L'âge de la raison
Supplier, écrire, se souvenir
Auteur : Rain
Disclaimer : Shaman King…. Ne m'appartient pas ! Je sais, je sais, quel choc, quelle surprise. Pardon d'avoir ainsi dissimulé la vérité. Je ne suis qu'une humble fanartiste.
Notes :
Merci à Solemntempo, à Corporal Queen, Allie, Julia, LugiaP2K et Realgya pour leur soutien éternel. Et merci à tous les autres ! Je vous aime.
...
La dernière fois dans L'âge de raison :
Jeanne évoque le futur des X-Laws avec ses derniers soldats, et décide d'aider l'ami de Yoh. Tamao, encore secouée par sa dernière rencontre avec l'Iron Maiden, la défend quand Ren veut s'en prendre à elle. Hao, du sommet de la falaise, apprend tout cela avec un certain étonnement.
Jeanne ressuscite le garçon. Le processus se déroule sans encombres, ou presque ; Shamash lui dit qu'étant donné que l'âme de Ren n'est pas consentante, elle ne pouvait espérer faire mieux. Elle ne peut pas leur dire que c'est sa première fois, alors elle fait mine d'être offensée, et personne n'interroge la longue cicatrice qui traverse le tatouage des Tao.
Elle a un peu envie de fuir. La résurrection l'a fatiguée, et la foule autour d'eux la met mal à l'aise. Yoh ne s'est pas contenté d'amener des enfants de son âge, mais aussi des adolescents plus vieux. Leurs vêtements, leurs visages, leurs façons sont différentes, étranges, bizarres.
Marco aurait objecté à la présence du corps nu et sanglant devant les yeux purs de l'Iron Maiden; les X-II ne disent rien. Ils l'aident à laver le corps de Ren selon ses ordres, avec du sel puis de l'eau, purification après purification. Ils sont rapides, efficaces, respectueux. John reste à l'écart, les yeux sur l'horizon, montant la garde.
Puis elle utilise sa puissance, et Tao Ren se dresse plein de rage. Il est en colère et plus grand qu'elle, une étincelle bouillante qui la fige sur place. Pendant une seconde, il marche sur elle, les mains vides mais puissantes, et elle a peur.
C'est alors que la fille s'interpose. Cette fille qui n'osait pas la regarder dans les yeux se positionne entre elle et Ren et le réprimande pour son comportement. Sa voix tremble, mais elle est ferme.
Jeanne la regarde enfin. Elle fait sa taille, ou peut-être un peu plus; elle porte des vêtements de garçon qui floutent et révèlent sa silhouette à la fois. Sa voix est douce; ses cheveux semblent venir tout droit d'un conte de fées. C'est étrange de regarder une jeune fille; étrange, de se rendre compte qu'il s'agit de la première fille de son âge que Jeanne ait jamais pris le temps de regarder.
Elle a un peu envie de tendre la main et la toucher. Voir si elles sont faites des mêmes matériaux. Si sa peau est douce.
Elle ignore l'étrange sentiment et se force à reculer. « Cela n'a aucune importance, » dit-elle, parce que c'est vrai. L'opinion de ce garçon n'a aucune importance. C'est une faveur faite à Yoh, pas à lui. « John, baisse ton arme. D'autres ont besoin de mes soins; je vous laisse. »
Elle oublie complètement de demander quoi que ce soit en échange du miracle, si elle en avait seulement le projet.
À la place, elle se dirige vers la rampe, et Yoh la surprend complètement quand il lui lance : « N'y a-t-il rien que nous puissions faire pour vous aider ? »
Comment peut-il être aussi gentil, sans relâche, sans pause ? Qu'espère-t-il obtenir ?
La réponse lui vient facilement aux lèvres, malgré son amertume : « Je crains que non. »
Et Yoh persiste. Encore.
« Je m'excuse pour mon ami. J'apprécie ce que vous avez fait pour nous. Je sais que ce n'est pas très protocolaire, mais j'aimerais vous inviter tous à dîner. Tamao cuisine très bien. »
En le disant, il fait un geste de la main vers la fille que Jeanne a failli presque toucher. Failli rêver de toucher.
Par réflexe, Jeanne la regarde dans les yeux. L'autre rougit, devenant aussi rose que ses cheveux, et Jeanne sent de nouveau cette étrange attirance.
De loin, comme un air de piano.
Jeanne acquiesce, l'esprit à des centaines de kilomètres de là, et va pour partir.
Une fois sagement à bord, la porte close, elle prend une seconde pour se recentrer. Quelque chose en elle menace de casser, quelque grand barrage qui n'apparaît pas sur la carte de son âme. Mais pourquoi ? Est-ce la gentillesse sans faille de Yoh ? Le visage tout rouge de la fille – Tamao ? Les yeux de Ren, ouverts. Ceux de Marco, fermés.
« Seigneur, » dit John derrière elle. John. Son dernier capitaine. « Pensez-vous accepter leur proposition ? »
Jeanne s'efforce de retenir le flot, de maintenir le barrage, de rester concentrée, mais elle a l'impression de prendre l'eau. Non. Non ! Elle ne va pas refaire la même erreur. Elle sait ce qui peut se passer. La dernière fois qu'elle s'est laissé balayer, elle a perdu cinq personnes. Cette fois-ci – cette fois-ci ?
L'invitation. L'invitation de Yoh. La fille –
Cet air de piano.
« Oui, » dit-elle avec ses dernières forces. « Il s'agit d'une chance unique de nous faire des alliés. Je composerai un message plus tard. Je…
- Dois me reposer, » continue Porf avec inquiétude. « Seigneur, après un tel miracle, vous devez prendre un peu de repos. Nous veillerons sur le capitaine. »
Elle cille, regarde le jeune homme. Peut-il – peuvent-ils le voir sur son visage ? Ce barrage sur le point de céder ? Mais Porf n'en dit rien.
« Oui, faisons ainsi, » acquiesce-t-elle, avant de s'éloigner vers sa chambre, presque en transe. Suis-je fatiguée, demande-t-elle à Shamash, ou est-ce autre chose ?
Tu as besoin de sommeil, lui répond-t-il, alors qu'elle pose des mains tremblantes sur sa porte. Ah. Oui.
Son Oracle Bell sonne.
Jeanne la fixe sans comprendre. Maintenant que Marco ne peut plus la porter pour elle, elle a pris l'habitude de la glisser dans sa robe, mais elle ne s'attendait pas à ce qu'elle sonne. Leur prochain combat n'est pas censé être avant la semaine prochaine.
Et elle ne fait pas que beeper. Le son continue. Comme si… comme si on l'appelait.
Elle regarde l'écran après une hésitation et y voit un nom qui lui fait l'effet d'un coup de poing dans l'estomac.
C'est lui. Rackist.
Sa gorge se remplit de ciment alors qu'elle entre dans sa chambre, ferme la porte et presse le combiné contre son oreille.
« Ciao ? »
C'est sa voix. Les lèvres de Jeanne sont collées; elle ne peut même pas essayer de lui répondre.
Après une longue pause, il continue en italien. « Ma fille, je suis désolé. »
Ses dents sont vissées les unes aux autres. Elle craint de les briser, tant elle serre fort la mâchoire.
« Prends le navire et pars. Il te laissera faire. »
Les larmes lui montent aux yeux, et elle force sa bouche à s'ouvrir. Ça ne l'aide pas; maintenant elle craint de sangloter dans le téléphone. Elle ne peut pas se laisser faire ça. À aucun prix. À aucun...
« Jeanne ?
- Tu ne peux pas, » répond-elle difficilement. Elle ne peut pas se fier à sa maîtrise de l'italien, alors elle lui parle en anglais. « Il doit y avoir autre chose que tu peux faire. Ce n'est pas… » Juste.
Il passe à l'anglais, lui aussi, après un court silence. « Je le ferais si j'en avais le pouvoir, ma fille. Cela ne dépend pas de moi, ni de toi. Tu dois partir.
- Je ne partirai pas, » siffle-t-elle. « Tu ne peux pas croire qu'il a raison. Tu ne peux pas croire que tant de gens méritent de mourir. Tu as toujours été bon. Vous m'avez recueillie –
- Nous t'avons utilisée. »
C'est comme une gifle, mais une gifle ferait moins mal.
« C'est ce que nous faisions; ce que Marco fait encore. Je suis profondément désolé de t'avoir fait subir tout cela, mais il n'est pas trop tard pour partir. Il ne t'en empêchera pas, et tu pourras recommencer ta vie dans le monde à venir.
- Que t'a-t-il fait, » sanglote-t-elle, incapable de se maîtriser. Qui est cet homme qui lui parle désormais ? Cela ne peut pas être lui. Pas le prêtre qui a chanté avec elle, a pris ses confessions, lui a appris le nom des étoiles et cuisiné des pâtisseries.
« Rien qui ne serait arrivé sans sa présence, » répond-il. Il n'a même pas la décence de prendre un ton offensé. Il n'est pas en colère; simplement fatigué.
« Ah, vraiment ? Ce n'est pas parce qu'il est ton âme sœur que tu feras tout ce qu'il te demande ? Comment peux-tu penser avoir raison ? Tu m'as dit qu'il fallait choisir sa destinée. Que les marques ne nous obligeaient à rien. Tu m'as dit… »
Un silence, un horrible silence lui répond, précédant sa voix, comme si elle venait de très loin.
« C'est vrai. »
Et il raccroche.
ꙮ
Tamao grimpe le long de la côte, lentement, les yeux fixés sur l'amont. Pour une fois dans leur vie, ses esprits se tiennent silencieux. Ils le sont depuis qu'elle leur a avoué son plan.
Elle sait bien que sa voix n'a pas de poids particulier auprès de Hao Asakura. Imaginer le contraire, simplement parce qu'ils portent les mots l'un de l'autre, contre leur gré, et qu'ils peuvent s'entendre l'un dans la tête de l'autre, contre leur gré, serait particulièrement grotesque. Mais elle veut quand même essayer. Elle doit essayer. L'Iron Maiden a ressuscité un de ses amis sans rien demander en échange. Elle ne mérite pas de voir ses soldats morts ou mourants. Pas pour un crime qu'ils n'ont pas commis, et pour lequel ils ont déjà été punis.
Un argument irrecevable, malheureusement, par Hao. Elle en est presque sûre. Tamao ne peut pas entendre ses pensées, maintenant, ce qui est sans doute pour le mieux.
« Les gens de Hao vont être dans le coin, » murmure Ponchi. « Tu veux qu'on crée une distraction ? »
Tamao réfléchit. « Si j'étais un Shaman puissant et que je voyais quelque chose d'étrange… Même si c'était inquiétant… je saurais deviner l'illusion. La distraction. Je saurais qu'il y a quelque chose. Je ne pense pas que ce soit une bonne idée. »
Ses deux esprits se regardent, puis acquiescent.
« Par contre, vous pouvez partir en reconnaissance, » décide-t-elle. « Soyez rapides, silencieux, petits. Cherchez les gens et les entrées. Ne vous faites pas remarquer. Je vous attends ici. »
Elle s'accroupit derrière un grand arbre pour les attendre. Chaque moment est une agonie; chaque son lui fait penser qu'elle est sur le point d'être découverte. Que feraient-ils alors, les gens de Hao ? Est-ce qu'ils la tueraient ? Est-ce qu'ils la mèneraient à lui ? Ou est-ce qu'ils feraient tout autre chose ?
Après six minutes et trente-deux secondes à sa montre, ses esprits reviennent.
« OK, OK, » dit Ponchi à toute vitesse, « la plupart des mecs de Hao sont dans une clairière de l'autre côté du bâtiment. Il y a un feu de camp et de la musique. Ils ne devraient pas poser de problème. J'ai compté peut-être neuf personnes ? Pas Hao. Pas le garçon d'hier.
- La forêt est assez épaisse jusqu'à une dizaine de mètres avant le bâtiment. Puis il y a quelques buissons. Si tu rampes, tu devrais pouvoir arriver jusqu'à une porte qui n'est pas gardée.
- Vous avez pu rentrer ? »
Ils secouent la tête.
« Qu'est-ce que tu vas faire, quand tu y seras ?
- Je vais le trouver.
- Et après ?
- Je lui dirai la vérité.
- Mais…
- Pas de mais. Il faut que ce soit la vérité. »
Elle ne peut pas cacher quoi que ce soit à un homme qui peut lire ses pensées. « J'ai lu son livre. Après – après Yoh. Pas pour les sorts, juste pour… mieux comprendre. Tout y est si… brutalement, froidement juste. Asakura Hao est un homme juste, et je crois… je crois qu'il peut entendre quand il ne l'est pas. »
Sa voix tremble un peu.
« Est-ce que tu n'aurais pas dû en parler à Yoh, au moins ?
- Ou à Anna ? »
Tamao pince les lèvres. « Une bonne épouse garde sa maison et fait en sorte que le repas soit prêt au retour de son mari, » récite-t-elle, de mémoire. « Elle ne comprendrait pas. » Elle serait sage et Tamao se sent tout sauf sage.
Alors qu'elle s'avance dans la broussaille, s'agrippant aux branches et aux arbres pour grimper plus facilement, elle entend Anna dans sa tête. Qu'est-ce que tu fais ? Tu n'es pas en train d'aider Yoh. C'est une bonne chose que l'Iron Maiden soit hors-jeu. C'est une bonne chose que le binoclard toujours en train de péter une durite soit inconscient.
Elle comprend tout cela. Alors pourquoi est-elle ici ? Pourquoi fait-elle ce qu'elle est en train de faire ?
Tamao espère être une bonne personne. Elle pense en être une, ou faire de son mieux, mais même une bonne personne ne prendrait pas autant de risques pour une étrangère. Qu'est-ce qu'elle est en train de faire ?
L'Iron Maiden ne lui fait pas l'effet d'une étrangère.
Elle s'immobilise à la lisière des arbres. À cette distance, elle peut entendre les clameurs et les chants depuis ce qu'elle suppose être le feu de camp. Là où elle se tient, le bunker est silencieux, désert. Après quelques secondes, elle trouve l'entrée mentionnée par ses esprits. Ce n'est ni une porte ni une fenêtre, juste… une entrée. Un trou. Sombre, ouvert, peu accueillant.
Et juste devant, comme l'avait dit Ponchi, un buisson.
Personne en vue.
Tamao prend une grande inspiration et court dans sa direction. Elle sent à peine la terre inégale avant de se glisser sous le buisson épineux. Les ronces lui déchirent le bras mais elle ne crie pas. Les yeux fermés, elle écoute son cœur battre à cent à l'heure. Un éléphant pourrait passer devant elle qu'elle ne l'entendrait pas.
Silence, dit-elle à ses poumons, qui réclament leur oxygène à grands cris. Silence, dit-elle à son cœur, qui tente d'enfoncer ses côtes. Silence, s'ordonne-t-elle, et elle attend. Comme si elle était sous une cascade. Comme si elle était sur une falaise. Comme si elle était sur un glacier.
Dans la nature, c'est l'animal en soi qui peut tuer. La chose qui n'aime pas réfléchir, qui a peur; l'adrénaline, ou l'instinct de survie, ou peut-être juste le besoin de courir. Rien de tout cela n'est d'une quelconque utilité quand une seule erreur peut coûter la vie.
Tamao se calme, lève la tête, et voit un adulte sortir par l'entrée qu'elle visait.
« C'est vrai, » dit-il assez fermement dans l'Oracle Bell avant de laisser son bras retomber. Il s'appuie contre le mur et pose son autre main sur son visage, pressant ses doigts contre ses yeux. Est-ce qu'il… pendant une seconde, elle en est sûre, il pleure; mais l'instant d'après il bouge, et son visage a l'air sec.
C'est le prêtre bizarre qui est dans l'équipe de Hao, se rappelle-t-elle. Elle l'a vu, durant l'horrible match, en retrait avec l'enfant.
L'homme essaie d'allumer une cigarette, mais il a du mal. Son briquet est peut-être vide, ou alors il n'a pas la patience; il jure dans sa barbe. Tamao ne reconnaît pas la langue qu'il parle.
Elle essaie de s'enfoncer plus profondément dans le buisson. S'il ne bouge pas de là où il est, elle ne pourra jamais entrer. Ne peut-il pas simplement finir sa cigarette et partir ? Allez-vous en, le supplie-t-elle dans sa tête. Elle sait qu'elle n'est pas très bien cachée. Peut-être qu'elle peut le distraire, d'une façon ou d'une autre ?
Elle n'a même pas encore esquissé de plan quand il lève les yeux, et, par malchance, croise son regard.
« Qui – sors de là, » dit-il. Il a une voix de professeur, stricte, calme. Tamao n'est pas assez folle pour l'ignorer.
Elle se lève, tremblante. Il l'examine de bas en haut, comme s'il cherchait à la reconnaître, en vain.
« Qui es-tu ? Je ne t'ai jamais vue, » finit-il par dire. Sa voix n'est pas menaçante. Peut-être teintée de déception, comme un maître trouvant son élève avec la main sur les corrigés d'un examen à venir. Sauf que Tamao ne connaît pas les questions.
« Je, je, » sa voix lui désobéit, « je suis ici pour…
- Oui ?
- Je connais Achille. »
Il ne s'attendait pas à cela; il la regarde avec une nouvelle curiosité.
« Tu es une Shamane, » dit-il lentement, comme s'il n'était pas complètement convaincu. Tamao a trop peur pour se sentir insultée, et elle acquiesce. Ponchi et Conchi restent silencieux près d'elle; ils doivent sentir la différence de puissance entre eux et l'esprit du prêtre. S'ils l'énervent, elle ne s'en sortira pas.
« Je, je l'ai rencontré hier dans les bois, » explique—t-elle, ignorant la peur qui lui écrase la gorge. « Il était très mal en point. Son bras – sa marque – il avait mal à cause de Lyserg, le Lyserg des X-Laws. Je l'ai emmené voir un médecin – je voulais savoir s'il allait bien. »
Elle espère que son bégaiement ne lui donne pas l'air de mentir. Elle ne sait pas pourquoi elle ment. Ses yeux refusent de quitter le fantôme au-dessus de l'épaule du prêtre; il lui rappelle étrangement ceux des X-Laws, ceux qu'elle a vu près des quais, mais ça n'a aucun sens.
« C'est un grand risque à prendre pour une connaissance, » dit-il après un temps. « Tu n'as pas l'air d'une fille naïve.
- Je ne le suis pas, » dit Tamao. Faut-il avouer ? Elle ne peut pas lui dire je veux parler à mon âme-sœur. « C'est important. Je – je me fais du souci à son sujet. Je veux savoir s'il va bien. »
Ce ne sont pas des mensonges. Ce ne sont pas, exactement, des vérités. Elle a l'impression que ce demi-mensonge est écrit en gros sur son front.
L'homme semble pourtant convaincu; il acquiesce, et lui fait signe de s'approcher. « Reste près de moi, » dit-il avant de disparaître à l'intérieur.
Après un battement de cils, Tamao se précipite à sa suite. Noir dans le noir, elle manque de lui rentrer dedans alors qu'il marque un tournant. Son cœur bat à toute vitesse. Est-ce qu'Hao est là ? Il est forcément là. Elle veut qu'il soit là, elle doit lui parler. Alors pourquoi a-t-elle l'impression de ne plus pouvoir respirer, maintenant ?
Ils descendent de longs couloirs sombres jusqu'à arriver devant une porte de bois. L'homme toque, attend.
« Il dort, » conclut-il après quelques secondes. Ses yeux font à Tamao l'effet de rayons lasers. Peut-être qu'Achille n'est même pas dans cette pièce; ce prêtre veut juste lui faire admettre son mensonge. Il veut voir ce qu'elle va faire après.
Mais Tamao n'a pas menti, et elle insiste.
« Puis-je entrer tout de même ? Je veux savoir s'il va bien. Je, j'ai un peu de connaissances en médecine. Je ne lui ferai pas de mal, je vous le jure. »
Il la fixe, et elle refuse de flancher.
Qu'est-ce qui lui fait ouvrir la porte, alors ? La pitié ? Espère-t-il sincèrement qu'elle peut aider le garçon ?
« Je ferai en sorte que personne ne vienne, » dit-il en ouvrant la porte. « Je reviens te chercher quand il sera temps de partir. »
Tamao entre dans la pièce.
La première chose qui la marque, c'est la chaleur. Le reste du bunker est frais et sec, mais cette pièce lui fait l'effet d'un sauna. Le lit sur lequel le garçon est allongé est trempé de sueur, et la petite chaise installée près de sa tête n'est pas occupée. Tamao s'avance vers lui.
La porte se ferme derrière elle, doucement, sans doute pour ne pas réveiller le garçon endormi. Tamao relâche son souffle.
Le bras d'Achille est enveloppé dans un bloc de glace. Impossible qu'il ait été glissé le long de son bras naturellement. Hao doit l'avoir créé directement autour de sa brûlure, comme lorsqu'il a transformé Spirit of Fire dans l'arène.
Il y a un verre sur le sol, mais il est vide. L'a-t-il bu, ou s'est-il évaporé ?
C'est étrange, cette absence d'équipements médicaux autour de lui. Tamao en sait suffisamment pour savoir que suer autant doit le déshydrater. Garder une fièvre plus que quelques heures est dangereux, ça, elle le sait aussi. Et s'il lui arrive quelque chose, là, maintenant ? Et s'il lui arrive quelque chose dans cette pièce close où personne ne veille sur lui ?
Et si quelque chose lui était déjà arrivé ?
Précautionneusement, elle se penche pour l'écouter respirer, cherche son pouls, examine sa gorge. Il est vivant. Il est… vivant, et c'est tout ce qu'elle sait en cet instant.
Ce n'est même pas la raison de sa venue, mais son cœur saigne à la vue du garçon. Pourquoi l'ont-ils laissé tout seul ? Pourquoi Hao ne l'a-t-il pas soigné ? Pourquoi Hao n'a-t-il rien fait à part poser ce bloc de glace sur sa brûlure ?
Tamao n'a pas l'habitude d'être en colère, de vouloir se rebeller. Pourtant, la force qui cherche à se libérer dans son ventre pourrait porter ces noms. Elle serre les dents, sort son carnet de son sac, et en déchire une page.
Elle ne se laisse pas réfléchir. Elle espère seulement se rappeler assez bien de ce qu'elle a appris en vivant chez les Asakura.
Il lui faut un peu de temps pour commencer à écrire. Elle y passe dix, vingt minutes ? Achille ne bouge pas. Elle pourrait le croire mort, si elle ne voyait pas sa poitrine se lever et s'abaisser. Au bout d'un moment, cependant, elle n'a plus de mots. Sa main tremble quand elle signe, plie la lettre, et écrit à destination de Hao sur la tranche.
On toque à la porte, et Tamao se lève à la vue du prêtre au visage austère. « O-oui, » dit-elle, anticipant l'ordre. « Je suis prête à partir. »
Il la regarde comme si elle avait quatre yeux.
« S'est-il réveillé ? »
Elle ne s'attend pas à cette voix, si basse, si hésitante, et se prend à détester le fait qu'elle doit le décevoir. Elle le fait, cependant, d'un geste de la tête. Mais il ne s'offusque pas; ne se met pas en colère.
« Je lui dirai que tu es venue. Maintenant, viens, que je te fasse sortir. »
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Merci de m'avoir rendu mon carnet. Il m'est très précieux. J'ai apprécié certains des ajouts; veuillez féliciter l'auteur pour son utilisation étrange et enthousiasmante de la couleur.
Je vous écris parce que je veux vous demander une faveur.
Nous ne nous connaissons pas et je sais que vous n'avez aucun désir en ce sens. Je suppose qu'Achille vous a appris ce que je pensais de notre situation. Sinon, vous pouvez lui demander; je vous assure que mes mots n'étaient pas irréfléchis, ni l'expression immature d'une enfant.
Je suis amoureuse de Yoh-sama. Je sais exactement ce qu'Achille ressent, à suivre quelqu'un qui ne l'a pas embrasé et qui ne pourra jamais le choisir. Quelqu'un qui a d'autres priorités. Ça, ce n'est pas grave. Yoh n'a pas à me choisir. Vous n'avez pas à choisir Achille.
Mais – je – je ne peux – La phrase est barrée, illisible.
Cependant, je ne crois pas que cette situation soit tenable. Vous vouliez donner une leçon aux X-Laws et vous l'avez fait. Achille en souffre. C'est un Shaman, tout comme vous. C'est l'un de vos Shamans et il ferait n'importe quoi pour vous, pour un sourire de vous. Je devine qu'il veut continuer à supporter cette torture, qu'il vous a peut-être même imploré en ce sens. Pour maintenir les X-Laws hors du tournoi, même si cela requiert son sacrifice. Son cœur est entre vos mains, tout comme le mien est dans celles de Yoh.
Voilà la faveur que je vous demande : je vous en prie, libérez l'âme de cette femme.
Je vous ai entendu lors du match de l'Iron Maiden. Elle ne vous fait pas peur. Sa présence durant le tournoi ne changera pas son issue. Et cela peut sauver Achille.
Si vous acceptez, je respecterai votre choix et resterai à l'écart. Je resterai, autant que faire se peut, dans les bâtiments assignés à Funbari Onsen, et je ne vous adresserai jamais la parole. Je ne vous causerai pas de problèmes. Même si je suis blessée, même si je suis tuée, vous n'aurez aucun effet secondaire tant que je ne suis pas embrasée. Si vous me le redemandez, je retournerai au Japon.
Je suis prête à faire cela pour Achille, et je vous demande donc humblement de le libérer de sa souffrance.
Et puis vient son nom : Tamao Tamamura.
La lettre s'embrase dans sa main et Hao soupire profondément.
Comment est-elle parvenue jusqu'ici ? Elle aurait dû être arrêtée au moins trois fois, transformée en chair à saucisse ou menée directement jusqu'à lui. Transformée en – il faut qu'il avertisse son équipe, d'une manière ou d'une autre, qu'elle ne doit pas être touchée. Si elle se fait tuer… Tant qu'il n'est pas sûr de ce qu'elle dit – de la subordination du transfert de douleur à l'embrasement – il ne peut pas prendre le risque.
Ou a-t-elle manifesté cette lettre ici, d'une manière ou d'une autre ? Un Oversoul semble plausible. Ses esprits sont tellement minuscules… Suffisamment pour se glisser dans son repaire, au cœur de toutes ses fortifications, et en sortir sans encombre ? Quel manquement.
Il faut qu'il fasse beaucoup plus attention à l'avenir.
Mais c'est intéressant. Si elle n'est pas embrasée… comment saurait-elle tout ça ? Comment pourrait-il tester son hypothèse ? Si c'est vrai, les choses sont beaucoup plus simples qu'il ne l'avait cru. Lui mentirait-elle ? Elle ne lui semble pas capable de ce genre de stratégie.
« H-Hao-sama ? »
Il cille et revient au présent. Le garçon en sueur qui repose en-dessous de lui a les yeux ouverts.
« Achille. Il est bon de voir que tu es réveillé. »
Le garçon esquisse un sourire, et Hao remarque la sécheresse de ses lèvres. Il perd toute l'eau de son corps.
Minuscule petite âme.
« Comment te sens-tu ?
- Je – je fais aller, maître. Je me sentais juste… très fatigué. » Le garçon regarde autour de lui, mais il n'y a pas de fenêtre, et aucune façon de savoir combien de temps a passé. « Mais, mais maintenant je pense que je peux me lever et retrouver les autres.
- Ah oui ? »
Hao ne supporte plus la situation, tout d'un coup, ce qui est – stupide. Les yeux de faon, la fièvre, l'obéissance absolue – il demande tout cela des personnes qui le suivent. Il l'exige. Et maintenant qu'il voit ces qualités reflétées sur le visage d'Achille, il a l'impression qu'on l'étrangle. Les griffes d'un autre garçon, un garçon au rire méprisant et à l'amour trop sincère, lui labourant l'estomac. L'ombre d'Achille.
Sa voix se fait dure. « Quel était notre accord ? »
« Nous… nous avions dit que si je pouvais supporter la douleur cela me permettrait d'augmenter mon furyoku, » il rappelle, la voix pâteuse, cherchant son Oracle Bell des yeux. « Et – et que ça mettrait les X-Laws à genoux.
- Si tu pouvais le supporter, oui, » répète Hao patiemment.
« C'est le cas ! Je vous le promets !
- Achille, » commence Hao, avant de s'arrêter. Il se souvient de la lettre. Que croit-elle, cette petite étrangère ? Achille veut continuer. Peut-être qu'il peut le supporter. Peut-être…
« Tu ne m'es d'aucune utilité si tu dois garder le lit. »
Le garçon pâlit, puis rougit. « Je – je suis sûr que ça va aller. Je me sens beaucoup mieux, déjà, et ça va continuer en ce sens ! » Il s'assied. La plus grosse partie de la glace a fondu, et il ne grimace pas, mais son bras est lâche, amorphe. La brûlure dorée continue de briller à travers sa chemise sèche.
« Ah oui ? » Hao se sent impatient. « Être un Shaman signifie écouter ton corps. Savoir quelles limites respecter, lesquelles repousser, quand. Je t'ai appris tout ça. »
Utilise ta colère, ne la laisse pas t'utiliser. Bats en retraite quand l'ennemi est clairement plus fort que toi. Ne donne que ce que tu acceptes de perdre.
Ils sont si peu à l'écouter.
Le garçon penche la tête, sans répondre.
« N'est-ce pas ? » Hao veut l'entendre.
« Oui, seigneur.
- Que te dit ton corps ? »
Achille ouvre la bouche.
« Attention, Achille, ceci est un test. »
Parfois, il faut être absolument clair avec ses élèves.
Le garçon regarde son bras, les lèvres pincées, et réfléchit avec ardeur. Hao essaie de ne pas y prêter attention, les pensées des flèches geignardes et stressées dans son esprit.
Il ressemble tellement à Daitaro. C'en est à vomir.
« Je ne serai pas capable de le supporter encore longtemps, » admet le garçon. « Je ne peux pas sentir mon bras, ou presque pas, et j'ai mal au crâne.
- Tu es déshydraté.
- Oui. »
Achille croise son regard. Ses yeux sont pleins de culpabilité et de confusion.
Hao soupire.
« Il est temps de mettre un terme à cette histoire. »
Il s'attend à des récriminations, des supplications, un cri d'orfraie; Achille est silencieux. Ses pensées sont confuses, se fondent les unes dans les autres, mais Hao y devine du soulagement.
C'est un choix de gentil. Hao n'est pas gentil. Pourquoi fait-il ça ? Quoi que Tamao Tamamura ait choisi de lui offrir, de sacrifier, ça ne vaut pas la vie des X-Laws. Ça ne vaut pas leur punition, qu'ils ont si clairement méritée.
Et pourtant.
« Hao-sama ? »
Ah, va-t-il le supplier, finalement ?
« Oui ?
- Vous ai-je déçu ? »
Hao regarde Achille pendant un long, long moment.
Son cœur est entre vos mains.
