"Pas commode" était un terme bien faible pour décrire le professeur de dressage, Mme Denfer. Avec son maquillage marqué et ses ongles crochus, elle avait en plus une intonation particulièrement désagréable lorsqu'elle s'exprimait. C'était de loin la pire professeure de l'académie mais, paradoxalement, c'est son cours qui comptait le plus d'inscrits.
Harold se dandina, mal à l'aise, tandis qu'elle le fixait d'un regard sombre, attendant une réponse à la question qu'elle venait de poser. Seulement voilà, le jeune viking n'avait pour l'instant établi aucun lien surnaturel avec un animal. Il n'avait donc aucune idée de la façon dont il devait procéder. Néanmoins, comme tous les beurkiens, il avait été obligé de s'inscrire aux cours de dressage, de voltige et de stratégie militaire. Et cela même s'il n'avait jamais monté un dragon de sa vie.
-Je... Ne sais pas...
Kristoff, son voisin, (bien plus sympathique que ses compatriotes) lui sourit amicalement, histoire de le soutenir.
-Je vous remercie pour cette perte de temps non négligeable Mr Haddock. Quelqu'un d'autre parmi cette classe d'incompétents pourrait-il me citer les trois étapes nécessaire lors d'un premier contact avec un animal ?
Parce que oui, il n'y avait pas que son apparence qui était désagréable.
-Mr Ingerman, je vous écoute.
-Contact visuel, contact auditif, contact physique.
-Faux.
Cela jeta un blanc parmi les beurkiens présents dans la salle. Varek s'était trompé ? Impossible.
-Alors ? Personne ? C'est bien ce que je pensais, bande d'ignares. Sortez une feuille et notez. Première étape, le contact visuel. Oui Mr Ingerman, vous n'aviez pas totalement tort. Les yeux reflètent l'âme. Si vous souhaitez établir un lien honnête, un lien de confiance, il faut établir un contact visuel. Deuxièmement, et c'est là votre erreur, contact physique. Le contact auditif vient en troisième place.
-Excusez-moi.
-Oui, Mr Jorgenson ?
-Ce que vous dites est faux.
Silence dans la salle. Tous regardèrent horrifiés leur professeure réduire en cendre le jeune impertinent rien qu'avec son regard.
-Développez, dit-elle en serrant les dents.
-Eh bien, sur Beurk, on nous apprend qu'il faut parler, avant de toucher l'animal.
-Croyez-en mes années d'expérience jeune homme, je sais comment...
-Dresser un dragon ? Je ne pense pas. Je ne vois d'ailleurs pas ce qu'un dresseur d'animaux ordinaires pourrait nous apprendre.
Quelque part, il n'avait pas tort. Gueulefor, leur vieux professeur, leur avait expliqué vaguement que Cruella Denfer avait une affinité particulière avec les chiens. C'était remarquable pour un humain normal, certes, mais pour un beurkien... Cependant, la veille femme semblait furieuse. Tellement furieuse qu'elle avait cessé de foudroyer Rustik du regard, prenant soudain un air sérieux.
-Vraiment ? Les beurkiens créent des liens particuliers avec les dragons, cela est vrai. Mais cela vous place-t-il réellement au dessus de tous les élèves ici présents ? Et de moi, votre professeur ?
-Bien évidemment. Une fois que j'aurais fini ma formation...
-Pensez vous être capable de me vaincre ?
-Pardon ?
Elle le fixait à présent d'un air neutre tout aussi effroyable que son regard noir.
-C'est à cela que vous êtes formés. Pensez vous être capable de vaincre un professeur de DisWork ?
Rustik serra les poings. La tournure des événements prenait une tournure dangereuse. Harold avait beau détester son cousin, il savait reconnaître que ses capacités de dragonniers étaient incroyables. Après tout, il avait établi son lien avec un Cauchemar Monstrueux.
-C'est quand vous voulez.
-Jeune homme, votre ignorance vous sauve de mon courroux. Vous avez malgré tout commis une énorme erreur. Dans mon cours, on n'apprend pas à dresser des bêtes comme sur Beurk. On apprend la magie.
Elle redressa son menton d'un air grave, se tenant droite comme un piquet. Un silence de plomb parcourut la salle. Une seconde s'écoula. Puis une deuxième. Et soudain, la cacophonie.
Des hurlements. Qui semblaient venir de partout. Des centaines, non, des milliers de chiens qui hurlaient à l'unisson. Comme si le campus tout entier s'était animé. Le bruit fut si surprenant que Rustik se leva d'un bond, sur ses gardes.
-Qu'est-ce que...
Par les fenêtre, ouvertes, des dizaines de chiens tous plus imposants les uns que les autres pénétrèrent dans la pièce en grognant. Rottweilers, Terriers, Dobermans... Massifs, puissants, ils se glissèrent par dizaines entre les rangs, sur les tables, jusqu'à cerner le jeune beurkiens, les babines retroussées. Il y en avait à présent au moins un cinquante dans la salle, prêts à en découdre.
-Je ré-itère ma question, Mr Jorgenson. Vous et votre dragon êtes-vous en mesure de me vaincre ?
Un coup d'œil par la fenêtre, qui donnait sur la cour, suffit à Rustik pour se rendre. Car au moins un millier (si ce n'est plus) de molosses le fixaient patiemment.
-Non...
-Bien. Sachez, jeunes gens, que ce n'est pas la puissance de votre partenaire qui compte, mais la puissance de votre lien. Les beurkiens créent des liens avec un dragon, unique. Mais rares sont les Maîtres Dragons, ceux qui parviennent à se lier avec plusieurs de ces créatures. Je n'en ai connu que deux à ce jour, et croyez-moi, j'en ai vu passer beaucoup dans cette salle de classe.
Rustik hocha la tête en silence, pas rassuré du tout.
-Le contact physique est important, car il permet d'établir un second lien de confiance. Les paroles ne suffisent pas, il faut des actes. Certains cependant usent de mots pour abaisser la garde des bêtes, mais nous parlons ici de pratiques interdites.
Et elle continua son cours, sous le regard attentif de ses chiens. Cependant, alors que cette démonstration de force la rendait plus effrayante que jamais, Harold ne put s'empêcher d'éprouver un élan d'admiration et de respect pour la vieille professeure.
-Pfiou, je suis crevée...
Sans plus de cérémonie, Mérida s'écroula sur son lit toute habillée. Elsa, qui révisait tranquillement sur son bureau, sourit sans même se retourner.
-Je t'ai pris un panini à la cafète. Sans viande évidemment.
-Elsa, tu es un ange.
En raison des cours qu'elle devait suivre, la rousse rentrait souvent à la nuit tombée. Fort heureusement, Elsa veillait toujours à ce qu'il y ait à manger à son retour.
Elle se pencha sur ses exercices de mathématiques, n'ayant aucun de mal à se concentrer malgré la musique qui passait (certes à un volume réduit) dans l'enceinte de Mérida (qu'elle avait amené clandestinement, ce genre d'objets était considéré comme trop bruyant pour être autorisé dans les dortoirs).
De son côté, Mérida avait englouti son dîner un peu trop vite à son goût. Elle avait particulièrement faim ce soir, car leur professeur avait un peu forcé sur l'intensité de l'exercice. La cafétéria étant fermé, elle risquait cependant d'avoir du mal à trouver à manger. A moins que...
-Elsa...
-Laisse moi deviner. Tu as encore faim ?
La blonde se retourna avec un sourire enjoué.
-Je flaire la bêtise à cinquante kilomètres.
-Couvre moi.
-Ramène moi un paquet de chips. Et des Maltesers.
-Le chocolat, ça fait grossir.
La blonde lui tira la langue avec amusement tandis que Mérida s'éclipsait, amusée. Ce n'était pas la première fois qu'elle contournait les règles, et la troisième fois qu'elle brisait le couvre-feu. Contrairement à ses imbéciles de petits frères, elle savait se montrer discrète. Comme tout bon chasseur qui se respecte, elle savait se déplacer entre les ombres, à l'opposé du vent. Les premiers jours, lors de son temps libre, elle avait exploré l'académie de fond en comble, à l'insu de tous. Rapidement, elle avait percé le secret qui permettait de se repérer dans le labyrinthe tassé de terre. Ce n'était pas sans danger, mais que vaut une vie sans danger ? D'autant plus qu'elle avait faim, et savait où trouver de quoi apaiser son estomac: le dortoir des garçons.
Jack et Harold (surtout Jack en fait) avaient amassé une grande quantité de snacks en tout genre, et les conservaient dans leur chambre. Pourquoi ? Aucune idée. Jack était un estomac sur pattes, et Harold était un garçon en pleine croissance. Rien d'étonnants à ce qu'ils aient des petits creux au milieu de la nuit. Mais si elle se faisait coincer ici, elle aurait de gros ennuis.
Sa petite expédition nocturne devait durer vingt minutes. Trente tout au plus, si elle s'arrêtait pour discuter un peu. Et puis, c'est à cet instant que les événements prirent une tournure qu'elle n'avait pas prévue. Mérida était bien placée pour le savoir, on ne plaisantait pas avec le destin. On pouvait l'éviter, le modifier. On pouvait choisir. Mais parfois, il arrive que le destin insiste, alors il se manifeste. Et là, le destin lui disait clairement d'emprunter ce couloir qui la menait vers la sortie. Et pas du tout vers le dortoir des garçons.
Elle hésita légèrement. Son pouvoir, hérité de son père, lui permettait de pratiquer (d'après le professeur Mushu) une branche spécifique de la nécromancie. D'interagir avec les esprits défunts afin de connaître le destin, que seuls les morts peuvent voir et comprendre. Ils lui apparaissent alors, sous forme de petites boules de flammes bleues, afin de lui montrer la destinée de certains, ou alors la sienne. Pour le coup, étant donné qu'elle n'avait pas activé son pouvoir de son plein gré, il devait s'agir de sa destinée. Si elle décidait de ne pas suivre les feu-follets (c'est comme ça que son père les appelait), alors sa destinée se verrait chamboulée, pour le meilleur ou pour le pire.
-Oh et puis merde.
Elle suivit les petites boules luminescentes avec appréhension. Jusqu'à se retrouver devant l'entrée des dortoirs, inquiète.
-Je suppose que je dois ouvrir la porte...
Pourtant, elle hésita lorsqu'elle posa sa main sur le lourd battant. Son être tout entier lui disait que c'était une mauvaise idée, sans qu'elle sache pourquoi d'ailleurs. Après tout, les élèves traversaient cette porte tous les jours, toute la journée. Alors elle ouvrit légèrement.
Et recula d'un bond, effrayée.
Dans la pénombre, deux yeux brillants d'une froideur mortelle la toisaient, implacable. Elle connaissait ces yeux. Des yeux de fauve, de chasseur. Des yeux de tueurs. C'était un félin, gigantesque. Ça aurait pu être une panthère ou un puma, voire une lionne. Mais la bête avait la taille d'une camionnette. Et la toisait avec cruauté.
Elle pensa à crier, à s'enfuir, mais son corps ne lui obéissait plus. Elle tomba au sol, immobile, tandis qu'elle vit des babines se retrousser devant une rangée de crocs brillants.
-Mérida !
Elle se retourna. Jack arrivait en courant, l'air inquiet. Ni une ni deux, il projeta un rayon de glace sur le fauve, qui l'évita d'un bond. Sautant une nouvelle fois par dessus le brun, il disparut à toute vitesse dans le couloir. Qui menait aux dortoirs.
-Foutu destin, maugréa la jeune fille avant de s'évanouir.
