Hey !

Et voilà l'OS 4. Il a été écrit sur le thème Vert. C'est pas celui dont je suis le plus satisfait, mais ça devrait aller ? Il s'inscrit dans un RP que je fais avec Ya, mais il n'y a pas besoin de connaître pour comprendre. Sachez juste que Vanitas et Demyx vivent dans un petit village, dans les années 1980, et que l'ambiance est pas ouf.

Merci à Lae et à Robotfan pour leur review, et à Yu pour sa correction !

(TW en fin de page !)

Bonne lecture !


Résumé : Serrer les dents en attendant que ça passe, c'est le crédo de Demyx. Puisqu'il n'a pas d'autre choix dans ce coin de campagne pourrie.
Rating : T
Genre : Romance/Angst
Univers : UA (presque) Moderne.

Personnages : Demyx, Vanitas, Peter (pan) (J'étais en dèche de perso, d'accord ?)
Pairing : Demitas


Le petit rien

.

Demyx les reconnaît. Ces longues feuilles recouvertes d'un duvet blanc que le soleil lui révèle. Leur aspect moelleux similaire à la peau de ses joues. Leur silhouette dentelée comme la lame d'un couteau. Un couteau qu'une pression minuscule suffirait à déchirer. Il déglutit. Il reconnaît, oui, cette tige fine, son vert si clair qui pointe droit vers le ciel. Ces plantes légères qui se regroupent en meute, éparpillant autour d'elles leurs feuilles velues. Leur armée s'étend derrière la salle de SVT, dans ce coin de cour que personne ne peut voir.

Il esquisse un mouvement de recul.

– Quoi, t'as peur ?

– Non.

Bien sûr qu'il a peur. Peur de ce qui pourrait arriver ou ne pas arriver. Peur de cette incertitude qui plane autour de lui comme une corde qui glisse autour de son cou sans jamais raffermir son nœud. Il voit le type sourire. Déglutit en retour.

Il a peur, oui.

Il sait comme le venin de ces plantes peut brûler la peau. Tous les gamins ont un jour fait l'erreur de saisir dans leur main une belle poignée d'ortie.

- Menteur, le gars ricane. T'as peur de quoi ? De ça ?

De la pointe d'un index qu'un gant sombre recouvre, Peter désigne le plant derrière lui.

– De rien.

Encore, Demyx essaie de reculer. Mais les prises sur ses bras sont deux douloureux étaux qui l'empêchent de filer. Chaque mouvement qu'il dessine réveille une douleur diffuse sous sa peau. Il aura des bleus ce soir. Il devra mettre son sweat avant de descendre manger.

– Tu sais ce que c'est, ça ?

Le gars montre les plantes qui grimpent vers le ciel. Demyx sait, oui. Des orties. C'est des orties, comme dans son jardin. Comme chez son grand-père. Comme au bord des champs, quand le vieux papy l'emmène se balader. Il déglutit.

– Laissez-moi.

– T'as pas répondu, le gars insiste. Tu sais ce que c'est ? Ou t'es trop con pour savoir ?

Ça glousse autour de lui. A l'intérieur, ça le déchire.

Il regrette, parfois, sa carrure de gringalet fin comme les tiges que Peter pointe. Ses bras, deux mikados fragiles. Ses jambes, du coton mou. Ce pauvre petit corps frêle incapable de résister au poids qu'on lui impose le débecte.

– Ouais.

L'air se perd dans ses poumons, dérape le long de sa trachée avec qu'il voit la main nue du garçon se glisser sous les feuilles qu'il tient. Là où la plante est toute douce, sans poil qui pique. Si simple à saisir.

– Ouais t'es con ?

Il les entend rire, les deux autres. Deux grands crétins sans cervelle qui le plaquent contre le mur en crépi sans le lâcher.

Il pourrait se débattre. S'agiter, jouer de ses épaules pour que les guignoles abandonnent enfin leur prise. Mais il ne veut pas leur donner ce plaisir. Ce spectacle pitoyable. Il l'ont surnommé l'asticot, la dernière fois. Parce qu'il gigotait dans tout les sens, comme ces petits vers blanc qu'on tire de leur tanière. Désespérément.

A seize ans, Dem n'a plus que ça de fierté à défendre quand il passe les portes du lycée. Cette dignité en miettes qu'il rassemble comme il peut. Il ne veut pas perdre le peu qu'il lui reste en se débattant, comme la fois où Peter a menacé de lui pisser dessus.

Leur rire résonne encore dans sa tête. Ce bruit atroce. Cette honte cuisante.

– Je sais c'que c'est.

– Et tu sais ce que ça fait, quand on les frotte sur la peau ?

– J'suis pas débile.

– Ça reste à voir.

Il se sent trembler. Inspire. Ça va passer. C'est un mauvais moment. Un horrible mauvais moment, mais ça va passer.

Peter joue nonchalamment avec les feuilles qu'il tient. Il en écrase une, en jette une autre. Il lui en reste tellement au creux du point, broyée sous le gant. Celles-là, Dem sait qu'il n'a pas à s'en méfier. Écraser, elles lui feront moins mal. Mais les autres, enroulées autour de leur tronc minuscule…

Ça va passer.

Le diablotin s'avance. Il agite son trésor sous son nez et c'est plus fort que lui, Dem redresse la tête.

Il voit les feuilles qui s'approchent. Non. Non.

Ça va passer. Ça va être horrible mais ça va passer. La pause prend fin dans dix minutes. Dans dix minutes il est en classe. Dans dix minutes c'est fini, les orties ne sont plus qu'un souvenir. Dix minutes.

– Arrête.

– Ah, tu vois qu't'as peur.

Oui. Oui il a peur. Il voudrait croire que non, qu'il vaut mieux que ça. Qu'il est solide, droit sur ses jambes, du genre monstre froid que rien ni personne n'impressionne. Il voudrait ce regard jaune, là, qu'il a senti sur son dos hier soir. Cette langue sèche qui claque et qui crache. Ce sourire qui reste même quand la peur tord le ventre.

Mais la peur, elle lui déforme la bouche. Son ventre fait mal et ses jambes soudain fébriles perdent peu à peu leur chaleur alors que Peter agite son arme. Non, il n'a pas de courage, pas cette force dédaigneuse qu'il admire, rien pour se protéger. Lui il a envie de chialer pitoyablement parce qu'il y a trois cons pour lui tomber dessus à la pause de midi alors qu'il sortait en avance, et que merde, c'est pas juste. C'est pas juste, il ne veut pas. Ses yeux se mouillent et il se sent minuscule face à eux, minable, une pauvre petite chose qu'on écrase du talon. Une fourmi dont on arrache les pattes. Il se sent... Rien. Il se sent comme un rien.

– Tu vas chialer ? Arrête, j'ai même pas commencé.

Il ne veut pas lui faire ce plaisir.

– J'espère que t'as pas trop bu à la cantine. Faudrait pas que tu te pisses dessus, hein ?

Mais ça ne dépend plus de lui. Ça n'a jamais dépendu de lui. Lui il a la trouille, et quand le danger approche, il tremble.

La peur chasse sa fierté - ce qu'il en reste. Il tourne la tête aussi sec et, sans réfléchir, donne un coup de dents ferme dans l'épaule du type qui le maintient. Un glapissement douloureux s'échappe aussitôt et il serre, il serre du plus fort qu'il peut, même quand un coup de fer vient se mêler au sel écœurant de la sueur pressée sur sa langue. Il serre, et il sent qu'on le lâche, et-

Un coup dans son ventre. Pied, poing, il ne sait pas. Douleur, il est sûr. Elle l'envahit. Le fait tituber. Le monde tangue. Est-ce qu'il a crié ? Il ne croit pas. L'air a brusquement quitté ses poumons. Un grand vide l'envahit. Il ne sait plus comment respirer. C'est bloqué.

– Calme toi, sale pédé !

Et puis, la douleur dans sa tignasse. Il sent qu'on l'empoigne. Qu'on la tire vers l'arrière, brusquement. Sa gorge offerte. Et le mur à nouveau. Contre son crâne. L'onde qui se répand. Il serre les dents.

– Garde ta bouche pour les queues que tu suces.

– On peut s'arranger, si ça te manque.

Non.

– Dis pas ça, tu vas le faire bander.

C'est pas vrai. Mais à quoi bon le dire ? Ça ne sert à rien. Ce sont toujours les mêmes ricanements qu'il entend.

Le vent souffle. C'est tout froid sur sa joue, mouillé. De la bave. On vient de lui cracher dessus. Ce n'est pas la première fois.

Il ouvre les yeux. Des yeux humides. Fort du peu de colère qu'il arrive à montrer, il les lève. Tombe sur un visage qui jubile. S'il y a quelqu'un qui bande dans cette histoire, c'est bien l'autre con. Ce...

Et puis, plus loin, deux yeux jaunes.

Deux yeux jaunes plongés dans les siens.

Sa bouche s'entrouvre. Il a son nom au bout des lèvres, comme une supplique. Un appel à l'aide qu'il n'arrive pas à formuler. Il y a les orties tout près, la douleur dans son ventre qui lui donne envie de vomir, et deux soucoupes pour le fixer, deux soucoupes qu'il implore. Pitié. Il se met à genoux en pensée. Il faut qu'il fasse quelque chose qu'il s'avance, qu'il intervienne. Qu'il arrête ça, cette peur qui lui fout la nausée. Je t'en supplie.

Plus tard, il aura honte d'avoir été vu, il en chialera. Mais là, il a besoin d'aide. De l'aide de Vanitas qui attache son vélo sur le parking du lycée.

– Eh.

Un des deux abrutis désigne le noiraud d'un geste de la tête. Peter se tourne.

Et les yeux jaunes tombent.

Vanitas se penche.

Non.

Le cœur de Dem cogne à lui briser les côtes. Il veut croire que, peut-être, il va changer d'avis. Que c'est juste une question de seconde.

Il n'a pas le droit de lui faire ça.

Van boucle l'attache de son anti-vole d'un geste sûr. Il se redresse aussitôt. Mais ses yeux ne suivent pas. Ils ne le cherchent pas.

Le gosse déglutit.

Le noiraud plonge sa main dans son sac alors que ses lèvres se tordent.

Il en tire son carnet de correspondance et le monde s'effondre. Une fois de plus.

– Laisse, c'est bon.

Le noiraud lève les yeux, une dernière fois. Il les pose sur lui. Dem sait qu'il sait. Il sait que Van sait qu'il sait.

Il supplie tout ce qu'il peut supplier avec deux pauvres mirettes gonflées de larmes terrifiées. Le regard d'un gosse humilié qui tremble de peur autant que de colère.

Puis Vanitas lui tourne le dos. Il marche d'un pas bref jusqu'à l'entrée et il disparaît derrière la grille.

– Allez tapette. On va voir si t'as pas la trouille, là.

Il voudrait protester. Mais il n'y arrive pas. Il n'en a plus envie. Pire que la peur, il a trouvé. Une ombre qui s'étend. Un vide.

– Soulève son tee-shirt.

Son corps se défend mécaniquement alors qu'on tire sur le tissu qui le protège. Il gigote, pauvre petit ver de terre coincé dans une toile. Mais le fil est solide. Les mains ne le lâchent pas. Il n'y a plus que le mur dans son dos, et ses muscles douloureux de toute l'énergie qu'ils n'ont plus.

Il se crispe.

Une feuille d'ortie, ça pique déjà bien. Une poignée frottée sur sa peau, c'est comme une traînée de feu.

Il ne s'entend pas hurler.

xoxoxox

Un grand silence. Ils se regardent, chacun assis à l'autre bout de la cuisine. Van détourne les yeux. Encore.

– Ça va, ton ventre ?

La lumière de fin de jour illumine le carrelage des murs. Du blanc partout, sali par le temps. Des ustensiles suspendus au mur, une légère odeur de nourriture. Demyx aurait faim, en d'autres circonstances. Il serait debout sur une chaise, la main tendue vers une boîte de biscottes rangée au fond d'un placard.

– A ton avis ?

Il ne se savait pas aussi amère. C'est parti tout seul, un jet de venin. Le poison acide des orties a dû l'imprégner. Il faut bien que ça sorte d'une manière ou d'une autre, hein ?

– T'as pas du vinaigre quelque part ?

– Laisse. C'est parti, c'est bon.

Les cloques ont dégonflé dans la journée. La brûlure irritante a fini par passer. Ne reste sur son ventre que la trace rouge qu'il a lui-même dessinée, à trop gratter sa peau abîmée. Ça, et l'humiliation cuisante qui lui colle au corps.

Bafoué. Il se sent bafoué. La honte imprègne chacune de ses pensées comme un fardeau qu'il traîne depuis des heures. Cette culpabilité de n'avoir rien pu faire. De s'être laissé humilier.

Il voudrait effacer ces dix horribles minutes de sa vie. Celle-là, et tant d'autres, toutes ces sales journées qui s'accumulent. Mais il ne pourra jamais.

Et puis il y a la colère.

– Tu peux rentrer, si c'est tout c'que tu voulais savoir.

– Je suis pas là pour ça.

– Genre.

– Arrête Dem. Tu sais très bien.

Oui. Il se sait très bien, et c'est ça le plus affreux. Il sait que Van est là pour sa belle gueule, et pourtant il a juste envie de cracher à la sienne.

A la place, il laisse peser le silence. Que le noiraud partage au moins ce poids avec lui. Cette lourdeur qui fait se sentir minuscule face au monde. Ce néant immense qui écrase le corps et amplifie le mal être planant. Il veut qu'il se sent mal, oui. Aussi mal qu'il s'est senti, aujourd'hui. Qu'il partage cette horreur, une nuée de tentacules vicieuses qui s'enfoncent dans les entrailles.

Mais le visage de Vanitas est lisse.

– Qu'est-ce tu fais là, alors ?

Il attaque depuis son morceau de chaise.

– A ton avis ?

Dem le foudroie du regard.

– Je suis venu te voir, Van se reprend aussitôt.

Pas de réponse. Et aucun bruit pour rompre leur silence. La mère du blondinet n'est pas rentrée du travail. Son père n'habite plus ici depuis deux ans. Il n'y a qu'eux, le froid léger du soir et le soleil qui se couche sur une note orangée.

La voix de Peter. Le souvenir de la pause repas. De toutes celles qui ont précédé.

– Si t'as pas envie de voir ma gueule, je-

– Pourquoi t'as rien fait ?

Ça sort enfin. Comme un bonbon coincé en travers de sa gorge qu'il recrache. Il peine à contenir la triste grimace qui s'attache à ses lèvres.

Rien. Les lèvres du noiraud restent scellées. Evidemment. Ah, il est fort pour ça, Van. Ne rien dire et le laisser se démerder tout seul. C'est une grande gueule, mais quand on gratte sous le verni reluisant, on ne trouve qu'une couche de déception. Un gosse trouillard.

– J'ai pas-

– Me dis pas que t'avais pas compris !

Il s'écrie, et le reste suit.

– T'as très bien vu qui se passait ! Tu savais c'qu'y allaient faire et tu t'es cassé, comme d'hab' ! C'est toujours la même chose avec toi, tu fais genre t'as rien vu et tu les laisses faire ! Tu m'aides jamais quand j'ai des emmerdes !

Il vomit tout ce qu'il lui tord le ventre depuis ce midi.

– Parce que tu crois que je fais le poids contre trois personnes à moi tout seul ?

– Ils m'auraient pas fait ça devant toi !

– Ça t'en sais rien.

– Ils m'auraient pas cogné devant quelqu'un !

– Ou ils m'auraient cogné avec toi.

Certes. C'est vrai. Peut-être bien que Van aurait pris une claque ou deux en passant. Que le coup des yeux durs, ça ne fait pas flipper tout le monde. Mais Van est mieux bâti que lui. Et il a un nom, au lycée. Un nom qu'on respecte.

– T'as même pas essayé.

– Quoi ? T'aurais préféré que j'y passe aussi ? A quoi ça aurait servi ?

A rien, sans doute. Au moins, à lui éviter de se sentir seul.

Mais la vérité, la vérité qui fait mal que Demyx sait bien, c'est que Van n'a pas peur des coups. Il est du genre petit mais costaud, avec ses épaules carrées comme deux blocs de béton, des muscles secs dans ses bras découverts. Il a une mâchoire puissante qui dessine des sourires carnassiers, quand il veut faire flipper. C'est pas un gringalet monté sur deux guibolles trop grandes pour lui. Si on le frappe, il rend. Si on l'humilie, il riposte. Il traîne ses ennemis dans la boue. Pas question de se laisser faire, il a un honneur à défendre.

Non, ce lui le retient, c'est l'honneur, justement. Parce qu'il faudrait pas qu'on l'apprenne, au lycée, qu'il est aussi pédé. Comme le petit saltimbanque coiffé à la Bowie qui fanfaronne à la sortie.

Il faudrait pas qu'on fasse le lien entre eux.

– T'as honte de moi ?

Demyx déglutit. La salive glisse comme elle peut dans le nœud de sa gorge. Lui-même, il a honte du bruit qui s'en échappe. Honte. La honte. Partout, toujours, sur sa peau et dans la cour. Une vieille camarade. Pourquoi est-ce qu'il faut qu'elle les menace comme ça ? Pourquoi est-ce qu'elle fait à ce point flipper Van ?

Pourquoi est-ce qu'il s'inquiète plus de sa réputation que de son petit ami ?

– Arrête de dire n'importe quoi.

– N'importe quoi ?

Sale menteur.

– Tu les as laissés faire parce que t'avais peur qu'ils comprennent.

– C'est pas aussi simple.

Des conneries. Sa voix trop dure, ses yeux qui l'évitent, son corps tourné vers la véranda. Tout le trahit.

– Si c'est simple ! T'as tellement pas envie qu'on sache pour toi et moi que t'as préféré les laisser m'humilier !

Sa petite voix crie.

– T'as tellement peur qu'tu préfères laisser les gens s'faire cogner sous tes yeux ! Ça t'emmerde moins d'me voir chialer que de t'exposer ! Tant qu'tu sauves ton cul t'es content, toi !

– C'est pas-

– Me dis pas que c'est pas vrai ! Me dis pas ça alors que t'as jamais levé le petit doigts pour m'aider !

Il sait très bien comment il est, Van. Assuré à l'extérieur, tremblant au dedans. C'est rien cette pseudo confiance qu'il affiche. Du vent, du vide. Au fond c'est une flipette, qui se tourne chaque fois que Dem s'approche un peu trop de lui dans la cour. Il le voit bien, comme il baisse les mirettes, attrape sa clope et l'écoute d'une oreille quand il essaie de lui parler ! Comme il hausse les épaules, sans lui donner le morceau de réponse que sa question attend. Il est pas con, pas à ce point !

Juste assez idiot pour lui passer ses crasses à chaque fois. Lui pardonner.

– Et ?

Sa voix fend l'air comme une lame. La pointe lui perce les tympans.

– J'aurais rien pu faire, je t'ai dit.

– T'aurais pu aller chercher quelqu'un !

Mais non ! Non, parce que s'il l'avait fait, les gens auraient compris, peut-être. Capté qu'il se passe quelque chose entre eux, que c'est pour ça qu'il cherche à le protéger. Oh, les chances sont infimes, en vrai. Les gens jetteraient ça sur le ton de la blague. Mais sait-on jamais. Il ne faudrait pas qu'ils apprennent qu'après les cours, Van vient toquer à sa porte pour se poser près de lui dans la cuisine. Qu'il lui roule des pelles, quand sa bouche tombe pas plus bas. Pédé comme un phoque, le gars. Oh, il a bien eu une copine en quatrième. Pour la forme. Mais même.

– J'y ai pas pensé.

– Te fous pas de moi !

Son torse gonfle, oppressé par la boule qui se forme et qui lui comprime les poumons. Demyx n'essaie même plus de prendre sur lui.

Combien de fois Van l'a-t-il laissé tomber comme ça ? Combien de fois le ferait-il encore ?

– T'as juste la trouille qu'les gens fassent le lien entre nous et qu'y t'arrive la même chose qu'à moi ! Tu m'laisses dans la merde pour pas risquer d'y finir aussi, c'est tout !

Combien de fois est-ce qu'il s'est contenté de détourner le regard, alors que quelqu'un lui criait Tapette dans la cour ? Combien de fois, alors que le garçon soleil essuyait la boulette de papier mâchée qui venait de lui tacher la joue, le corbeau a-t-il fait mine de ne rien remarquer ? Demyx ne compte plus. Tous les mots qu'il a pris, les remarques douloureuses, les coups, les ricanements lâchés dans son dos. Les affaires volées dans les vestiaires, les humiliations. La pitié compatissante de ceux qui observent, qui savent mais qui jamais n'interviennent. Il a oublié le nombre, perdu le compte.

– Et quoi ? T'as envie que je prenne cher, moi aussi ?

Il sait déjà ce qu'il va lui répondre. Il sait et c'est affreux, parce qu'il n'aura rien à dire.

– Ouais elle fait pas rêver ta situation, merde ! Tu m'excuseras, mais j'ai pas envie de me faire cracher à la gueule chaque fois que j'arrive au lycée.

Oui. Elle fait pas rêver, sa situation. Elle fait même plutôt pitié. Pauvre petite chose malmenée par ses vilains camarades. Lui aussi, vu de l'extérieur, il n'aurait sans doute pas envie de se ressembler. Pas envie de retourner en cours, l'air de rien, alors que son ventre le brûle et le démange.

– J't'avais prévenu, Dem. T'assumes si tu veux, mais moi j'ai pas envie que ça se sache.

Ferme, le ton. Pas de réponse possible. Pas de défense. Juste une immense déception, son cœur en miette et la douleur qui reste en fond, mêlée de déception. Un poids. En travers de sa gorge.

Il était tellement heureux, la première fois que Van l'a embrassé. Depuis des jours qu'ils trainaient ensemble après les cours. Le noiraud le raccompagnait chez lui, le retrouvait une fois qu'il s'était suffisamment éloigné du lycée. Le temps passait à coup de discussions banales, de phrases vues et revues sur la pluie et le beau temps, les vacances et les examens de fin d'année. Mais si c'était Vanitas qui le disait, il voulait bien l'écouter. Il devinait, sous la banalité des échanges, la volonté de passer du temps l'un avec l'autre. Il a senti la joie dans tout son corps, comme une vague immense, quand la teigne s'est redressée juste ce qu'il fallait pour coller sur sa bouche un baiser bref, devant la porte de sa maison.

Il se souvient, encore, comme il le regardait. Ces mêmes yeux durs, ce surplus de sérieux. Toute la préciosité du geste qui tenait là, dans un iris intransigeant.

Tout ça, toute cette impatience, tout ce bonheur naïf, pour en arriver là.

Demyx soupire. A son tour, il baisse les yeux. Pas parce qu'il a peur.

– On va continuer longtemps comme ça ? il lâche.

Heureux, le gosse, heureux à en crever, tellement qu'il n'a même pas songé à lire entre les lignes du contrat. Sortir ensemble en cachette, ok. De toute façon, dans un petit village comme le leur, tout se sait. Il comprenait que Van n'ait pas envie de se montrer. Qu'il reste dans sa coquille. Il croyait que ce serait facile de faire semblant.

– J'ai pas envie de passer ma vie caché.

Et, peut-être parce que ça ressemble à un début de rupture, Vanitas s'approche enfin. Demyx ne le regarde pas, et pourtant, il sait à quoi ressemble la faille au fond de la pupille. La peur qui s'y engouffre comme un torrent.

Il n'a plus rien du beau brun arrogant qui ricane contre le filtre de sa cigarette, à la sortie du lycée.

– Ça changera quand on quittera ce bled paumé.

– Et en attendant j'me fait humilier et tu r'gardes ailleurs, c'est ça ?

Pas agréable à entendre. Il sait qu'il fait mal, là. Qu'il appuie sur ce remords sauvage qui mord le cœur de Van. Il le nourrit, l'encourage. Mais c'est plus fort que lui. Il veut qu'il se sente mal, mal comme il se sent mal lui, quand on lui tombe dessus après le repas. Quand son petit ami est là et, pourtant, ne le défend pas.

– Ça ira mieux quand on partira.

Une main dans la sienne. C'est tout chaud. Il sent que le corbeau cherche le fil ténu de son attention.

– Le bac c'est dans un an, Dem fait simplement remarquer.

– Mais après on se casse, l'autre répond. On se casse tous les deux loin de ce village de merde.

La ville, les études. C'est ce que Vanitas répète tout le temps. La capitale, ou un endroit qui y ressemble. Des immeubles et des gens nouveaux, des esprits moins étriqués, des gars comme eux. Des tapettes, des lesbiennes. Un endroit où ils pourront se tenir la main dans la rue, se rouler des pelles, dire à leurs potes Ouais, c'est mon mec. Un endroit immense où tout ne se sait pas. Où les rumeurs se perdent au coin de la rue, avalées par la foule.

Plus tard. Il dit toujours plus tard. Comme si c'était une excuse.

En attendant, ce village de merde, c'est Demyx qu'il pointe du doigt.

– J'ai pas envie d'attendre jusque là.

– On a pas le choix.

On. Tous les deux, toujours. On. Il dit toujours On. Une évidence, pour lui. C'est la seule chose qui l'empêche de lâcher la main traîtresse enroulée autour de la sienne. Un avenir ensemble. Van n'a jamais envisagé d'autres voies pour eux.

– C'est facile à dire, pour toi.

– Non. C'est pas facile de rester planqué pendant des années.

– Toi t'as pas passé la journée à t'arracher la peau du ventre.

Coupure nette. Que Vanitas ne lui fasse pas croire que son quotidien est plus insoutenable que le sien, qu'il n'ait pas ce culot. Il pourrait sortir les crocs. Oui, sa place n'est pas la plus confortable. Mais ça n'a rien à voir avec ce qu'il endure.

– Désolé.

Désolé de quoi ? De l'avoir laissé tomber, encore une fois ? D'avoir osé prétendre que sa situation était aussi lourde que la sienne ? De le tenir en laisse en lui faisant miroiter un futur brillant alors qu'il a les deux pieds dans la merde ?

Demyx serre les dents. Les poings. Pour autant, Van ne lâche pas sa main.

– Tu m'aimes vraiment ? il demande finalement.

– Oui.

Aucune hésitation.

Alors pourquoi tu les laisses me faire ça ?

Des mots pleins d'acide qui lui brûlent la langue, comme il refuse de les cracher. A quoi bon ? La réponse sera toujours la même. Les autres, le regard, le poids, la trouille, la honte. Autant d'aiguilles sous la peau du blondin, dont son petit ami se passera bien. Et il comprend. Evidemment qu'il comprend. Il ne souhaite ça à personne.

Mais ça ne l'empêche pas de lui en vouloir.

Le noiraud glisse devant lui. Sa main libre trouve un chemin vers sa joue, ses pouces passent sous deux yeux clairs rongés par une foule d'émotions. Et Demyx sombre. Il se fait toujours avoir, quand il s'approche trop des orbes mielleux de Vanitas. De cette couleur qui l'avale. Il le sait, qu'il est faible. Qu'il ne peut pas l'affronter.

Il laisse faire quand son gars l'embrasse. Quand il remarque soudain ses bras autour de sa taille, il se laisse serrer. Serre en retour. Grimace dans son cou.

Plus tard. Plus tard, il n'y aura plus de Peter ni de crétin pour l'attraper derrière la salle de sciences. Plus tard, il y aura juste la ville, la musique et Vanitas, dans un appartement à deux avec une superbe vue. Dans un an, le bac. Dem inspire.

Dans un an, ils se cassent. Ils iront dans un endroit où son amoureux ne détournera pas les yeux quand les gens le pointeront du doigt. Il le lui a promis mille fois.

Un an.

Et il n'aura qu'une ridicule petite journée à barrer sur son calendrier, ce soir.


[TW : Harcèlement, violence physique]

Et voilà. Bon on vient d'enchaîner deux textes bof joyeux, mais promis, le prochain est drôle ! Je me suis éclaté dessus, j'espère qu'il vous plaira.

(Et yep, ça fait pas mal de Demitas parce que c'est mon ship du moment, mais promis il y aura d'autres trucs dans ce recueil. Et y aura pas que du ship)