger dans une histoire qu'on a commencé il y a longtemps… j'ai d'ailleurs été très tentée de reprendre cette fiction du début. Du titre jusqu'à l'intrigue et ses personnages. Je voulais tout changer. Et puis je me suis raisonnée. J'ai relu mon histoire en entier et malgré les maladresses, les moments cringe et tout ce qui caractérise les premiers moments d'écriture, je me suis prise d'affection pour l'autrice de fanfic que j'étais et tout effacer m'aurait fait un peu mal au coeur, je dois l'avouer. Je vais déjà la terminer, et ensuite peut-être envisager une réécriture complète. Ça pourrait être super intéressant.
Bref j'ai aussi d'autres trucs en vrac à dire qui concernent directement l'histoire elle-même (et pas mes pensées fouillies dont on se passerait bien) :
- Pour me remettre dans le bain, j'ai également relu attentivement mon histoire et corrigé quelques fautes, des mots manquants (?), certaines tournures de phrases (que je comprenais pas trop), et tout réuploadé. Mais j'ai rien changé d'autre. J'ai laissé le moche, le beau et… le reste.
- La seule différence notable est la suivante : Juliette est devenue Juliet, parce que c'était un peu confus par moments. Les francophones l'appellent toujours Juliette par contre. Et j'ai changé tous les tirets pour des tirets cadratins.
- Pas que ce soit super important mais j'ai aussi changé l'illustration. Déjà parce que j'ai perdu l'ancienne et ensuite parce que je l'aimais plus du tout.
Après cette note à rallonge, si vous êtes à jour et que votre tasse de thé est prête, je vous souhaite une bonne lecture ! C'est le plus gros chapitre de l'histoire de cette fiction jusqu'à présent. Courage.
Au quatrième étage de l'entreprise nationale Fizzic, l'humeur était aux rires et à légèreté à mesure que les heures s'effilaient. En effet, le vendredi au bureau était une atmosphère qui était des plus appréciables : le weekend pointait tout juste le bout de son nez, les efforts se relâchaient et les discussions s'animaient dans l'open space. Cependant, Alice-Mae Jones était la dernière des employés à laisser sa concentration s'évaporer ce jour-là. Elle n'était pas en compagnie de ses collègues autour du bar de l'entreprise. À la place, elle sirotait son verre de vin blanc à son bureau, tapant furieusement sur les touches de son clavier pour répondre à ses derniers emails de la journée.
Jones avait rejoint l'entreprise en pleine période de redressement fiscal il y avait bientôt cinq ans. À l'époque, personne ne donnait cher de la peau de cette nouvelle boîte face à des géants indétrônables sur le marché des boissons énergisantes. Pourtant, ils avaient réussi l'impossible. Alors que la marque était notée au plus bas dans l'esprit des consommateurs, l'ouverture de leurs boutiques éphémères très colorées dans la capitale accompagnée d'une campagne de marque forte leur avait fait remporter des parts de marché aussi vite qu'un Niffleur aurait flairé un bracelet en or à dix mètres de lui.
Emplie de fausse modestie, Jones réfutait presque toujours sa place dans le succès de Fizzic à l'aube des années 2020. Et pourtant, elle avait été promue au rang de directrice marketing et commerciale suite à ses conseils avisés et pour sa créativité hors-norme. Rejoindre l'entreprise avait été un pari risqué, et Alice-Mae Jones l'avait réussi haut la main en faisant grimper Fizzic au rang de leader du segment 15-25 ans au Royaume-Uni.
Les yeux d'Alice-Mae allaient de droite à gauche de son écran, essayant tant bien que mal de décrypter un email de son collègue réclamant un compte rendu détaillé de leurs campagnes publicitaires des six derniers mois. Agacée à l'idée de lui répondre un vendredi après midi alors qu'elle avait décrété arrêter de travailler à six heures tapantes, Alice-Mae porta son verre de vin à ses lèvres pour s'insuffler du courage. Courage aussitôt dissipé lorsqu'elle réalisa qu'elle vivait sans doute ses derniers jours au bureau. Avec un léger sourire, Jone supprima le message comme s'il n'avait jamais existé.
— Je te ressers un verre ?
— Non ça ira, je prends la route dans une demi-heure, répondit-t-elle sans détourner le regard de son écran.
Adrian, son assistant, lui adressa un petit sourire contrit et esquissa un geste pour rejoindre le reste de l'équipe pour leur "happy hour" hebdomadaire. Mais à peine avait-il eut le temps de faire trois pas qu'Alice-Mae le rappela d'un claquement de doigt. Il tressaillit légèrement.
— Envoie un email à Nick avant de partir, il devrait déjà avoir terminé son budget pour la campagne de Pâques, lui ordonna-t-elle avant de se lever subitement. J'y vais, sinon je vais être en retard.
— Tu vas à la maison de campagne ?
— Ouaip, répondit-elle évasivement comme à chaque fois qu'il lui posait la question.
Alice-Mae débrancha le câble du moniteur qui le reliait à son ordinateur portable et fourra ce dernier dans son sac. Puis elle s'étira longuement et jeta un coup d'oeil à Adrian. Il avait à contre-coeur rallumé son ordinateur et la tête dans les épaules, écrivait mollement son email. Alice-Mae sourit, satisfaite.
— Passez un bon weekend ! lança-t-elle à la volée lorsqu'elle passa devant ses collègues en se rendant aux ascenseurs.
Alice-Mae Jones aimait son travail à la City autant que les belles voitures. Dans un cliquetis d'escarpins qui claquaient dans la rue bordée de pubs où les londoniens fêtaient l'arrivée du weekend, elle pressa le pas entre les moldus affublés de costumes et tailleurs en tous genres, ainsi que les quelques touristes qui cherchaient leur route sur leur téléphone. Après cinq minutes de marche rapide intercoupée de slalom entre ces maudits moldus qui avançaient trop lentement à son goût, Alice-Mae s'engouffra dans le dédale qu'était Bank Station et rejoignit en une petite demi-heure le parking souterrain où l'attendait sa berline coupée noire et rutilante, toute joyeuse à l'idée des trois heures de route qui l'attendaient devant elle.
Cependant, ce n'était qu'une fois installée et à l'aise à la place du conducteur qu'elle s'autorisa à faire ressortir tous les traits de sa personnalité. Sa réelle identité. Après avoir lancé un coup d'oeil autour d'elle pour s'assurer qu'elle était seule, elle détacha son haut chignon en glissant ses doigts dans ses cheveux bruns mêlés de quelques cheveux blancs, se contorsionna ensuite sur la plage arrière pour troquer sa paire d'escarpins contre une paire de baskets qu'elle avait en sa possession depuis des années, puis elle rangea son smartphone dans son sac à main et en retira une tige en bois de chêne, dissimulée dans une doublure.
Quand ses doigts se fermèrent enfin sur sa baguette magique, Alice-Mae la coinça derrière son oreille alors que le son des Rolling Stones emplissait peu à peu l'habitacle. Lorsqu'elle s'adossa lentement contre son siège, prête à démarrer, elle laissa échapper un soupir de contentement.
Sans tous ses artifices et gadgets moldus, Alice-Mae redevenait Darcy. Darcy la sorcière.
La voiture démarra lentement, provoquant le ronronnement encourageant du moteur, et une fois sortie de sa place de parking, Darcy passa la première vitesse comme tout moldu rentrant chez lui. Mais elle ne rentrait pas dans sa petite maison banlieusarde du Kent. Comme bien souvent, elle se rendait chez son frère. Avec le temps, Darcy s'efforçait de lui rendre visite à mesure que ses enfants grandissaient. L'aîné, Benjamin, venait d'avoir huit ans et Darcy redoutait presque le moment où Agatha, sa belle-soeur, l'appellerait totalement paniquée en voyant que son fils commençait à pratiquer la magie.
Une vingtaine de minutes plus tard, alors qu'elle s'engageait sur la M11 en direction du nord-ouest du pays, Darcy avait arrêté la musique et posé sa baguette magique sur la place passager. Elle aimait la conduite. Dépasser les limitations de vitesse en laissant libre cours à ses pensées tout en faisant défiler les paysages verdoyants de l'arrière-pays. La vitesse lui rappelait parfois son adolescence, quand elle bondissait d'un projet à l'autre sans prendre le temps de se poser cinq minutes. De ses projets ambitieux d'alchimiste à sa position dans l'équipe de Quidditch de Serpentard, au sortir de Poudlard, on lui avait promis un brillant avenir quelque soit le chemin qu'elle prendrait. Et ils ne s'étaient pas trompés, elle grimpait inlassablement les échelons dans un monde qui n'était pas censé être le sien.
Darcy soupira en pensant à tout ce qu'elle avait laissé derrière elle. Mais comme à son habitude, elle préféra ne pas s'appesantir sur les choix, parfois cruels, qu'elle avait pris il y a des années. S'il y avait bien une chose qu'elle avait appris de ses parents, c'était que l'on ne pouvait pas changer le passé. Cela voulait également dire faire face aux conséquences aussi dévastatrices soient-elles.
— Un comble, murmura-t-elle sous la pluie qui s'était mise à dégringoler depuis cinq bonnes minutes.
Le reste du trajet se passa sous les giboulées et les coups d'oeil lancés dans le rétroviseur. Il était tout simplement hors de question qu'elle se fasse suivre une nouvelle fois. Le souvenir d'une jeune femme la dévisageant alors qu'elle était sur le point de se laisser tenter par les fumets épicés du stand turc à Whitecross Market l'avait refroidie. La foule avait été dense ce jour-là, mais la robe de sorcière aux dentelles fines que portait cette jeune femme blonde ne l'avait pas trompée. Aaron Lloyd était activement à sa recherche et il n'était pas prêt à abandonner ses efforts.
Assurée qu'elle n'avait pas été suivie jusqu'à maintenant, Darcy s'engagea dans le village de Witchford. Elle s'arrêta dans le premier commerce qu'elle trouva et en ressortit avec son inséparable bouteille de Dr Pepper et un paquet de custard creams. En revenant à sa voiture, elle redoubla de prudence et examina les alentours en sirotant son soda, indifférente quant à la pluie qui s'insinuait dans sa robe et ses cheveux. Un groupe de jeunes fumaient à côté du pub, collés au mur pour éviter de se faire tremper. Un couple sexagénaires s'apprêtait à entrer dans la petite épicerie de l'autre côté de la rue.
Le regard perdu sur la réflection des phares des voitures contre le bitume trempé, Darcy prit une nouvelle gorgée de son soda sucré et s'engouffra de nouveau dans la chaleur réconfortante de sa voiture.
Sous la pluie battante de ce vendredi soir, Darcy roula encore une petite heure avant de quitter la route principale pour s'enfoncer dans la forêt. Une forêt dense où le chemin étroit la faisait avancer au pas et ne lui faisait pas voir à plus de cinq mètres. Pourtant, elle déboucha bien vite sur une zone découverte où une étendue d'herbe s'étirait à perte de vue, donnant sur une grande bâtisse en briques rouges : la maison de son enfance. Un sourire lui échappa quand tout naturellement son regard se posa sur les deux fenêtres du troisième étage, qui avaient été celles de sa chambre pendant plus de dix-huit ans.
— Taty Darcy !
A peine avait-elle ouvert la portière de sa voiture que sa nièce lui sauta dessus. Darcy éclata d'un rire cristallin en serrant la petite Leah contre elle. Près de la maison, Agatha l'attendait sur le seuil de la porte, d'où la seule source de lumière s'échappait.
— Toi aussi tu m'as manqué, petite crevette, murmura Darcy en sortant de la voiture.
Avant de rejoindre la chaleur de la maison, Darcy serra Leah un peu plus fort contre elle. L'odeur du shampoing à la pomme de la petite lui emplit les narines et soudain, elle se sentit assaillie d'un énorme poids qui lui compressait l'estomac et qui lui fit monter les larmes aux yeux. Mais par habitude, elle se ressaisit rapidement et claqua la portière d'un coup de bassin puis s'empressa de rejoindre sa belle-soeur.
— Elle ne voulait pas aller au lit tant que tu n'étais pas arrivée, lui expliqua Agatha en lui donnant une accolade chaleureuse. Il est l'heure maintenant, ma chérie.
La petite fille de trois ans fit la moue, qui la rendait d'autant plus mignonne avec ses joues rondes et ses longs cils.
— Allez, taty Darcy va te mettre au lit, la rassura la sorcière. On va aussi lire une histoire.
— On peut lire Babbitty Lapina ?
Darcy et Agatha échangèrent un regard quand Leah évoqua le conte sorcier. Darcy avait pris l'habitude de lire Les contes de Beedle le Barde à Benjamin et ils avaient été toujours été ceux qu'il préférait. C'était sans surprise que sa petite soeur ait voulu entendre les mêmes histoires que lui par la suite. Pourtant, cela posait un problème à leur père, le frère de Darcy, qui était né Cracmol et qui ne l'avait jamais accepté. L'éducation des enfants de Hayes avait toujours été un problème pour Darcy, elle qui voulait les introduire au monde sorcier et qui pensait sincèrement qu'il était nécessaire de les préparer au monde qui les attendait.
Agatha lui sourit chaleureusement en fermant la porte d'entrée, et Darcy emmena alors Leah dans sa chambre, la borda et alla chercher son vieil exemplaire des Contes de Beedle le Barde dans son ancienne chambre. Puis elle entreprit de lui lire son histoire favorite, bien qu'elle s'endormit avant la fin. Un sourire attendri aux lèvres, Darcy referma le livre et déposa un baiser sur le front de la petite avant de fermer délicatement la porte de la chambre derrière elle. Pendant quelques secondes, Darcy resta adossée contre la porte de la chambre, le coeur battant à tout rompre dans sa poitrine.
Darcy inspira profondément. Il était toujours plus dur de contrôler ses émotions quand elle était en présence d'enfants et qui lui rappelait tout ce qu'elle avait manqué. Cependant, pour Darcy Adamson, tout comme pour Alice-Mae Jones, il était inconcevable de se laisser aller au gré de ses sentiments débordants. Alors la sorcière reprit une respiration calme le temps de déposer le livre dans sa chambre puis elle descendit lentement les escaliers, dont l'épaisse moquette bordeaux étouffait le son de ses pas. Naturellement, Darcy se rendit dans la cuisine où elle entendait la machine à laver ronronner et la bouilloire siffler. Il n'y avait pas de doute, elle était bien de retour à la maison.
Sans un mot, Darcy alla s'asseoir à la grande table en bois qui pouvait accueillir une dizaine de convives. Il y avait des années que alambic, incinérateur et mortier avaient perdu leur place sur la table. Avec un pincement au coeur, Darcy évita de regarder le mur sur sa gauche, où les innombrables photos figées de Benji et Leah côtoyaient celles magiques qui avaient retournées contre le mur. Agatha, une femme aux traits doux et à la personnalité la plus aimante, était déjà occupée à lui réchauffer les restes de leur dîner au micro-ondes et à verser un nuage de lait et deux sucres dans sa tasse de thé.
— Oh ! s'exclama Agatha en portant une main à son coeur. Je ne t'ai pas entendue arriver.
— L'une de mes nombreuses qualités, lui dit Darcy d'un ton espiègle. Leah dort à poings fermés. Je n'ai pas croisé Benji en revanche…
Agatha grimaça. Elle versa de l'eau frémissante dans les deux mugs posés sur le comptoir de la cuisine. Darcy haussa un sourcil inquiet mais elle attendit que sa belle-soeur s'installe en face d'elle pour savoir de quoi il en retournait.
— L'école a appelé ce matin, lui expliqua-t-elle en plaçant ses mains autour du mug fumant. C'est la troisième fois qu'il se bat avec l'un de ses camarades cette semaine. Il a été exclu pour trois jours. Il risque l'exclusion définitive s'il continue…
— Est-ce-qu'il utilise la magie ?
— Non. Mais j'ai peur que ça arrive tôt ou tard.
Agatha détourna le regard de celui perçant de Darcy. La sorcière ne pouvait qu'imaginer ce que ressentait son amie. Cette dernière avait toujours été dépassée par le monde sorcier qui menaçait l'équilibre précaire qu'elle avait construit avec son mari. Lorsqu'elle avait appris que Hayes et Darcy descendaient d'une longue lignée de sorciers, elle ne l'avait pas tout de suite cru, mettant presque des années à réaliser que ce monde existait bel bien, chose qui était rendue encore plus difficile lorsque Hayes refusait de parler de la magie, un monde dans lequel il avait été bercé sans pourtant en faire réellement parti.
La moldue avait appris à éviter certains sujets sensibles à la maison, sous peine de déceler le voile de mélancolie dans le regard de son mari. La sorcellerie n'avait jamais été un problème pour Agatha, qui se contentait de poser quelques questions curieuses à Darcy à chaque fois qu'elles se voyaient. Mais le sujet était rapidement devenu l'épée de Damoclès chez les Adamson dès lors qu'Agatha était tombée enceinte. S'il n'y avait aucun doute quant au fait que Hayes était Cracmol de parents sorciers, tout portait à croire que ses enfants seraient des sorciers.
Soudain, la sonnerie du micro-ondes retentit, arrachant Darcy à ses pensées. Mais aucune des deux femmes ne bougea.
— Tu es sûre que… qu'il est comme… comme toi ? hésita Agatha.
La sorcière soupira et posa une main rassurante sur celle de son amie. Elle avait épluché des dizaines de dossiers de recherche au sujet de la génétique sorcière quand elle avait su que son frère allait avoir des enfants.
— Le gène sorcier est dominant, lui expliqua patiemment Darcy une nouvelle fois. On ne sait pas encore très bien pourquoi les Cracmols ne l'expriment pas, bien qu'ils soient porteurs du gène. Tu le sais bien.
Agatha se prit la tête entre les mains.
— Je ne sais pas combien de temps je vais tenir dans ces conditions, lui avoua-t-elle faiblement. Plus l'échéance approche et plus j'essaie d'aborder le sujet avec lui mais… il est de plus en plus fermé à la discussion. Et si Benji était responsable d'un accident à l'école ? — Agatha, calme-toi, la magie ne se montre pas forcément sous la violence. De fortes émotions aident beaucoup mais ça ne veut pas dire que…
— Je veux le retirer de l'école, Darcy.
Darcy fronça les sourcils.
— Il cherche la bagarre avec tout le monde, il pourrait faire du mal aux autres enfants. — Tu en as parlé à Hayes ?
— J'ai essayé, mais il veut une éducation « normale » pour Benji et Leah. Sans magie, rien. Il veut absolument qu'ils aillent à l'école, il pense que l'éducation à la maison va faire d'eux des ermites.
La sorcière se retint de ne pas lui lancer une remarque cinglante. Son frère était la définition même de l'ermite acariâtre qui n'était jamais sorti de la région. Depuis qu'ils avaient perdu leurs parents, Hayes s'était replié sur lui-même et n'avait interagi qu'avec très peu de personnes durant des années. Puis il avait trouvé un boulot comme livreur dans le village d'à côté qui lui avait permis de joindre les deux bouts et avait rencontré Agatha, qui était tombée sous le charme de cet homme rustre et introverti.
— Je vais lui parler, dit enfin Darcy au bout d'un long silence qu'accompagnait le ronronnement de la machine à laver.
Un sourire contrit apparut sur les lèvres d'Agatha qui se mit à faire tournoyer sa petite cuillère dans son mug d'un air absent. Darcy se leva alors, et ne prit pas la peine de boire son thé ni de jeter un oeil au reste de diner qu'Agatha avait fait réchauffer. Elle se rendit dans le vestibule où elle retrouva ses vieilles bottes en caoutchouc, dont la boue séchée lui rappelait le souvenir de leur dernière ballade dans la forêt à Noël. Puis elle se glissa dans un manteau épais, fourra sa baguette magique dans sa poche et s'apprêtait à sortir dans la nuit quand la main d'Agatha sur son épaule l'arrêta.
— Pas maintenant, je t'en supplie.
— Il n'y a jamais de bon moment, il doit apprendre à écouter les autres.
Le regard d'Agatha se fit suppliant mais Darcy n'était pas prête à se faire marcher sur les pieds par son frère. À sa demande, Darcy s'était volontairement écartée de ses affaires et avait même déménagé de la maison familiale pour éviter d'aggraver leur relation chancelante. Le voir mettre en péril sa propre famille et ses enfants la mettait hors d'elle. Peu de choses avaient le don de la faire réagir mais le fait qu'il mette potentiellement sa famille - leur famille - en danger alors qu'elle avait tout sacrifié pour elle la mettait dans un état second.
— Promets-moi que tu ne le pousseras pas à bout, lui demanda Agatha, d'un ton presque implorant.
— Tu peux me faire confiance, mentit-elle en remontant la fermeture de son manteau.
— Darcy…
Mais Darcy s'était déjà éloignée à grands pas du jardin pour prendre le petit sentier qui serpentait un peu plus profondément dans la forêt. Il avait tellement plu dans la soirée que chacun de ses pas s'enfonçait et glissait dans la boue, lui faisant prendre plus de précautions qu'à l'accoutumée. Darcy n'avait pas emprunté ce chemin depuis au moins deux ans, date à laquelle un sorcier étranger avait transplané sur leurs terres. La sorcière s'en souvenait comme si c'était hier : en pleine réunion avec des acheteurs potentiels à Londres, elle avait vu le nom de sa belle-soeur s'afficher sur son téléphone. Et trois minutes plus tard, elle avait transplané ici sans se poser de questions.
Darcy trébucha sur une racine d'arbre, la rappelant à la réalité. La nuit était sombre. Il était difficile de discerner quoi que ce soit à plus deux mètres. La pluie battante écrasait tous les bruits d'animaux. Pourtant, elle n'hésita pas un instant à s'enfoncer toujours plus profondément dans la forêt. Bientôt, elle passerait derrière cet énorme rocher qui l'amènerait de l'autre côté de leur propriété, où le lac et champs d'herbes sauvages s'étendaient à perte de vue. Pendant une fraction de secondes, l'idée de sortir sa baguette pour produire un peu de lumière lui effleura l'esprit, mais elle avait passé tellement d'années dans ces bois qu'elle connaissait l'emplacement exact de chaque arbre.
Mais connaître les bois sur le bout des doigts ne lui retirait pas les frissons qu'elle ressentait à chaque fois qu'elle s'aventurait plus profondément dans les terres de leurs ancêtres, comme si chacun de ces derniers y avait laissé une trace invisible et gravée dans les chênes. Ici, tout s'harmonisait. Les feuilles bruissaient en réponse aux babilleries de la grive. Les clapotis des vagues paresseuses sur la rive s'accordaient aux remous du Kelpy dans les profondeurs du lac. Et parfois, si Darcy prêtait attention, elle parvenait à sentir les pas sourds de ses aïeuls contre le sol meuble de la forêt comme s'ils étaient toujours là. Comme si la terre s'était imprégnée de leur essence et qu'ils ne l'avaient jamais quittée. Comme si elle n'était jamais vraiment seule.
Un bruit étranger alerta alors Darcy, coupant court à ses divagations nocturnes. Quelqu'un avait sauté de la hauteur des arbres. Darcy s'arrêta, son pied droit sur le point de se poser sur la terre. Sans perdre son sang froid, elle sortit sa baguette magique dans un geste rapide. À quelques mètres de là seulement, une silhouette trapue se tenait devant elle. Quand Darcy reconnut son frère, portant à bout de bras son arme à feu, Darcy baissa instantanément sa baguette pour la mettre dans sa poche.
— Tu es devenu fou ? Tu pourrais me tuer avec ça !
— Tu pourrais m'tuer avec ça, répéta l'homme en faisant un geste vers la poche de Darcy où elle venait de ranger sa baguette magique.
Avec sa barbe de trois jours et sa carrure imposante, Hayes n'était plus le petit garçon frêle qui avait suivi les aventures de Darcy dans les bois quand ils étaient encore enfants. Lorsqu'il la dépassa sur le chemin boueux, il la bouscula au passage sans lui accorder le moindre regard. Darcy était loin de s'en formaliser. Elle avait vécu bien pire que la simple ignorance avec lui.
— Hayes, l'interpela-t-elle en se retournant. Agatha est effrayée. On doit parler.
Les pas lourds de son frère résonnèrent contre la terre. Darcy se retourna pour le voir s'éloigner à grands pas, la tête enfoncée dans ses épaules carrées. Elle soupira. La conversation était toujours difficile à atteindre et quand ils réussissaient enfin à s'adresser la parole comme deux être humains censés, les voix augmentaient en intensité et les mots dépassaient bien trop souvent leurs pensées.
— On doit parler de tes enfants, insista Darcy d'une voix claire mais nette par dessus la pluie.
La mention de Benji et Leah fit mouche. Il s'arrêta soudainement, les bras ballants le long de son corps, tenant toujours son arme dans sa main gauche. Si Darcy n'utilisait jamais la magie en présence de son frère, sa main était néanmoins serrée sur sa baguette, parée à toute éventualité. Hayes fit volte-face et s'avança de quelques pas dans sa direction. Darcy retint le sourire qui menaçait de la trahir. Peu importe ce qu'il pensait, elle obtenait presque tout ce qu'elle voulait de son petit frère.
— Je t'ai déjà dit que j'avais pas b'soin de ton aide, grogna-t-il, à un mètre d'elle.
— Ça va devenir critique très bientôt, tu le sais.
— T'as aucun conseil à me donner, répliqua Hayes en la menaçant de sa hauteur. T'as aucune idée de ce que c'est, d'élever des enfants. D'élever les miens. Benji n'a pas besoin d'aller dans ton école de dératés pour se contrôler. Alors laisse ma famille tranquille, on se débrouille très bien sans toi.
L'ombre du sourire de Darcy disparut instantanément. Hayes n'était qu'à quelques centimètres de son visage et malgré l'obscurité, elle pouvait distinguer chacune des gouttes de pluie qui ruisselaient sur son visage. Combien de temps avait-il passé dehors, ce jour-là ?
Darcy lâcha d'un ton glacial :
— Tu as besoin de moi, Hayes. Pas seulement pour eux, mais pour toi aussi. Ici.
— Va te faire foutre, Darcy.
— Combien de fois je vais devoir te sauver la vie pour que tu me remercies enfin ? s'emporta Darcy. Qu'est-ce-qui va se passer quand Benji utilisera la magie et que le Ministère de la Magie débarquera ici ? Hein ?
La mâchoire de Hayes se serra à la mention du Ministère. Il cligna des yeux, comme pour se débarrasser de mauvaises pensées. Mais Hayes n'était pas le seul à être en colère : Darcy avait été trop laxiste avec lui, l'autorisant à lui laisser le champ libre de faire ce que bon lui semblait, à prendre les rennes de l'entreprise familiale. En tant qu'aînée de la famille, ce rôle aurait du lui revenir de droit. Elle le lui avait cédé pour faire du bien à son ego de Cracmol qui avait perdu son innocence bien trop tôt.
— Tu es vraiment naïf de croire que tu peux gérer ça tout seul, lui reprocha Darcy d'un ton plus froid. Ce n'est pas seulement eux que tu mets en danger, c'est toute notre famille. Tout ce pour quoi nos ancêtres se sont battus.
Hayes éclata d'un rire graveleux en rejetant sa tête en arrière.
— T'es vraiment gonflée, dit enfin Hayes avec un sourire. Toujours en train de me faire des reproches sur ce qu'il faut faire mais tu fais quoi quand tu disparais pendant des mois ? Tu fabriquais quoi en France ? T'as disparu pendant plus de trois ans Darcy !
Interdite, Darcy ne répondit rien. La sorcière s'était toujours tue sur les raisons qui l'avaient poussée à ne pas revenir en Angleterre après ses études d'alchimie à Paris. Et ce soir-là, une nouvelle fois, Darcy demeura silencieuse comme elle l'avait toujours été. Ses yeux noisette rivés à ceux de son frère, elle le défia du regard, le convainquant une nouvelle fois silencieusement qu'il ne gagnerait jamais à ce jeu. Et Darcy avait raison : il fut le premier à détourner le regard.
— C'est bien ce que je pensais… souffla-t-il d'une voix presque inaudible. Toujours enfermée dans ta boîte à secrets, pas vrai ? J'suis pas assez intelligent pour toi ? Pas digne d'avoir la moindre explication ? Je suis peut-être pas aussi brillant que toi, mais je sais ce qui est le mieux pour eux. Benji et Leah sont mes enfants, je ne veux pas qu'ils s'en aillent dans cet internat perdu au fin fond de l'Écosse pour qu'on ne les revoie plus ensuite. Agatha a peur de l'inconnu, c'est tout. Mais je sais qu'elle changera d'avis. Et ce sera notre décision. Pas la tienne.
Hayes la contempla pendant quelques secondes, de ses yeux sombres entourés de ses ridules d'expression. Les lèvres scellées, Darcy avait la mâchoire si serrée qu'elle sentait la pression lui remonter dans les oreilles. Hayes n'avait visiblement aucune idée de ce qui l'attendait lorsque son fils démontrerait ses premiers pouvoirs. Toute son expérience avec le monde sorcier avait été celle que leurs parents lui avait montrée : c'est à dire quasi-inexistante. Quand ils avaient été certains que Hayes n'avait pas le moindre pouvoir magique en lui, toute la famille avait cessé de se servir de la magie au quotidien face aux rêves brisés du petit garçon qui avait désiré plus que tout au monde suivre les traces de sa soeur dans le monde magique.
— Je te laisserais pas tout foutre en l'air parce que tu as un complexe de sous-homme, lâcha Darcy d'un ton glacial.
Un rictus au coin des lèvres, Hayes soupira. La sorcière resserra ses doigts gelés sur le manche de sa baguette.
— Et quand tu descendras enfin de ton piédestal… murmura Hayes entre ses lèvres, tu t'rendras compte des mensonges que tu te racontes depuis des années.
Puis Hayes tourna les talons en direction de la maison, délaissant derrière lui une Darcy trempée de la tête aux pieds.
Dans le dortoir des sixième années de Gryffondor, la quiétude des lieux était rompue par le léger ronflement de Rose Weasley qui accompagnait la pluie battante contre les fenêtres de la tour Gryffondor. Allongée sur le dos, Juliet avait toujours les yeux ouverts et fixait le bois de son lit à baldaquin sans qu'elle ne parvienne à trouver le sommeil. Elle attendait presque avec angoisse la prochaine rafale de vent siffler entre les murs épais. Avoir surpris Albus et Audrey Collins ensemble un peu plus tôt dans la soirée semblait l'avoir retournée bien plus qu'elle n'aurait aimé se l'avouer.
Poussée par l'agacement, Juliet se retourna une nouvelle fois dans son lit, ce qui délogea son chat endormi à ses pieds. Fizwizbiz cracha, mécontent, et sauta du lit entre les rideaux. Juliet lui décocha un regard noir. Cette situation l'avait mise dans une humeur exécrable. Juliet avait toujours considéré Albus comme une personne droite et loyale, ce qui allait à l'encontre de ce qui s'était passé le soir-même. Sous le choc, elle s'était enfermée dans la salle de bain pour le restant de la soirée, sous le ton réprobateur de Victoria qui se plaignait qu'elle avait transformé la salle de bain en un vrai sauna.
Lorsqu'elle se rendit enfin à l'évidence qu'elle n'allait pas s'endormir de sitôt, Juliet sortit de son lit et s'enveloppa de sa robe de chambre pour se rendre dans la salle commune. Aussitôt dans les escaliers, Juliet frissonna en resserrant ses vêtements autour d'elle : le feu de cheminée était désormais réduit à un tas de cendres froid et terne et sans ses éternels élèves perturbateurs, la salle commune lui paraissait bien froide. Malgré tout, Juliet se laissa tomber lourdement sur l'un des canapés défoncés et bailla à s'en décrocher la mâchoire. Elle se frotta les yeux, incapable de prendre une décision concernant Albus. Devait-elle le confronter directement ou lui laisser le temps de venir s'expliquer ?
Mais avant qu'elle n'ait eut le temps de s'appesantir sur la question, des pas se firent entendre en haut des escaliers. Juliet rouvrit les yeux, surprise de voir quelqu'un à cette heure avancée de la nuit.
— Toi aussi tu fais des insomnies ? lui demanda Troy Macmillan en s'écroulant sur le fauteuil d'à côté.
— Il y a des jours comme ça, je peux pas l'expliquer, répondit-t-elle, évasive.
Macmillan lui jeta un coup d'oeil cerné, puis ferma les yeux à nouveau. Un silence s'installa entre eux, dans la pénombre. Le regard de Juliet se perdit sur la fenêtre, tâchée des gouttes de pluie qui glissaient lentement en zig-zag le long de la paroi vitrée. Ses pensées retournaient inévitablement vers Albus, ce qui l'agaça au plus haut point : comment en était-il arrivé à s'intéresser à l'ex-petite amie de son frère ? Juliet poussa un soupir de rage quand la voix de Macmillan retentit.
— Je vais pas te mentir… j'ai un mauvais pressentiment pour le prochain match.
Sa voix n'était plus endormie, mais ferme et posée, comme s'il avait été éveillé toute la soirée.
— Sans James, on va devoir former quelqu'un de nouveau en moins de deux semaines…
— Qu'est-ce-que tu veux dire par "sans James" ? le coupa Juliet, alarmée tout à coup.
— Il te l'a pas dit ? s'étonna Troy en haussant les sourcils. Il ne pourra pas participer au prochain match. On doit trouver un nouveau Poursuiveur.
Désormais débordante d'énergie, Juliet se leva dans un bond, prête à débarquer à nouveau dans le dortoir des septième années pour secouer James comme un prunier. Comment osait-il les abandonner à quelques jours d'un match aussi important ? Juliet fit un pas en avant, prête à montrer de quel bois elle se chauffait lorsqu'elle se rappela de la promesse qu'elle s'était faite à elle-même : ne plus jamais entrer dans le dortoir des garçons. Alors elle se rassit sagement. Macmillan sembla approuver sa décision de se rasseoir d'un signe appuyé de la tête.
— Ouais, résuma-t-il, l'air exténué. Un rendez-vous de dernière minute avec son coordinateur brésilien pour l'an prochain. J'ai envie de lui en vouloir, mais je peux pas le blâmer… c'est une super opportunité.
Le septième année se passa une main fatiguée sur le visage, comme si cette nouvelle et le stress des ASPICs avaient été la goutte de trop. Juliet ne put s'empêcher de ressentir un élan de compassion pour lui, elle savait combien il était difficile de gérer plusieurs situations difficiles à la fois. Elle-même ne savait pas sur quel pied danser entre la présence de Darcy dans la moindre de ses pensées et ce maudit devoir de métamorphose qui lui donnait du fil à retordre. Pourtant, les mots qu'elle prononça ensuite la surprirent :
— Je peux t'aider avec le recrutement, si tu veux ?
Macmillan l'observa pendant quelques secondes, l'air hésitant. Son regard faisait l'aller-retour entre la sixième année et le coin du canapé où elle était assise.
— Ne le prends pas mal, mais tu n'as pas d'autres choses à régler, ces temps-ci ? T'as complètement pété les plombs sur le terrain avant les vacances de Noël… Ellis l'a peut-être oublié parce qu'elle t'admire mais le reste de l'équipe s'en souvient comme si c'était hier, tu sais.
— Je me suis excusée depuis, se justifia Juliet en se redressant soudainement.
— Juliet… soupira Troy. Ne me force pas à le dire à haute voix.
— À dire quoi ?
— On sait tous ce que ta mère a fait à ta soeur. Il y a de quoi devenir fou.
Le coeur de Juliet tomba dans sa poitrine. Toute trace de fatigue avait disparu sur le visage du septième année, ses yeux marrons vrillaient les siens sans ciller. Puis le regard de Juliet se baissa pour remarquer un exemplaire de la Gazette du Sorcier posé là, à côté d'elle, sur le coussin du canapé. L'image des Frelons de Winbourne avait été à la une du journal le jour où l'article sur Darcy Adamson était sorti. Juliet déglutit difficilement. Elle avait espéré que l'affaire se tasse rapidement à Poudlard, et encore moins que ses coéquipiers ne tombent dessus. Darcy était partout. Dans ses pensées. Dans les médias. Et partout à l'école.
— Le Quidditch est la seule chose que je puisse contrôler en ce moment, Troy, dit enfin Juliet après une minute de silence. Es-tu en train de me dire que je devrais faire une pause ? Parce que si c'est le cas, je trouve ça terriblement injuste… j'ai rien demandé et…
— Pas du tout, s'empressa de répondre le septième année, je veux juste m'assurer que tu ne te surmènes pas trop. Crois-moi, trouver la bonne personne pour rejoindre l'équipe est un boulot à temps plein. — Alors c'est un oui ? insista Juliet en se penchant en avant. Qui de mieux qu'Emma et moi pour trouver notre nouveau coéquipier ? Je suis sûre qu'elle serait ravie de m'aider. On se partagera la charge.
Le jeune homme la contempla encore quelques instants, semblant peser le pour et le contre. Puis il hocha la tête avant de se lever en se passant une main distraite dans ses cheveux bruns.
— Ne me fais pas le regretter, Hardy.
Un léger sourire aux lèvres, Juliet le suivit remonter dans son dortoir d'un pas traînant. Elle se sentit instantanément plus légère. Revigorée par leur échange, elle sautilla presque jusqu'à son propre dortoir pour s'atteler à la lourde tâche de trouver le remplaçant de James Potter.
Le lendemain matin, Juliet s'était réveillée plus tard qu'à l'accoutumée après s'être assoupie tard dans la nuit, à tel point que Rose et Victoria avaient déjà quitté le dortoir lorsqu'elle posa ses pieds nus sur les dalles fraîches. Après s'être préparée en vitesse pour éviter de manquer le petit déjeuner à la Grande Salle, Juliet passa devant le panneau d'affichage où elle avait placardé la note annonçant que l'équipe de Quidditch était à la recherche d'un nouveau Poursuiveur.
Un groupe de troisième années était en train de discuter la nouvelle, excités à l'idée de mettre leur nom sur la liste pour rejoindre l'entraînement qui aurait lieu dans quelques jours. Juliet les dévisagea un à un, se demandant vaguement si l'un d'entre eux serait à la hauteur pour rejoindre l'équipe. Dans un soupir, Juliet se détourna du panneau d'affichage et se rendit seule à la Grande Salle, Rebecca Morris dans ses traces.
— Quoi de prévu aujourd'hui, Jules?
Comme à son habitude, Juliet ignora royalement la concierge et pressa le pas. Un léger sourire aux lèvres, elle songeait déjà à la semer grâce au passage secret du cinquième étage. Si Rebecca avait été assignée à sa garde rapprochée lorsque Poppy Robards n'était pas au château, courir ne semblait pas être son activité favorite. Et Juliet l'avait bien remarqué.
— Écoute, je sais que tu es occupée, insista Rebecca en la suivant au bout du couloir de la Tour Gryffondor. Mais on devrait avoir une conversation toutes les deux.
— Si c'est pour me dire de rester sagement dans ma salle commune, c'est pas la peine.
— Tu serais surprise.
— Pourquoi je devrais écouter quelqu'un qui travaille pour Aaron Lloyd ?
Lorsque Juliet se retourna enfin pour faire face à la concierge, elle se mit à la détailler comme elle l'avait fait lors de leur première rencontre à la bibliothèque, des mois plus tôt. Vêtue de son habituelle robe de sorcière longue et noire, aux détails accentués de dentelle, elle songea que Rebecca Morris n'avait décidément pas la tête de l'emploi. Juliet l'aurait aisément imaginée arpenter les couloirs du ministère ou tout autre établissement de pouvoir. Mais pas une école telle que Poudlard. Juliet la défia du regard jusqu'à ce que Rebecca ne soupire et ne se détourne dans un mouvement de cheveux blonds.
Satisfaite de retrouver sa liberté provisoire, Juliet continua sur sa lancée. Elle avait un seul but en tête : après avoir passé la nuit à ressasser les événements de la veille, Juliet avait décidé de parler de ce qu'elle avait vu la veille à Albus.
Au contraire de la nuit précédente, le soleil était de sortie ce jour-ci, aussi Juliet sentait les rayons lumineux lui réchauffer les jambes dans sa course jusqu'aux étages inférieurs. Pourtant, arrivée en haut du grand escalier de marbre, Juliet s'arrêta net dans sa course folle. La silhouette familière dégingandée de Cameron se tenait là, en contre-bas, dans un coin du Hall d'entrée. Il était en compagnie de Barbara Hopkins près de la grande porte en bois de chêne, une liasse de parchemins dans les mains.
L'estomac de Juliet se contracta désagréablement et pendant un instant, elle ne bougea pas. Incapable de détacher son attention de Cameron, accompagné de Barbara, elle se rappela douloureusement de cette soirée chez Daphné Greengrass, où elle avait lâché à Cameron qu'elle ne voulait plus le voir après ce qui était arrivé à Andrea. Et jusqu'à maintenant, deux semaines après leur retour à l'école, ils s'y étaient tenus. Il n'avait pas cherché à lui prouver qu'il était innocent. Et elle n'était pas revenue sur ses paroles malgré ses envies irrépressibles de tout envoyer en l'air et de l'arracher aux serres acérées de Barbara Hopkins.
Puis Cameron leva la tête vers le haut de l'escalier et leurs regards se croisèrent. Les battements du coeur de Juliet s'étaient mis à battre la chamade. Elle se détourna instantanément de lui pour ne pas perdre face. Combien de temps allait-il lui faire cet effet ?
— C'est drôle comme les situations se retournent… Tu serais pas un brin jalouse, Hardy ?
Juliet se retourna dans un sursaut en reconnaissant la voix d'Audrey Collins. Accoudée sur la balustrade, elle aussi contemplait les deux étudiants d'un air intéressé. Il fallut quelques secondes à Juliet pour se rappeler des événements de la veille : Albus et Audrey dans un coin du château. Seuls. Collés si étroitement l'un à l'autre qu'ils ne faisaient qu'un. Son sang ne fit qu'un tour. Elle en oublia Cameron et Barbara, pris dans leur conversation dans le Hall d'entrée, et se rapprocha d'Audrey Collins dont l'attitude étrangement décontractée agaçait la Gryffondor au plus haut point.
— Qu'est-ce-qui va pas chez toi ? Je croyais que tu étais passée à autre chose… et maintenant tu vas voir Albus ?!
La Poufsouffle grimaça, puis détacha son attention des deux élèves en contrebas. Audrey se redressa et se mit à serrer son exemplaire de "De l'usage du frêne à travers les siècles" contre elle. Juliet la vit déglutir difficilement tout en tortillant une mèche de ses longs cheveux roux avec nervosité.
— Je… je voulais te demander une faveur.
Le regard fuyant, Audrey peinait visiblement à trouver ses mots. La jeune fille ouvrait la bouche pour la refermer une fraction de secondes plus tard. Juliet observa la Poufsouffle dans un mélange de fascination et d'agacement. Audrey Collins n'avait jamais été intimidée par sa présence et semblait toujours trouver les bons mots pour la déconcerter. Mais aujourd'hui, Audrey était tout l'inverse de ce qu'elle avait toujours été.
— Tu n'aurais pas du voir ce que tu as vu hier soir, parvint-elle à chuchoter enfin. Alors je vais te le demander une fois et une fois seulement. Ferme-la pour le bien de tous.
— Et pourquoi je devrais t'écouter ? la défia Juliet en serrant les poings.
— Si tu tiens à tes amis, tais-toi. Je t'en supplie, Juliet. James n'a pas besoin de savoir ce qui se passe entre Albus et moi, tu sais aussi bien que moi que ça lui ferait du mal.
Les deux jeunes filles n'étaient plus qu'à quelques centimètres l'une de l'autre. Leur proximité dut alarmer les élèves qui les dépassaient, jetant des coups d'oeil intéressés au duo improbable qu'elles formaient. Juliet se retrouva alors sans voix lorsqu'Audrey se mit à lui lancer un regard implorant. Jamais au grand jamais Juliet n'avait vu dans les yeux bleus d'Audrey une émotion autre que toute forme d'agressivité.
— Pas un mot, souffla Audrey en serrant davantage son grimoire contre elle.
La Poufsouffle profita de l'air hébété de Juliet pour s'éclipser dans un courant d'air qui sentait légèrement la lavande. Livide et déconcertée, Juliet ne chercha pas à la suivre pour lui demander des réponses. Juliet descendit lentement les escaliers, prêtant une infime attention au monde qui l'entourait. Cameron et Barbara n'étaient plus dans le Hall d'entrée, remplacés par un groupe de deuxième années qui s'apprêtaient à affronter le froid glacial de l'hiver.
Un goût amer en bouche, Juliet s'arrêta à l'entrée de la Grande Salle. Au brouhaha général et à l'odeur de pain grillé qui lui parvenaient aux narines, la majorité des élèves étaient encore en train de prendre leur petit-déjeuner. Juliet jeta un coup d'oeil méfiant à la table des Gryffondor où ses camarades étaient sans surprise les plus bruyants. Son regard passa vite sur James, en train de dévorer un muffin à l'autre extrémité de la table. Puis elle remarqua aisément la tête rousse de Rose, installée aux côtés d'Albus. Ce dernier releva la tête vers elle et leurs regards s'accrochèrent.
Lorsqu'Albus se leva enfin, la mine pâle, Juliet se glissa en dehors de la Grande Salle. Le Hall d'entrée était presque vide, aussi la Gryffondor en profita pour attendre Albus de pied ferme, tout appétit coupé. Au pied du mur, elle ne savait pas ce qu'elle voulait dire à son meilleur ami dont l'image la hantait depuis la nuit dernière. Lorsqu'Albus débarqua enfin dans le Hall d'entrée, les cheveux plus ébouriffés que jamais, Juliet croisa les bras, attendant patiemment qu'il la rejoigne.
— Je ne sais pas où commencer, avoua Albus dans un souffle en plongeant ses mains dans ses poches.
Le regard du Gryffondor était perdu sur l'entrée des cachots, comme s'il avait eut envie de s'y réfugier. Les doigts de Juliet s'enfoncèrent dans ses côtes à travers sa cape épaisse. Elle aurait aimé lui dire que quoi qu'il arrive, elle resterait de son côté. Mais ses lèvres demeurèrent étroitement scellées. Rien de son attitude fuyante et de son regard coupable ne la poussait à lui donner la moindre parole compatissante. Non, Juliet ne pouvait décemment pas lui pardonner cet affront.
— Tu me déçois.
Les épaules d'Albus s'affaissèrent. Il déglutit difficilement, de la peine dans les yeux. Les ongles de Juliet s'enfoncèrent un peu plus profondément dans ses côtes. Elle grimaça.
— Hé ! Qu'est-ce-qui se passe ? s'écria Rose en débarquant à leurs côtés, un morceau de toast dans la main. Tout va bien ? On dirait que vous avez vu un Sombral par la fenêtre !
Tendu comme une arbalète, Albus serra la mâchoire un peu plus étroitement, l'air d'à nouveau vouloir s'éclipser dans les cachots. À l'inverse, Juliet ne le lâchait pas des yeux malgré les coups d'oeil répétés que Rose lui lançait, réalisant lentement qu'elle avait mis les pieds dans une zone dangereuse.
— J'ai croisé Collins sur le chemin, reprit Juliet en ignorant son amie. Elle m'a demandé de ne rien dire à James.
— Et tu vas l'écouter ? demanda prudemment Albus.
La jeune fille répondit d'un haussement d'épaules.
— Je m'attendais à ce que Collins fasse quelque chose de ce genre… mais toi, Albus… toi.
Le visage d'Albus perdit le peu de couleurs qu'il avait. Rose entrouvrit la bouche, l'air complètement perdue. Devant le silence d'Albus, Juliet poursuivit, poussée par la rancoeur qu'elle ressentait du plus profond de son estomac.
— Vas-y, dis-nous tout, insista Juliet tout en faisait un pas en avant. Comme tu sembles toujours avoir un mot à dire sur les relations des autres, dis-nous ce que tu as à dire sur les tiennes. Ah non, j'oubliais ! Albus Potter n'est pas du genre à s'abaisser à ce genre de passe-temps. Il est au dessus de tout ça. Toi et moi on est trop stupides pour sortir avec des mecs qui n'en valent pas la peine, ajouta-t-elle à l'intention de Rose.
— Tu es complètement à côté de la plaque, Juliet, l'interrompit Albus d'un ton grave.
Les bras de Rose retombèrent mollement le long de son corps, son regard allant de son amie à Albus, qui lui-même fixait sa meilleure amie d'un air ahuri. Juliet fit un pas dans la direction d'Albus. Ils n'étaient plus qu'à quelques centimètres l'un de l'autre et bien qu'elle n'était pas aussi grande que lui, elle avait pris quelques centimètres depuis le début de l'année, ce qui lui fit prendre une assurance qu'elle n'aurait pas ressentie en temps normal.
— Comment tu as pu faire ça à ton frère ?
— Alors c'est ça… Il faut toujours que tu le suives, quoiqu'il arrive… tu défendras toujours James, pas vrai ?
— Si tu me traites d'animal de compagnie une nouvelle fois… gronda Juliet, qui sentait le poids de sa baguette magique dans sa poche.
— Alors mêle-toi de tes affaires ! répliqua Albus un ton au dessus d'elle. Je n'ai jamais voulu de cette situation et honnêtement je pourrais faire sans le jugement de mon amie… c'est si difficile à comprendre ? Je te dois même pas d'explication, Juliet. Qu'est-ce-que tu faisais sur ton balai hier soir ?
Un groupe s'était formé derrière eux. Parmi eux, Marshall Finch-Fletchey et Barbara Hopkins les contemplaient en n'osant pas les dépasser pour se rendre à leur cours de défenses contre les forces du Mal. Rose attrapa alors Juliet et Albus par les manches de leurs capes et les emmena jusqu'au couloir du premier étage. Elle les entraîna dans son sillage, ses deux amis grommelant dans son dos. Mais elle ne les força pas à entrer dans la salle de cours que le professeur Tourdesac utilisait habituellement. Au bout du couloir, elle les poussa derrière une porte qui dissimulait un escalier menant au deuxième étage.
— Assieds-toi, ordonna Rose à Albus quand il chercha à s'échapper.
Albus s'assit à contrecoeur à l'extrémité de la marche sur laquelle Juliet s'était assise. Les deux amis évitaient soigneusement de se regarder et Juliet aurait tout donné pour éviter cette conversation pénible.
— Est-ce-que quelqu'un va enfin se décider à me dire ce qu'il se passe ? demanda Rose d'un ton autoritaire, debout face à eux.
— J'ai surpris ton cousin en train de dévorer le visage d'Audrey Collins hier, répondit Juliet avec une grimace.
— Tu as fait quoi ?
Le visage Rose se décomposa, puis elle se tourna vers Albus, ce qui eut le mérite de lui faire relever la tête. Blanc comme un linge, il fixait Rose en secouant la tête lentement de droite à gauche, l'air résigné. Juliet jeta un coup d'oeil à sa montre : il ne leur restait que cinq minutes avant leur premier cours de la journée. Elle soupira profondément, il ne faisait aucun doute qu'ils seraient en retard. Elle jeta un regard noir à Albus comme s'il était la source de tous ses maux.
— J'en suis pas fier, tu sais ? hésita Albus en s'adressant à Juliet.
— Le contraire m'aurait étonnée, répliqua Juliet, acerbe. On parle d'Audrey Collins la harpie ! James vient à peine d'en ressortir vivant… Qu'est-ce-qui t'est passé par la tête ?
Rose éclata d'un rire jaune, sous le regard désabusé des deux amis. Puis elle passa une main lasse sur son visage en reprenant ses esprits, le regard perdu sur les marches d'escalier derrière eux.
— Oh Al, mon chéri… fit Rose d'un ton compatissant. Tu viens de perdre toute la crédibilité et le respect que j'avais pour toi. Depuis quand ça dure ?
Albus se prit la tête entre les mains. Ses doigts glissèrent dans sa crinière brune jusqu'à ce qu'il murmure d'un ton à peine audible :
— Trop longtemps.
— Tu veux dire, avant leur rupture ? lui demanda Rose, horrifiée. Tu la voyais quand elle était encore avec James ?!
— Non, bien sûr que non !
— La Cabane Hurlante ? hésita-t-elle.
— Ouais.
Le regard de Juliet passa de Rose à Albus sans comprendre. Pourtant, la grimace sur les traits tirés de Rose et la mine penaude d'Albus ne manquèrent pas de l'alarmer.
— Comment tu sais qu'il s'est passé quoi que ce soit à la Cabane Hurlante ?
— Il se passe toujours quelque chose là-bas, répondit Rose comme s'il s'agissait d'une évidence. L'année dernière Carlton s'est retrouvé transformé en crapaud et Melinda Warren avait du l'embrasser pour qu'il revienne à la normale… Mais ce n'est pas la question. Albus, tu n'es pas sous l'influence d'un philtre d'amour, par hasard ?
— Non, Rose, je n'ai pas encore avoué un amour éternel à Audrey, répondit-il d'un ton las comme si la question l'ennuyait.
Juliet feignit un haut le coeur, aussitôt rabrouée par la mine sérieuse de Rose qui n'était pas prête de lâcher l'affaire.
— Alors comment tu en es arrivé là ? Je t'ai pratiquement pas vu de la soirée !
Albus soupira tout en fixant la porte comme s'il rêvait de l'ouvrir à la volée et d'échapper à ses amies pour le restant de la journée.
— Carlton nous a fait boire un élixir d'euphorie et j'ai eu… j'ai eu très envie de retrouver Barbara.
— Barbara… Collins… grommela Juliet avec humeur. Comment tu as pu te tromper de personne ?
— Laisse-moi finir, la coupa Albus, intransigeant en posant ses coudes sur ses genoux. Barbara n'est jamais venue à la Cabane Hurlante ce soir-là. Alors j'ai passé la soirée avec Marshall et Eva, jusqu'à ce que les septième années de Poufsouffle nous proposent une excursion à Pré-au-Lard.
— Alors tu m'as abandonnée avec cette folle furieuse de Lloyd pour faire une petite sortie avec les Poufsouffle ? lui reprocha Rose en croisant les bras.
Albus la toisa d'un regard froid.
— Leighton et Malefoy te suivaient à la trace ce soir-là, comment j'aurais pu savoir que Maisie te préparait un sale coup ?
— D'accord, d'accord, les interrompit Juliet, impatiente. Alors tu as fait un tour de Pré-au-Lard avec Collins. La harpie. Le troll des montagnes. L'ex de ton frère.…
— On a compris, la rabroua Albus. On a essayé d'aller boire un verre à la Tête de Sanglier mais le gérant a refusé de servir des élèves de Poudlard… alors nous sommes rentrés à la Cabane Hurlante. Et vous connaissez la suite.
Rose et Juliet échangèrent un regard.
— Comment on pourrait connaître la suite si on était pas là ? lança Juliet, ennuyée par tant de détours.
— On a commencé à parler de tout et de rien, du bois des baguettes magiques, nos projets de carrière, et pendant un moment, j'ai oublié qui elle était, avoua Albus dans un murmure. Elle était si différente de ce que j'ai pu m'imaginer… alors on a fini par passer la nuit ensemble.
— Oh par Salazar, Albus ! s'écria Rose, dont les joues étaient devenues rouges.
Dégoûtée, Juliet se prit la tête entre les mains. Elle n'arrivait pas à croire ce qu'elle entendait. Albus avait toujours été la figure stable dans leur groupe d'amis. S'il y avait le moindre problème, elle savait que Rose et elle pouvaient compter sur lui pour être juste et avoir le recul nécessaire face à toute situation. Les plans d'Albus s'avéraient toujours être les plus mesurés et les plus prudents. On lui faisait confiance grâce à son flegme inné et sa capacité à séparer les émotions de ses décisions. Pourtant, ce moment partagé avec Audrey Collins était en totale contradiction avec sa nature.
Juliet osa enfin jeter un coup d'oeil à Albus, dont les yeux verts étaient continuellement posés sur la porte en chêne derrière Rose.
— Alors il se passe quoi maintenant entre vous ? lui demanda-t-elle d'un ton plus posé.
Le jeune homme se mordit la lèvre inférieure au point qu'elle disparaisse entièrement. Prise de remords, Juliet s'empêcha de faire le moindre geste réconfortant envers lui. Après tout, c'était lui et lui seul qui s'était mis dans cette position indélicate. Albus passa une nouvelle main distraite dans sa tignasse brune avant de lui répondre.
— Rien du tout, commença-t-il avant de se taire. J'en sais rien. C'est pour ça que je n'ai rien dit à personne, on s'est retrouvés quelques fois depuis le retour à Poudlard, mais c'est tout.
— Tu dois tout arrêter, Al, avant que ça ne devienne plus sérieux, lui dit Rose d'un ton autoritaire. Quoiqu'il se passe entre vous, ça ne peut que finir mal. Et… on ne peut pas se laisser distraire, pas maintenant, on a besoin de faire front ensemble. Darcy rôde quelque part, le professeur Lloyd manigance quelque chose… Collins devrait être le cadet de nos soucis !
— On a pas besoin d'être ensemble du tout, l'interrompit Juliet à son tour. J'aurais jamais du vous entraîner dans mes histoires. Elles ne concernent que moi. Albus, tu fais ce que tu veux.
— Juliet, ne sois pas ridicule. Tu n'as pas besoin de traverser ça seule, ajouta Rose d'un ton plus doux. Al et moi, on veut te soutenir.
Juliet lui décocha un regard noir.
— Comment tu veux qu'on avance si Albus se laisse distraire par Collins ?! Audrey Collins, Rose !
— Facile à dire pour celle qui est tombée amoureuse du loser de l'école, répliqua Albus, piqué à vif. On parie combien qu'on te retrouve complètement amnésique à Sainte Mangouste et que Cameron Lloyd finit à Azkaban avant la fin de l'année ?
— Al… murmura Rose dans un souffle.
— Au moins, je vais pas voir le copain de ma soeur, répliqua Juliet, les nerfs à vif. T'avais besoin d'attention, c'est ça ? T'en avais marre d'être l'oublié de la famille ? Même Lily a plus de charisme que toi…
— Juliet !
Albus s'était levé d'un bond et sa main était plongée dans sa poche, sans aucun doute serrée autour de sa baguette magique. Juliet en aurait mis sa main à couper, parce qu'elle aussi serrait sa baguette entre ses doigts, à travers sa cape. Son corps entier était parcouru de picotements désagréables, que seule la force pure pouvait calmer. Juliet n'attendait qu'une chose : qu'Albus dégaine sa baguette pour qu'elle lui jette un maléfice raté de son cru. Si elle n'était pas aussi en colère contre son ami, elle s'en serait sûrement voulue pour ressentir des sentiments aussi violents. Mais pas aujourd'hui.
Au bout d'un moment qui parut durer des heures, Rose souffla avant de se laisser tomber contre le mur, profondément plongée dans ses pensées, ce qui poussa Juliet à s'éclipser sans un mot hors de leur cachette exiguë. Elle étouffait. Lorsqu'elle fut de retour dans le couloir principal bordé d'un vieux tapis, elle prit une profonde respiration puis se rendit à dans la salle du professeur Tourdesac sans un regard en arrière.
Le reste de la journée s'était déroulé comme dans un rêve. Après s'être engouffrée dans la salle de défenses contre les forces du Mal avec cinq minutes de retard, Juliet avait suivi le reste de ses cours en pilote automatique, prenant des notes lorsque cela était nécessaire et fit ce qui était demandé d'elle quand on lui adressait la parole. Albus, Rose et Juliet ne s'étaient plus dit un mot depuis leur discussion de la matinée, s'asseyant d'un bout à l'autre de la classe sans s'adresser le moindre regard. La Gryffondor passa le reste de la journée à tenter de calmer sa respiration lorsqu'elle s'était surprise à fixer Albus au devant de la classe, voulant le secouer pour le réveiller de ce cauchemar.
Ainsi, à l'heure du dîner, Juliet s'était retrouvée à déambuler aux alentours de la bibliothèque, sans la moindre intention de prendre son repas en compagnie de ses amis. Elle en voulait terriblement à Albus et Rose s'était terrée dans un mutisme que seuls Scorpius Malefoy et William Leighton avaient réussi à rompre dans le fond de la classe de sortilèges, un peu plus tôt dans la journée. Bien trop distraite par les événements des derniers jours, Juliet tenait ses livres contre elle, dépitée à l'idée de passer une soirée entière à travailler son devoir sur les conflits entre sorciers et gobelins du XVII ème siècle.
— Alors, tu as cinq minutes ?
Juliet sursauta violemment, croyant qu'elle était seule devant l'entrée de la bibliothèque. Rebecca Morris se tenait devant elle, dans la même jolie robe sans un pli qu'elle portait le matin même, faisant affreusement tâche dans un collège rempli d'adolescents. Poussant un profond soupir, Juliet se détourna d'elle et s'apprêta à finalement rentrer dans la bibliothèque quand la concierge la rappela à nouveau :
— Attends, je t'en prie ! C'est urgent, ajouta-t-elle d'un ton pressant.
— La réponse est toujours non.
Rebecca leva les yeux au ciel devant l'attitude récalcitrante de l'adolescente.
— Allez, viens, on peut aller manger une part de tarte à la mélasse dans les cuisines.
Sur ses gardes mais malgré tout curieuse, Juliet décida finalement de suivre la jeune femme jusqu'aux cuisines. Cela faisait maintenant des jours que Rebecca Morris la suivait dans tous les recoins de l'école et qu'elle avait passé la semaine à courir dans les couloirs dans l'espoir de la semer et qu'elle perde patience. Mais Rebecca Morris revenait toujours. Et bien qu'elle n'était pas la raison principale de sa garde rapprochée, Juliet ne pouvait s'empêcher de lui en vouloir personnellement. Elle se sentait comme une enfant de six ans qui se faisait réprimander parce qu'elle avait volé des biscuits dans la cuisine.
Une fois arrivée dans les cuisines, le coeur de Juliet s'accéléra. Avec appréhension, elle s'était presque attendue à voir Cameron en train de dîner seul au bout de l'une des grandes tables. Mais il n'en était rien. Cameron Lloyd était toujours aux abonnés absents et semblait bien décidé à l'éviter autant qu'elle le faisait. La gorge serrée, Juliet se retint de ne pas faire demi-tour pour aller chercher la carte des Maraudeurs et trouver où il se cachait.
Ne remarquant pas son malaise, Rebecca lui montra le bout de la table à gauche autour de laquelle une dizaine d'elfes s'affairaient à faire monter les plats jusque dans la Grande Salle. Juliet déglutit. Penser à Cameron lui faisait plus de mal que de bien. Ce n'était plus avec elle qu'il venait prendre ses diners dans les cuisines, mais bel et bien Barbara Hopkins, après que tout le monde soit retourné dans leurs salles communes.
— Je sais que tu n'as pas passé une très bonne journée, avoua Rebecca en se servant des brocolis. Il faudrait être aveugle pour ne pas remarquer que tes amis et toi vous êtes disputés aujourd'hui… alors j'ai pensé que tu ne voudrais pas manger avec eux, ce soir.
Juliet ne dit rien. Elle resta en retrait, peu désireuse de révéler quoi que ce soit à la concierge. Et si Lloyd l'avait investie d'une nouvelle mission la concernant ? Juliet ne pouvait pas se permettre de prendre le risque que la concierge rapporte le moindre détail à son supérieur. Pour donner le change, Juliet se servit lentement des pommes de terre dans son assiette, tout aussi silencieuse qu'elle l'avait été dans la journée.
— Tu sais, les amis s'en vont et reviennent, commenta Rebecca, l'air gêné, en la regardant se servir. Quand j'étais à Ilvermorny, les drames arrivaient tous les jours. Ma meilleure amie et moi ne nous sommes pas adressé la parole pendant plus de six mois parce qu'elle a cru que je l'avais empoisonnée avec une potion de vieillissement. Elle a eut l'air d'avoir quarante ans pendant trois jours… Quand on en reparle maintenant, on en rit plus qu'autre chose.
Rebecca s'arrêta de parler en voyant la mine peu amène de la sixième année. Juliet n'avait aucune envie de faire la conversation, aussi amicale que la concierge pouvait l'être ce soir-là. L'altercation avec Albus du matin-même était la dernière chose dont elle avait envie de discuter avec Rebecca Morris. Avec un peu trop d'agression dans son geste, elle planta sa fourchette dans une pomme de terre, la trempa dans son gravy et puis la porta à ses lèvres sans accorder plus d'importance à sa voisine de table. Mais la jeune femme blonde ne s'offusqua pas et poursuivit sur sa lancée :
— Écoute, je voulais te parler seule à seule pour une raison bien particulière, Juliet.
Intriguée, Juliet leva les yeux vers elle. Rebecca avait reposé ses couverts et tortillait une mèche de ses cheveux blonds entre ses doigts fins. Son regard était perdu au dessus de l'épaule de Juliet, où un peu plus loin dans la cuisine, une assiette s'était brisée dans un fracas de porcelaine. Deux elfes de maison étaient déjà en train d'appliquer des sortilèges nettoyants et les morceaux d'assiette voletaient dans les airs pour se reconstituer.
— C'est probablement la dernière chose que tu as envie d'entendre… hésita Rebecca à voix basse, mais je m'en voudrais si je ne te le disais pas. Je voulais te parler à propos de ta mère.
La fourchette de Juliet lui glissa d'entre ses doigts et tomba dans un écho sur le sol de pierre. Son coeur manqua un battement.
— Comme tu le sais, je suis à la recherche d'une liste d'ingrédients pour ma thèse sur les créatures magiques de Grande Bretagne, continua la jeune femme en ignorant la fourchette qui était tombée.
— C'est la liste d'Aaron Lloyd, pas vrai ? la coupa Juliet, désireuse d'aller droit au but.
— Précisément.
Rebecca expira profondément, l'air d'avoir les nerfs à vif. Ses joues étaient roses comme si elle avait trop chaud. Juliet se pencha en avant, avide de réponses à propos des projets communs de Darcy Adamson et Aaron Lloyd.
— Le professeur Lloyd m'a aidé à intégrer Poudlard en échange d'un service, avoua Rebecca d'une voix que Juliet discerna à peine.
— Retrouver ces ingrédients ?
— Oui et non. Retrouver l'un de ces ingrédients et par extension, quelqu'un, quelque part. La liste d'ingrédients n'est qu'un prétexte. Du moins, c'est ce que je crois.
Un filet de sueur froide passa dans le dos de Juliet. Tout se confirmait peu à peu. Si les ingrédients que Rose et Albus avaient trouvé dans le bureau de Lloyd ne servaient pas à la fabrication d'une potion, alors il était certain qu'Aaron Lloyd courrait après quelque chose.
— Aaron ne m'a donné que quelques directives, lui confia Rebecca à voix extrêmement basse. Retrouver cette liste dans le but de retrouver un lieu. Un lieu très important à ses yeux d'après ce que j'ai compris. Et… j'ai toutes les raisons de croire que c'est le lieu d'où vient Darcy Adamson. Le professeur Lloyd est persuadé que l'un de ces ingrédients le mènera là-bas.
— Mais qu'est-ce-qu'il y trouvera ?
Rebecca haussa les épaules. Juliet jeta un coup d'oeil à Daisy, l'elfe de maison qui lui remplissait son verre d'eau. Il s'était passé des années pendant lesquelles la jeune sorcière et l'elfe s'étaient liées d'amitié et pour la première fois, Juliet l'ignora complètement, observant l'eau couler dans le verre transparent, essayant de digérer les informations que la concierge venait de lui donner sans faire attention au monde qui l'entourait. Aaron Lloyd était activement à la recherche de Darcy pour une raison qui lui était encore inconnue.
— Mais ce n'est pas le plus important, reprit Rebecca, l'arrachant à ses pensées en pleine ébullition.
Hésitante, elle passa une main derrière son cou, le regard fixé sur la petite elfe de maison qui s'éloignait en sautillant. Juliet se pencha un peu plus en avant, sans faire attention à ses cheveux qui traînaient presque dans son assiette de pommes de terre.
— Je sais où travaille ta mère, annonça Rebecca de but en blanc.
— Pardon ?
— J'ai réussi à la suivre le jour où elle a rendu visite au professeur Lloyd, lui confia Rebecca. Ces jours-ci, on la connaît sous le nom d'Alice-Mae Jones, elle bosse pour une boîte moldue à Londres.
Pour appuyer ses dires, la jeune femme se mit à chercher quelque chose dans la poche de sa robe. Pendue à ses lèvres, Juliet observait le moindre de ses mouvements comme si Rebecca pouvait disparaître d'un moment à l'autre. Pouvait-elle faire confiance à la concierge qui avait débarqué au château i peine trois mois ? La tête légère, elle comprenait le sens de ses mots sans en comprendre ce que cela signifiait réellement. Après quelques secondes, Rebecca lui tendit un morceau de parchemin où quelques mots avaient été griffonnés à la va-vite.
Alice-Mae Jones
Fizzic. Moorgate. Londres.
Juliet frissonna lorsqu'elle prit l'adresse entre ses doigts, ayant du mal à réaliser que chaque mot inscrit sur ce papier allait pouvoir la mener directement à Darcy. En plus de seize ans, elle n'avait été aussi proche d'elle. C'était le seul élément tangible qu'elle avait à sa disposition dans le gouffre empli de mystères auquel sa mère appartenait. Juliet fixa le morceau de parchemin pendant de longues secondes pour essayer d'en mémoriser chaque lettre. Lorsqu'elle reprit ses esprits, c'était les mains tremblantes que Juliet s'éclaircit la voix avant de reprendre la parole :
— Pourquoi me donner ça maintenant ?
Rebecca lui sourit tristement.
— J'ai lu l'article dans la Gazette du Sorcier il y a deux jours, lui confia-t-elle, gênée. J'aime mes parents plus que tout au monde et je… je trouve ça profondément injuste que tu ne connaisses pas ta mère.
Les doigts de Juliet se crispèrent sur le morceau de parchemin. D'ordinaire elle ne supportait pas que de parfaits inconnus qui ne la connaissaient pas se permettent de donner leur opinion sur sa situation familiale. Au fil des années, elle avait appris à parler de tout, de ses goûts en matière de garçons en passant par ses résultats scolaires… mais sa mère avait toujours été le sujet qu'on évitait parce que Juliet ne voulait pas en parler. Jamais.
— Tu peux faire ce que tu veux avec ça, la dénoncer, la contacter… poursuivit Rebecca en montrant le parchemin d'un geste nonchalant. Mais quoique tu décides, fais-le vite. D'après ce que j'ai pu apprendre, elle change d'identité assez souvent pour éviter de se faire remarquer. Cela fait bientôt cinq ans qu'elle vit sous le même nom, c'est ta chance de la retrouver avant qu'elle ne s'enfuit à nouveau.
Juliet se leva tout à coup, le morceau de parchemin étroitement serré entre ses doigts. Fronçant les sourcils, Rebecca la regarda se lever en tenant son verre de jus de citrouille à mi-chemin entre sa bouche et la table.
— À quelle heure on part ? lui demanda Juliet.
— Quoi ? s'exclama Rebecca en reposant brutalement son verre sur la table dans un bruit sec.
Prête à braver la peur d'enfin rencontrer Darcy, Juliet ne pouvait tout simplement pas passer à côté de cette opportunité, aussi effrayée qu'elle pouvait l'être. Après tout ce qui s'était passé depuis le début de l'année, de l'amnésie d'Andrea au changement de comportement d'Aaron Lloyd, Juliet mourrait d'envie d'avoir des réponses à ses trop nombreuses questions. Sa vie quotidienne était désormais étroitement reliée aux secrets de Darcy et il était hors de question qu'elle attende une minute de plus sans demander des comptes à sa mère.
— Je suis désolée, mais c'est tout ce que je peux faire pour toi, s'empressa de répondre Rebecca, paniquée. C'est trop risqué pour moi de t'emmener à Londres maintenant. Je te donne juste cette information. Fais en ce que tu veux mais par les temps qui courent, je ne peux pas prendre ce risque.
Juliet accusa le coup, ses épaules s'affaissant légèrement devant son refus. Son regard dériva sur le parchemin, un sentiment d'injustice profonde en bouche.
— Je suis tellement désolée, Juliet, s'excusa Rebecca en la rejoignant de son côté de la table. Je peux fermer les yeux sur tes allées et venues à Poudlard quand Robards n'est pas là. Mais c'est tout ce que je peux te donner aujourd'hui.
— Pourquoi ne pas la dénoncer alors ? Elle a effacé la mémoire de ma soeur sans aucun scrupule !
Rebecca demeura silencieuse. Elle posa une main rassurante sur l'avant bras de Juliet, l'air contrit. Mais la Gryffondor n'arrivait pas à voir au delà de l'information capitale qui était juste sous son nez. Elle n'avait jamais été aussi proche de Darcy et pourtant, les deux seules personnes qui étaient au courant des allées et venues de Darcy Adamson refusaient de lui dire quoi que ce soit de plus, malgré les activités criminelles qu'elle avait perpétrées.
— Aaron Lloyd veut la retrouver avant les autorités, pas vrai ? devina Juliet. Qu'est-ce-qui est si important à ses yeux pour qu'il la laisse en liberté alors qu'on devrait l'arrêter ?
— Je ne sais pas, répondit Rebecca dans un soupir. Ils étaient proches. Peut-être qu'ils le sont encore.
Un silence s'installa entre les deux jeunes femmes où l'on ne discernait que l'éclat des couverts et les voix aiguës des elfes qui finissaient leur journée. Le regard de Juliet se perdit sur Daisy. L'elfe de maison faisait léviter une dizaine d'assiettes vides devant elle, les amenant au fond de la salle. Juliet porta sa main sur ses lèvres, réfléchissant à un moyen de se rendre dans le sud du pays aussi vite que possible. À cet instant précis, elle aurait tout donné pour être un elfe de maison et avoir la possibilité de transplaner hors du château après leur journée de travail. Mais elle n'était qu'une apprentie sorcière, coincée dans le château que Darcy avait elle aussi arpenté de fond en comble, à une autre époque.
— Tout ce que je sais, reprit Rebecca après un moment de silence, c'est que je veux t'aider là où je peux. Et dans le fond, je suis sûre que le professeur Lloyd n'y est pas opposé. C'est juste un homme triste qui vit dans le passé.
— Un peu difficile à croire, railla Juliet de mauvaise humeur. Il me déteste cordialement. Et il a l'air plutôt satisfait de ses stratagèmes…
— Il vit seul. Il n'a pas d'amis. Sa femme l'a quitté il y a maintenant des années. Ses enfants sont… plus que particuliers. Il ne vit que pour ses recherches qui ne mèneront sans doute à rien. J'ai pitié pour lui, Jules.
Juliet poussa un reniflement de dédain devant l'air compréhensif de Rebecca Morris. Elle se refusait à croire que Aaron Lloyd pouvait être aussi inoffensif que la jeune femme ne le laissait entendre. Après tout, c'était son professeur qui s'était montré volontairement injuste lorsqu'elle avait commencé à fréquenter Cameron, et c'était également lui qui lui cachait une partie de la vérité sur sa famille. Non, après ses semi révélations sur son oncle cracmol, Juliet ne pouvait se résoudre à ressentir ne serait-ce qu'une once d'empathie envers cet homme.
— Peut-être que tu comprendras, un jour.
Rebecca exerça une pression sur le bras de la Gryffondor, puis la gratifia d'un maigre sourire avant de s'éclipser hors des cuisines. Perdue et indécise, Juliet resta plantée là pendant quelques minutes, ne savant pas par où commencer.
— Un mois, au moins.
— Un mois ?!
— Tu crois que ça se déblaie en un claquement de doigts ? Je dois vraiment me mettre aux révisions pour les ASPICs. En plus les professeurs m'ont à l'oeil cette année. Après l'histoire des cent cinquante points en moins, je suis coincé !
Plongé dans l'obscurité, Fred Weasley pointait sa baguette magique sur Juliet d'un air accusateur. La lumière qui s'en échappait éclairait suffisamment le passage secret pour permettre à Juliet, Rose, Fred et Roxanne Weasley de contempler les dégâts que les précédents éboulements avait produits : des pierres de toutes tailles jonchaient le sol sans qu'ils ne puissent faire un pas devant l'autre, quelques pierres avaient été colorées en rouge, vestige d'une première tentative de restauration du passage secret. L'endroit était si poussiéreux que Rose ne cessait d'éternuer, ses mains couvrant sa bouche et son nez.
— Sans parler de maman, ajouta Roxanne en jetant un coup d'oeil curieux au tunnel bloqué par les éboulements. Il est privé de sortie pour le mois de juillet.
— Hé, qu'est-ce-que tu fais là toi, au fait ? lui reprocha Fred en toisant sa petite soeur d'un regard.
— J'ai besoin de faire quelques courses en dehors de Poudlard, répondit la Poufsouffle d'un ton évasif.
Des larmes de rage dans les yeux, Juliet contemplait avec déception sa porte de sortie qui aurait pu la mener à l'extérieur du château. C'était tout ce à quoi elle avait pensé depuis qu'elle était sortie des cuisines. Les paroles de James en tête, elle avait arpenté le château afin de retrouver Fred Weasley, qu'elle avait arraché aux bras de sa petite amie de Serdaigle dans un couloir du troisième étage. En tant que futur architecte, il était son seul espoir pour réhabiliter le passage secret qui menait à l'extérieur de Poudlard. Son seul espoir de retrouver Darcy au plus vite. Malheureusement, il était possible qu'elle n'ait pas un mois avant que Darcy ne change d'identité.
— Pourquoi tu veux sortir à tout prix ? lui demanda Fred en la ramenant à la réalité.
— Besoin d'air frais, marmonna Juliet en se frottant les yeux d'un air distrait.
Fred fronça ses sourcils bruns, ne croyant pas une seule seconde ce qu'elle venait de dire.
— Un mois, pas un jour de plus, gronda Juliet à son attention.
— Tu as entendu le chef, ajouta Rose entre deux éternuements.
Sous le regard éberlué de Fred, Juliet entraîna alors Rose à l'extérieur. Une fois de retour dans le couloir éclairé par les torches fixées au mur, Rose inspira une grande bouffée d'air. Les nerfs à vif, Juliet époussetait sa robe de sorcier couverte de poussière, jetant des coups d'oeil furieux au miroir menant au passage secret comme s'il l'avait personnellement insultée. Mais avant qu'aucune des deux amies ne dise quoi que ce soit, Juliet se remit en marche pour se rendre à leur salle commune avant le couvre-feu.
— Hé, je suis sûre qu'on va trouver une solution, tenta de la rassurer Rose en la rattrapant. Fred a juste besoin d'un bon défi et je suis sûre que je peux le convaincre de se dépêcher. C'est moi qui l'ai poussé à rejoindre l'équipe de Quidditch, tu sais.
— Je ne sais pas pourquoi j'ai cru que je la retrouverais ce soir, Rose, murmura Juliet en montant une volée d'escaliers. C'est comme si l'univers entier était contre.
— On le saurait si c'était facile de sortir de Poudlard… en plus tous les passages secrets ont été bloqués depuis la guerre.
Les deux amies poursuivirent leur route en silence. Une heure plus tôt, Juliet avait rapporté à Rose ce que la concierge lui avait avoué à son retour de la Grande Salle. Rose ne lui avait posé aucune question ou fait la moindre remarque, l'air de ne pas vouloir interrompre le flot d'informations que Juliet lui avait ressassé en boucle alors qu'elles s'étaient mises à la recherche de Fred. Malgré tout, Juliet le savait bien, les rides d'inquiétude sur le front de sa meilleure amie trahissaient son effarement.
Mais avant qu'elles ne rentrent enfin dans la salle commune des Gryffondor, Rose l'arrêta de son bras tandis que Juliet s'apprêtait à donner le mot de passe à la Grosse Dame.
— Attends. Andrea a perdu des mois et des mois de souvenirs à cause d'elle. Comment tu peux savoir qu'elle te traitera différemment ?
— Alors je devrais rester ici sans rien faire ? On a jamais été aussi proche d'elle, Rose. C'est peut-être ma seule chance de la rencontrer. Qui sait où elle sera le mois prochain ? En plus, je suis sûre qu'elle m'a envoyé tous ces messages de mise en garde, ajouta Juliet d'un ton grave avant de s'adresser au tableau dissimulant leur salle commune. Bigoudis argentés.
Les rumeurs des conversations à l'intérieur les assaillirent de toutes parts. Ce soir-là, la salle commune de Gryffondor était au complet : les rires côtoyaient le rythme entraîné de la Radio Aux Disques Intensément Sporadiques. Juliet soupira. Elle ne comptait pas s'attarder plus de trente secondes dans la salle commune. Son dortoir l'appelait de son cri silencieux. Mais alors qu'elle s'apprêtait à faire le premier pas dans la faune Gryffondor, Rose s'interposa à nouveau entre elle et l'ouverture du portrait.
— Et après, quoi ? l'agressa presque Rose, sourcils froncés. Comment tu comptes t'y prendre quand on pourra enfin sortir du château ? Admettons que James veuille bien t'emmener à Londres, j'ai entendu dire que le ministère a étendu les sortilèges de protection de l'école jusqu'à Pré-au-Lard. On ne peut plus transplaner du village.
— Je vais écrire à Darcy pour lui donner rendez-vous, répondit simplement Juliet. Elle est un Animagus, si elle le veut vraiment, elle pourrait déjà être ici.
— Jeunes filles, je ne vais attendre plus longtemps ! les rabroua la Grosse Dame.
Rose fronça les sourcils, prise par surprise, et Juliet profita de ce moment d'hésitation pour s'éclipser enfin. Désireuse de se faire la plus petite possible, elle traversa la salle commune à grands pas, tête dans les épaules, tout en évitant de croiser le regard de quiconque. Il était hors de question qu'elle se laisse distraire de son but ce soir-là. Alors qu'elle posa enfin la main sur la poignée de la porte de son dortoir, elle ne put s'empêcher de pousser un profond soupir. La journée avait été riche en émotions et si elle devait se l'admettre, elle ne savait plus où donner de la tête.
Quand Rose la rejoignit quelques secondes plus tard, Juliet était déjà assise sur son lit, occupée à trier des morceaux de parchemin vieillis pour en trouver un acceptable, mordillant un morceau de Chocogrenouille. Rose s'assit au bout du lit de sa meilleure amie, le regard perdu dans le vide dans la lumière tamisée de leur dortoir. Pendant l'espace d'un instant, Juliet s'inquiéta de son mutisme, elle qui d'ordinaire ne passait pas par quatre chemins pour lui dire le fond de sa pensée.
Avec des gestes un peu trop empressés, elle rangea la pile de parchemins qui avaient l'air d'avoir connu de meilleurs jours sur sa table de chevet, puis sortit machinalement un nouveau paquet de Chocogrenouilles de l'un des tiroirs. Après la malheureuse pomme de terre qui lui avait servi de dîner, son estomac grondait. Mais contrairement à son habitude, Juliet l'ignora. Des opportunités comme celle que Rebecca lui avait offerte ne courrait pas sur les toits. Darcy devait être sa priorité.
Pourtant, alors que sa plume n'était plus qu'à quelques millimètres du morceau de parchemin, toute sa volonté s'évaporait et sa main se figeait dans les airs comme si elle ne savait plus écrire. Juliet poussa un soupir exaspéré, ne souhaitant pas perdre une minute.
— Qu'est-ce-que je peux faire pour t'aider ? demanda enfin Rose en désignant la plume.
Juliet sourit, dévoilant des dents couvertes de chocolat.
— Je ne sais pas quoi écrire, avoua-t-elle platement. Andrea écrivait des lettres quand elle était petite. J'ai jamais réussi à écrire quoi que ce soit.
— Sois claire et concise, lui conseilla Rose d'un air distrait en grattant sa joue constellée de tâches de rousseur. Tu veux la rencontrer ? Alors donne lui rendez-vous. Un endroit, un jour, une heure. Et si tu veux mon avis, ne lui donne pas rendez-vous à Poudlard, mais à notre prochaine sortie à Pré-au-Lard. Même si elle est vraiment un Animagus, tu crois qu'elle prendrait le risque de venir au château ?
Le grattement enthousiaste de la plume de Juliet sur le parchemin lui répondit, avant qu'elle ne s'arrête après avoir inscrit le nom "Pré-au-Lard". Rose avait tourné la tête et évitait soigneusement de la regarder dans les yeux. Il était clair que sa meilleure amie ne partageait pas son excitation et que ses inquiétudes prenaient le dessus. Juliet mordit la tête d'une nouvelle Chocogrenouille avec un engouement carnassier.
— Alors tu penses vraiment que je n'ai aucune chance de la rencontrer, se renfrogna Juliet en posant le reste du chocolat sur sa couette.
Rose se mit à gigoter comme si elle ne tenait pas en place, puis passa ses mains sur son visage fatigué. Sous ses yeux, la Chocogrenouille sans tête se mit à sautiller de travers sur un pli de la couette.
— J'aimerais me tromper… murmura-t-elle, les yeux rivés sur le chocolat. Pourquoi répondrait-elle à ta lettre maintenant alors qu'elle avait presque dix-sept ans pour te contacter ? Juliet… elle a lancé un sortilège d'Oubliettes à ta soeur parce qu'elle a osé croiser son chemin. Tu crois vraiment qu'elle veuille t'accueillir à bras ouverts ? Et s'il t'arrivait bien pire que perdre la mémoire ?
— J'ai un pressentiment que ce ne sera pas le cas, se défendit Juliet en croisant les bras.
— Un pressentiment ?! s'exclama Rose en se levant subitement. Darcy Adamson est recherchée par le ministère pour avoir agressé sa propre fille ! D'où est-ce-que tu le sors ton pressentiment ?
— Avec tes parents les plus parfaits au monde, je m'attendais pas à ce que tu comprennes, répliqua Juliet, vexée. J'ai besoin de la rencontrer, Rose, j'ai besoin de lui parler. Je veux comprendre.
— C'est délirant.
Après lui avoir un dernier regard empli d'incompréhension, Rose se mit à faire les cent pas dans le dortoir, du lit de Victoria à l'armoire surchargée de Rose qui menaçait à tout moment d'exploser dans un mélange de jeans et pulls en laine. D'un geste rapide, Juliet attrapa la Chocogrenouille sans tête au moment où elle s'apprêtait à sauter du lit et la fourra rageusement dans sa bouche. La colère avait réussi à s'incruster dans chacun des grains sa peau, s'insinuait sournoisement dans ses veines et se réveillait à la moindre contrariété.
Le regard de Juliet se baissa sur le tas de parchemins lacérés au pied de son lit. Après tout, Rose ne lui voulait que du bien. Elle le savait. Même si la petite voix au fond de son être lui chuchotait tout bas que Rose n'avait rien à faire de Darcy et de son désir de la retrouver. À l'autre bout du dortoir, Rose se tenait aussi immobile qu'une statue. Le silence était pénétrant à tel point que l'on pouvait entendre le ronronnement de Fizwibiz sur le lit de Victoria de l'autre côté de la pièce.
— Avec ou sans toi, rien ne m'arrêtera, tu sais ? dit enfin Juliet d'une voix étrangement rauque.
— Je sais.
Toujours de dos, Rose semblait être en pleine contemplation du mur où elle avait accroché les citations de ses livres préférés et les photos de sa famille et de ses amis. Si Juliet avait pu le deviner, elle aurait parié que Rose fixait le trou béant dénué de toute décoration qui se trouvait entre la photo d'Hugo faisant des grimaces et celle d'Albus et Juliet en vacances en France. Rose n'avait toujours pas remplacé sa photo avec Stephen Brown, prise dans le parc de Poudlard un an plus tôt. Puis Rose fit volte-face. Son visage était blême mais néanmoins sérieux.
— Je crois que se lancer à la recherche de Darcy est une grosse erreur, mais je ne te laisserais pas traverser ça toute seule. Je te le promets.
