Le son qui vous accompagne: The Devil Within – Digital Daggers

Bonne lecture !


TARGET

Chapitre 11


~ I'll keep quiet

You won't even know I'm here

You won't suspect a thing

You won't see me in the mirror

But I crept into your heart

You can't make me disappear

Til I make you ~

Une inhabituelle énergie négative sévissait sur tout le campus en ce vendredi matin. En son sein, la nouvelle de la disparition de Sasori avait fait son chemin depuis le début de semaine et partout, de l'immense parc enclavant les bâtiments aux corridors, jusque dans les salles de classe, les rumeurs allaient bon train. Outre les élèves, dont alimenter les potins se révélait déjà être l'une de leurs principales activités quotidiennes, les enseignants eux-mêmes chuchotaient publiquement entre eux, explorant diverses théories afin de donner du sens à cette évaporation inattendue… sans pour autant en trouver une plausible.

Loin d'être affecté par toute cette agitation matinale, Sasuke, égal à lui-même, déambula tel un automate entre les couloirs et les escaliers, passant entre les groupes d'étudiants au visage étrangement inquiet comme s'il ne les voyait pas, et rejoignit l'amphithéâtre, gagnant d'un pas lourd sa rangée où sa place vide l'attendait patiemment.

D'autres suivirent peu après, mais à peine eurent-ils le temps de sortir leurs affaires respectives de leur sac à dos et autres en bandoulière qu'une voix familière s'exclama des baffles fixées contre les murs jaunâtres.

« Les élèves des filières sport et psychologie sont priés de se regrouper immédiatement devant les portes du bloc B. »

La sommation se répéta à trois reprises et derrière, le silence fut de plomb. Sasuke fronça les sourcils ; cette voix appartenait au vieil Hiruzen Sarutobi, le directeur de l'université. Si ce dernier s'exprimait de bon matin, juste avant que les cours ne débutent, une annonce suffisamment importante devait se tramer.

Conformément à la demande énoncée, il emboîta le pas de ses camarades, lesquels s'interrogeaient ouvertement sur les raisons de ce rassemblement, floutant ses sombres pensées qui débordaient sur son visage sous un masque d'impassibilité.

Ils étaient près d'une centaine dans la cour pavée, et comme les règles de bienséance inculquées dans cette école de prestige leur imposaient discipline et rigueur, tous se placèrent sans qu'on ne leur en donne l'ordre en rang militaire, de façon quasi-millimétrée. Face à eux, un pupitre avait été installé au préalable, ainsi que tout un dispositif de communications moyennant au bas mot micro et enceintes sur trépieds. En arrière-plan, le long du massif bloc B, bloc dédié aux bureaux privés et à la salle de pause de l'équipe enseignante, l'ensemble de leurs professeurs fut également convié à ce regroupement fortuit. Au centre de la deuxième rangée, Sasuke balaya attentivement cette assemblée ; leur visage était fermé, aucune émotion ne filtrait, mais un tel procédé ne pouvait que traduire une évidente déclaration de taille.

Hiruzen Sarutobi apparut enfin, après de longues minutes d'attente, et fit taire les murmures de la foule en un regard. Les plissures sur sa figure ridée trahissaient une certaine appréhension quand il jaugea ceux qu'il considérait presque comme sa propre progéniture. Le doyen voyait en ces enfants de jeunes bourgeons à peine en fleur, dont il tentait à coup de paroles sages de préserver pureté et innocence. Mais aujourd'hui, l'heure n'était plus à la bonté qui le caractérisait tant ; l'homme savait que l'avenir de ses protégés allait être ébranlé à la suite de cette allocution, il s'en mordait d'ailleurs déjà les doigts. La courte nuit assiégée par des heures de visioconférence avec le corps enseignant afin d'organiser au mieux ce rendez-vous capital l'avait toutefois convaincu d'user de franchise, malgré les divergences d'opinions. En effet, nombreux furent à décréter de passer sous silence le drame qui s'était joué pour éviter un mouvement de panique général, mais Hiruzen n'avait pu se résoudre à cacher la vérité. Ces jeunes adultes devaient savoir, ils avaient ce droit et lui, la responsabilité de le faire valoir.

Ainsi, il se racla brièvement la gorge, ajusta le micro et commença son discours, ses mains moites agrippant les coins du lutrin.

« Mes chers enfants… Le statut de directeur a toujours exigé discrétion, protection de chacun d'entre vous et impartialité. Cependant, les faits qui nous ont été rapportés dernièrement sont assez graves pour pouvoir être partagés collectivement. Je me tiens donc devant vous avec le profond désir d'être d'une totale transparence et d'une honnêteté sans faille, quelles qu'en soient les conséquences. Nous avons longuement pesé le pour et le contre avec vos professeurs, mais je crois fermement en votre résistance et en votre vivacité d'esprit quant aux propos que je vais maintenant vous notifier. Sachez-le. Le mal a frappé cette école en plein cœur. L'identification formelle est en cours, mais nous avons été informés qu'un corps correspondant à la description de Sasori a été retrouvé hier soir par les forces de l'ordre. »

Des hoquets de stupeur envahirent les lieux, des cris de protestation provenant d'amis proches du rouquin disparu retentirent par-dessus, générant une cacophonie des plus insoutenables.

« S'il vous plaît, s'il vous plaît ! » brailla le vieil homme, calmant progressivement la mêlée. « Rien ne prouve à ce jour qu'il s'agit bien de lui ! Toutefois, je fais appel à votre entière coopération. »

Sasuke plissa imperceptiblement les paupières, tandis que le brouhaha s'estompait lentement. Coopérer ? Mais pour quoi ? La réponse ne tarda pas à se faire savoir. Derrière eux, un cortège de gendarmes, au moins une vingtaine, pénétra dans l'enceinte et les étudiants donnèrent à nouveau de la voix en les voyant avancer dans leur direction, le corps droit et le regard acéré.

« Qu'est-ce que ça veut dire ?! » s'emporta l'un d'eux.

« P-pourquoi ces policiers sont là ?! » geignit une autre, entre pleurnichements et sidération. « On n'a rien fait nous ! »

« Calmez-vous ! » reprit Hiruzen en temporisant avec ses mains. « Ceci n'est qu'une formalité ! Vous aviez côtoyé Sasori en suivant une partie ou la totalité du programme propre à votre filière, peut-être aviez-vous remarqué quelque chose d'étrange ces derniers temps ? Ces agents sont ici seulement pour vous poser quelques questions. Pour faire la lumière sur ce qui a peut-être pu lui arriver, je vous demande solennellement d'aider ces messieurs-dames à retracer son parcours avant sa disparition… Tous les détails dont vous vous rappellerez peuvent avoir une importance fondamentale. Je mesure la difficulté de ce que je vous inflige, mais… Je vous en prie ! »

Quelques pleurs se firent entendre, mais aucune objection ne s'opposa à la supplique du directeur.

Hiruzen serra ses lèvres ; avait-il fait le bon choix en imposant à ces enfants cette confrontation avec cette impressionnante cavalerie, représentante de l'ordre public ? Tout ceci revêtait d'un caractère fâcheusement bouleversant pour ces jeunes gens à peine majeur et qui ignoraient tout de ce monde-là… Mais l'utilité de la chose se démontrerait grandement si ces gendarmes parvenaient à recueillir même le plus petit élément.

« Vous allez être appelé un par un et serez invité à suivre l'un de ces agents dans les bureaux mis à disposition… Rassurez-vous, vos professeurs et moi-même serons là pour vous épauler. »

La première fut désignée sans attendre, mais complètement tétanisée par toutes les paires d'yeux soudainement rivées sur elle, elle mit un temps considérable à faire un pas. Puis d'autres noms s'enchaînèrent rapidement, jusqu'à ce que l'entièreté des effectifs venus les interroger se dévoile.

Sasuke scruta impassiblement le groupe restant, mais parmi tous ces visages, l'un d'eux se démarqua particulièrement. Celui de Naruto. Le blond dépassait toutes les têtes et sa veste, floquée du mot gendarmerie, lui donnait des épaules encore plus larges, plus imposantes. Un air grave semblait profondément incrusté sur sa peau dorée, Sasuke le sentait préoccupé par cette trouvaille. Et il y avait de quoi. Un sixième cadavre, mais aucun suspect à se mettre sous la dent. De quoi frustrer considérablement le Capitaine Uzumaki, qui du fait de son obsession maladive, devait déjà mettre ce meurtre sur le compte de La Cible.

« Uchiha Sasuke ! »

Sasuke jeta un bref regard au directeur Sarutobi qui venait de prononcer son nom et sans se faire prier, slaloma entre ses camarades, tête basse. Quand il daigna lever les yeux, ceux médusés de Naruto se confondirent avec les siens.

Un homme d'une bonne quarantaine d'années aux yeux presque globuleux vint à sa rencontre, mais bien que désigné au hasard pour mener l'interrogatoire, Naruto le stoppa dans sa lancée contre toute attente en l'attrapant d'une main ferme par l'épaule. Il lui chuchota quelque chose furtivement dans l'oreille et ce fut finalement le blond qui s'avança.

En arrivant à sa hauteur, Sasuke marqua un temps d'arrêt et dévisagea le Capitaine, qui manifestement, arborait sur lui une vive inquiétude.

« Uzumaki-san. » le salua-t-il d'un léger mouvement de tête.

« Monsieur Uchiha… Suivez-moi s'il vous plaît, on va aller discuter. »

Sans plus de cérémonie, Naruto l'invita à entrer dans l'édifice en l'incitant doucement d'une main dans le bas du dos.

« Je vous suis également. »

Freinant instantanément la progression du binôme, Kakashi Hatake s'approcha nonchalamment, les mains dans les poches, en examinant de ses yeux ennuyés le plus vieux des deux.

« Hatake Kakashi, je suis le professeur principal de Sasuke. » se présenta-t-il, fugace, sans prendre la peine d'avancer une main. « Capitaine… Uzumaki, c'est bien ça ? Eh bien, Capitaine… Je ne sais pas ce que vous aviez derrière la tête, mais comme l'a dit le directeur, un membre de l'équipe doit être présent lors de cette entrevue… Vous n'entrerez donc pas seul avec Sasuke. Je comprends l'urgence, mais il serait fort regrettable que nos élèves se retrouvent soumis à une quelconque pression de la part des forces de l'ordre, tout ça parce qu'ils ne savent pas gérer leur hâte… »

Naruto s'étrangla presque de la brimade de cet homme à la coupe ringarde, identique à celle d'un épouvantail, la jugeant comme une subtile menace. De sa place, Sasuke suivit ce duel oculaire en silence et remarqua les traits du Capitaine se durcir et les muscles de sa mâchoire se tendre. Néanmoins, et malgré ses poings serrés, le blond ravala sa fierté tout en soutenant le regard blasé, mais tout de même lourd d'avertissement du professeur.

« Je n'en avais pas l'intention. »


Autour de la table dans ce petit bureau puant d'austérité, calepin à la main, un pénible soupir franchit mes lèvres. L'idée de soumettre à Sasuke une série de questions sur un probable assassinat ne m'enchantait guère, mais dans un sens, mieux valait que cette mission me soit attribuée plutôt qu'au Commandant Yamato et ses méthodes beaucoup plus rigides. Ainsi, j'avais la possibilité de prendre tout le tact nécessaire pour le préserver de cette histoire sordide à laquelle nous faisions de nouveau face et dont nous ne savions encore rien.

Sasuke… J'étais loin d'imaginer le recroiser dans de pareilles circonstances, alors que nous nous étions donné rendez-vous le lendemain pour une mystérieuse sortie concoctée par ses soins. J'eus un regard désolé à son égard et un faible sourire, oubliant un temps la présence suspicieuse de son professeur.

« Désolé de ce débarquement en fanfare, Monsieur Uchiha… »

« Soyez bref, je vous prie. » me coupa l'enseignant aux cheveux gris. « Votre présence perturbe suffisamment nos classes comme ça. »

Ma respiration eut un accroc, dû à l'agacement qui affluait soudainement dans mes veines. Sasuke lui coula un regard teinté d'incompréhension, paraissant aussi étonné que moi de la froideur avec laquelle cet homme s'adressait à moi. Mais loin de me laisser intimider, je voulus plutôt rapidement crever l'abcès : depuis le début, ce type m'avait pris en grippe pour une raison qui m'échappait.

« Excusez-moi, mais c'est quoi votre nom déjà ? À ce que je sache, ce n'est pas Uchiha Sasuke, n'est-ce pas ? Laissez-moi faire mon boulot et vous verrez, ça sera vite réglé. Maintenant, si vous avez mieux à faire, je peux gérer l'entretien tout seul, ça ne me pose pas de problème. »

Il tapota désagréablement le bord de la table, cherchant, j'en étais sûr, à jouer avec mes nerfs, tout en me martelant de coups d'œil paresseux, mais qui semblaient avoir en réalité une tout autre signification. À posteriori, ma présence dérangeait cet homme, mais qu'à cela ne tienne, il allait devoir s'y faire.

« Je n'étais pas favorable à la mise en place de ces interrogatoires branlants au cœur de notre établissement. D'autant que votre enquête s'amorce uniquement sur des suppositions, car vous n'obtiendrez pas les résultats ADN avant plusieurs jours, si ce n'est pas plusieurs semaines, si je ne m'abuse. Vous débarquez en masse sans penser au traumatisme que vous infligez à ces gamins, qui lui, sera à vie. Vos méthodes sont vraiment à la limite du respectable, j'imaginais les représentants de la loi bien plus portés sur la sensibilité de chacun que sur l'obsession malsaine d'obtenir coûte que coûte du résultat. »

Je retroussais le nez d'une colère non feinte, bien décidé à ne pas me laisser marcher dessus par cet imbécile qui croyait visiblement tout savoir. J'inspirais à plein poumon, prêt à cracher ma rage, mais Sasuke ne laissa pas les choses s'envenimer plus encore, jugeant bon d'intervenir avant que les choses ne se gâtent. Il expira un soupir sec, nous faisant cesser d'emblée notre combat visuel.

« Je vous en prie… Capitaine. Faites ce que vous avez à faire. »

Kakashi Hatake lui lança un regard interrogateur, mais Sasuke persévéra à garder le sien braqué sur moi, ce qui me fit doucement sourire. J'eus la grande satisfaction et tout le plaisir de voir ce crétin s'avachir dans son siège, n'ayant plus les moyens de protester contre quoi que ce soit.

« Merci… Monsieur Uchiha. Je serai concis dans mes questions… Quelle était la nature de votre relation avec Sasori ? »

« Nous étions de simples camarades issus d'une même université. Étant dans la filière sport, un pan de son programme faisait écho au mien, il nous arrivait donc régulièrement de nous retrouver sur des cours en commun… Mais nous ne nous sommes jamais fréquentés en classe, ni même en dehors. Pour tout dire, on ne se parlait pas. »

« Alors, vous ne sauriez pas vraiment évaluer s'il avait des problèmes avec quelqu'un ? Dans l'école ou peut-être à l'extérieur ? »

Sasuke fixa le centre de la table, s'octroyant quelques secondes de réflexion avant de répondre.

« Il pourrait en avoir… Je pense qu'un constat identique ressortira de toutes les bouches, globalement, Sasori n'a pas vraiment bonne réputation. »

D'un hochement de tête, l'instructeur confirma.

« Effectivement, Sasori est un élève à problèmes, ce n'est un secret pour personne. Provocateur, un brin manipulateur, bagarreur… Ce n'est pas quelqu'un de facile à gérer au quotidien, mais de là à ce que quelqu'un veuille le faire disparaître… C'est irréaliste. »

« …Pourtant… »

Je me mordis immédiatement la langue. Ne pas parler d'une affaire en cours… C'était le fondement de ma profession, et même si je bouillais de mettre en garde Sasuke, je ne pouvais trahir le serment que j'avais prêté en joignant les rangs des forces de l'ordre.

« Vous seriez surpris de voir ce qu'est capable de faire quelqu'un par vengeance. Des affaires comme celle-ci, j'en traite tous les jours. Mais ne nous emballons pas, il n'est question que d'une disparition inquiétante à ce stade. » affirmais-je, détournant habilement l'aveu de notre découverte.

« Vous soupçonnez quelqu'un de l'école ? »

Mes yeux dévièrent sur Sasuke, dont la pommette en appui sur son poing fut rehaussée par un ris amusé.

« Si ce n'était pas le corps de Sasori… Qu'est-ce qui expliquerait votre présence ici ? Vous n'auriez pas dépêché autant d'hommes sur la base d'une simple présomption. On nous fait miroiter une attente de résultats ADN, c'est peut-être vrai… mais au fond, vous savez… Vous savez que c'est lui. » asséna-t-il très posément, mais d'un regard vif. « Votre travail avait déjà commencé dès vos premières foulées, n'est-ce pas ? Joliment chorégraphié d'ailleurs… Tenue de service, arme au poing… Grâce à l'effet de surprise, vous espériez sans doute voir sur l'un de nos visages des traces de culpabilité, de peur ou de panique… Parce que c'est comme ça que réagissent les coupables, c'est bien ça ? …Je pense que votre visite n'est pas improvisée… Elle est officielle. »

Je restais bouche bée, les yeux ronds devant tant de lucidité. Sasuke lisait dans mon jeu, et même dans celui de mes pairs comme un véritable professionnel, avec une facilité déconcertante. Il n'était pas dupe.

Ça donnait donc ça, un surdoué qui étudiait la psychologie ? C'était stupéfiant. Il avait tout pour concurrencer un excellent profiler par son analyse pointue de la situation.

Embarrassé, ma langue vint humidifier mes lèvres. Je cherchais mes mots pour démentir, mais les rayons X de ses obsidiennes décomposaient mes réactions, attendant de voir se figer sur mon visage une réponse qui lui donnerait raison.

« Je… Je n'ai pas le droit d'en parler… Monsieur Uchiha. L'enquête est en cours et-… »

« Ne vous fatiguez pas. » me coupa-t-il en reniflant. « Désolé. Je me suis emporté. Poursuivez Capitaine. Continuez à me poser vos questions... »

Ma salive descendit par un conduit soudainement devenu très étroit. La teneur de ses propos, l'ourlet impérieux sur sa bouche… Tout ça me laissait une drôle d'impression, comme une lourdeur très dense sur mes épaules. Non, en fait… Cela venait peut-être plus de l'intensité de son regard. Depuis que l'on se fréquentait, jamais je n'avais vu dans ses prunelles une radiation si… froide.

Mais ça ne dura pas.

Mon esprit devait me jouer des tours. Je me savais de plus en plus fatigué, à cran, car les ouvertures d'enquête s'enchaînaient pour un résultat proche de zéro et les nuits blanches à lire et relire des dossiers que je connaissais bientôt par cœur parasitaient mon quotidien. Je voyais le mal là où il n'avait pas lieu d'être. Sasuke avait du répondant et une capacité cérébrale bien au-dessus de la moyenne, je devais juste m'habituer au fait qu'il était capable de lire entre les lignes mieux qu'un individu lambda.

« Ok, très bien… Aviez-vous remarqué un changement de comportement ? Venant de lui ou… de quelqu'un d'autre ? »

« Non, pas que je me souvienne. Ces derniers temps, Sasori était toujours fidèle à lui-même : prétentieux, arrogant, imbu de sa personne… Rien d'anormal pour qui le connaît un peu. »

« Et au niveau de ses fréquentations ? »

« Il traîne principalement avec les joueurs de l'équipe de handball… Et les concernant, je dirais qu'ils sont de la même trempe que Sasori, mais peut-être existait-il des frictions entre eux, je ne sais pas… Ce genre de personnes ne m'intéresse pas vraiment. »

« …Et c'est quoi, le genre de personnes qui vous intéresse ? » demandais-je en relevant les yeux de mon calepin sur lequel je griffonnais, portant ensuite mon crayon à ma bouche pour en mâchonner le bout distraitement.

Subtilement, un coin de lèvres souligna un amusement frappant pour ma requête et un léger hoquet rieur secoua ses épaules. Mais à ses côtés, Kakashi Hatake se leva précipitamment, sa chaise crissa dans un bruit aigu sur le carrelage et manqua de basculer en arrière. Il me fusilla d'un regard hostile qui me fit à peine lever un sourcil.

« Ça suffit. Ça ira comme ça. Sasuke, tu peux y aller. J'ai deux mots à dire au Capitaine Uzumaki en privé. »

Un froid polaire fut jeté par le professeur, mais Sasuke finit par s'exécuter, bon gré, mal gré, en me lançant un dernier coup d'œil à la dérobée avant de quitter la pièce pour nous laisser seuls tous les deux. Tout en restant enfoncé dans mon fauteuil, je suivis les faits et gestes de Kakashi avec ennui ; il piétinait de façon hasardeuse, en long et en large, si bien que je pus percevoir l'agacement qu'il avait contenu jusqu'à maintenant sur le point de déborder. Il finit par s'arrêter et pointa vers moi un doigt accusateur.

« Je ne sais pas ce que vous manigancer, mais je vais être très clair : si vous approchez Sasuke pour de mauvaises raisons, soyez certain que nous ne resterons pas les bras croisés. Votre question était vraiment déplacée, Capitaine ! Je ne manquerai pas d'avertir votre supérieur de votre comportement plus que tendancieux. »

Encore une menace… Il voulait me défier ? Parfait ! Je ne demandais qu'à en découdre de toute façon, et puisque le bureau ne comportait qu'une fenêtre à la vitre en verre granité, aucun témoin ne viendrait contrarier notre règlement de comptes qui s'était longuement fait désirer.

« Voyez-vous ça. » narguais-je en me laissant glisser confortablement contre le dossier. « C'est l'hôpital qui se fout de la charité. Pour votre gouverne, que j'entretienne ou non une liaison avec Sasuke ne vous regarde pas. De plus, ça n'aurait absolument rien d'illégal. Alors, vos petites intimidations, laissez-moi vous dire que ça ne marche pas avec moi… Maintenant, à vous. Je me demandais ce qui clochait chez vous, pourquoi vous aviez l'air si… soucieux en me voyant proche de lui ou pourquoi vous le regardiez avec insistance. En fait, c'est plutôt vous qui avez une attitude ambiguë. »

Kakashi me fit de gros yeux étonnés tandis que je souriais, gouailleur, admirant de le voir pâlir et se liquéfier.

« Vous avez un visage très expressif, dites donc ! Je suis flic, ne l'oubliez pas. Et on dirait bien que j'ai percé à jour votre sale petit secret. Je suis sûr que le directeur sera ravi d'apprendre que l'un de ses professeurs zieute sur un élève. »

Le torse bombé, je me sentis tout-puissant devant ce type qui se décomposait à vue d'œil, pas peu fier de l'avoir pris la main dans le sac. Il n'avait peut-être rien d'un prédateur à l'instar de ceux qui affluaient dans nos bureaux, et Sasuke n'était plus un gamin vulnérable, mais qui savait ce qu'il avait dans la tête, au fond ? Si cet homme refoulait ses fantasmes depuis longtemps, l'effet de la bombe à retardement était largement à prévoir, voire plus dangereux encore : imprévisible… Pris d'un coup de folie, rien ne pourrait le retenir de passer à l'acte tout ou tard et à partir de rien, la situation pouvait très vite dégénérer. Ça, c'était inenvisageable. Mon instinct me hurla d'agir, de lui faire cracher le morceau, quitte à employer des méthodes peu conventionnelles.

« Qu'est-ce que ça fait de ne pas pouvoir le toucher, hein ? Vous devez vous sentir vraiment insatisfait de voir qu'il ne vous regarde pas et qu'il ne vous regardera jamais. Ça doit engendrer beaucoup de colère en vous, non ? Parce que vous ne pouvez que vous rabattre sur des rêves ou des illusions que votre esprit vous inflige du coup… »

Lestement, je pris appui sur les accoudoirs pour me relever et à la hâte, je fis le tour de la table pour m'approcher au plus près, jusqu'à ce qu'il puisse quasiment humer mon haleine. Il détourna la tête, incommodé par ma présence dans son espace vital, joignant une moue faite de répugnance. Mais comme lors d'une audition officielle, j'essayais de paraître plus imposant que je ne l'étais pour de créer une atmosphère d'insécurité, qui généralement, déstabilisait tous les gardés à vue. User de la manipulation mentale pour les pousser dans leurs retranchements était ma spécialité, j'étais sûr de le faire craquer grâce à ce tour de passe-passe.

« Qu'est-ce que ça déclenche en vous, Monsieur Hatake ? Mh ? Quand il est si près, à portée de main… et que vous n'avez pas la permission de le prendre dans vos bras ? Ça ne vous fait pas réfléchir à ce que vous pourriez lui faire ? Vous seriez en position de force si vous réussissiez à l'isoler dans un coin, à l'abri des regards, ça serait tellement facile de profiter de la situation. Il faudrait juste une heure, juste une heure après les cours quand l'école se serait vidée. Juste une petite heure et il vous serait rendu possible de vous l'approprier sans que personne ne le sache. Avouez-le, vous y aviez déjà songé. C'est écrit sur votre figure ! Avouez-le ! »

« ASSEZ ! » hurla-t-il à en faire vibrer les murs, réalisant trois pas en arrière pour abroger notre proximité dérangeante. « Assez, ça suffit ! Vous faites fausse route ! Vous n'y êtes pas du tout ! Vous spéculez, c'est de la diffamation ! »

« Ah oui, vraiment ? » répliquais-je en croisant les bras sur ma poitrine, loin de me démonter devant sa petite crise d'hystérie. « Pourtant, tous vos agissements me montrent le contraire. »

Kakashi expulsa une plainte excédée, mais je me fichais pas mal de son mécontentement. S'il avait de mauvaises intentions, s'il y avait danger, je devais en avoir le cœur net. Pas question de laisser Sasuke entre les griffes d'un tordu libidineux.

« Je le répète : vous faites erreur. Il n'y a aucun quiproquo de ce genre derrière mon attitude. Nous considérons ces gamins comme des boutures encore fragiles à sauvegarder coûte que coûte, justement parce que nous les apprécions à leur juste valeur. Bien qu'ils aient tous une place dans nos cœurs dès leur admission jusqu'à leur remise de diplôme, je l'admets : je considère Sasuke comme étant très spécial pour moi. Il brille de perspicacité, d'efficacité… Son intelligence n'a pas son pareil, qu'importent ses ambitions, tout est à sa portée. Il est destiné à accomplir de grandes choses. Depuis que j'enseigne dans cet établissement, je peux même certifier qu'il surclasse tous les étudiants que j'ai pu superviser. Alors oui. Oui, j'éprouve de l'admiration pour ce garçon, et uniquement de l'admiration… avant que vous ne rétorquiez quoi que ce soit. C'est aussi parce qu'il a vécu une grande tragédie, parce que son passé a laissé bon nombre de cicatrices invisibles à l'œil nu que je m'obstine à veiller sur lui. Vous n'êtes pas le premier à me blâmer ou à vous imaginer de telles aberrations. Cette considération envers lui m'a valu de faire l'objet d'une enquête interne récemment, relative à des accusations non fondées sur une certaine forme de favoritisme à son égard, et par-là j'ai même essuyé des soupçons qui pesaient sur ma personne colportant des mœurs douteuses vis-à-vis de notre relation. On m'a couvert d'infamie, mais je ne dirai pas le contraire et je crois que vous non plus de ce que j'ai pu constater : la nature l'a fondamentalement bien gâté, elle a doté Sasuke d'attributs remarquables, d'une apparence attrayante, cela va sans dire, c'est un jeune homme charmant, dont la beauté naturelle s'allie volontiers à ses performances intellectuelles, mais jamais je n'ai songé un seul instant à sortir du cadre que j'ai instauré. Jamais. J'en aurai bien honte, même s'il est majeur et libre d'entretenir la relation qu'il veut, avec qui il veut, je vois en lui quelque chose d'assez rare pour pouvoir être protégé plutôt que quelque chose dont je voudrais seulement profiter. À présent, seriez-vous encore tenté de me dire que je suis un pervers, Capitaine ?! Allez-y, ne vous gênez surtout pas ! »

Nous nous mesurions visuellement un temps, l'un subissant la fureur de l'autre. J'étais celui-ci. Dans ses yeux, je voyais la blessure provoquée par mes dénonciations, de ses dires, calomnieuses. Il était débordant d'amertume, mais gardait la tête haute, alors que je me sentais de plus en plus petit dans mes chaussures. Mon instinct ne me trompait pas, d'habitude…

…Devenais-je si obsédé par Sasuke que j'en perdais tout discernement ?

« C'est bien ce qui me semblait. » lâcha-t-il finalement devant mon mutisme.

« …La tragédie dont vous parliez… De quoi il en retourne, exactement ? »

Un soupir de plus de sa part fendit l'air.

« Il ne vous a rien dit ? Si c'est le cas, c'est qu'il n'est pas prêt. Et ce n'est sûrement pas à moi de le faire à sa place. »

« Parce qu'il vous a parlé, à vous ? » rétorquais-je, sur la défensive.

Il ne répondit pas. Au lieu de ça, il récupéra sa veste préalablement posée au début de l'entretien sur le dos de sa chaise et se dirigea vers la sortie, me toisant durement.

« Je prétends bien le connaître, nous avons un dossier sur chaque élève. »

« Un dossier ? » m'étranglais-je soudainement d'un rire étouffé. « Vous dites le connaître, mais vous me parlez d'un dossier ? Ça tourne à la dérision. »

« D'un homme à un autre, je vais vous le dire franchement : vous êtes un sombre crétin. Le seul qui se berce de rêve ici, c'est vous. De ce que je vois, il n'y a aucune chance pour que vous conclussiez. C'en est assez, on s'arrête là. Bonne journée, Monsieur Uzumaki. »

La porte claquée fit trembler la vitre lorsqu'il la referma derrière lui. Un juron m'échappa. Je m'étais peut-être planté sur son compte, mais il n'en restait pas moins un abruti. Cependant, il avait titillé ma curiosité… Je savais que Sasuke avait perdu sa mère, mais j'ignorais les circonstances de son décès. Ce Kakashi n'avait pas tort sur toute la ligne : Sasuke ne devait sûrement pas avoir suffisamment confiance pour se confier.

Tout en soupirant, je gagnais moi aussi la sortie, un brin maussade suite à ce constat affligeant. Mais à ma grande surprise, Sasuke m'attendait non loin, appuyé contre un mur, les bras entrecroisés sur son torse et l'air manifestement ailleurs. Il ne fallut pas longtemps pour qu'il me repère. Nous fîmes un pas l'un vers l'autre, laissant la place nécessaire dans le couloir pour ne pas encombrer les va-et-vient continuels de mes collègues et de ses camarades. Et là encore, j'eus un sourire attristé à son attention.

« Monsieur Uchiha… Désolé pour tout ça. »

« Ça ne fait rien, vous faisiez juste votre travail. Mais… Je vous ai entendu hausser le ton… » admit-il. « C'est à cause de moi ? »

« Ah… Non. Non, ce n'est pas vous, mais… Disons que… Votre prof… Il est toujours comme ça ? À… vous couver autant ? En fait, je craignais qu'il n'abuse de son statut… avec vous. »

Interloqué, Sasuke cligna des yeux rapidement.

« Kakashi ? …C'est un bon professeur. Il fait attention à moi parce que je sors un peu du lot, mais je ne me suis jamais senti opprimé en sa présence. Une sale histoire inventée de toute pièce par quelques parasites de cette école qui n'avaient probablement rien d'autre à faire a circulé, c'est vrai, mais ce n'était rien de plus que des allégations mensongères. Il n'y a rien eu. Uzumaki-san, pourquoi avoir cru cela ? »

Je distinguais dans ses yeux de l'incompréhension, et dans le ton de sa voix, une forme de déception. Je me mordis la langue, honteux. Mais d'un autre côté, j'eus envie de me justifier en toute franchise.

« Ouais, je sais, j'ai exagéré… Vous savez, avec tout ce qui se passe, entre la délinquance qui augmente dans nos rues, les affaires de mœurs et La Cible... On devient parano pour tout. Je me sens inquiet. Je n'ai pas envie qu'il arrive malheur aux gens que… j'aime. » terminais-je en baissant d'une octave.

« C'est surtout parce que tu es un piètre enquêteur… Aussi mauvais dans les résolutions de crimes qu'en amour. Pas étonnant que tu sois toujours célibataire à trente ballets, Uzumaki. Et que tu n'arrives à sauver personne… »

Si Sasuke leva simplement un sourcil en penchant la tête vers celui qui venait de nous interpeller, un frisson me parcourut la colonne vertébrale de haut en bas.

« Oh non… Pas lui… » pensais-je en fermant fortement les paupières.

Je me retournais lentement, très lentement, comme si la route vers le bagne se dressait devant moi et que l'on m'y poussait à coup de grandes claques dans le dos, bien que ce qui m'attendait quelques mètres plus loin était peut-être pire.

« Neji… » murmurais-je. « Qu'est-ce tu fous ici ? »

Fièrement, un sourire narquois flottant sur les lèvres, Neji se joignit à nous après avoir fermé la porte du bureau voisin. En vérité, sa présence ne m'étonnait qu'à moitié. Il œuvrait pour la crim'. Et c'était un connard. Prétentieux, pédant, tellement sûr de lui qu'il bossait en solo, convaincu de n'avoir besoin de personne pour couvrir ses arrières… En bref, il réunissait à lui seul les pires défauts lisibles dans un dictionnaire. Kiba se défendait déjà pas mal, niveau connerie, mais lui, il le surpassait sans conteste.

« Eh bien… Je suis venu gentiment épauler mes empotés de collègues dans leur recueillement d'information, puisque cette tâche semble trop dure pour ces bons à rien. Oh, mais, suis-je bête… Tu fais partie de cette équipe de bras cassés toi aussi. » souligna-t-il avec arrogance.

Rapidement, son regard m'abandonna pour dévier sur Sasuke.

« Mais je dois bien avouer qu'en matière d'attraction nocturne, tu as toujours eu plutôt bon goût… Peut-être est-ce là ton seul talent… C'est quoi, ton petit nom… Beauté ? »

Mon sang ne fit qu'un tour.

« Hey ! Fiche-lui la paix ! »

« Rengaine tes crocs, Uzumaki. C'est pas le jour à faire une esclandre. » souffla-t-il, pas impressionné pour deux sous, recentrant son attention sur Sasuke avec un rictus gourmand. « J'ai entendu votre petite conversation. Je vais être cash : laisse tomber, Naruto ne t'apportera rien, si ce n'est de l'ennui. T'as l'air de mériter un peu mieux que ça. Si tu cherches quelqu'un pour te protéger, sache que je peux être ton homme, Beauté. Moi, j'ai un gros pistolet toujours à la ceinture… mais aussi une grosse matraque. Je pourrais te faire voir mon attirail, si tu veux. »

Sous l'effet de la colère, ma peau devint rouge écarlate et mes dents étaient tellement serrées les unes contre les autres qu'elles auraient pu se fendre tant j'étais tendu. Mais Sasuke demeura stoïque, d'une froideur inégalable, et détourna le regard des pupilles ordinairement marron qui le déshabillaient goulûment.

« Sans façon, merci. »

Neji éclata de rire.

« Allons bon ! C'est bien dommage… Mais si tu changes d'avis… » glissa-t-il en se penchant près de son oreille, s'appuyant à l'aide du bras au-dessus de sa tête. « Je te serai volontiers dévoué. »

C'en était trop. D'un coup virulent à l'épaule, je le fis se dégager loin de lui et me mis entre eux deux, le mitraillant d'un air menaçant et gonflant tout le haut de mon corps pour me donner un air plus trapu, comme un animal sauvage prêt à bondir sur sa proie.

« T'as pas compris ? Il est pas intéressé. Tire-toi de là Neji, ou je te fais sortir moi-même. »

Il ricana en lissant sa chemise déformée par mon empoigne vigoureuse, ne se laissant pas intimider pour autant par mon aura sinistre.

« T'inquiètes pas Uzumaki. J'ai pas dit mon dernier mot avec le mignon derrière toi. Je saurai me montrer convainquant. Et quand je lui aurai fait passer la meilleure nuit de sa vie, il t'oubliera vite fait, sois-en sûr. Quant à La Cible, t'auras pas le lead là-dessus non plus mon pote. J'en fais une affaire personnelle. Alors j'espère que t'as bien apprécié de jouer au pseudo-détective, car maintenant, les professionnels entrent dans la course. Je nous débarrasserai bientôt de ce taré et c'est moi qui récolterais les honneurs. Ça sera l'occasion de montrer à tout le monde ton incompétence flagrante, tant pour séduire que pour arrêter un criminel. »

Il offrit un clin d'œil aguicheur à Sasuke et tourna après quoi les talons, jouant de sa longue chevelure lisse pour joindre à son discours plein d'emphase un peu plus de prépondérance.

« Qui est-ce ? » s'informa Sasuke en fixant son dos, caché par ses cheveux bruns, s'éloigner en direction de la cour.

« Neji Hyûga… Un enquêteur que j'ai connu sur le terrain lors d'une affaire de meurtre, il y a quelques années maintenant. J'étais une jeune recrue, plus tout à fait un bleu, mais loin d'être expérimenté. Pour un gars qui n'a que trois ans de plus que moi, il avait déjà du grade à l'époque. C'est un imbécile, un vrai con, mais je dois reconnaître qu'il est redoutable. Ne vous en faites pas pour ce qu'il a dit. Ce n'est que de la provocation, il ne vous approchera plus. »

J'essayais de le rassurer sur ce point-là, mais en voyant l'air frôlant le dégoût sur son visage impeccable et le dédain dans ses onyx, je sus qu'il n'était pas inquiet. De toute façon, aussi détestable était-il, Neji faisait partie du même milieu que moi, lui aussi se battait pour la justice. En partant de ce postulat, la probabilité qu'il force quelqu'un à se soumettre était donc quasi-nulle. Mieux valait ne pas songer aux ordures qui salissaient la profession et espérer que cet enfoiré d'Hyûga était doté d'une morale.

Finalement, c'était sûrement moi qui avais besoin d'être apaisé. L'œil rivé sur son profil, je me fis la réflexion que l'idée de le voir souffrir était immanquablement la chose qui m'effrayait le plus à cette heure-ci. J'avais cruellement envie de le prendre dans mes bras, ou à minima, caresser une mèche de ses cheveux juste pour m'assurer que sa présence était toujours bien réelle et qu'il allait bien… mais évidemment, cela ne resta qu'imaginaire, parce que je n'avais toujours pas le courage de me positionner.

« Monsieur Uchiha… Pour revenir à ce qu'on disait… Soyez extrêmement prudent s'il vous plaît… Je ne peux pas trop en dévoiler, mais mon intuition me dit que le cadavre découvert hier soir est l'œuvre de La Cible. De plus, si l'ADN démontre que c'est votre camarade, ça veut probablement dire qu'il n'est pas très loin… »

Si la situation était dramatique, alarmante, Sasuke semblait détendu et s'autorisa même à pousser un petit rire.

« Que dois-je craindre ? Vu la façon dont vous vous en êtes pris à mon professeur et à votre collègue, personne n'a intérêt de m'approcher apparemment. C'est plutôt les autres qui devaient avoir peur. Peut-être que même La Cible pourrait trembler devant vous, allez savoir. » me dit-il sur le ton de la plaisanterie.

« Ne vous moquez pas, je suis sérieux… » répliquais-je en me grattant la tête, sentant le rouge me monter aux joues. « Je ne peux pas être tout le temps derrière vous. »

Sasuke pouffa et comme un cadeau du ciel, l'histoire se répéta.

« Vous alors… »

Sa bouche charnue retrouva sa place sur ma joue, l'embrassant avec légèreté. Elle me parut un peu sèche, mais je n'y prêtais guère plus longtemps attention tant ce baiser était sacré.

« Vous êtes tellement spécial... » chuchota-t-il. « J'ai hâte d'être à demain. »

Puis brusquement, le contact cessa et il s'en alla, me laissant en état de choc au milieu de la coursive déserte. Il fit quelques pas, si silencieux que je crus presque une seconde qu'il ne touchait pas le sol, mais avant de quitter le bâtiment, il pivota vers moi une dernière fois.

« Au fait, je n'ai pas répondu à votre question. Les personnes qui m'intéressent, ce sont celles qui osent. Celles qui ont de l'assurance, du cran, mais qui le montre en toute discrétion. J'aime celles qui brillent par on ne sait quel miracle, qui diffusent un peu de cette lumière dans ce monde bien sombre, croyant que grâce à elle, les ténèbres disparaîtront, ensevelies par son éclat. J'aime celles qui sont peu ordinaires, les tenaces qui se battent contre vent et marée en ne cédant jamais. Mais par-dessus tout, j'adore celles… qui me divertissent… »

Mes mots restèrent coincés un instant, le temps que j'assimile la description qu'il me donnait de ses préférences, faisant le tri, regroupant… jusqu'à réaliser que celle-ci m'était en fait adressée.

« Qui… vous divertissent… » répétais-je, alors que je tombais dans son regard hypnotisant.

Son sourire se fit plus carnassier, séducteur, au point que mon cœur s'emballa dans ma poitrine, comme un cheval fou lancé au galop dans une plaine sauvage.

« Je crois que je me suis fourvoyé sur votre compte : vous n'êtes pas un fervent disciple du cartésianisme pur et dur. Vous êtes un utopiste, Uzumaki-san. Et c'est ça qui est beau chez vous. À huit heures demain. »

Sans un mot de plus, Sasuke s'effaça derrière le mur, me laissant avec pour seule compagnie ma conscience toute retournée et mes grands yeux ébahis.

Après être allé me rafraîchir brièvement, je fis de nouveau apparition sur la placette, où les allers et retours des élèves et de mes collègues se multipliaient encore. Mais mon esprit demeurait propriétaire de Sasuke.

Ailleurs, je revins me positionner dans le groupe constitué entre autres de Sakura, et à ma droite, celle-ci sembla s'apercevoir que mon état différait de notre arrivée. Elle colla son épaule à la mienne et, malicieuse, me sourit en élevant un sourcil.

« Alors… ? Ça a donné quoi ? »

« Qu'est-ce que tu veux dire ? »

« Ne fais pas celui qui ne comprend pas, tu vois très bien de quoi je veux parler idiot. Ça a drôlement traîné avec Sasuke et vu ton air rêveur, ça veut dire que tu t'es enfin décidé à passer à l'acte ? »

« N'importe quoi… J'ai pas un air rêveur… »

Je fis la moue et Sakura se moqua gentiment, ne gobant pas une seconde ce mensonge évident. En l'entendant rire, ma mine boudeuse se retransforma aussi rapidement qu'elle était apparue. Comment faire semblant ? Plus les échanges se répétaient, plus mon attirance et mon affection s'amplifiaient. Partout sur moi, le nom de Sasuke s'écrivait, comme une peinture noire sur une toile blanche.

« Puisque vous vous connaissez mieux maintenant, invite-le à passer la soirée avec nous ! Tu n'as pas oublié que nous sommes vendredi ? »

« Ouais, ouais, l'Akatsuki… Mais ce soir, ça ne va pas être possible. Demain, Sasuke me retrouve chez moi et il a prévu un truc. Faut que je sois en forme. »

« Tu rigoles ?! Pas question de te défiler ! » insista-t-elle. « Une danse collé-serré, c'est l'occasion rêvée de te rapprocher de lui ! Invite-le ! »


~ I'll be here

When you think you're all alone

Seeping through the cracks

I'm the poison in your bones

My love is your disease

I won't let it set you free

Til I break you ~

En fin de compte, Sakura s'était tellement entêtée que ses efforts pour me convaincre de participer à notre habituelle soirée de relâche avaient fini par payer. Je reconnaissais bien là mon amie et son tempérament de feu. Au fond, Sakura ne cherchait que mon bonheur et la sensibilité dont elle était dotée la rendait bien plus à même de repérer mes sentiments, contrairement à Shikamaru ou encore Kiba, qui voyaient en l'amour une source de complications ou quelque chose à prendre à la légère.

Quoi qu'il en soit, une bonne ambiance régnait et nous trinquions tous les cinq pour célébrer le début des hostilités à l'Akatsuki, où la musique bourdonnante faisait bouger les foules.

Oui, tous les cinq. Assis à mes côtés, Sasuke souriait poliment, participant plus ou moins, et plus par obligation, à la conversation menée par Sakura et Kiba. Après l'avoir écrit une fois, puis effacé, reformulé, encore supprimé, pour finir par quelque chose de très succinct, mon message trouva enfin son destinataire. Et Sasuke n'avait pas tardé à répondre à mon invitation par l'affirmatif.

Finalement, je remerciais Sakura de m'avoir poussé à venir et je me réjouissais d'autant plus encore de l'acceptation de Sasuke. D'ailleurs, cette joie expansive illuminait certainement mieux mon visage qu'une boule à facettes. Je l'admirais du coin de l'œil, lui, parfait dans sa chemise bordeaux et son jean noir. Qu'importe le vêtement, tout le seyait merveilleusement.

Si Sakura semblait sûre d'elle, je commençais moi aussi à me faire à l'idée que ce soir, il pourrait peut-être se passer plus. Régulièrement, Sasuke cherchait mon regard ou tombait malencontreusement dans le mien, me lançait des sourires ou répondait aux miens. La connexion m'avait l'air idéale pour créer quelque chose, une proximité plus étroite. Sauf que dans ce beau décor et ces belles dispositions envisagées, il y avait un problème : le binôme infernal martelait le pauvre Sasuke de questions plus intimes les unes que les autres. J'avais la rage au ventre ; juste avant qu'il n'arrive, j'avais pris le soin de mettre tout le monde au diapason en les prévenant d'éviter ce genre d'approche pouvant engendrer une situation d'inconfort pour lui ou pour moi-même. Et au vu du rictus perfide des deux compères, tout ceci m'indiquait que cette comédie avait été sciemment calculée pour lui tirer les vers du nez.

« Alors Sasuke, qu'est-ce tu en penses de notre Naruto ? Tu sais, si tu penses que c'est un emmerdeur, tu peux le dire, c'est pas parce qu'il est ici que tu dois te gêner. » amorça Kiba.

Je m'apprêtais à torpiller ce satané Kiba, lequel fanfaronnait en me présentant ses canines pointues, mais Sasuke me jeta un coup d'œil confiant.

« Uzumaki-san est une personne très intrigante. J'apprends beaucoup de choses en le regardant et en parlant avec lui. Il est d'une très bonne compagnie, au contraire. »

« ''Uzumaki-san'' ? Attends… Tu ne l'appelles pas par son prénom ? »

« Et sinon, tu as quelqu'un dans ta vie, en ce moment ? Je sais pas, une amoureuse, un amoureux… Si tu veux en parler, bien sûr ! Mais bon, on est tous très ouverts, t'inquiète pas, on peut discuter de tout ! » coupa cette curieuse de Sakura sur cette même lancée de la pêche aux informations, ignorant mon regard assassin qui, pourtant, portait les couleurs des flammes de l'enfer.

« Non, il n'y a personne. Je ne cherche pas forcément… Disons que ça ne fait pas partie de mes activités favorites. Bien que… Il y a quand même des personnes avec qui j'aime bien passer du temps. »

Heureusement, l'obscurité de la salle masquait mes joues en feu. Je sirotais tranquillement mon cocktail à la paille, faisant comme si de rien n'était, mais le regard de Sasuke pesait très lourd sur moi. Et en face, Kiba se retenait de s'esclaffer.

« Je vois… Et qu'est-ce tu aimes faire au juste ? »

« Bon, on va peut-être s'arrêter là, Sakura… ? Tu vois bien que tu embêtes Monsieur Uchiha… » lançais-je à ma collègue, l'impatience commençant à se répandre sur ma figure.

« ''Monsieur Uchiha''… Non mais j'hallucine… »

Kiba se passa une main affligée sur le visage, se moquant une nouvelle fois de la façon dont nous nous nommions encore. Nous n'avions pas passé le cap de s'appeler par nos prénoms respectifs, peut-être par respect de l'un et l'autre et cela fit copieusement rire cet abruti.

« Quoi ? Ça va, on veut juste apprendre à le connaître ! » se justifia Sakura. « Tu sais, dans la vie, il faut apprendre à partager Na-ru-to ! »

Je fis claquer ma langue, agacé de me faire afficher de la sorte. Ils allaient me le payer tous les deux… et la note promettait d'être salée.

« Ça ne me dérange pas » confia Sasuke, dans un énième ris affable. « J'aime le bricolage. Actuellement, je retape l'annexe de notre maison. Ce n'est pas forcément très grand, mais elle s'est un peu endommagée avec le temps et par manque d'entretien… Alors, comme je vis principalement dedans… Ça occupe. Sinon, je randonne souvent, je lis, j'étudie… Et je m'adonne à la chasse… et à la pêche. »

« La chasse et la pêche ? » m'étonnais-je. « Vous n'en avez jamais parlé. »

Sasuke acquiesça.

« Effectivement. Vous avez encore beaucoup à apprendre, Uzumaki-san. Si vous saviez tout, ça ne serait plus stimulant et du coup moins marrant. Chaque chose en son temps… »

Son sourire et le discret plissement de paupières m'inspirèrent le mystère, ce qui me fit doucement frémir. Il porta sa propre paille à sa bouche et aspira sa boisson en soutenant mes billes azurées avec une étincelle provocatrice brillant à l'intérieur des siennes. Bordel… Qu'il faisait chaud dans ce club.

Sakura se mit à nous regarder tour à tour et innocemment, lâcha la plus grosse bombe de tous les temps, me faisant me décomposer dans l'instant T.

« Vous avez l'air de bien vous entendre. Dans le langage du non-verbal, je dirais que vous êtes en pleine phase de séduction. Vous n'avez jamais envisagé d'aller plus loin ? »

« Sakura ! » hurlais-je, les yeux écarquillés, pris de panique.

Sasuke fixa son attention sur elle, d'abord sans réagir. L'ambiance tomba dans une drôle de lourdeur, comme si quelque chose qui nous plaquait au sol de force. C'était terriblement gênant… mais Sakura riait toujours, une main faussement embarrassée cachant ses lèvres maquillées.

« Vous connaissez la théorie du chaos ? » lui demanda Sasuke. « Un mathématicien avançait jadis l'hypothèse que si, à un moment donné, on connaissait la position et la vitesse de tous les objets de l'Univers ainsi que les forces qui s'exerçaient sur eux, on pourrait alors calculer leur devenir pour tous les moments à venir. Or, la théorie du chaos prouve qu'il y a des processus que l'on ne peut pas complètement prédire. Les sentiments, c'est un peu comme la météo : c'est changeant, car il y a toujours des variables. Pour être un peu plus clair, comprenez que la prédiction est impossible. Votre impression n'est pas fausse sur le fond : nous nous entendons bien, les signaux envoyés sont favorables à la mise en place d'un rapprochement, donc vous pensez légitimement qu'il va se produire quelque chose de cet ordre-là entre Uzumaki-san et moi. Sauf qu'encore une fois, il est impossible de prédire comment les évènements futurs se dérouleront. Et c'est une bonne chose : certaines personnes parlent de leur « destinée » dans la vie, l'amour ou peu importe, comme si c'était une voie prédéterminée qu'ils ne peuvent changer. Mais grâce à la théorie du chaos, nous sommes maintenant en mesure de comprendre que ces excuses sont de la pure foutaise. Nos vies ne sont rien, sinon le résultat de changements totalement incontrôlables. En bref, il se passera peut-être quelque chose ou peut-être qu'un événement viendra modifier l'ensemble du système de manière inattendue… et qu'au lieu de m'aimer, il me détestera... »

Sasuke se rendit rapidement compte qu'il avait perdu tout le monde avec ses explications et qu'avec ces derniers mots, l'atmosphère fut un peu plus pesante. Alors il se sentit obligé de rajouter quelque chose, avant de prendre son verre et de se lever.

« Mais c'est indéterminable, bien sûr. Excusez-moi, je vais fumer une cigarette. »

« Attendez ! » m'exclamais-je. « Je vous accompagne. »

Sasuke hocha la tête et se mêla sans attendre aux corps mouvants sur la piste de danse, à la recherche de l'air frais salvateur sur le toit-terrasse.

En bas, je ne vis pas l'air sombre que pris Shikamaru, étrangement silencieux depuis le début de la soirée. À côté de lui, Sakura lâcha un son de satisfaction, mais la trogne renfrognée du cerveau de notre équipe l'a surpris autant qu'elle l'inquiéta.

« Bah alors Shikamaru ? T'en fais une tête. Tu n'as pas vraiment l'air de te réjouir pour Naruto. Pourtant, ils sont bien assortis, non ? Bon, Sasuke nous a fait un speech un peu bizarre, mais il semble être parfait pour notre chef, tu ne trouves pas ? »

Shikamaru s'enfonça davantage dans le fauteuil rouge et soupira longuement, avant de se ronger un ongle, aussi perturbé qu'intrigué par cette scène que par le comportement très maîtrisé de Sasuke.

« Justement. Il a l'air trop parfait. La façon dont il se tient, sa manière de parler ou de se comporter… Son regard… Je sais pas, ce type, je le sens pas, y'a un truc qui me plaît pas chez lui. »


À suivre...


Bonjoooour...~~~~

Bon, j'ai eu une montée d'inspiration, alors voilà la (longue) suite de Target ! XD

J'espère que vous avez passé un bon moment ! :D

Prenez bien soin de vous !

Votre dévouée,

TLIOM