Le son qui vous accompagne : Temple of Thought – Poets of the Fall
Bonne lecture ! :D
TARGET
Chapitre 10
~ Chills
Chills come racing down my spine
Like a storm on my skin, with shaking hands
I'll guide your sweet soul into mine
Until I feel you within and I know…
I know… That it's all about understanding
Am I hidden inside your beautiful soul as it's crying for love
To conquer the day slowly dawning
I want you to know you're the heart of my temple of thought ~
À priori, Kyûbi vivait sa meilleure nuit.
Le bougre avait finalement repointé le bout de son nez et maintenant allongé sur le dos, il nous faisait obstacle sur le canapé tout en ronronnant de plaisir sous les caresses de Sasuke. Je le regardais se prélasser, un rictus moqueur au coin des lèvres, mais si l'on s'y penchait d'un peu plus près, quelque part, j'en venais à l'envier. C'était bête de ma part, j'en avais bien conscience, être jaloux de la place d'un chat, quoi de plus stupide !? Toutefois, les symptômes étaient bien réels, les mois de solitude commençaient sérieusement à me peser.
Des caresses, de l'attention, je n'en n'avais pas reçu depuis des lustres, et voir les mains de l'objet de mes désirs en action autre que sur mon propre corps générait en moi l'apparition d'une frustration aussi significative que palpable.
Elles avaient l'air si douces… Grandes, fines, soignées… Expertes. Elles voguaient avec précision sur le pelage roux de mon félin qui ne boudait d'ailleurs pas son plaisir de m'avoir volé la vedette et d'être subitement devenu le centre du monde de Sasuke. Franchement, il y avait vraiment de quoi en rire. Seulement, en contemplant ses doigts danser avec grâce sur sa fourrure, mes pensées vagabondèrent, les imaginant tantôt glisser sur ma peau, tantôt ses ongles se planter en elle lors d'un déhanché un peu trop cadencé... quand ses prunelles insondables me dévoraient jusqu'à l'âme.
Heureusement, sa voix vibrante planait dans l'air et cela put permettre à mon cœur de se réchauffer un peu, en dépit de mon corps, privé de ces tendres effleurements.
« Pour un sauvage, il se laisse plutôt bien amadouer… »
« Il n'est pas aussi détendu avec les inconnus d'habitude. Enfin, s'il est là, je crois que ça veut dire qu'il vous aime bien. »
Je regardais avec dévotion l'évolution de la courbe de ses lèvres, envieux de pouvoir les faire un jour miennes. Sasuke ne se rendit compte de rien, mais je ne pus m'en détacher, car elles aussi semblaient symboliser la douceur… mais elles étaient encore frappées d'interdit, à ma grande désespérance.
J'en soupirais discrètement, la joue contre mon poing. Si proches et à la fois si lointaines… La vie s'acharnait sur mon sort. Et je l'avais bien cherché.
Elle ne m'avait proposé que des échantillons jusqu'à maintenant, des chaussures choisies pour un plaisir momentané, mais qui ne correspondaient pas à mon pied. En d'autres mots, des hommes aussi beaux que bêtes, aussi bien montés qu'insipides. Aujourd'hui, la tentation était à nouveau à portée de doigts, mais je commençais à croire fermement que quelqu'un m'avait jeté un sortilège pour me punir de mes nombreux excès, comme une sorte de barrière invisible m'empêchant de le toucher. Je ne pouvais pas mentir, oui, le sexe avait eu une place capitale à une période de ma vie. Primordiale même, bien plus que les sentiments amoureux dont je me foutais totalement, quitte à anéantir les romantiques espoirs de ceux qui s'étaient vainement amourachés. Mais à mon âge, j'avais suffisamment testé, plus qu'il n'en fallait. Et l'apparition soudaine de Sasuke avait absolument tout renversé. Mes priorités d'hier avaient été balayées, mes besoins primaires, presque primitifs, relégués au second plan. J'aspirais désormais à tout autre chose : le grand frisson, le coup de foudre terrassant, imaginer un futur, projeter, construire... Aimer et être aimé pour la première fois. Et plus j'observais Sasuke, plus l'esquisse de la vie que je désirais se dessinait. D'autant que mon compagnon à quatre pattes semblait l'avoir déjà accepté dans notre foyer.
En voyant cette complicité entre eux, une question me tarauda, l'étrangeté de sa réaction précédente se rappelant soudainement à moi.
« Vous disiez… Vous disiez que vous en aviez eu un. Qu'est-il devenu ? »
Le pli amusé de son sourire disparut en moins de temps qu'il ne fallut pour le dire, devancé par un sursaut qui n'échappa pas à mon œil averti. C'était comme tout à l'heure, quand il avait abordé le sujet : un curieux malaise émanait de lui. J'abordais un sujet particulièrement sensible, ça se voyait, la crispation dominant tous ses traits ne laissaient que peu de doute quant à l'existence d'un problème sous-jacent. Kyûbi lui-même dut percevoir ces mauvaises vibrations puisqu'il ouvra les yeux et agita ses oreilles pointues. La bouche de Sasuke se tordit à cette souvenance, il se renfrogna et son humeur enjouée se transforma radicalement en quelque chose de bien moins avenant. Sur son visage, il n'y avait pas seulement qu'une colère sourde, non. Je discernais surtout de la tristesse. Un lancinant vague à l'âme.
« Il s'appelait Raijin. Comme le dieu du tonnerre... » débuta-t-il après une brève indécision, d'une voix tellement grave qu'elle m'hérissa aussitôt les poils. « C'était un soir d'orage, un orage semblable à celui-ci. Je rentrais d'une balade solitaire au Mont Myôboku, il faisait quasiment nuit. Et là, juste devant chez moi, cachés sous une voiture, deux yeux luisants ont happé mon attention. Il était dans un piteux état. Tremblant, apeuré, trempé jusqu'aux os... Et désespérément seul. Plutôt que de passer mon chemin comme l'auraient fait la plupart des gens, je me suis mis à l'observer je ne sais combien de temps. Le froid était mordant, la pluie, diluvienne… Mais je n'avais qu'une idée en tête : gagner sa confiance. Créer un lien aurait pu prendre des jours puisqu'il n'avait pas l'air d'être habitué à l'homme, et qui sait s'il aurait passé la nuit... Mais finalement, il n'a fallu que quelques instants. Je me suis approché avec de quoi le nourrir et l'ai veillé sous des trombes d'eau jusqu'à ce qu'il réalise que je ne lui voulais aucun mal. Je suis peut-être resté une heure ou deux, peut-être plus… Je me souviens de mon frère qui me hurlait de rentrer, mais il n'y avait pas moyen que je le laisse seul plus longtemps, livré à lui-même sous un pareil déluge. Bien qu'il semblât rester sur la défensive, je les distinguais parfaitement, ses yeux qui appelaient à l'aide. Comment aurais-je pu lui tourner le dos ? Et ça a été fulgurant. À peine dans mes bras, cette… minuscule boule de poil s'est accrochée à moi comme si sa vie en dépendait et elle ne m'a plus jamais quitté après ça… Jusqu'à cette fin de journée... C'était il y a quelques mois… Je ne me rappelle pas avoir entendu le bruit des freins de la voiture qui l'a percuté, je me souviens seulement d'un cri, court, étouffé, déchirant... Quand je suis allé voir ce qu'il se passait, Raijin agonisait au milieu de la route. Je me suis précipité vers lui, mais… c'était déjà trop tard. Il respirait à peine et sa tête… était ensanglantée. J'ai juste eu le temps de porter contre moi son corps tout disloqué, de chuchoter quelques mots… et puis il est parti. Je crois qu'il attendait d'être dans mes bras pour se laisser mourir, parce qu'il savait qu'à cet endroit, il y serait en sécurité... »
Je déglutis, abasourdi et sans voix. L'émotion qu'il dégageait fut comme une lame me transperçant le cœur. Face à sa détresse, ma gorge se serra jusqu'à la sensation d'étranglement, tel un collet que l'on m'aurait passé autour du cou. Entendre son intonation vacillante, voir ses longs cils surmontant ses paupières à demi-closes qui cachaient son regard perdu dans le vide, sa lèvre qu'il mordillait d'un air tourmenté… Je détestais cette expression. Même si Sasuke semblait être quelqu'un de très secret, le chagrin, lorsqu'il se manifestait, était d'une telle omniprésence qu'il était impossible de me le cacher et ses sourires artificiels ne pouvaient avoir raison de mon flair de flic chevronné.
« …Et le chauffeur ? Il n'a rien fait pour essayer de… le sauver ? » tentais-je timidement.
D'un balancement de tête, Sasuke me répondit par la négative.
« Non. Il a continué sa route, comme si de rien n'était. La vie d'un chat, vous pensez… » répondit-il dans un hoquet sarcastique. « Qui en a quelque chose à faire ? ... »
Ses lèvres se pincèrent durement cette fois. Être témoin de sa douleur me rendait tout à la fois fébrile et malheureux. Je mesurais mon impuissance face à ses plaies qui ne demandaient pourtant qu'à être pansées et recouvertes d'un onguent fait exclusivement d'amour... bien qu'aucun baume ne serait jamais suffisamment puissant pour apaiser la perte de quelqu'un ou quelque chose que l'on affectionnait par-dessus tout.
Les jointures de ses phalanges devinrent blanches sous le coup de la colère qu'il contenait. Il résistait, combattait une explosion imminente. C'était insupportable à voir. J'aurais tant voulu avoir le pouvoir d'éradiquer cette tristesse, faire quelque chose pour qu'elle ne déforme plus jamais les courbes de son visage, parce qu'elle me poignardait le cœur et parce qu'à mes yeux, Sasuke méritait ce qu'il y avait de plus beau. Il y avait une douceur incommensurable chez lui, une sensibilité exacerbée qui m'atteignait.
Peut-être était-ce cet attachement déjà fort que je ressentais qui guida inconsciemment ma main à ce qu'elle aille se poser sur la sienne.
Ce n'était qu'un contact sans calcul, un bref peau à peau sans pression. Mais un courant électrique me traversa le corps de part en part et j'eus l'impression que le monde s'arrêta de tourner, que tout fut réduit à néant autour de nous.
Nos regards s'accrochèrent en une longueur tenace, intime. Foudroyante. Égaré au fond de ses pupilles, je perdais la notion de l'heure et du temps, ne sus plus que le chaud était chaud et que le froid était froid. Je me sentais dans la peau d'un alcoolique dépendant de sa bouteille et appris l'autre terme que pouvait avoir l'ivresse. Je planais, entrais dans une galaxie inconnue où plus rien n'eut d'importance, tant que Sasuke était là.
Un seul constat s'offrit alors à moi : je tombais pour cet océan d'encre à la beauté confondante.
« …Je suis sûr d'une chose : jusqu'à la dernière seconde, Raijin aura eu une vie merveilleuse à vos côtés. Quant à celui qui l'a tué… Vous savez, je crois que la vie nous régule naturellement quand on fait de bonnes ou de mauvaises choses. Un jour, cette personne payera pour ce qu'elle a fait. »
Sasuke me fixa impassiblement, analysant chacun de mes mots sans sourciller. Puis, il baissa les yeux sur ma main chevauchant la sienne, l'étudiant de la même façon, si bien que j'en devins rapidement mal à l'aise. Son intensité me procura une chaleur extrême, comme une brûlure trouant la chair, et j'en eus même des picotements jusqu'au bout des doigts.
« Oh oui, Uzumaki-san. » souffla-t-il en relevant la tête. « Vous avez absolument raison. »
Tout portait à croire que les limites avaient été prématurément franchies, puisqu'il se dégagea finalement après quoi. Je me mordis discrètement les lèvres en frottant mes mains l'une contre l'autre, déçu et tellement… bête d'avoir cru qu'un rapprochement était possible. J'espérais trop de lui et en même temps, il n'adoptait jamais d'attitudes sous-entendant le désintérêt, c'était même tout le contraire… Son baiser était encore tatoué sur ma joue, ses compliments gravitaient dans mes pensées, ses regards dévastateurs me consumaient toujours la peau, sa voix suave hantait toujours mes nuits…
M'étais-je tout bonnement imaginé des choses ? Je ne parvenais plus à réfléchir. Mon cerveau présentait des signes de surchauffe en sa présence, j'avais besoin d'air… Et apparemment, je ne fus pas le seul.
« Ça va sûrement paraître impoli de ma part, mais... Je mourrais pour une cigarette. »
L'arrière-cour bordée de pelouse et habituellement animée par des cris d'enfants retrouvait brièvement son calme lors des heures tardives. Le tumulte, l'effervescence, tout s'effaçait l'espace de quelques heures, mais les bambins reviendraient dès le lendemain piétiner les parterres de fleurs avec insouciance, riant de leurs bêtises innocemment. Ce spectacle avait pour habitude de m'arracher quelques éclats de rire, à moi aussi, mais ce soir, j'appréciais l'ambiance paisible qu'offrait la nuit et l'aubade de la pluie qui se joignait à elle.
Mon balcon exigu pouvait accueillir tout juste deux personnes, et c'était bien suffisant. À ma droite, Sasuke expirait lentement la fumée de sa tige incandescente avec sérénité. Son visage baignait dans la lumière que projetait un réverbère, lui donnant une couleur plus blanche que d'ordinaire, une aura plus mystérieuse aussi. Cela attira forcément mon regard sur lui, mais notre proximité ne put me permettre de le camoufler. Se sentant observé, Sasuke s'appuya sur le garde-corps, son coude frôlant le mien, et pencha la tête vers moi avec un sourire dont lui seul avait le secret.
« Qu'y-a-t-il de si captivant ? »
Ma mémoire déclencha le souvenir de sa main se dérobant à la mienne et ce, avec une certaine morosité. Malgré le charme qui se manifestait de ses yeux en amande, je n'eus pas le courage de maintenir le contact visuel... Il fallait se rendre à l'évidence : j'éprouvais de ce toucher interrompu une certaine forme de rejet.
Et ça faisait mal.
« ...Pardonnez-moi pour tout à l'heure... Je ne voulais pas me montrer oppressant. »
Déconcerté, Sasuke se mura dans un long silence, et j'en fis tout autant. Du coin de l'œil, je le vis d'abord froncer les sourcils et plisser légèrement les paupières avant qu'il ne se repositionne à mes côtés dans un profond soupir, le dos voûté et l'ongle grattant placidement le filtre de son mégot.
« Et voilà. Ça y est. » pensais-je en retroussant mes lèvres.
Malgré tout le tact dont il ferait sûrement preuve par pitié pour moi et la tournure soignée qu'allait certainement prendre ses mots, je savais déjà ce qu'il s'apprêtait à me dire. Tout compte fait, sur quels éléments tangibles m'étais-je basés pour croire que quelque chose serait de l'ordre du possible entre lui et moi ? Ce n'était qu'une chimère que je poursuivais, un rêve... Un fantasme invétéré.
« Quand j'étais gamin, je me rappelle avoir vécu mes premiers jours d'école comme un véritable calvaire. » amorça-t-il soudainement, après un interminable froid, qui, j'en étais sûr, précédait son irrévocable sentence. « Je me sentais différent des autres enfants, constamment en décalage. C'était effrayant. Et à la fois totalement hors de mon contrôle. J'assimilais les choses rapidement, avais déjà un esprit critique très développé pour mon âge... En vérité, tout m'ennuyait : l'environnement scolaire archaïque, les devoirs trop simplistes, mes camarades, avec qui je n'arrivais pas à tisser de liens… Tandis que je les trouvais puérils, bruyants et inintéressants, eux, nourrissaient de jour en jour une sorte d'aversion envers moi et ça ne fit qu'amplifier mon mal-être, mon sentiment d'être incompris et de subir injustement les conséquences d'une chose que je n'avais pas choisi. Mon repli sur moi-même ne passa pas inaperçu et au bout du compte, une entrevue avec l'institutrice au terme du premier trimestre s'imposa. À la suite de ça, ce fut l'incompréhension à la maison. Ne sachant pas ce qui clochait chez moi, mes parents ont pris conseil auprès de notre médecin de famille qui jugea bon de me confier entre les mains d'un neuropsychologue. Ma rencontre avec Kurenaï-san fut salvatrice. C'était une femme très douce, elle me… considérait. Vraiment. Lors de notre premier entretien, elle me fit passer comme convenu une batterie de tests, chercha à en apprendre plus sur ma personnalité, longuement, patiemment... Et le verdict tomba. Quand la moyenne d'un quotient intellectuel standard se situe autour de cent, le mien, s'élevait au-dessus de cent quarante-cinq. On m'a diagnostiqué à haut potentiel, faisant ainsi la fierté de ma mère... Mais ce que les adultes ignoreraient, c'est que l'enfant surdoué voit ce que les autres ne voient pas, entend ce que les autres ne perçoivent pas, ressent fortement et parfois violemment ce qui échappe à la plupart d'entre nous... Ce n'est pas quelque chose que j'ai porté avec plaisir, car même si j'étais effectivement remarquable dans bon nombre de domaines, quelques-uns restaient et demeurent encore aujourd'hui un mystère pour moi... Comme les relations humaines, par exemple. »
Il tourna le menton vers moi et poursuivit sans me lâcher des yeux tandis que je tombais des nues, à mille lieues de m'être préparé à ce genre de confessions.
« C'est moi qui vous demande de me pardonner. De pardonner… ma maladresse. Je n'ai pas l'art et la manière, mais… sachez que… C'est assez déroutant pour quelqu'un comme moi qui… n'a pas l'habitude de trouver un attrait aux autres. Vous êtes loin de me laisser indifférent, Uzumaki-san. Je ne serais pas venu, autrement. »
Ce que je vis au sein même de ses prunelles écarta mes incertitudes. Il n'avait pas tort. Pourquoi doutais-je ? Ne pas avoir confiance en moi n'était pourtant pas dans mon tempérament, ni un trait de caractère. Cependant, son autocontrôle permanent le faisait agir comme une vraie forteresse munie d'infranchissables remparts dispersés tout autour, ce qui ne me facilitait pas la tâche pour le percer à jour… Pourquoi avait-il besoin de toutes ces protections ? Que craignait-il de moi ?
« Si ça peut vous rassurer, je n'avais pas d'idées derrière la tête. Je n'avais pas non plus l'intention de profiter de la situation. »
« Pas un instant je n'ai pensé le contraire. Je sais que vous pensiez bien faire. Et j'apprécie beaucoup cette facette de vous, bien que votre geste m'ait quelque peu pris de court. »
« Je ne sais pas ce qu'il m'a pris. » avouais-je platement. « Je m'abstiendrai la prochaine fois, je ne veux pas qu'il y ait de malentendu entre n-… »
« Uzumaki-san ! » m'interpella-t-il en pouffant. « D'une petite chose, vous en faites une montagne. Vous prenez tout cela bien trop à cœur. Ne vous tracassez pas outre mesure… Comme je vous l'ai dit, ce n'est que moi. Vous vous mettez la pression inutilement. Il faut que vous lâchiez prise… Et je connais un moyen très efficace pour traiter votre cas. »
Intrigué, j'arquais un sourcil devant ce sourire aussi énigmatique et cette curieuse allusion dont je ne compris le sens. Un cas à traiter, moi ?
« Auriez-vous un peu de temps à m'accorder ce week-end ? »
« …Ça se pourrait… Mais qu'est-ce que vous comptez me faire ? »
Son rictus redoubla, et il fut là encore irrésistiblement frondeur, toujours avec cette même étincelle provocatrice dans le fond de l'iris… À son image, celle qui me faisait craquer depuis le commencement.
« Désolé, Capitaine. Je sais qu'obtenir des réponses, c'est la base de votre métier, mais je ne coopérerais pas. C'est à moi de vous surprendre cette fois. »
Lorsqu'il écrasa son mégot en recrachant les dernières volutes de fumée, je sus qu'il n'y aurait pas de débat. J'allais devoir lui faire confiance aveuglément et j'en étais totalement excité. Quelques secondes plus tôt et pendant un court instant, je mettais fait à l'idée que la flamme ardente qui m'incendiait de l'intérieur allait être engloutie sous un flot de paroles m'interdisant la conquête de son cœur. Mais finalement, elle reprit de l'ampleur et brilla de plus belle, gagnant en intensité à mesure que les battements de mon organe vital s'accentuaient. Ce n'était pas la fin de l'histoire. Nous ne l'avions même pas entamée.
« Je passerai vous chercher samedi matin à huit heures alors. D'ici là… Prenez soin de vous. »
Avant même que je ne comprenne ce qu'il se passait ou que je ne puisse rétorquer, Sasuke avait déjà tourné les talons et disparut derrière la porte-fenêtre, m'abandonnant sur le balcon et la rambarde sur laquelle j'étais encore accoudé.
« H-Hey ! » hélais-je en le rejoignant. « Vous partez déjà ? »
« ''Déjà'' ? » ricana-t-il tout en revêtant sa veste de costume. « Eh bien… Il se fait tard. Et j'habite à l'autre bout de la ville si vous vous rappelez bien. »
Il ajusta le col correctement sur sa nuque puis laissa tomber ses bras le long du corps en braquant ses yeux au fond des miens. Il eut une nouvelle connexion très prononcée dans ce jeu de regards, comme si l'un cherchait à décrypter les pensées de l'autre ou attendait un signe pour savoir quoi faire. Mais ce fut Sasuke qui se décida à avancer dans ma direction. Moi, j'étais pétrifié et aussi… dépité par son départ imminent. De plus, je n'avais clairement pas la prétention d'être un bon acteur.
« Ne faites pas cette tête. Samedi, ce n'est pas si loin. » argua-t-il en souriant doucement.
Il s'approcha un peu plus près, jusqu'à ce que l'effluve de son parfum et de tabac me tapissent entièrement les narines, puis d'une impulsion, il s'élança sur la pointe de ses pieds. Comme un papillon se posant sur une fleur, ses lèvres effleurèrent d'abord délicatement ma joue avant de l'embrasser plus franchement. Une déferlante de frissons envahit ma peau, je crus même fermer les yeux pour apprécier davantage la chaleur de cette courte et intense démonstration d'affection. Courte, oui, trop courte, car lorsqu'il s'éloigna, une désagréable sensation de froid m'enserra. J'eus l'impression d'être nu et de léviter au milieu de rien. En partant loin de moi, Sasuke éveilla brutalement une crainte que je n'avais jamais vraiment observée, ou plutôt, que j'avais soigneusement refusé de voir : celle d'être totalement, complètement seul.
« Merci pour cette agréable soirée... À la prochaine, Capitaine. »
Il me tourna le dos, appuya sur la poignée dans un dernier sourire. Mais je ne pouvais pas me résoudre à le laisser s'en aller. En tout cas, la poigne féroce autour de son poignet me mit devant le fait accompli. Attiré contre moi, le visage à quelques centimètres du mien, Sasuke me dévisagea de ses grands yeux noirs comme si je venais d'une autre planète. Soudain, j'eus une réaction identique à la sienne en réalisant ce qu'il était en train de se produire : dompté par mon inconscient qui récusait son départ, mon corps avait agi tout seul. Et maintenant en apnée, nez à nez, je ne savais comment me sortir de ce pétrin.
« Je… »
Progressivement, je détendis ma prise. Je n'avais que deux possibilités : soit foutre en l'air toutes mes résolutions et me jeter sur ses lèvres, ô combien prometteuses d'une nuit torride, soit…
« Envoyez-moi un message quand vous serez rentré. »
Canaliser mes bas instincts parut être la meilleure option. Mais Sasuke n'était pas un idiot, il se douta que le dénouement aurait pu être tout autre, puisqu'il examina confusément ma bouche tordue par le scrupule.
Je finis par le relâcher en lorgnant sur mes pieds, n'osant pas me confronter à son regard qui pesait toujours sur moi comme une chape de plomb. Que devait-il penser… ? Jusqu'à la fin, j'avais réussi l'exploit de faire d'une soirée engageante la pire de toutes, ma lourdeur n'ayant eu aucune limite.
« D'accord… Ça sera fait. »
Notre rendez-vous se terminait sur une note étrange, frustrante, alors que j'avais eu de quoi en faire la plus belle, la plus magique. Le sombre crétin que j'étais avait lui aussi du pain sur la planche, question relation humaine…
« Bonne nuit… Uzumaki-san. » murmura-t-il religieusement, encore étourdi par ma frénésie fortuite.
Il cherchait mon regard, mais je fis mine de ne rien voir pour ne pas me rendre encore plus ridicule. Respectueusement, sans insister, il s'éclipsa, presque à pas de loup. Et ce fut à ce moment que la pression retomba.
Accablé par ce yo-yo émotionnel, je me laissais choir sans aucune délicatesse sur le sofa, la tête entre mes mains. Je sentais une migraine poindre, pourtant, le sommeil allait se faire encore attendre, puisque je ressassais déjà ma risible prestation et cela ne risquait pas de s'interrompre de toute la nuit. J'avais été pitoyable, en dessous de tout.
Mes yeux tombèrent sur les dossiers des victimes de La Cible face à moi. D'un geste leste, j'en pris un au hasard et le feuilletais en parcourant les lignes, mû par un regain d'intérêt. Côté cœur, je faillis manifestement à tout point de vue, il n'y avait pas besoin de tergiverser longuement sur le sujet, mais dans l'univers du crime, je pouvais au moins prétendre le maîtriser en grande partie. Une gifle mentale me permit de reprendre le dessus sur le dénigrement que je m'infligeais, néanmoins à juste titre. Peut-être que des vies étaient en jeu en ce moment-même, ou étaient en passe de l'être. Si je n'étais pas en mesure de changer le cours des choses vis-à-vis de mon accumulation d'erreurs avec Sasuke, j'avais hypothétiquement le pouvoir de modifier le destin de nombreuses existences en me rendant utile dans la poursuite de la traque de La Cible.
Le travail était ma thérapie depuis toujours, et ce soir en était une nouvelle fois la preuve. Y voyant là le moyen de me soustraire provisoirement de cette réalité lamentable que j'avais moi-même engendré ces dernières heures, je plongeais à corps perdu dans le récit de ces assassinats programmés jusqu'à ce que les premiers signes de somnolence aient définitivement raison de moi.
# Arrivé à bonne destination. Faites de beaux rêves… #
Le brouillard s'était abaissé et épaissi, donnant au lotissement d'apparence tranquille un aspect funèbre, pratiquement fantomatique, à l'image d'un cimetière dans un angoissant film d'horreur. Dans la cour de la demeure Uchiha, deux phares jaunes s'éteignirent, assombrissant un peu plus le quartier inanimé. Au volant de la fourgonnette blanche, Sasuke coupa le contact dans un soupir à fendre l'âme. 00 h 30 s'affichèrent sur l'écran du tableau de bord, et le SUV d'Itachi étant garé à sa droite, cela signifiait que le couple était rentré de leur sortie. Toutefois, aucune lumière ne filtrait à l'intérieur du manoir. Paresseusement en appui sur la têtière, Sasuke fit un rapide récapitulatif de son propre rendez-vous, la mâchoire raidie.
Le candide Capitaine Uzumaki s'avérait être d'une réelle et très agréable compagnie… De quoi contrarier ses plans à la longue. Il fallait mettre de la distance, d'autant que l'attitude de Naruto lui livrait de troublants messages.
Ce visage sculpté tout proche, cette fragrance très masculine, cette main puissance autour de son membre qui le retenait, ce regard inqualifiable dans lequel il s'était pourtant un instant perdu… et dans lequel il s'était senti bien. Voire protégé, à l'abri du danger, à l'instar de celui que lui portait sa mère jadis.
La comparaison procréa un nœud dans son estomac et une pointe douloureuse au cœur. Éprouver de l'affection était une sensation dissoute, un sentiment enterré depuis une décennie, scellé à jamais, et Naruto, malgré toute l'aménité qui jaillissait de lui, ne réussirait pas à raviver de telles émotions positives, tout bonnement parce que La Cible n'en possédait pas. Le Sasuke d'aujourd'hui n'était qu'un amas de haine et de ressentiment codifié et contenu dans un seul être vivant. Jusqu'à ce que sa quête de rédemption sonne le glas, il vivrait comme ça… et mourrait comme ça. Il se l'était juré.
Il devait finir le travail. Et justement, pour atteindre le palier suivant, le détail se prénommant Sasori revint rapidement au centre de ses préoccupations.
Il quitta alors son véhicule d'un pas assuré, secouant la tête au passage pour évacuer ces drôles de pensées et rejoignit sa tanière, la cave creusée au sous-sol précisément, jetant le déguisement du jeune homme ordinaire et bien sous tous rapports qu'il portait le jour au profit du meurtrier enclin à accorder la miséricorde à qui acceptait la mort.
Devant la porte close qui le séparait du rouquin, il s'immobilisa et tendit l'oreille. Aucune plainte ne se fit entendre de l'autre côté, mais Sasuke était d'un naturel prudent, car si nul n'avait jamais tenté de prendre la fuite, Sasori pouvait être plein de surprises. En effet, quand bien même ce dernier ne s'était toujours soucié que de son physique ou de sa propre petite personne, un combat au corps-à-corps pouvait se révéler risqué et laisser potentiellement des traces. Mais que pourrait-il faire en ayant ses quatre membres entravés ? Rassuré par ces précautions, Sasuke n'attendit pas plus longtemps et entra.
Sans trop d'étonnement, ce ne fut pas un adversaire bien vissé sur ses jambes et prêt à en découdre pour sauver lâchement sa misérable vie qu'il retrouva.
Le spectacle qu'il y découvrit le laissa de marbre quand il aurait pu allégrement glacer le sang d'un autre. Ses prunelles abyssales ne témoignèrent qu'indifférence et apathie devant le cadavre en flottaison de son ex-camarade de classe dont le haut du corps macérait dans le bain d'acide et duquel émanait une forte odeur de sang frais.
Les éclaboussures tout autour de la baignoire démontraient que celui-ci avait dû lutter pour sa survie, mais handicapé par sa masse musculaire et l'attraction vers le bas, la finalité n'aurait pu en être autrement.
Habilement, Sasuke arracha son corps du liquide, lequel chuta lourdement au sol, dos en premier. Et du haut de son mètre soixante-quinze, il l'ausculta.
Plus jamais ses yeux noisette ne le mépriseraient, puisqu'il venait d'en être dépourvu. Plus jamais sa voix bêcheuse ne le soumettrait à une quelconque provocation, puisque de larynx, il n'y avait plus. Plus jamais sa violence ne ferait de victime, puisque la victime, il l'était devenu. L'acide avait parfaitement rongé peau, nerfs, artères et tissus jusqu'à ne plus rien laisser d'autre que les os, blanchis par son attaque corrosive. Le charmant minois entretenu n'était plus qu'un trou béant enlaidi où l'on devinait juste les dents.
Ce fut ainsi que la vie de Sasori s'acheva.
Et comme une routine inaliénable, Sasuke, muni de sa dague crantée à tête d'aigle bien-aimée, opéra les derniers façonnages de son art, marquant dans la chair encore tiède le symbole devenu culte dans le pays tout entier, ces trois cercles indissociables, archétype original alloué au-delà de la mort aux pécheurs ayant croisés sa route et pour qui le pardon pouvait être accordé qu'à condition de le porter.
Le supprimer ne représentait pas la moitié d'un pas, ce n'était même représentatif de rien, puisque l'objectif se trouvait ailleurs... Mais c'était tout de même un petit pas.
Un pas de plus… Un pas de plus vers la paix éternelle.
À suivre...
Hellooooo~~
Oui, vous allez me haïr à force, car oui, je suis méga longue à poster et non, pas encore de gros rapprochements ni sensuels, ni sexuels en vue ! XD Désolée à toutes les lectrices impatientes de dévorer un lemon torride à souhait, mais raté, ce n'est pas encore dans ce chapitre que vous le trouverez ! :X
Chapitre très long à écrire finalement, car j'avais bien envie de rentrer un peu plus dans l'histoire de Sasuke, et à mon sens, ces informations supplémentaires vous seront précieuses lors du dénouement ! Mais bon, je ne vais quand même pas tout vous donner d'un coup… ! :P
J'espère que vous avez apprécié(e)s votre lecture !
Target va marquer une pause au profit de Drowned, car celle-ci m'a été infiniment réclamée et je sais à quel point la suite est attendue !
M'enfin, comme on n'est pas à l'abri d'un miracle, vous aurez peut-être les deux en même temps, qui sait !? Après, on m'a toujours dit de ne pas faire de promesses que je n'étais pas sûre de pouvoir tenir… Alors surprise !
Je répondrais aux reviews du chapitre précédent dès demain, je ne vous ai pas oublié ! :D
Merci d'avoir lu !
Prenez soin de vous !
Votre dévouée,
TLIOM
