Hey !

Et voilà le troisième bébé de ce recueil. Cette fois, il est lié à un OS du défi Calendrifinement qui a eu lieu en Novembre 2020 (Eteindre le ciel), et que vous pourrez retrouver dans mon recueil AkuSai Amis, amants, amours. Mais il n'y a bien sûr pas besoin de l'avoir lu pour comprendre ce texte.

(Retenez juste que quelqu'un est mort, et que c'est bof la joie)

Cette fois, le thème était S'enfuir !

Merci à Robotfan, Mijoqui et Lae pour leurs reviews sous l'OS précédent - je suis particulièrement la joie d'avoir eu vos retours - et à Yu pour sa correction !

Bonne lecture !

(TW en fin de page !)


Résumé : Demyx connaît sa mission. Il sait, aussi, que ça ne devrait pas être la sienne. Mais puisqu'il n'y a personne pour le faire, il faut bien qu'il s'y colle. Ils ont assez d'un mort.
Rating : T
Genre : Romance/Drama
Univers : UA du Lycée

Personnages : Demyx, Vanitas (Esméralda)
Pairing : Demitas


Les étoiles sont mortes

.

Le ciel s'est éteint, et les étoiles sont mortes.

Van sait, bien sûr, que c'est faux. Les étoiles existent encore. Elles sont là, cachées derrière le voile orangé que la ville élève comme un mur entre les hommes et le ciel. Une lumière sale qui flotte constamment. Cette brume terne nourrie par les lampadaires, les enseignes, les lueurs multiples qui s'échappent des appartements. Une pourriture qui gonfle et tâche la nuit.

Derrière, il y a les astres. Une voûte plus noire encore, un infini qui s'étend, des points blancs par millier. Derrière. Loin de lui.

Mais ce soir, les étoiles, ses étoiles, sont mortes. Il n'y a plus de lumière.

Les tuiles sont froides sous ses fesses. Le vent souffle sur le toit. Les feuilles bruissent sur le silence, le chant ininterrompu des arbres qui s'accordent. Une langue qu'il ne comprend pas. Qui l'exclut. Qui le laisse seul. Rien pour atténuer les pensées et la peur qui se mêlent. Le nœud serré dans sa tête. Même pas un pauvre groupe d'ados torchés au tord-boyaux qui rentre en débitant des inepties.

Alors il attrape sa bouteille, et il reprend une gorgée.

Sa bouche s'enflamme. Sa gorge brûle. Il avale et tousse, mais jamais ne recrache.

Les étoiles sont mortes. Le ciel est mort. Sora est mort. Il ne veut pas y croire.

Ils n'étaient pas si proches, pourtant. Bon potes à la limite, pas plus. C'est Riku, et Kai' surtout, qui ont perdu leur autre moitié d'eux-même. L'amour et le meilleur ami, plongés dans une nuit éternelle. Ils sont un triangle cassé. Un triangle dont il ne fait pas partie.

Alors pourquoi ça lui fait si mal ?

"Tiens"

Il revoit le garçon lui tendre le joint que Dem vient de rouler. Presque, il peut sentir le goût de l'herbe sur sa langue. Sucré. Son odeur qui caresse et son nez et son palais, et ses neurones. Une chatouille légère qui lui donne des envies de rires. Cette sorte d'ivresse molle qui monte et détend ses jambes, fait tourner sa tête.

Il reprend une gorgée.

"Qui est chaud pour un cadeau commun pour l'anniv' de Riku ?"

Plus jamais Sora ne se lèvera, la tête pleine d'idées lumineuses adressées à ses amis. Plus jamais.

Jamais. Quel drôle de mot, jamais. Définitif. Irréversible. On dit jamais, et soudain, tous les possibles, tous les futurs s'éteignent. Tout cesse. Disparaît.

Sora a existé. Il n'existe plus. C'est comme s'il n'avait jamais existé. Jamais.

Jamais.

Jamais.

– Jamais.

Il le fait rouler sur sa langue.

"Et Samedi, t'es dispo ? On peut peut-être changer la date."

Vanitas regarde le ciel. Il cherche la lune, sans succès. Elle a dû se planquer derrière une mare de toits, un arbre, n'importe quoi. Un nuage, peut-être. Immense nuage noir. Mauvais présage.

Ça gratte soudain, tout près. Vers sa chambre. Il entend des voix, quelqu'un qui parle. Flemme de se concentrer, son esprit s'embrouille déjà. C'est sûrement Esméralda qui parle toute seule en nettoyant le couloir. Ou alors elle tape la discute avec quelqu'un. Elle ramène des amies, parfois. Quand son père n'est pas là. Elle n'a pas le droit, mais elle que sait Van ne la dénoncera jamais, alors elle le fait.

Un bruit bref, comme un grincement. Quelqu'un vient d'ouvrir la porte de sa piaule. Il reconnaît, maintenant, le pas maladroit qui tape sur le parquet lisse.

– Van ? T'es là ? Esmé m'a dit qu't'étais dans la chambre !

Timbre précipité. Langue qui glisse, se rate, se rattrape sur ses dents, ses lèvres pressées comme ses pieds qui font le tour de la pièce. Aucun doute possible.

– Sur le toit.

Il ne sait pas s'il a parlé assez fort pour être entendu. Sans doute. Ou alors, Demyx a remarqué la fenêtre grande ouverte, puisqu'il l'entend qui passe la tête au travers.

– T'es sérieux ?

– A ton avis ?

– Sur le toit, bourré ? J'te signale qu'on en a déjà un dans la tombe.

Ça ne ressemble même pas à un reproche. Dem lâche ça franchement, sans capter la violence de ses mots. Une habitude, chez lui. C'est sans doute ce qui les rend acceptables. La naïveté qu'il dégage quand il parle de tous ces trucs grave que les gens passent sous silence. Il a le droit de dire des choses horribles, parce qu'il les dépouille de toute leur monstruosité.

– J'sais.

Van l'entend qui grimpe, passe le cadre de la fenêtre pour rejoindre les tuiles. Et bientôt, une forme longiligne lui cache la lumière de la ville. Du village. On dit comment, pour les bleds collés aux grandes villes ? Il doit bien y avoir une histoire de nombre d'habitants. Mais il ne sait même pas combien de péquenauds se sont ramassés ici.

– Donne.

– Mm.

Un regard noir pour le visiteur. Non. C'est sa bouteille.

Demyx soupire. Évidemment à quoi il s'attendait ? Van et son caractère de chien. Il pourrait au moins formuler une phrase complète, mais non. Heureusement qu'il a l'habitude. Il le prendrait mal, sinon.

Résigné, il pose ses fesses pointues près de son ami. Petit ami ? Ils n'ont toujours pas mis cette histoire au clair. Un jour, peut-être. Pas maintenant. Même lui, il sait que ce n'est pas le moment.

Il zieute son cher camarade d'un œil inquiet. Pas surpris, non, mais soucieux quand même. Il le savait, que ça allait se terminer comme ça. Même que c'est pour ça qu'il a fait le trajet. Presque. Ça, et la solitude terrible qui l'empêchait de jouer la moindre note. Coincé dans son studio, il sentait les murs l'écraser. C'était lourd, lourd comme ces altères que Riku soulève quotidiennement. Il sentait qu'il ne dormirait pas ce soir. Autant passer la nuit en bonne compagnie.

Enfin, bonne. En compagnie. C'est déjà bien.

– C'est quoi ? il demande en désignant la bouteille dans les mains de Van.

– De l'ice-tea.

– De l'Ice-tea mon cul.

La bouteille correspond, la couleur aussi. L'ambre doux de leur boisson chimique préférée, qu'ils mélangent au rhum pour animer leurs soirées "questions gênantes et jeux à boire". Mais ça ne peut pas être de l'Ice-tea. Déjà, parce que Van ne va pas monter sur le toit avec une bouteille d'Ice-tea. Il a une réputation à entretenir. Ensuite, parce qu'il sent l'alcool. Et que le saltimbanque est à peu près sûr qu'une boisson qu'on file aux gosses pour leur anniversaire n'est pas censée en contenir.

– T'as l'haleine de mon père quand il rentrait du PMU.

Le noiraud lui tend le récipient. Dem s'en saisit, le débouchonne. Au goût qui glisse sur sa langue, il reconnaît le whisky. Et manque aussitôt de cracher. Seigneur, c'est fort cette saloperie ! Pas le genre de machin qu'on boit à la bouteille. L'alcool n'a même plus de saveur, la brûlure avale toute sa bouche.

– T'allais pas tout finir seul, rassure-moi.

– Nan.

Il aurait sans doute fini ivre mort avant. A laisser la bouteille rouler du toit jusqu'au sol. Elle aurait terminé dans la piscine, comme ces messages de détresse qu'on balance à la mer. Une belle surprise pour Esmé, demain. Ou pour le jardinier.

D'autant plus horrible, la surprise, que le noiraud aurait bien pu rouler avec son trésor.

– Y fait froid là, on s'ra mieux dedans.

Sa main glisse près de celle de Van, mais les doigts attrapés se dégagent aussitôt.

– J'ai pas froid.

D'accord. Boire et rester planté sur le toit, à plusieurs mètres du sol. De nuit. Bien. Dem se félicite intérieurement d'avoir fait le trajet. Même s'il ne l'a pas tant fait pour Van que pour lui.

Il se demande comment Esméralda peut laisser faire ça. Avant de songer qu'Esméralda ne sait sans doute pas que le gosse de son patron a grimpé sur les tuiles.

– Mets un pull au moins.

– Non.

– J'vais t'en chercher un, ça prend cinq minutes.

–Non.

– Tu sens pas le froid parce que t'as bu, mais tu vas faire de l'hypothermie si tu fais pas gaffe.

Pas de réponse. D'accord. Il retentera plus tard, quand il sera trop assommé par la gnôle pour protester. Quoique la bouteille est encore bien pleine, il n'a pas dû tant boire. Enfin, un truc pareil, ça monte vite à la tête. Est-ce qu'il a mangé au moins, ce soir ? Bu ? Un truc qui ne contient pas d'alcool. Aucun moyen de savoir, évidemment.

Dem prend une autre gorgée. Tant qu'à faire. Lui, il a le ventre plein.

– Pourquoi t'es là.

C'est même pas une question, ça. Une petite phrase toute pitoyable. Une colère molle qui rate comme un pétard mouillé.

– Tu s'rais tout seul, si j'étais pas venu. Et moi aussi.

Deux yeux dorés se posent sur lui. S'il arrive à le fixer, c'est qu'il n'est pas ivre. Pas encore.

– Ton père est pas rentré ?

– Déplacement. Il sera pas là avant dimanche.

Bien sûr. Même pour l'enterrement de Sora, il n'a pas pu annuler. Est-ce qu'il a au moins pensé à appeler son fils ? Bah, de toute façon, Van ne lui aurait pas répondu. Dem voit comme il fait, quand c'est le vieux qui lui téléphone. Il zieute l'écran avant de le retourner. Et quelques minutes plus tard, Esmé toque à la porte pour lui faire passer un message de la part du paternel. Trois ans qu'ils se connaissent, et ça a toujours fonctionné comme ça. Ça va pas changer pour une histoire de pote crevé, hein ?

Encore une gorgée. Mais juste une. Faut qu'il soit en état pour faire redescendre le corbeau. Déjà qu'il tient mal sur ses guiboles au naturel. Elles ont poussé trop vite, aussi. Quinze centimètres en un an dès qu'il est arrivé au collège. Depuis, il a un air de grand dégingandé, pas comme Lea qui est à la fois grand et habile. Maniéré sur les bords.

Sa gorge le brûle. C'est vraiment dégueulasse, le whisky pur.

– Donne.

Il rend la bouteille à Van, qui l'imite avant de la refermer. Et voilà. Ils sont là comme deux cons plantés sur le toit, à fixer la ville sans savoir quoi se dire. La même mort dans l'âme. Les mots qui manquent. Peut-être qu'il aurait dû prendre sa guitare. Peut-être qu'avec le noiraud, il aurait réussi à jouer quelque chose.

– A ton avis, ils font quoi les autres ?

Demyx s'allonge, les yeux perdus vers un ciel terne.

– Bon, Isa et Lea à tous les coups ils baisent. Mais Riku ?

– J'sais pas.

– P't'être qu'il est avec Xion. J'l'ai pas vue à l'enterrement, mais possible qu'elle ait fait le trajet depuis Lyon pour venir le voir. Parait qu'on sèche plus facilement à la fac qu'au lycée.

Pauvre Riku. C'est lui qui doit morfler le plus dans cette histoire. Dem n'imagine pas ce que ça doit faire, de perdre quelqu'un qu'on a rencontré quand on avait quatre ans. Le vide que c'est. A ce stade, c'est pas juste un ami qu'il perd. Toute une partie de sa vie vient de s'envoler. C'est comme si… Non, il ne peut pas comparer. Il n'a jamais connu de si longue amitié. Personne n'a à ses yeux l'importance que Sora avait pour Riku.

– Possible.

Est-ce qu'il a réalisé, le gris ? Capté ce qui vient de lui tomber dessus ? Dem, il percute toujours pas. Il se sent bizarre, lourd et léger. Un nuage de plomb. Il vole. Le monde se désagrège sous ses doigts. Le monde qui, au fond, n'existe plus. Depuis qu'on lui a annoncé la nouvelle, la réalité est une notion floue, intangible.

– Et Nami ? T'as des nouvelles ?

– Elle est chez Kai'.

– Ah ouais, c'est vrai. Mais elles font quoi du coup ?

Il tend une main vers le ciel.

– Aucune idée.

C'est dingue comme Van n'essaie même pas de lui cacher qu'il n'en a rien à foutre.

– Putain, passer la soirée à consoler Kairi. Elle a les épaules solides. J'pourrais pas, à sa place.

Pas qu'il ne l'aime pas, la rouquine. Mais s'il la voit chialer, il est presque certain de se mettre à pleurer aussi. C'est trop. Toute cette douleur qui émane d'elle chaque fois qu'il croise son regard, ça le frappe en pleine gueule. Ça l'engloutit. Il se perd dedans, c'est juste terrifiant. Une mer noire comme un ciel sans étoiles. Il a l'impression qu'il va se noyer.

Ça fait quoi, de perdre la personne qu'on aime depuis si longtemps ? Ils étaient ensemble depuis quoi, la sixième ?

Etaient. Ils étaient ensemble.

So' et Kai', c'était leur couple Je t'aime Je t'aime plus. Séparés cinq fois. Du drama à n'en plus pouvoir après chaque rupture, tout ça pour recommencer à se fouiller la bouche deux semaines plus tard. Trois mois de rupture, c'est leur record. Et encore, c'est parce que Kairi est sortie avec Ventus entre-temps.

Et maintenant, Sora est clamsé.

Sora est clamsé. Putain.

Est-ce qu'elle les regrette, ces trois mois ?

– J'ai pas vu Roxas, d'ailleurs.

– Visite à l'hôpital. Il a pas pu décaler.

– Ah, merde.

Pas pu, ou pas voulu ? S'il y en a un pire que lui niveau empathie, c'est le blondin. Est-ce qu'il aurait supporté tout ça ? Sans doute pas.

– C'est dingue, quand même. Que ça ait pu arriver. J'veux dire, d'un coup, comme ça… C'est tellement soudain quoi. Bam, plus de Sora. D'un coup, comme ça. Pouf.

Van le regarde qui déblatère. Une marée de mots qui s'emmêlent dans son esprit. Demyx parle, parle, parle, trop vite pour qu'il trouve le temps de lui répondre. Il n'a pas envie, de toute façon. Qu'il parle. Ça lui fait du bruit dans les oreilles. Une prise.

Mais Demyx se tait, et les pensées reviennent. Elles l'écrasent.

– Ouais.

Une gorgée. Il tousse avant d'avoir avalé. Un enfer.

– Eh, t'étouffe pas.

Une main dans son dos. L'alcool finit par passer. Cette fois, il ne la chasse pas. Il se recule simplement pour s'adosser à nouveau au mur qui le protège du vent. Qui l'empêche de tomber.

Il fait frais.

Sora est mort. Ces mots sont immenses. Inconcevables. Comment est-ce qu'on peut mourir ? Disparaître de la surface de la terre, du jour au lendemain ? Cesser d'exister ?

Van, lui, il a réalisé d'un coup. Brusquement. Esmé est entrée dans sa chambre, l'air infiniment désolée. Y a un de tes amis qui a appelé, elle a dit avec son parler doux, et sa voix si triste. Un sourire forcé sous ses yeux qui ne souriaient pas, eux.

Il a suffi d'un message, de quelques mots, et voilà. Sora était mort.

Le lendemain, pas de lycée. Il avait la gueule de bois. Le surlendemain, une douleur étouffante hantait leur petit groupe. Kairi n'est pas venue de toute la semaine. Riku a quitté les cours à midi. C'est sans doute la première fois qu'il le voyait pleurer. La première fois, en trois ans.

Sora est mort, et tout le lui criait. L'absence de Kai, les larmes qui éclataient soudain au milieu d'un cours, d'une conversation, sur le terrain de sport, dans les vestiaires. Les profs qui l'appelaient encore, par mégarde. La gêne entre eux, les regards lourds de cette absence qu'ils sentaient sans la nommer. La tenue à trouver pour l'enterrement. Lea qui s'arrêtait soudain en plein milieu d'une phrase, le regard perdu. Roxas, plus taiseux qu'à l'accoutumée. La cour familière, le muret où le gamin s'asseyait. Kairi enfin revenue qui surveillait ses textos, en vain. Le regard désolé de Nami sur elle. La pitié qui les entouraient. Les condoléances. Son père, même pas foutu d'être là ce soir.

Tout. Tout est une preuve de cette horrible réalité.

Ça va être dur au début, mais ça va s'arranger. Esméralda lui a dit, avec son accent qui rappelle l'Espagne. Mais non, elle a tort. Elle n'a jamais eu aussi tort de toute sa vie, parce que tout ne s'arrangera pas, parce que Sora est mort. Et Sora est mort en emportant une partie d'eux. Il a amputé Riku et Kairi d'un cœur, il a volé la joie, leur joie. Il a disparu et il est là, pourtant, partout. Un fantôme. Une plaie sale et purulente.

– Je pensais pas que ça pouvait arriver, Dem dit. Que quelqu'un d'chez nous meurt comme ça.

Chez nous. Leur groupe comme une maison, un foyer, un endroit à eux. Mais la maison a brûlé.

Il ne pensait pas non plus que tout ça pouvait disparaître. C'était loin, la mort. Ça concernait les vieux, les suicidaires et deux trois types qui roulent à fond sur l'autoroute. Mais pas eux.

Encore une gorgée. La tête lui tourne, mais ça n'est pas assez. La teigne veut que l'alcool s'y glisse. Qu'il chamboule son crâne et qu'il détruise tout à l'intérieur. Un champ de ruine à l'image de qu'il est, lui, dedans.

Jamais. Plus jamais, leur groupe réuni. Van est bon dernier, il est arrivé en Seconde, après tout le monde. Déménagement. Il n'a jamais connu que ça, ici, ces potes et leurs après-midis à sécher derrière le gymnase. Et ça n'existe plus.

– J'vais changer, pour la fac.

– Hein ?

L'excité de service ne devait plus s'attendre à ce qu'il parle.

– Les vœux. J'ai changé l'ordre.

– Oh.

– J'pars pour Strasbourg.

C'est dit. Il cherche la douleur dans les yeux de Demyx. La déception. Et quand il la trouve, il n'y gagne même pas la satisfaction qu'il voulait en tirer. Ce truc mauvais qui lui fait du bien, quand il sait qu'il touche un point sensible. Il se sent juste vide. Vide, et terrifié par un avenir qui ne ressemblera en rien à celui qu'il avait prévu. Un avenir inconnu.

Un grand trou noir qui l'attend.

– Pourquoi ?

– J'veux pas rester là.

Il ne peut pas. Cette douleur, cette tristesse qui les assiège, Sora partout sans être nulle part. Ce sera comme ça tout le temps. Un poids, une histoire terrible pour les lier. Un deuil éternel. L'idée lui est insupportable. Il préfère partir loin, plutôt que de pourrir lentement. Tenir encore un mois de cours ensemble, passer le bac et disparaître à son tour.

– Ouais. Je comprends.

Dem ne ment pas. Il n'en a pas moins mal.

C'est comme ça que ça se termine, alors ?

Il y a une semaine, ils parlaient de facs, d'écoles. De projets d'avenir lumineux et de retrouvailles régulières autour d'une pinte - achetée légalement, cette fois, pas un pack de bières que Demyx ramène en douce. Ils avaient hâte. Hâte d'abandonner les révisions pour s'organiser une semaine à la mer avec un airbnb pas cher, hâte de découvrir la vie d'adulte et l'indépendance. Les études, aussi, et le travail, bientôt. Peur, un peu. Parce que c'était si grand, immense, cette nouveauté à portée de main. Peur et hâte en même temps. L'inconnu leur ouvrait les bras.

Et maintenant...

– J'vais rester dans le coin, pour l'instant, Demyx lâche.

Dans son studio pas cher, à alterner la fac, un taf pour la bouffe et la musique. Et puis... Et puis, il verra bien, hein ?

Et Sora, qui n'entrera jamais à l'école d'ingé.

Merde.

– Tu descendras nous voir ?

– Non.

Van cherche ses yeux. Il veut la surprise, le choc, la rupture. C'est terrible, de vouloir lui faire mal comme ça. Il s'en voudra sans doute, demain. Quand il décuvera. Mais cette nuit, c'est tout ce qu'il trouve pour s'accrocher. Pour sentir qu'il existe, encore, que tout n'est pas perdu. Qu'il y a autre chose que Sora pour faire battre son cœur. Pour attrister le regard de Demyx. Cette petite lueur humide qui gonfle. Le bruit dans sa gorge quand il essaie de déglutir.

La tête tourne. Il veut boire encore, mais on lui prend la bouteille.

– Rend.

– Non, Van. T'es bourré, et tu dois descendre du toit.

– C'est ma bouteille.

– P't'être, mais l'wisky est à ton père.

Et voilà. C'est bon, il lui en veut. Il est blessé. Mais il lui met quand même sa veste sur les épaules, alors qu'il essaie de se dégager.

– J'en ai pas b'soin je t'ai dit.

– T'es gelé donc si, t'en as besoin.

C'est pas vrai. Il est pas gelé, il a chaud, encore plus chaud avec ce truc sur le corps. Froid sur la peau, mais chaud. C'est Sora qui est gelé dans son cercueil, avec sa peau si froide. Et Demyx ne comprend pas. Il ne comprend pas que Sora est mort, et que rien ne sera plus jamais comme avant. Il ne comprend pas comme Jamais est un mot horrible, définitif, qui avale à lui seul tous les futurs possibles. Qu'il n'y a plus d'espoir. Que cette petite famille qu'ils avaient trouvée est lourde de tristesse, brisée. Qu'il n'y a plus rien à en tirer. Ses repères brisés, Vanitas ne sait plus où aller et il a peur, tellement peur de ce que l'avenir leur réserve.

Il ne comprend pas, que les beaux jours se sont envolés.

– Allez viens, t'es complètement torché.

Non, c'est lui. Il est ivre d'ignorance. Il ne voit rien. Personne ne voit rien. Il n'y a que lui qui sait.

– J'suis très bien là.

– Tu veux dormir sur le toit ?

– Pourquoi pas ?

Il le fixe durement, essaie de le pousser. Qu'il le laisse là, tiens, tout seul à dix mètres du sol, et qu'il retourne chez lui avec sa guitare et des bibelots. Qu'est-ce que ça peut lui foutre, qu'il se bourre la gueule en solo ? Qu'il trébuche en grimpant sur le rebord de la fenêtre ? Qu'est-ce que ça peut leur foutre à tous ? C'est son problème. Son problème s'il boit, son problème s'il crève. C'est sa vie et il l'éclate s'il veut, il a le droit de la bousiller, et quand il se barrera loin, loin de la fac qu'il avait prévu de rejoindre avec Dem et Lea, ce sera son problème s'il boit seul, et s'il crève seul, et...

Et merde. Pourquoi c'est arrivé ? Pourquoi ça lui fait mal comme ça, la mort ?

– Parce que personne a envie d'enchaîner sur un deuxième enterrement la semaine prochaine.

Pourquoi Demyx ne lui dit pas, tout simplement, qu'il n'a pas envie de le voir crever là ? Sans doute parce qu'il lui en veut. Il lui retire son affection. C'est une manière de se venger. Il est loin d'être le tendre petit mouton qu'il laisse voir. Au fond, il est comme tout le monde. Il fait mal, et il en tire quelque chose.

Van essaye de se lever. Ses jambes tanguent. On le rassoit aussitôt.

– Avance assis. C'est moins risqué.

Il a faim. S'il le lui demande, est-ce que Dem aura encore la gentillesse de lui préparer un truc à manger ? Est-ce que c'est une bonne idée, avec la nausée qui monte ? Il lui en voudra, s'il lui vomi dessus ? C'est déjà arrivé une fois. A partir de quand est-ce qu'il peut considérer qu'il abuse ?

– Doucement.

Le musicien inspire. La bouteille coincée dans une des poches de son treillis, il s'applique à faire descendre Van jusqu'à la fenêtre, avant de le faire grimper à l'intérieur. Une fois dans la chambre, il monte le chauffage à fond, s'autorise une autre gorgée - allez, deux, même si ça brûle - puis il jette la bouteille loin devant lui. Elle tombe dans le jardin des voisins.

Ça n'empêchera pas Van de retourner piquer dans la réserve de son père un autre jour. Mais au moins, ils sont tranquilles pour ce soir.

– Ça va, la nausée ?

– Non.

– T'as mangé avant de monter ?

– Non.

– T'as bu ?

– Ouais.

– Autre chose que ton Ice-tea à 40%, j'veux dire.

– Un verre d'eau.

Bien sûr. Bon, une bassine. Une bassine, une grande bouteille d'eau, et un matelas à traîner par terre pour dormir ici. Van a un lit double, mais il n'a pas envie de se réveiller sous une gerbe de dégueulis.

Le saltimbanque fouille la salle de bain. La main sur le récipient, il se mord la lèvre. Est-ce qu'il ne devrait pas en parler ? Prévenir Esméralda, qu'elle en parle au père de Van ? Il a bien dû le remarquer, que ses réserves d'alcool diminuaient, non ? Ils ne peuvent pas ne pas avoir compris. Mais ça servirait à quoi, alors, qu'il leur dise ? Pourquoi est-ce que personne ne fait rien ?

Il ne sait pas. Il n'a jamais su. Tout ce qu'il sait, c'est qu'il y a un problème, et qu'il ne peut pas le gérer seul. Qu'il ne peut plus. Ce n'est pas son rôle.

Alors qu'il s'approche d'un pas maladroit, avec sa bassine, il sent une main saisir son poignet. Une main qui n'est pas issue de son imagination déjà troublée par l'alcool.

– J'ai faim.

Dem voudrait lui faire remarquer qu'il ne peut pas avoir faim et avoir envie de vomir en même temps. Surtout, il voudrait l'envoyer chier. Lui dire que c'est facile de lui sortir ça maintenant, alors qu'il a frappé bien droit dans son cœur dix minutes avant. Volontairement. C'est un sale con quand il veut, Van. Un sale con que personne n'ose recadrer.

Mais ça vaudra sans doute mieux pour lui, s'il doit tout rendre, de ne pas cracher qu'un mélange d'alcool et de bile. Et puis il y a ces yeux jaunes qui le regardent dans l'ombre de la pièce, et…

Et ça se brise en lui. D'un coup.

Vanitas va partir. Loin. Sora est mort. Et rien ne sera plus jamais pareil, entre eux. Plus jamais.

Ça remonte le long de son corps, ça lui secoue les jambes, lui contracte le ventre. Le sol s'évapore, comme le matelas qui devrait se trouver sous ses fesses alors qu'il se laisse tomber. Ses mains sont froides - ou alors, il a juste attrapé celle de Van.

C'est fini. Leur bonheur immense, peuplé de petits problèmes, les années partagées depuis qu'il est tombé sur ce joyeux groupe alors qu'il redoublait.

Fini.

Plus jamais Sora n'attrapera le joint qu'il lui tend avant de le passer à Van, sous le regard réprobateur de Riku.

Plus jamais.

Jamais.

Il commence à pleurer.


[TW : mort/deuil, alcoolisme]

Voilà ! J'aime bien cet UA en vrai, donc je pense écrire encore dessus.

On se retrouve dans une dizaine de jours !