L'âge de la raison

Se repentir, avouer, comprendre

Auteur : Rain

Disclaimer : Shaman King…. Ne m'appartient pas ! Je sais, je sais, quel choc, quelle surprise. Pardon d'avoir ainsi dissimulé la vérité. Je ne suis qu'une humble fanartiste.

Notes :

Merci à Solemntempo, à Corporal Queen, Allie, Hessy, Julia, LugiaP2K et Realgya pour leur soutien éternel. Et merci à tous les autres ! Je vous aime.

Gore dans la partie de Jeanne, brûlures graves, squelettes, bref du bon glauque.

...

La dernière fois dans L'âge de raison :

Jeanne est morte. Après s'être ouverte aux X-Laws survivants sur sa culpabilité et ses regrets, elle a été tuée alors qu'elle allait ouvrir des négociations avec le groupe de Yoh. Tamao, choisie pour guider leur convoi à destination, doit défendre son corps des hommes de Hao, et bientôt de Hao lui-même. La confrontation qui s'ensuit enflamme Tamao et Hao, qui quitte les lieux avec plus de questions que de réponses.


Jeanne traverse une cathédrale vaste et nue, accompagnée seulement par le bruit de ses pas. Le plafond est si haut qu'elle ne peut le distinguer dans l'obscurité; d'imposants piliers de pierre découpent l'espace. Des éclats de lumière colorée touchent ses pieds. Tout résonne.

L'endroit est familier et étrange tout à la fois. Il n'y a pas de bancs, pas d'autel, pas de porte. L'air est chaud, beaucoup trop pour une église, et elle se sent observée, sans pouvoir déterminer par qui.

Il n'y a rien d'autre à faire que d'avancer. Jeanne marche entre les piliers, tentant d'abord d'ignorer les ombres à l'orée de sa vision. Elles se multiplient, grandes, trop maigres pour être humaines, raclant les murs avec ce que Jeanne devine être des griffes.

Quand la troisième passe tout à côté d'elle, Jeanne se retourne brusquement, fait face à l'absence.

Qui sont ces êtres qui jouent avec ses nerfs ? Le sang lui monte au crâne alors qu'elle sonde l'obscurité, cherche l'ennemi.

« Je vous vois, » dit-elle dans le noir. Elle n'a pas peur de ce qui la traque. Elle peut faire face; elle fera face.

Rien ne vient.

« Je vous vois », répète-t-elle plus fort.

« Seigneur Maiden ? »

Elle sursaute si fort qu'elle manque de tomber. En se retournant, elle trouve Marco, penché vers elle, un sourire légèrement amusé sur le visage. « Est-ce que vous allez bien ? »

Jeanne cille. Derrière lui se trouvent les autres, Lyserg, John, Porf, Kevin, Larch, Christopher, Meene. Tous en uniforme; tous souriants.

Elle corrige sa posture. Se redresse, ramène ses mains devant elle, affiche un doux sourire. Sa gorge est pleine de ciment. Est-ce qu'ils l'ont vue menacer le vide ?

« Marco », répond-elle aussi uniformément que possible. « Que puis-je pour toi ? »

Il sourit. Ses lèvres s'étirent à la limite du grotesque, avalant la moitié de son visage. Ses dents sont tachées d'un liquide doré qui coule le long de son menton.

« Seigneur Maiden, » répète-t-il en faisant un pas vers elle.

Quelque chose ne va pas.

« Marco ?
- Seigneur Maiden, » dit Meene, et sa gorge brille de rouge et d'or. Au moment où Jeanne tourne son regard vers elle, un grondement flamboyant se fait entendre. Les vêtements de Meene tombent au sol.

Non.

Il n'y a pas que ses vêtements qui tombent.

Et ils ne tombent pas. Ils fondent.

Un halètement d'horreur sort de Jeanne alors que la femme trébuche, ses os trop fragiles pour soutenir le poids du reste de son squelette.

« Meene », la supplie-t-elle alors que d'impossibles doigts d'os l'effleurent. Et il n'y a pas que Meene qui se tend vers elle ; toutes les mains de ses hommes sont levées, essayant de l'attraper, de la retenir. En cet instant, elle ne veut que leur échapper, disparaître.

« Vous avons-nous fait honneur, » demande le crâne.

« Quoi ?
- Nous nous sommes battus comme vous nous l'aviez commandé, » ajoute Kevin. Son uniforme ne tombe pas correctement. Il a l'air lourd, gonflé, comme si les chairs qui l'habitent étaient devenues liquides. Il pleut rose sur ses chaussures, un filet fluide régulier à l'odeur nauséabonde. « Vous avez voulu ce qui nous est arrivé.
- Non, ce n'est pas vrai, » balbutie-t-elle. « Je ne voulais pas votre mort. Je ne voulais pas. Non.
- Alors pourquoi garder le silence ? Pourquoi ne pas nous le dire ?
- Est-ce que nous vous avons donné raison de douter de notre loyauté ? »

Chris n'est même plus là. Sa voix seule résonne dans la grande salle alors que le reste des squelettes se rapproche. Leurs os sont éclaboussés d'or et d'argent, des mots qu'elle connaît et des mots qu'elle ne connaît pas, mais l'air est puant, lourd. Jeanne se sent comme pétrifiée. Ses pieds refusent de bouger.

« Vous ne nous faisiez pas confiance ?
- Bien sûr que non…
- Alors pourquoi nous sommes-nous battus ? »

C'est Meene qui le lui demande, mais les mâchoires de tous les squelettes ont bougé à l'unisson. Lyserg est assez proche pour la toucher, s'il le voulait. Son visage est couvert d'énormes cloques jaunes sur le point d'exploser. Jeanne ne peut plus respirer.

Un éclat doré lui cingle le bras. Elle entend un air de piano, lointain, venant de quelque part au plafond.

Le charme qui la maintenait clouée au sol se brise. Elle repousse Lyserg et court sous les arches de pierre. Elle peut les entendre derrière elle, une cavalcade infernale qui ne peut se terminer que par leur mort ou la sienne.

Un escalier en bois ceint le pilier suivant, et elle ne perd pas une seconde à s'engager sur les marches, sautant les premières malgré sa courte haleine. Son pied reste coincé; elle heurte douloureusement les planches des genoux avant de se hisser, à la force des bras, vers les marches suivantes.

Une poigne osseuse agrippe sa cheville avec toute la force d'une chaîne.

Un cri lui échappe alors qu'elle est traînée vers le bas. Ses mains s'éraflent sur la balustrade alors qu'elle cherche une prise. Elle tourne la tête et croise le regard froid et mort de Lyserg.

« Seigneur Maiden. » Les trous qui lui tiennent lieu d'yeux n'ont rien d'innocent. Ils lui parlent d'une faim dévorante, d'un appétit de mort, de souffrance. « Venez avec nous. C'est votre place. C'est le prix de votre silence. »

Et le fait est qu'il a raison.

Au lieu de lui concéder victoire, Jeanne arrache un éclat de bois de la balustrade et tranche la main enroulée autour de son pied. Ce ne sont que des os; la force du coup est suffisante pour envoyer la main squelettique voler dans le noir.

Les jambes de Jeanne flageolent alors qu'elle se redresse et regarde les monstres qu'elle a créés. Son arme se transforme à son côté, prend du poids et de l'éclat. Une hache; elle s'est trouvé une hache.

Pourtant, l'idée de briser ces chers crânes suffit à la faire hésiter. Elle monte les marches à reculons, espérant que son attaque suffise à dissuader les squelettes de s'approcher. Ils sont figés au bas de l'escalier. Eux aussi semblent vouloir y réfléchir à deux fois avant de l'affronter.

« Je ne voulais pas ce destin pour vous. Pour nous, » leur dit-elle, alors qu'elle atteint la dernière marche. Il n'y a pas de rampe pour empêcher une chute malheureuse, juste une plateforme qui laisse place au vide, et puis, à environ un mètre au-delà de la fin des planches, un gigantesque vitrail qui verse sur ses épaules un flot rouge, vert, bleu, or. « Je vais me rattraper, » leur promet-elle encore. Elle se rappelle de ses propres mots, de son arrogance. Je chasserai le mal pour que la paix règne sur notre terre. Je sauverai ce monde.

Arrogance.

« Je nous sauverai, » promet-elle, et c'est encore de l'arrogance. Celle-ci, par contre, elle va devoir l'assumer. L'inverse serait trop insupportable.

Les monstres la regardent se tourner pour faire face à la lumière.

« Seigneur Maiden », l'appellent-ils une dernière fois, mais Jeanne court vers le vide, bondit, et passe de l'autre côté du verre.

Hao part, et la tension part avec lui. Tamao tombe à genoux. Elle pleure encore, sa vision si brouillée qu'elle réalise à peine qui est en train de s'approcher d'elle. Il faut qu'il parle pour qu'elle identifie l'allié de Hao.

« N'y songe même pas, » dit-il. « Elle est sous ma protection.
- De quoi parles-tu, » s'insurge Marco, plus loin, si loin.

Tamao regarde le corps immobile de l'Iron Maiden et redouble de sanglots. Le bruit au-dessus de sa tête ne s'arrête pas. Marco et le prêtre continuent de parler, elle s'en doute, mais elle n'arrive pas à se concentrer. Elle pleure encore, d'une part, et il y a sur ses épaules le plein poids du corps mort – les deux corps, pauvre Lyserg, elle s'en veut de si facilement oublier sa tragédie – à ses pieds.

Elle aimerait pouvoir entendre le kôto une nouvelle fois, aimerait y puiser sa force, mais elle a l'impression d'être assise sur des sables mouvants. « N-nous devrions les emmener… » Chez qui ? Qui pourrait les sauver ? L'Iron Maiden est morte. Morte !

« Petite. »

Elle lève la tête. L'homme au-dessus de sa tête lui tend la main.

« Dame Sâti, des Gandhara, peut elle aussi ramener les morts à nous. Je suis certain que Marco voudra les y conduire… s'il en est encore capable.
- Ferme-la avant que je ne te tue, Rackist, » dit Marco dans un grognement. Un coup de feu déchire les tympans de Tamao, et soudain une voiture apparaît devant eux. C'est... c'est la voiture qui a explosé. Tamao ne comprend pas bien, mais elle n'arrive pas à s'en soucier. Le martèlement de son cœur dans ses oreilles l'empêche de réfléchir. Sâti ?

« Alors l'Iron Maiden…
- Elle n'est pas complètement perdue, » confirme Luchist. Son visage est insondable; Tamao ne comprend pas bien ce qui se passe. Pourquoi est-il encore là ? Pourquoi n'est-il pas allé avec Hao ? Pourquoi Marco le laisse-t-il se tenir si près de...

« Reculez, l'un comme l'autre. »

La voix du Capitaine des X-Laws les coupe tous les deux comme un fil chaud.

Tamao tourne la tête, et c'est à ce moment-là qu'elle le voit, le visage horrible du fantôme brûlé. La X-Law morte la regarde fixement, comme si elle souhaitait pouvoir l'embraser elle aussi.

Tamao frissonne.

Évidemment. Elle est l'âme sœur de Hao, c'est maintenant officiel.

Marco braque son arme sur elle. Rackist se place calmement entre eux.

« Ne jouons pas à ça. Elle a mieux défendu l'Iron Maiden que vous deux réunis. »

Tamao rougit. Non, bien sûr que non !

« Je me fous de ce qu'elle a fait. Je ne lui fais pas plus confiance qu'à toi, » dit froidement Marco. « Éloignez-vous d'eux. »

Ils sont dans l'impasse. Tamao ne veut vraiment, vraiment pas s'éloigner du corps de Jeanne. Son âme lui crie toujours de faire quelque chose, n'importe quoi, aider cette femme, la retrouver, où qu'elle soit, la ramener. Mais elle n'a pas ses pouvoirs. Ni ceux de Sâti. Elle ne peut rien faire du tout.

Tamao se lève. « Je veux venir avec vous, » dit-elle à Marco. « Je – je n'ai aucune mauvaise intention. Je veux – je dois rester à ses côtés. S'il vous plaît… »

Marco fronce les sourcils. Le fantôme à ses côtés feule comme un chat en colère.

Elle dit la vérité, murmure une voix éthérée, et ils jettent tous un coup d'œil à l'esprit qui se tient au-dessus d'eux. Shamash flotte là, son livre à la main. Il aurait presque l'air de s'ennuyer, si une de ses petites mains ne volait pas à travers les pages. Nous devons nous dépêcher. Notre Seigneur n'a pas beaucoup de temps.

Le cœur de Tamao se serre. « Qu'est-ce qu'il... »

Marco murmure quelque chose à mi-voix. Luchist tousse.

« Pas devant des enfants, Marco.
- Va te faire foutre, toi aussi, » dit le jeune homme en s'avançant vers eux. Rackist repousse Tamao, malgré ses efforts pour l'esquiver.

Marco prend l'Iron Maiden dans ses bras. Ses membres pendent dans des directions étranges et Tamao veut crier en les voyant balancer. L'herbe en dessous d'elle est trempée de sang. Il la porte jusqu'à sa voiture sous le regard sévère de la X-Law morte, puis il vient chercher Lyserg. C'est un travail minutieux et son uniforme finit encore plus ensanglanté qu'avant.

Le capitaine des X-Laws est plus jeune qu'elle ne le pensait, réalise-t-elle alors. Et il boîte. Tamao ne sait pas ce qui lui est arrivé, comment il peut être revenu après le coup qui lui a ouvert le torse, mais il n'est clairement pas en état de se battre.

Rackist lui indique sa propre voiture. « Viens. Nous allons les suivre.
- N'y pense même pas. »

Il n'y a pas de mal à ce qu'ils viennent, dit Shamash, et Marco serre les dents si fort que Tamao s'attend à les voir exploser.

« Très bien, » finit-il par lâcher.

Tamao se dirige vers la voiture noire et monte sur le siège passager. Elle regarde sans réagir le sang tacher le cuir, mais Rackist n'y prend pas garde.

La voiture démarre et ils se dirigent vers le village.

« Maintenant que nous sommes seuls, » dit calmement le vieil homme au volant, « tu m'as caché beaucoup de choses la dernière fois, mademoiselle. Puis-je avoir ton nom ? »

Il faut à Tamao des efforts immenses pour lui répondre. Elle est encore sous le choc et, à chaque fois que la voiture de Marco les distance, sa gorge se serre à faire mal.

« T-Tamao, » parvient-elle à balbutier. « Je voulais, je. Je n'avais pas l'intention de vous mentir.
- Connaissais-tu Achille, au moins, ou était-ce là aussi une autre omission ?
- O-oui, enfin non, je le connaissais.
- Savais-tu ? » Que tu étais l'âme sœur de Hao ?

Elle pense au stade, à la grâce sanguinaire de Jeanne, aux mains sur ses épaules qui l'ont fermement maintenue dans son siège pour qu'elle ne se brise pas les deux jambes.

« Je n'en étais pas sûre. Mais j'avais des doutes.
- Tu étais sage de te taire. Tu t'es mise en grand danger. »

Tamao avale sa salive. Elle se sent toute nue quand elle doit répondre, la voix fragile, hésitante : « Je ne pouvais pas le laisser faire.
- Pourquoi pas ? »

Elle jette un coup d'œil au visage du vieil homme. Il est impeccablement insondable. Trop propre, trop nettoyé.

« Vous connaissez bien les X-Laws, » devine-t-elle.
- Que cela soit ou non le cas, ça ne te concerne pas.
- Mais vous m'êtes venu en aide. Vous êtes encore en train de m'aider.

La voiture fait une embardée vers la gauche dans un crissement de pneus avant de piler brusquement. Rackist tourne la tête et la fixe, sévère. « Tu es désormais de la plus haute importance pour Hao-sama. Plus que n'importe lequel d'entre nous. Quiconque te blesse le blesse. Quiconque te tue a de sérieuses chances de le tuer. Si tu ne réalises pas ce que cela signifie, fais-le moi savoir immédiatement. »

L'estomac de Tamao imite la voiture. « Je...
- Cela signifie qu'à partir de maintenant, tu resteras avec nous. Tu ne peux pas être laissée sans surveillance, même chez Yoh-sama. Je t'emmène chez les Gandhara par simple courtoisie, mais une fois que Jeanne sera réveillée, nous partirons.
- Pourquoi ? »

Il penche la tête. « Je ne vois pas ce que tu n'aurais pas compris.
- Non, je veux dire… Pourquoi m'emmenez-vous chez les Gandhara ? Voir J- l'Iron Maiden ? »

Il a plus de furyoku qu'elle et un bien meilleur fantôme. Il n'a pas subi d'accident de voiture. Il ne pleure pas comme un bébé sans pouvoir s'arrêter. S'il voulait la conduire jusqu'au complexe de Hao dès maintenant, il pourrait.

Rackist a les yeux fixés sur son visage. Au bout d'un long moment, il esquisse un sourire, et appuie sur l'accélérateur.

« Parce que tu pourras peut-être l'aider là où j'en suis incapable. »

À peine à cinq cents mètres du lieu de l'accident, Anahol prend feu. Pas de discours, pas d'explications; il n'a pas le temps de crier avant que Spirit of Fire ne l'avale rond.

Opachô était prévenue, ayant lu la décision dans l'esprit même de Hao; l'enfant ne bronche pas. En quelques bonds, elle se met au niveau de son maître, et continue à son rythme. Elle ne l'aimait pas beaucoup, de toute façon.

« Est-ce que ça va aller ? », demande-t-elle.

Hao ne s'arrête pas. Il ne sait pas trop vers où il se dirige, il sait juste qu'il doit mettre de la distance entre lui et le combat. Entre lui et elle, la fille aux yeux roses, Tamao Tamamura, son exaspérante âme sœur.

Opachô se demande pourquoi il ne répond pas à sa question, alors il se force à se concentrer.

« Qu'est-ce que tu veux dire ? »

« Rackist est très fort, » dit-elle, son attention toute aux cailloux pointus et aux perfides brindilles qui jonchent le sentier. Ses petits pieds nus pourraient facilement se blesser. "Mais ils vont voir Sâti, et la Maiden ne l'aime pas beaucoup."

Ah, c'est vrai. Rackist est resté en arrière. Quel bon bras droit, celui-là, comprenant ses besoins avant même qu'il ne les exprime ou les comprenne.

Hao s'est comporté comme un parfait imbécile, voilà la vérité. Lui parler, la laisser répondre, la laisser seule. S'il était raisonnable, il ferait demi-tour et irait la chercher lui-même. Faire confiance à Rackist est une chose, mais avec son âme sœur ? Il est d'une bêtise insondable.

Et pourtant ses pieds refusent de lui obéir. Il continue de s'éloigner, un pas après l'autre.

Opachô s'inquiète pour lui. Elle essaie de ne pas y penser, joue à la marelle et compte les choses bleues qu'elle voit sur leur chemin, mais ça s'infiltre malgré tout dans sa tête. Elle a cinq ans, se rappelle-t-il. Elle est toujours heureusement libre de la malédiction, des mots et de ce qu'ils signifient. Ou est-ce parce qu'elle comprend qu'elle s'inquiète ?

Il la prend dans ses bras. Il y a encore des larmes qui coulent sur ses joues, alors qu'il n'est ni triste ni prompt aux larmes. Cette fontaine ne vient pas de lui. Et puis personne ne pleure autant pendant plusieurs minutes d'affilée. Il devrait être déshydraté, ses réserves vidées, et pourtant ça continue.

Les marques. Ce doit être les marques, d'une manière ou d'une autre, un nouvel artifice infernal.

Opachô lève une main curieuse vers ses joues mouillées. Elle s'inquiète, plus ouvertement maintenant. La serre-t-il trop fort ? Il la pose sur ses épaules, continue de marcher.

Il peut sentir ses mains mouillées dans ses cheveux.

« Elles ne sont pas à moi, » dit-il à l'enfant. Habituellement, il ne prendrait pas la peine de dire de telles choses à voix haute. Opachô sait déjà ce qu'il pense. Et pourtant. « Quelque chose m'affecte depuis que nous sommes arrivés là-bas. »

Opachô pince les lèvres. « C'est la princesse rose ? »

Elle veut dire Tamao. Hao secoue la tête, piqué. « Elle n'est la princesse de rien. Mais non, je ne pense pas que ce soit ça. Cela la touchait aussi, mais cela ne venait pas d'elle. Je n'ai jamais… »

Il s'arrête là. Il fait confiance à Opachô, mais il ne veut pas parler de ce sujet, même avec elle. Il ne veut jamais qu'elle ait à s'inquiéter de telles choses. Et maintenant, avec le joyeux pétrin dans lequel il s'est mis, s'il ne fait pas attention...

« Qu'est ce qui a changé ?
- Hum ?
- Maître Hao connaissait déjà tous ces gens », dit tranquillement Opachô. « Maître Hao leur a déjà parlé. Sauf pour elle, mais – mais vous avez dit que ce n'était pas elle. Alors, qu'est-ce qui a changé ? »

Hao réfléchit. Elle est drôlement perspicace, sa toute petite Opachô. Il a évidemment déjà parlé à Anahol, en privé, du rôle qu'il lui avait prévu dans la tragédie des X-I. Le coupable ne peut pas non plus être Opachô ou Rackist. Il a parlé à Marco sans ce genre de répercussions, se fendant de sourires et de railleries. Et puis l'enragé des X-Laws n'était pas 'triste', il était fou de rage et désespéré. Lyserg non plus ne peut pas être la source de ces larmes; Hao lui a déjà parlé. A déjà laissé sa marque.

Ce qui laisse une seule possibilité.

L'ironie lui mord les lèvres. Bien sûr que c'est elle. Qui d'autre ?

Hao veut rire. Rien ne sort.

« Maître Hao, » murmure Opachô. Elle a rarement peur de lui, mais ça arrive; elle comprend suffisamment ce qui motive sa haine des marques d'âme pour s'inquiéter. A-t-elle entendu quelque chose d'indésirable ?

Adorable petite enfant.

« Tout va bien, » répond-il du même murmure, en tapotant ses petites jambes potelées. « Je sais que mes secrets sont en sécurité avec toi.
- Opachô est plus muette qu'une tombe ! »

Voilà qui enfin le fait rire alors qu'il continue de s'éloigner de l'accident.

Cela ne dure cependant pas très longtemps, car Opachô n'est pas seulement intelligente; elle est aussi terriblement courageuse. « Alors, Hao-sama, qu'est-ce qu'on fait ? »

Excellente question. Il est rare qu'il n'y ait pas de réponse. Son âme est toujours en éveil, pétrie de plans et de certitudes. Pour l'instant, cependant, il n'est pas bien sûr du chemin à prendre.

« Maxwell va emmener Jeanne à Sâti. » C'est la seule autre personne capable d'aider l'Iron Maiden, désormais. Ce qui veut dire, s'il se fie à son comportement jusqu'à maintenant, que Tamao sera là-bas.

Les mots d'Opachô résonnent dans sa tête. Rackist peut protéger Tamao de Marco, évidemment. Mais si Marco dit la vérité à Sâti ? Il ne fait pas confiance au chef des Gandhara. Elle est trop élégante, trop propre pour une vulgaire exécution, mais c'en est presque pire. Elle va parler à Tamao. La convaincre d'agir pour elle.

Ses pieds acceptent enfin de s'arrêter. Il sait où il va, maintenant.

« Opachô, » dit-il alors que le feu les emporte. « J'ai une mission pour toi.
- Opachô mission ! »

Elle sait comment fonctionne ce genre de phrases, à son âge. Faire semblant d'être plus petite qu'elle ne l'est, d'être un bébé, elle adore jouer à ce jeu. Cela devrait sans doute l'inquiéter, mais Hao n'est pas prêt à avoir cette discussion. Pas encore.

« Va voir Yoh, » dit-il en observant le bâtiment qui leur fait face. « Explique-lui que je lui emprunte Tamao pour un moment. » Cela suffira-t-il ? C'est une courtoisie entièrement gratuite, mais il se sent d'humeur courtoise.

Mensonge.

Il se ment de plus en plus à propos de Tamao, a-t-il remarqué, et il range soigneusement cette information dans un coin de sa tête. Il l'examinera plus tard.

L'enfant s'enfuit en grands bonds joyeux, heureuse d'avoir quelque chose à faire, et il s'avance vers le quartier général des Gandhara. La dame de la maison est invisible pour le moment. Sans doute qu'elle est bien occupée à contenir un chien rageur quelque part derrière ces murs.

Il y a un enfant à la fenêtre, cependant. Elle le remarque, cille.

Voilà qui fait sourire.

La seconde suivante, il est à côté d'elle.

Komeri n'est pas plus grande qu'Opachô, sauf si l'on prend en compte les petites cornes qui dépassent de chaque côté de son joli minois. Il n'en dira rien à Opachô; elle se vexerait.

L'enfant reste impassible dans son fauteuil, et son esprit est rafraîchissant de calme. L'étrange, frustrante discipline des Gandhara, déjà à cet âge ? Il en serait habituellement plus frustré, mais en cet instant il a d'autres chiens à flageller.

Quand ils ne le font pas tous seuls.

« Tu diras à ta maîtresse, » dit-il à l'enfant, « que si elle tente quoi que ce soit avec Tamao, je te rendrai à nouveau visite. Est-ce clair ? »

Komeri acquiesce solennellement. Hao aimerait voir de la peur sur son visage, ou au moins dans son esprit, mais rien. Elle lui rappelle l'Iron Maiden.

Il n'aime pas ça.

« Où sont-elles ? »

La petite fille se lève avec un petit bond. « Je peux vous emmener, » dit-elle en souriant avant de se diriger vers la porte. Quelle politesse.

Hao la suit.