Solitude - 151 mots

Van Gogh ne pouvait pas chasser cette sensation, cette énorme solitude qui lui pesait sur les épaules, même s'il n'était pas aussi délaissé maintenant qu'il l'avait été jadis. Ici, à Auvers-sur-Oise, le docteur Gachet était ce qu'il avait de plus proche d'un ami. Mais il éprouvait quand même un sentiment de malaise et de peine presque insurmontable, par moments.

"Hé, Vincent ? Est-ce que ça va ? Le docteur Gachet m'a dit que tu paraissais abattu, ces derniers jours."

Van Gogh redressa la tête et regarda son frère. Ce visage, ce sourire qu'il connaissait mieux que le sien, qui avait traversé les années et les tourmentes à ses côtés, ce visage-là lui donnait toujours du baume au coeur. D'ailleurs, comme s'il avait la même pensée, Théo sourit et se pencha pour le serrer dans ses bras. Il était seul, certes... mais il avait tellement de chance d'avoir un frère comme lui.

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Facteur - 130 mots

Vincent van Gogh attendait toujours le facteur avec impatience. C'était lui qui récoltait toutes les lettres qu'il écrivait à ses proches pour qu'elles puissent ensuite être envoyées en Hollande et en France, mais c'était lui, surtout, qui lui apportait les missives de sa famille, surtout celles de son frère. Le courrier de Théo lui était devenu plus indispensable que n'importe quoi d'autre -au même titre que la peinture-, parce que son cadet lui manquait tous les jours depuis qu'ils n'habitaient plus ensemble -même si ça faisait des années. Et, un beau jour, l'arrivée de son facteur s'avéra encore plus magique que les autres lorsque van Gogh vit que Théo l'accompagnait, qu'il lui lança un "Salut, Vincent !" juste avant qu'il ne coure vers lui pour le prendre dans ses bras.

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On s'habitue à tout, Renan Luce - 195 mots

Les maisons mal isolées où pénétraient les courants d'air, les repas maigres qui consistaient uniquement en un morceau de pain et du café froid, l'insuccès de son travail, les déceptions amoureuses et amicales, van Gogh en avait l'usage depuis bien longtemps. Il avait vécu des temps autrement plus durs, quand il était pasteur en Hollande, et puis, on s'habitue à tout. Ça n'était pas si horrible, quand il avait la chance de pouvoir continuer à peindre, et à recevoir des lettres de son frère. Au fur et à mesure qu'il s'enfonça dans la tristesse, c'était l'une des rares choses qu'il lui restait : les lettres de Théo. La dernière chose qu'il avait écrite, d'ailleurs, c'était une missive pour lui.

Il nourrissait le maigre espoir que, peut-être, une fois qu'il ne serait plus là, Théo pourrait avoir une meilleure vie, avec sa femme, son fils et son travail de marchand d'art, sans devoir se soucier de lui. Mais malheureusement, si on s'habitue à tout, aux crises de son frère, à l'incompréhension des inconnus, aux difficultés financières, à la douleur de la syphilis, on ne s'habitue jamais à avoir perdu la personne qu'on a le plus aimée.

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Bleu - 130 mots

« Alors, qu'est-ce que tu en penses ?

-Eh bien… c'est très bleu. »

Vincent lui jeta un regard exaspéré, mais Théo lui fit signe d'impuissance. Il était trois heures du matin, son frère le réveillait systématiquement toutes les nuits pour lui montrer ses peintures et le jeune marchand d'art était juste fatigué. Il aimait Vincent, mais là, c'était beaucoup trop. Il n'était pas critique d'art ! Que son aîné fasse comme il le sentait, lui se chargerait de vendre ses toiles ensuite. Mais il aimait vraiment bien le bleu, ce n'était pas un reproche. Vincent portait souvent cette couleur. Et quelque part, ça le rassurait. Son frère ne pouvait pas être totalement empreint de souffrance et de dégoût de lui-même, n'est-ce pas, s'il aimait les couleurs aussi paisibles ?

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Ensuqué - 206 mots

« Vincent, tu ne devrais pas travailler dehors à des heures pareilles ! Nous sommes en Provence, ici, pas en Hollande. Le soleil tape fort à cette heure et pourtant, tu t'évertues à sortir sans chapeau.

-Mais je dois sortir à cette heure, Théo, tu ne comprends pas ! protesta l'artiste en essayant de rester d'aplomb sur ses jambes. Si je veux saisir toutes les nuances de couleurs qui animent ces fleurs et ce ciel, il faut que je le voie à chacun des moments de la journée.

-Tu seras bien avancé si tu attrapes une insolation ! grommela son frère en l'asseyant sur un banc à l'ombre. Reste là, je vais te chercher un verre d'eau. »

Le marchand d'art entra dans l'auberge et en ressortit quelques instants plus tard, laissant à Vincent le temps de retrouver ses esprits.

« Merci, Théo, dit le peintre en prenant le verre. Tu as raison, je crois que j'ai été ensuqué par le soleil à force de travailler dehors.

-En-quoi ? répéta son frère.

-Ensuqué. C'est un mot qu'ils utilisent ici. »

Théo hocha la tête. C'était une admiration de cadet, sans doute, mais il était impressionné par la rapidité avec laquelle son frère apprenait toutes ces langues.