Cette histoire est une traduction de "Us", de Deejaymil, et a été réalisée avec son accord.


Prologue : Sur la route de Derry (2009)

1

Il y avait un diner sur la Old Derry Road. Le temps avait oublié ce diner, un peu comme le temps avait oublié Derry elle-même. Ceux qui visitaient la ville assoupie dans un coin reculé du Maine, et à laquelle personne ne pensait vraiment, disaient tous la même chose à son propos : la quitter, c'était comme avancer d'un coup l'horloge. Le temps ne faisait pas que repartir, à mesure qu'on s'éloignait des vieux bâtiments victoriens fatigués, avec leurs façades délavées et leur peinture écaillée. Une fois que la voiture avait passé les cahots de la dernière route de terre, et tourné pour emprunter l'autoroute qui longeait sans accroc Derry, il accélérait. Vraiment dommage, ils avaient dit quand l'autoroute avait été construite ; presque certainement la mort de la ville. Cela s'était révélé faux.

Après que la saleté et la poussière de Derry ont quitté l'intérieur du véhicule qui s'échappait, l'époque moderne semblait se dépêcher de le rattraper. Les alentours ne paraissaient plus aussi ternis. Les arbres étaient de plus en plus vivants. Les gens souriaient davantage, bien que les citoyens de Derry ne soient pas de cet avis. Une ville amicale, diraient-ils. Une ville agréable. La vie peut y être lente parce qu'elle le veut bien, et si ce n'est pas à votre goût, vous pouvez tout aussi bien continuer jusqu'à Portland, ou Bangor, et y être heureux.

S'ils voulaient être plus heureux, ils auraient dû continuer encore et encore, sortir du Maine et aller encore plus loin, jusqu'aux limites de la terre et loin de ce qui s'y cache.

Mais ça, bien sûr, ils l'ignoraient.

Le diner, qui était en vérité hors des limites de la ville, avait découvert que, comme la moisissure, cet aspect étrange et liminal de Derry s'était étendu. Et comme la moisissure, cela semblait arriver par période. Lent pendant qu'il fait chaud, discret pendant les années calmes, quand rien ne se passe vraiment, puis s'étendant en de soudaines poussées quand le temps était humide et orageux. Le temps pluvieux l'attirait. La pluie amenait des torrents qui s'infiltraient et plongeaient dans le sol assoiffé, entraînant ce qui était enterré profondément en amont. Les vers, la pourriture, la moisissure et la faim. A cette époque-là, au début de l'été 2009, le diner situé le long de ce qui était à présent —mais n'avait pas toujours été— l'Old Derry Road, avait été dévoré depuis longtemps par la faim intemporelle qui suintait de Derry. Pour le dire autrement : Ça s'y trouvait.

2

Telle une colonne de fourmis, les longs SUV noirs se garèrent devant ce diner épuisé, les roues crissant sur l'asphalte plein de graviers. L'un d'eux cahota dans un nid de poule, que personne n'avait pris la peine de combler en vingt ans, interrompant à peine le silence intense de ses occupants. Les autres, voyant le danger, l'évitèrent avec adresse. Pour ceux rassemblés autour du diner —en une foule plus bruyante que le nombre de personnes rassemblées l'aurait laissé supposer— c'était comme si quelque chose d'extérieur à ce monde avait étendu ses doigts brillants et gouvernementaux pour interrompre leurs jours paisibles.

Loin, en dessous, Ça le sut.

A l'intérieur du diner, un décor était posé. Cinq hommes, trois femmes. Trois d'entre eux étaient des policiers avec des uniformes marron et des regards stupéfaits. Quatre autres étaient des témoins, tout aussi abasourdis que la police : un homme dans un costume trois tailles trop grande, qui espérait que les fédéraux ne le fouilleraient pas et ne trouveraient donc pas l'oxy dans la poche intérieure de sa veste. Il ne faisait que passer lorsqu'il avait entendu les cris ; dans un monde plus indulgent, il aurait continué son chemin. La propriétaire du diner était une femme terriblement grosse avec un visage aimable et une peau qui brillait de sueur et de graisse, et le genre de personne qui n'oublierait jamais ce qu'elle avait vu ce jour-là. En fait, trois années plus tard, une crise cardiaque mettrait un terme désintéressé à sa vie sur ce même sol terni, son cœur ralentirait sur le fin linoleum tandis que son cerveau court-circuiterait et s'arrêterait et, au dernier moment, repenserait à ce jour-là. Deux adolescents qui sentaient l'alcool, et portaient chacun l'odeur de l'autre. Et enfin, Tommy Hiscott, éclaboussé de sang et menotté au radiateur depuis un bon moment. C'était leur ami, tout comme ce qui était sans doute désormais un corps et se trouvait dans un endroit qu'on supposait connu d'au moins une des personnes présentes —une supposition incorrecte des forces de l'ordre, lesquelles ne pouvaient pas vraiment être blâmées pour être arrivées à cette conclusion, vu que le jeune homme avait été retrouvé tenant ce qui s'avéra être la main de la fille disparue.

Une foule habituelle en des temps incongrus : mis à part le sang, les larmes et la lueur folle dans les yeux du garçon menotté, cela aurait pu être n'importe quel mardi dans n'importe quel autre diner oublié, avec les mêmes box en cuir craquelé, les mêmes faux-souvenirs des années cinquante, les mêmes murs de photographies montrant des visages partis depuis longtemps pour de meilleurs horizon que Derry, dans le Maine.

Les fédéraux entrèrent. La femme les compta quand ils passèrent la porte, sa main faisant de petits mouvements comme pour écrire avec un stylo qu'elle n'avait pas en main, et la salutation rapide qu'elle faisait depuis vingt ans —mais plus pour longtemps— au bord des lèvres. Ce n'était pas un jour de travail ordinaire, et son cœur tressauta avec une sorte de fébrilité qui provenait plus de l'excitation que de la peur. Terrible ou pas, cela restait quelque chose qu'elle n'avait encore jamais vu, et amenait plus de gens que jamais grâce aux battues que les flics menaient depuis la route en amont pour retrouver la fille à laquelle appartenait la main qui patientait dans un petit congélateur. Elle se disait que ce serait un bon sujet de conversation jusqu'à la fin de sa vie, ou bien jusqu'à ce que l'intérêt des gens pour cet événement disparaisse —cela dépendait duquel des deux arriverait en premier.

Ils ne ressemblaient pas vraiment à des feds, se dit en premier lieu l'agent Harold Gardener, prêté par la ville de Derry. Le premier, si, et peut-être le deuxième —deux hommes en costard avec des expressions de types habitués à se faire obéir. Le troisième qui entra, et dont le regard trouva aussitôt le garçon attaché au radiateur, ressemblait aussi à un fed, supposa-t-il : du genre tout dans les muscles et rien dans la tête. Et noir —il le nota aussi ; lui-même s'en fichait, mais il le nota pour plus tard au cas où quelqu'un décidait d'en faire tout un drame. Les autres ? Des femmes, et un homme avec une canne qu'il n'aurait pas été surpris de voir prendre sa bière du soir au Falcon.

« Bonne chance, » dit-il simplement au premier qui entra, celui avec la mâchoire serrée et les yeux froids. « On n'a rien pu tirer d'eux. Je suppose qu'on cherche un corps, mais…

— On est pas au courant de rien, » dit un des adolescents. Les cheveux blancs décolorés, brûlés à force d'avoir été lissés, et une lèvre percée par une rangée de clous d'argents. Il saignait, remarqua Gardener. Il avait titillé ses stupides piercing jusqu'à en saigner. « Marcie était derrière nous, puis plus rien, et on en sait foutrement que dalle. »

Il s'appelait Jerry Dalton. Il avait quinze ans et cinq mois, était certain d'épouser la fille assise à coté de lui, et ignorait qu'il serait un de ceux que cet été étouffant avalerait. L'équipe, en fouillant son passé, ne trouverait rien de fâcheux si ce n'est une incitation à boire de l'alcool à un mineur, et un petit incendie allumé par accident en jouant avec des allumettes quand il avait sept ans. Dalton était un gars bien, et il le serait jusqu'à ce qu'il meurt de la même façon étrange que Marcie avant lui.

« Qui dirige l'enquête ? » demanda l'Agent Spécial Superviseur Aaron Hotchner, assimilant encore la situation pour essayer de la comprendre dans son entièreté. « Et pourquoi n'y a-t-il aucun chien pour la chercher ? » Il avait vu ce qui manquait dans la foule massée dehors : la motivation, tout d'abord. La plupart des personnes présentes semblaient justes ennuyées, ou curieuses.

« Eh bien, c'est un truc hallucinant, » commença Gardener.

3

Le corps de Marcie Harris reposait au fond d'un étroit ravin, enterré sous les feuilles pourries et dans une odeur âcre, suintante. Elle n'était qu'à dix kilomètres du diner que l'horreur avait finie par atteindre, mais personne ne la trouvera avant presque deux semaines. La pourriture se sera installée, car les bactéries provoquant le processus compliqué de décomposition ne se souciaient guère de soucis humains tels que le deuil ou la tristesse, ou que la personne qu'elles dévoraient était une amie, une fille, et une aspirante écrivaine. Quand le corps sera trouvé, le médecin légiste qui s'en occupera dira à peu près la même chose que Gardener : c'était vraiment un truc hallucinant, vous voyez, hallucinant. Jamais vu un truc pareil avant. Vous comprenez, Marcie était en train de se putréfier et de devenir une masse de pourriture au milieu de la forêt, dans une crevasse humide, soutenue par des feuilles, de la terre et des racines brisées. Le temps qu'ils découvrent son corps, elle aurait dû se faire dévorer par la forêt qui l'entourait. Asticots, fourmis, scarabées et autres mâchoires, plus affamées que celles qui l'avaient tuée, auraient dû la trouver en premier.

Ce n'était pas le cas. Malgré la pourriture, pas un insecte, pas un renard ou un chat affamé n'avaient osé en prendre la moindre bouchée.

Si ce n'était pas un truc hallucinant, ça.

Aussi dépourvu de morsures que soit son corps, le légiste pourra aisément voir les dommages qui y avaient été faits. « Moi je dis qu'ils n'ont qu'à enfermer le môme et jeter la clef, dira-t-il aux agents fédéraux lorsqu'ils l'interrogeraient. Même les animaux n'ont pas fait ce que lui, il lui a fait. »

En voyant le rapport d'autopsie, ils seront plutôt d'accord. Marcie était morte en hurlant ; les blessures à son flanc, creusées et contusionnées comme si elles avaient été faites très lentement, avaient saigné abondamment. Elle était vivante quand ce qui avait creusé son corps avait fait son œuvre. Quand on lui demandera ce qui avait causé ces blessures courbées et profondes, celles qui s'enroulaient sur son coté et sous son sein comme si elles visaient son cœur paniqué et frénétique, le légiste haussera juste les épaules. Cinquante-huit ans, et il n'avait jamais rien vu de tel.

Alors qu'ils se dirigeront vers la sortie, il dira en un souffle : « des doigts ». Interrogé sur son murmure, il niera avoir prononcé le moindre mot.

Mais en secret, dans ses moments les plus sombres, il imaginera toujours que l'outil utilisé avait été une main horrible et griffue, bien qu'il sache que personne n'aurait pu faire ceci avec de simples doigts —encore moins un adolescent, même aussi dérangé que Tommy Hiscott.

Il était indéniable que la main retrouvée avait été arrachée avec les dents et Tommy n'avait pas de sang dans la bouche, mais ce détail allait se perdre dans la précipitation des événements suivants.

4

« Les chiens refusent de chercher, » dit l'Agent Derek Morgan à Emily Prentiss. Il venait de la rejoindre à coté de la station d'enregistrement des volontaires, où elle parcourait la liste des noms écrits avec soin. Au-dessus d'eux, le soleil tapait fort, une fine ligne de sueur suivait les sourcils de Morgan, tandis que ceux d'Emily étaient marqués par l'inquiétude. « Les cynophiles ont encore essayé, et rien. Les chiens restent ventre à terre jusqu'à ce qu'on les fasse remonter dans la voiture. Tu as déjà entendu un truc pareil ?

— Je ne voudrais pas faire quoi que ce soit non plus avec ce soleil si j'avais de la fourrure, » commenta Prentiss.

Gardener avait eu tort de la négliger sur le seul fait qu'elle n'avait pas la même chose dans le pantalon que l'homme à coté d'elle, ou que les hommes dans le diner, derrière eux. Les yeux sombres cachés par des lunettes noires scannaient le parking, les mèches de sa frange aiguisées tels des rasoirs cachaient son expression détachée ; c'était une lame affutée par le FBI avec un esprit aussi dangereux que l'arme à sa ceinture —ou celle à sa cheville. Une colère sourde était enterrée profondément et elle brûlait plus vite que celles des autres, les blessures cachées s'étant envenimées. Si poussée à bout, l'explosion serait phénoménale. L'homme à coté d'elle avait autant de colère, mais pas ce fantastique contrôle.

Hotchner menait le groupe avec une aisance qui les rassemblait tous les deux ; ils le suivraient aux confins de la terre et sauteraient s'il le leur demandait, à l'unique condition qu'il justifie sa décision de manière rationnelle. Une dangereuse combinaison, cette loyauté entremêlée avec leur intelligence —mais ce n'était pas la première fois qu'une telle combinaison était venue en cet endroit pour repartir abimée.

« Quelque chose pue ici, » dit Morgan. Rien ne collait, rien du tout. Reid ne tirait rien du gamin menotté au radiateur. JJ et Hotch n'avaient pas de meilleurs résultats avec ses amis. Et une odeur nauséabonde se faisait sentir, une qui lui faisait se dire que, peut-être, les chiens n'avaient pas tout à fait tort. Il inspira et fronça les sourcils, les yeux parcourant la forêt qui les entourait.

Ce n'était pas Marcie, pas encore. Son sang coulait toujours. Plus tard, il songerait que c'était juste l'odeur normale de cet endroit. Un mauvais vent venait de Derry, et ils étaient suffisamment proches de la ville pour le sentir.

« D'autres gens arrivent de Castle Rock, » dit la femme —presque une adolescente— qui s'occupait des inscriptions. Serrée dans un t-shirt avec des cercles sombres autour du cou et aux aisselles, elle mâchonnait quelque chose et pointait son stylo sur une carte. « Là. C'est de là qu'ils viennent, ceux-là, dit-elle en pointant le diner et les adolescents de son stylo. Le Camp sans-espoir, là-haut, cette fosse à merde. Désolée, je peux jurer devant vous ? Vous n'êtes pas, genre, la police du langage, hein ? »

Prentiss ignora ses dernières questions.

« Le Camp ? répéta-t-elle. Quel camp ? »

On ne leur avait pas parlé d'un camp. On ne leur avait parlé de rien, juste d'une fille disparue, présumée morte, et d'une main retrouvée sans fille au bout. Quand ils avaient demandé d'où les adolescents venaient, on leur avait répondu par des regards muets, des haussements d'épaules et rien de plus.

« Là, à Dark Score, » dit la fille. Son chewing-gum fit un pop et envoya un souffle d'haleine mentholée vers eux. Le stylo frappa la carte au niveau d'un lac situé juste à coté d'un petit point annoté 'Castle Rock' », un peu plus haut que le point 'Derry', et alimenté par une rivière qui traversait les deux villes. « J'ai reconnu le chapeau de la fille. Ils les portent tous, ces uniformes. Le Camp Moribond. Un vrai enfer.

— Et comment se fait-il que personne n'ait appelé les superviseurs de ce camp pour les informer que les gamins sont là ? demanda Morgan.

— Il n'y en a pas, » fut la réponse. « Tout le monde s'en fiche d'eux. Ils sont tous foutus. »

5

« Du nouveau ? » demanda l'Agent Jennifer « JJ » Jareau à son collègue. Ce dernier était assis, une canne posée en travers de ses cuisses, et une jambe raide tendue devant lui, à coté d'un Tommy au regard plongé dans le vide.

« Il a besoin de soins », fut la réponse immédiate du Dr Spencer Reid. Il l'avait déjà dit, à l'instant où il s'était baissé devant Tommy et n'avait obtenu de lui qu'un regard écarquillé et paniqué. « Il est en état de choc, au minimum. » Bien que ses diplômes ne soient pas médicaux, Reid était tout à fait qualifié pour faire une telle déclaration : ses yeux enfoncés et sa structure maxillaire dessinée avec précision —comme si la personne qui avait choisi son physique avait poussé tous les curseurs sur « mignon », ignorant que dans le métier auquel il déciderait de dédier sa vie, « rude » aurait été plus approprié— hébergeait un intellect aussi finement aiguisé que la colère de Prentiss. Il avait vingt-huit ans à cette époque, un âge charnière car sa vie serait altérée à jamais par les événements à venir, et de plus loin le plus jeune de l'équipe. Quand il avait six ans, on l'avait, après un test Weschler, déclaré « génie », un terme pour lequel il en était venu à éprouver du ressentiment, avant de l'abandonner et le laisser grandir en devenant assez intelligent pour percevoir toutes les parts brisées d'un être humain. Il voyait, chez le jeune adolescent à coté de lui, le même regard que celui de sa mère dans ses pires moments.

JJ lui faisait entièrement confiance. « Tommy, dit-elle, si on t'obtient de l'aide, est-ce que tu nous parleras ? »

Tommy ne répondit rien. Les mots qu'il avait un jour possédés étaient à présent perdus dans le reflet argenté de sa santé mentale en train de se briser. Devant eux, ce n'était plus le garçon qui avait emmené ses amis faire une virée en véhicule volé pour respirer l'air estival, loin de l'endroit où ils avaient été enfermés tels des moutons dans un enclos en attendant de se faire abattre.

« Je vais chercher Hotch. » JJ se leva en parcourant la pièce des yeux pour essayer, une fois encore, de chasser cette étrange impression de connaître cet endroit —ce sentiment s'évanouit lorsqu'elle regarda une fois de plus Reid et se sentit de nouveau les pieds bien sur terre. Malgré sa concentration sur son travail, lequel était sauvage et cruel et l'éloignait de sa famille (son petit ami et son fils de deux ans) plus souvent qu'elle n'aurait aimé, elle aimait ses coéquipiers et c'est cet amour qui l'envahit soudain, comme l'amour tend à le faire, en voyant Reid parler avec autant de gentillesse au garçon brisé à coté de lui. « Spence ? »

Au moment où il leva vers elle ses yeux noisette et troublés, elle demanda avec ses propres yeux bleus, comme deux personnes qui travaillaient ensemble depuis longtemps et savaient ce que l'autre voulait, qui comprenaient :

—L'a-t-il fait ?

Reid secoua la tête : —Non.

Et ce fut tout, bien qu'aucun d'entre eux n'irait au tribunal pour certifier de l'innocence de Tommy : avec ce qui allait arriver, ils n'en auraient jamais la chance. Mais ils ne le savaient pas encore, ils ne faisaient que leur travail, un travail qu'ils s'attendaient à faire jusqu'à ce qu'ils n'en soient plus capables.

Ce qui se révélerait vrai, pour beaucoup d'entre eux.

Quand JJ expliqua la situation à Hotch, il lui lança un regard aussi distrait que ce qu'elle ressentait elle-même. « Je vais m'en occuper, » dit-il en s'éloignant pour le faire, les épaules dans cette position obstinée qu'ils avaient pris l'habitude de voir chez lui. Avec ce qui se passait, songea JJ, elle aussi aurait une posture rigide.

Il la laissa avec le dernier des six agents de terrain de leur équipe, David Rossi.

« Tu as grandi dans les environs, pas vrai ? » questionna-t-il soudain en se tournant vers elle. « Tu as déjà entendu parler de quelque chose de semblable ? » Il montra le congélateur bleu dans lequel ils avaient placé la main, à défaut de pouvoir faire autre chose avec, jusqu'à ce que quelqu'un de qualifié s'en occupe.

« Non, » dit JJ, avant d'être frappé par un sentiment d'erreur et une bouffée éphémère de souvenir. « Mais mes grands-parents vivaient dans la région, quelque part. Maman a grandi près de la rivière Penobscot, mais on n'est jamais venus leur rendre visite. Je suis plutôt certaine qu'elle aurait mentionné un événement de ce genre. Pourquoi ? »

Rossi leva son téléphone, laissant voir l'écran lumineux sur lequel était affiché un sms.

« J'ai demandé à Garcia de m'envoyer tout élément potentiellement intéressant en chemin. Ce n'est pas le premier meurtre étrange qui a eu lieu ici, ou plutôt dans la région. Derry grouille de morts. A-t-on déjà eu une affaire dans le coin ?

- Pas de mes souvenirs. Reid saurait peut-être. » Ils eurent tous deux un petit sourire à la mention de leur ami. « Dave ? Comment va Hotch ? »

Rossi jeta un œil vers son ami, lequel se disputait avec le flic qui avait réclamé la juridiction sur cette affaire et refusait de céder. « Aussi bien qu'on pourrait s'y attendre, » répondit-il.

6

Aaron Hotchner n'avait jamais passé de test de Wechsler. Autrement, les résultats l'auraient amené bien plus proche de Reid que quiconque imaginerait. Un homme de causes justes et de devoir envers celles-ci, solide face aux désastres et protecteur déterminé de ceux qui l'entourent. Aussi loin que remontent ses souvenirs, il avait toujours été ainsi. Sévère, sérieux et loyal à l'excès. Loyal envers son travail, qu'il avait laissé consumer toute part de lui qui aurait pu être plus douce, et loyal envers sa femme, bien que cela n'eût pas été suffisant pour l'empêcher de coucher avec un autre homme et partir avec leur fils.

Hotch ne l'en blâmait pas. Un homme plus doux, c'est vrai, lui en aurait sans doute voulu, car en l'épousant elle savait quel genre d'homme allait partager sa vie : un qui donnerait toujours priorité à son travail si celui-ci impliquait de sauver des vies. Cependant, son fils lui manquait vraiment. Elle lui manquait aussi, et pas uniquement parce qu'avec un corps chaud dans son lit, il parvenait mieux à calmer l'intensité qu'il cultivait au travail, même s'il s'avérait que c'était bien une partie du problème. Un homme tel que lui considérait surtout comme un échec personnel le fait que la baiser lui manque tout autant que l'embrasser. Cet échec-là faisait néanmoins pâle figure à coté du mal qu'il leur avait fait en gâchant leur vie.

C'était un homme rude, mais son travail l'était plus encore : cinq mois auparavant, un des hommes qu'il chassait s'était mis à le pourchasser lui. Son ex-femme et leur fils se trouvaient désormais en protection de témoins, dissimulés au monde qui voulait les tuer pour avoir aimé Aaron Hotchner, et toutefois lui était encore là. Il vivait encore sa propre vie, en conservant son nom de naissance, et il les trahissait chaque nouveau jour de cette vie. L'Eventreur était un monstre, le plus mortel que Hotch ait affronté —jusqu'à présent.

Seulement, l'Eventreur ne restait qu'un homme, comme tous les monstres affrontés par Hotch —jusqu'à présent.

« Nous l'interrogerons quand il aura été examiné, » dit-il d'une voix ferme à l'homme qui répétait que, l'unique chance de trouver Marcie vivante était de pousser davantage la négligence envers le garçon attaché dans le diner. « Je vais l'escorter moi-même à l'hôpital le plus proche. Il ne sera pas une seule seconde hors de vue.

— Je continue de penser que c'est stupide. » L'homme lui lança un regard dégoûté, un regard auquel Hotch était habitué. Il n'aimait pas marcher sur les plates-bandes des autres, mais il le faisait si besoin. « Enfin, j'imagine qu'on ne peut pas vous en empêcher. Je vais vous escorter à Derry.

— D'où vient ce garçon ? insista Hotch. Il doit avoir de la famille. Quelqu'un qu'on peut contacter, pour lui comme pour les autres.

— Eux ? Ils sont du camp juste après Castle Rock. Inutile d'appeler, ils ne viendront pas. » Le flic lui jeta un autre regard, suggérant cette fois qu'il était plus stupide encore que la terre sur laquelle il marchait, et tout aussi inutile. Hotch le laissa l'observer ainsi. Cet homme n'était rien. Hotch pourchassait des monstres tous les jours. « Ils perdent tout le temps des gamins.

— Comment ça 'perdent' ?

— Des fugueurs, chacun d'eux. Ne vous en préoccupez pas. Vous verrez, ceux-là sont comme tous les autres. Il y a quelque chose dans l'eau là-bas qui rend les gamins cinglés. Je pense pas qu'il y en ai jamais eu un seul de bien dans ce trou. Je peux pas en nommer un seul en tout cas. »

Hotch fixa l'homme sans afficher d'expression. Malgré cela, son interlocuteur sentit un léger mécontentement naître au plus profond de lui, comme s'il était interrogé et n'avait pas la réponse. « Non, dit Hotch, j'imagine que vous ne pouvez pas. Vous nous avez été d'une… grande aide, officier. »

Et il comprenait, bien que rien n'eût été dit, que personne ne se souciait vraiment de la pauvre Marcie Harris. Ils venaient tous pour le spectacle.

Ecœuré, il entra dans le diner pour aller chercher son équipe ainsi que les adolescents dont personne ne se souciait non plus.

7

Reid fixait les photographies accrochées au mur. Les autres membres de l'équipe rassemblaient leurs affaires, Morgan et Prentiss en désaccord sur le fait que deux d'entre eux devraient rester pour aider les recherches, et sur l'identité des deux agents en question. Hotch remplaçait les menottes qui tenaient Tommy avec les siennes, avec douceur et prévenance pour l'angle douloureux dans lequel son bras avait été maintenu depuis un bon moment. JJ terminait avec les déclarations des témoins. C'était comme toutes les scènes de crimes qu'ils avaient vu jusque là, comme n'importe quel autre endroit au monde.

Sauf, qu'apparemment, ce n'était pas le cas.

Rossi fut le premier à remarquer son expression. Il se tourna et vit Reid appuyé lourdement sur la canne qui le supportait, la blessure par balle dans son genou affaiblissant le membre au point qu'il avait besoin d'aide pour marcher. Elle le vieillissait, mais pas autant que l'air qu'il affichait à présent : sa peau était blafarde, ses yeux écarquillés, ses doigts agrippés sur le pommeau. « Gamin ? questionna Rossi en s'approchant. Reid ? »

Reid le regarda, puis le mur, et tendit une main tremblante pour arracher une des photographies. Des centaines de visages les observaient depuis le mur, jusque depuis l'époque où le diner avait été ouvert, en 1963. Certains faisaient des sourires, d'autres des grimaces, d'autres fixaient simplement l'objectif. La photographie tenue par Reid tremblait au point que les visages y étaient flous, leurs traits indiscernables.

Le silence régnait parmi le reste de l'équipe. Peut-être devinaient-ils, au plus profond d'eux-mêmes, tandis que la puanteur reprenait sa place dans leur nez et leur rappelaient que, quelque part, on les connaissait… peut-être devinaient-ils ce qu'il avait trouvé. Comme Reid le leur avait dit de nombreuses fois, le sens olfactif (l'odorat) était celui qui réveillait les souvenirs avec le plus de vivacité. Derry, ainsi que ses environs, puaient. Pas d'une manière que l'on remarque, mais d'une manière innée. Un animal hanté se souvenait toujours des relents du chasseur après s'être échappé, juste au cas où cette menace revenait frapper à sa porte.

Toc toc, pensa Reid avec une certaine hystérie, en regardant la photo avec un sentiment étrange, comme s'il allait perdre son satané esprit. Bienvenue à la maison.

« Vous faites quoi 'vec ça ? » aboya la femme qui possédait le diner en le voyant. « Remettez ça à sa place. On prend pas c'qu'est pas à soi. » Elle avait de bons souvenirs des visages qui y apparaissaient, voilà pourquoi elle l'avait mise à ce point en évidence. Une table pleine de gamins partis pour des endroits plus accueillants, en tout cas elle l'espérait, même si elle ne parvenait pas vraiment à se souvenir des noms attachés à ces visages. Juste des émotions. C'étaient de bons gamins, ces mômes qui venus il y a vingt-et-un ans et quelques. Elle en était certaine.

« Reid, on va— » commença Hotch.

Seulement, Reid se tourna vers lui. Hotch n'oublierait jamais ce regard. Jamais.

Il leur montra la photo. Ils la regardèrent tous, sans vraiment réaliser ce dont il s'agissait. Pas au début.

Puis Emily le vit : la fille la plus éloignée de la caméra, celle avec le regard le plus noir. C'était le sien, ses yeux, sa frange malgré les cheveux ébouriffés qui l'accompagnaient. Puis, Morgan et JJ, simultanément. Côte à côte ce jour-là comme sur la photo. Rossi haussa les épaules avec confusion. Il ne s'y trouvait pas. Hotch oui, et il fixait son alter-égo de dix-huit ans qui, lui, fixait Emily avec un sourire qui lui était aussi inconnu que ce diner, même si la photo montrait le contraire.

Et Reid, là, en bout de table, les pieds incapables de toucher le sol et le regard tourné vers celui qui tenait la caméra, avec un sourire timide. A coté de lui, un autre garçon, aussi petit que lui. Il compta : treize jeunes sur cette photo, répartis autour des trois tables encadrées. Il ne se souvenait d'aucun d'eux, en dehors de ceux qui se trouvaient à ses cotés aujourd'hui —et de Garcia, assise près de Morgan, les yeux détournés. « Pourquoi existe-t-il une photographie de moi dans un diner dans lequel je ne suis jamais allé, entouré de gens que je n'ai pas rencontré avant d'avoir vingt-et-un ans ? » questionna-t-il. Personne ne pouvait vraiment répondre.

Et la tempête dans l'œil de laquelle ils vivaient pendant ces vingt-et-une dernières années s'écrasa finalement sur eux.


Joyeux Halloween à tous!