Le Marionnettiste
Disclaimer : Maboroshi m'appartient, le « reste » (Envy : Hein ?! C'est qui, le « reste » ?! W.A. : Je plaisante, je plaisante… Quoique.) est à Hiromu ;p
Base : FMA - Bluebird's Illusion
Genre : Mystery – Angst – Songfic – OS – Shônen-ai (Pride!Ed x Envy)
Résumé : Voici un billet gratuit pour assister au spectacle… Veux-tu entrer, joli blond au regard perdu ? Ou… aurais-tu trop peur ?
Musiques :The Forest of singing butterflies, Trick and Treat, Guard and Scythe, Alice Human Sacrifice, Dark Woods Circus, Can't I even dream? (Vocaloid) Going Under, Bring me to life (Evanescence) The Demon and the daughter, Rotten boy (Vocaloid)… et toute une panoplie de musiques Nox Arcana, qu'il me serait difficile de citer x)
Note : Voici le premier OS de ce recueil d'OS de Halloween… Le Marionnettiste ! J'ai cru comprendre qu'il avait été posté un temps sur Wattpad, puis retiré… Bref. Drôle d'affaire, tout ça. Le voici en tout cas corrigé, tout beau, tout neuf, pour célébrer dignement cette période propice aux histoires d'horreur ! :D À noter que ce recueil a été créé en 2011, avec en moyenne un OS publié tous les deux ans (je crois). Les premiers OS, du coup, datent un peu ! J'espère malgré tout que vous prendrez plaisir à les (re)découvrir, « remasterisés », pour fêter l'Halloween de cette belle année 2019. Les OS corrigés seront postés à raison d'un chapitre par jour jusqu'au 31… Qui sera clôturé par un OS tout frais et inédit… De deux dizaines de pages au moins ! Youhou ! Sur ce, je vous souhaite une bonne lecture :3
Attention ! Ce premier OS se base sur l'histoire du fangame chinois Bluebird's Illusion. Je vous invite à y jouer au préalable. Sinon, petit spoil nécessaire à la compréhension de l'histoire : Edward a été ici changé en l'homonculus Pride.
Note originale : … (Ed : Eh ? L'auteur agonise avant même de présenter son œuvre ? Envy : Je peux l'achever ? Ed : NAN ! Elle a encore des trucs à écrire, je crois. Envy : Et ? Ed : Je crois que y avait des lemons, dans le tas. Envy : Ow. Un argument de poids, chibi. D'accord, je la laisse tranquille.)
AHEM ! Donc ! Revenons-en à nos pancakes ! Alors, alors… Le Marionnettiste… Que dire là-dessus ? Une présentation rapide : cet OS m'est venu en tête il y a… allez, quoi ? Plus de deux ans (NDA : En 2009, du coup.) ? Donc, en gros, ça fait deux ans que je suis dessus. Le finir m'a demandé un énoooorme boulot, parce que je n'avais fait que le début du plan. En somme, j'ai dû trouver une fin cohérente et mieux que celle que j'avais tout d'abord imaginée (qui devait être un peu bancale, je crois). J'avais choisi comme base Dark Woods Circus, d'où le fait que la chanson soit disséminée au travers du texte. De ce fait, cet OS – plutôt long, soit dit en passant – revêt un caractère surnaturel, propre à la période d'Halloween. Ne cherchez pas de logique là-dedans (Ed : En somme, ce qu'elle veut dire, c'est que si ça paraît complètement dément et pas forcément ancré dans le monde de FMA, c'est nor-mal.). L'important, c'est que vous preniez plaisir à lire ce texte pour lequel j'ai sué sang et eau ! x3 (Envy : T'exagérerais pas un peu sur les bords ?). Je vous conseille d'ailleurs vivement d'écouter du Nox Arcana ou Dark Woods Circus en le lisant, histoire d'être vraiment dans l'ambiance. Voilààà ! Bonne lecture ! :D
Il regarda le ciel nébuleux de ce dernier jour d'octobre, légèrement dissimulé par les quelques feuilles encore vivantes qui subsistaient sur les arbres. La forêt était bien sombre à cette heure tardive, voire inquiétante, lorsque la brise qui soufflait s'engouffrait entre les troncs des arbres, poussant dans une longue litanie un gémissement spectral et mordant la chair de ses crocs acérés. Néanmoins, cela ne semblait en rien déranger le jeune garçon blond qui se promenait dans cet endroit lugubre, et dont le regard semblait perdu dans les abysses insondables d'un ciel noir d'encre. Tout à coup, le nuage qui obscurcissait la clarté de la lune s'estompa, révélant le visage de Pride, auparavant dissimulé par la pénombre. Le jeune garçon plissa les yeux, ses pupilles ne s'étant pas encore habituées à la lueur blafarde de l'astre céleste.
« … »
Combien de temps ? Depuis combien de temps, combien d'heures, marchait-il ainsi, errant au travers de cette nature à moitié morte à l'approche de l'hiver ? Il n'en savait rien. Maintenant qu'il était seul, il avait complètement perdu la notion du temps. Quand ils étaient ensemble, il se souciait pourtant de chaque seconde qu'ils partageaient… mais seul, le temps, cette éternité, semblait une notion bien plus abstraite et impalpable. En toute honnêteté, il s'en fichait. La seule chose qui l'attristait, c'était de passer cette éternité avec l'impression d'attendre. D'attendre quoi ? Qu'il revînt. Car il l'avait laissé seul et amer… Enfin, « amer » était un bien grand mot.
« … »
Son regard impassible se posa sur un arbre auprès duquel il s'assit, au milieu des feuilles mortes qui craquèrent sous ses pas. Il replia ses jambes et les rapprocha de son torse, se recroquevillant. Au moins, comme ça, il avait l'illusion d'avoir réellement froid. Parfois, « faire semblant » l'occupait. Tout du moins, jusqu'à ce qu'il réapparût.
« J'ai à faire. On se retrouve dans la forêt, au point habituel, comme d'hab', d'accord ?
Je t'y rejoindrai dès que j'aurai fini. »
« Dès qu'il aura fini »… « Dès qu'il aura fini »…
« Tu pourras te balader sans problème en ville, cette nuit… et même tuer des gens, si ça t'amuse. C'est Halloween, personne n'y fera attention. »
« Tuer des gens » ? À quoi bon ? C'était amusant cinq minutes, dix, tout au plus. Sans personne à qui prouver que ça l'était, on s'en lassait vite.
« … »
Tout en jouant inconsciemment à attraper un papillon de nuit qui virevoltait autour de lui, le blond se plongea dans de vagues réflexions. « Halloween »… Quel drôle de mot… Qu'est-ce que ça représentait, exactement ? Une autorisation annuelle de massacrer les humains ? Un jour dédié aux homonculi ? Ce terme lui semblait bien obscur, d'autant plus qu'il n'avait même pas pris le temps de le lui expliquer.
« ''Halloween'' ? Ah là là, mais voyons… Tout le monde connaît Halloween ! »
Pride se leva brusquement et s'empara de la faux dont il ne se séparait jamais. Tournant la tête en tous sens, il chercha à qui appartenait cette voix. Il avança de quelques pas, ses sens aux aguets. Il n'aimait pas se sentir observé… et là, il avait précisément l'impression d'être épié. De tous les côtés, même. Combien étaient-ils ? Six, sept ? Non… Beaucoup plus que ça.
« … »
Pride contracta ses muscles à l'extrême, prêt à se jeter sur sa proie dès qu'elle pointerait le bout de son nez. À moins que… ce ne fût lui, la proie ? L'idée le contraria, d'autant plus qu'il se savait assez désavantagé au niveau du terrain. La forêt avait beau être dense, là où il était, les arbres étaient plutôt clairsemés. Il était à découvert. Or, il avait la nette impression d'entendre des feuilles se briser sous des pas qui se voulaient discrets. Malheureusement, le bruit lui parvenait de partout et de nulle part à la fois. Dur de le localiser précisément.
« Ah là là, tu m'as l'air bien nerveux ! »
Cette voix enfantine et niaise, suivie d'un rire strident, plus proche d'un cri qu'autre chose, venait de lui vriller les tympans, comme si elle n'avait été qu'à quelques millimètres à peine de son oreille droite. Pride fit volte-face, décochant un coup rapide de sa main droite, sa faux fendant l'air dans un sifflement métallique aigu. Une secousse brève stoppa son bras, lui indiquant que son coup avait fait mouche.
« … »
Pourtant, la faux retomba au sol dans un bruit sourd, se plantant dans la terre sous le regard mi-vague et mi-incompréhensif de Pride, qui était pourtant sûr d'avoir touché sa cible. Il releva sa faux, la fit tournoyer quelques secondes, comme pour s'assurer qu'il n'y avait vraiment rien. Constatant que tout cela n'était dû qu'à son imagination, le blond rabaissa son arme et s'apprêta à se rasseoir quand, de nouveau, la voix enfantine se fit entendre :
« Tu m'as fait mal, tu sais. »
Pride se retourna légèrement. À une dizaine de mètres de lui, à moitié dissimulée dans l'ombre d'un grand sapin, une silhouette se déplaçait avec lenteur et vraisemblablement… vers lui. La crainte de se faire attaquer le fit se raidir. Toujours prendre l'avantage en frappant le premier, voilà bien une chose qu'il avait retenue en évoluant dans ce monde.
L'homonculus s'élança donc vers la silhouette qui lui faisait face et asséna un deuxième coup. Cependant, la lame de sa faux ne rencontra que l'écorce dure et sèche d'un arbre. Piètre résultat. De toute sa courte vie, s'il pouvait appeler son existence ainsi, le blond n'avait jamais raté sa cible. Deux fois de suite lui firent comprendre que la situation était loin de lui être favorable. Il exécuta précipitamment un bond en arrière.
La personne qui se tenait devant lui s'enquit alors :
« Ah là là… Tu te jettes toujours sur les gens de cette manière, petit ? »
« Petit » ? Pride recula de quelques pas. Prudence est mère de sûreté, comme on dit.
Soudainement, la silhouette se détacha de l'ombre du sapin et s'approcha.
« …
— Ah là là, tu es sans voix ? »
Non, c'est juste qu'il n'aimait pas parler. Et qu'il ne s'était pas attendu, non plus, à voir apparaître face à lui une personne aussi excentrique.
« Je suis moi aussi heureuse de faire ta connaissance ! » lança l'étrange personnage d'un ton enjoué.
Pride inclina presque imperceptiblement la tête sur le côté, en signe d'incompréhension. Il ne s'attendait pas à ce que…
« Oui, je pourrais être ce que vous qualifiez de "fille". Ça ne se voit pas ?
— … »
L'homonculus eut la désagréable impression que cette « fille » avait lu dans ses pensées. Néanmoins, si elle ne le lui avait pas dit, il n'aurait su dire quel était son sexe. Grande, assez mince, elle avait les cheveux mi-longs, rebiquant comme si elle s'était mal peignée. La moitié droite de sa chevelure était noir de jais ; la gauche, d'un orange criard. Un petit chapeau en feutrine reposait sur le côté gauche de sa tête, à peine soutenue par un cou long et frêle, complètement disproportionné. L'inconnue revêtait un pull orange vif qui laissait ses épaules découvertes, et dont les manches paraissaient trois fois trop grandes pour ce corps allongé, mais si chétif à la fois. Cette étrange « fille » portait également un pantalon assez large, rayé horizontalement des mêmes couleurs qu'arboraient ses cheveux et qui ne laissait même pas voir ses pieds.
Néanmoins, ce qui choquait le plus Pride dans cette curieuse apparition, outre les ailes de chauve-souris d'au moins un mètre qui se déployaient dans son dos – probablement un déguisement – ainsi que la blancheur extrême de sa peau, était son visage. Ses yeux orange étaient encadrés de cils particulièrement longs, au lieu de l'être par des sourcils, apparemment absents. Son nez était à peine visible et ses lèvres, de la même couleur que sa peau, se fendaient en un sourire qui ressemblait à celui que Pride avait l'habitude de contempler chez une autre personne.
Intrigué, l'homonculus resta silencieux, à détailler la nouvelle arrivante, se disant quand même que…
« Oui, je suis étrange. Mais… tu connais ça, pas vrai ? » fit remarquer d'un air joyeux, quoique légèrement ironique, la fille en souriant de toutes ses dents.
Pride la contempla quelques instants. Ce n'était pas tant la pique acide qu'elle venait de lui lancer qui le perturbait que le fait qu'elle l'eût de nouveau coupé dans ses pensées. À croire qu'elle lisait en lui comme dans un livre ouvert. Toutefois, au lieu de l'agacer, cela ne faisait qu'éveiller sa curiosité. Cette fille n'était pas normale. En quoi, il ne le savait pas. Mais il décida de ne pas la tuer tant qu'il ne saurait pas.
« Sage décision… », commenta cette dernière sans quitter son air enjoué. « Au fait, je me prénomme Maboroshi. Je serais ravie de te montrer quelque chose de très intéressant, si tu veux bien me suivre », rajouta-t-elle tandis qu'un sourire cette fois énigmatique s'étirait progressivement sur son visage.
« … »
Le blond ne bougea pas d'un iota, pensif.
« Ah là là… Ce ne sera pas long, tu sais.
— …
— Tu pourras toujours revenir ici, après.
— … »
L'étrange fille perdit son sourire d'un seul coup. Elle soupira, comme un enfant auquel on aurait refusé l'achat de bonbons dont il mourrait d'envie.
« Ah là là… Je vais encore me fatiguer pour rien.
— … »
Pride la fixa toujours aussi silencieusement, quand soudain, elle disparut de son champ de vision.
Un battement de cils.
C'est le temps exact qu'elle mit pour se retrouver à quelques centimètres de lui.
Un battement de cœur.
C'est le temps précis que mit Pride à lever sa faux afin de pouvoir parer une éventuelle attaque. Malheureusement, son geste s'avéra bien plus lent que ce qu'il voulait. À moins que ce ne fût l'inconnue, qui lui adressait maintenant un sourire presque terrifiant, qui était beaucoup plus rapide que lui ? En tout cas, son arme, levée manifestement une seconde trop tard, lui échappa des mains dans un étrange crissement métallique, puis voltigea dans les airs. Le jeune garçon leva la tête. Sa faux, tournoyant alors à plusieurs mètres du sol, n'allait pas tarder à retomber. Néanmoins, il n'eut même pas le temps de se demander comment la rattraper, puisque son adversaire bondit d'un seul coup dans les airs, l'empoignant au vol.
Non, « bondir » n'était pas le mot.
À vrai dire, elle n'avait même pas quitté le sol : ses jambes s'étaient tout simplement allongées de manière impressionnante, à une vitesse affolante… démoniaque, même. La faux de Pride entre les mains, la fille, de toute sa hauteur, lui lança :
« Ah là là… Dommage que tu ne sois pas plus grand, pas vrai ? »
Elle lui décocha ensuite un sourire narquois, puis déclara :
« Si tu veux récupérer ton jouet, il va falloir me suivre… et vite ! »
Aussitôt, l'inconnue se dirigea vers la partie la plus dense et la plus sombre de la forêt, se faufilant entre les arbres immenses sans trop de mal, malgré ses trois ou quatre bons mètres de hauteur à présent.
Constatant qu'il n'avait pas le choix, l'homonculus partit à sa poursuite, luttant pour se frayer un passage au travers des arbres, de plus en plus resserrés. Les feuillus avaient maintenant laissé place aux conifères, dont les branchages plus durs et plus sombres s'acharnaient à bloquer l'avancée du blondinet. Il avait l'impression d'être retenu à chacun de ses pas par des mains invisibles qui s'accrochaient à lui. Cependant, Pride ne pouvait se permettre de se laisser distancer par celle qui lui avait volé son arme. Ainsi, même si l'obscurité s'apparentait maintenant plus à des ténèbres et que son avancée était de plus en plus compliquée, il tint bon et n'arrêta sa course qu'une fois qu'il eut débouché dans une clairière.
Il reprit son souffle, puis lança un regard circulaire autour de lui. Vu la taille de la fuyarde, comment avait-il pu la perdre de vue ? Où était-elle donc pass…
« Je suis là ! » lança une voix flûtée.
L'homonculus tourna la tête en direction de la voix. Il se retrouva nez à nez avec Maboroshi.
Il resta quelques secondes figé, presque surpris. Derrière elle, à deux mètres à peine, un grand chapiteau était élevé. Il s'étonna de ne pas l'avoir remarqué plus tôt, au loin.
Mori no ne, oku no oku ni…
Dans la forêt, au cœur de la forêt…
Arunda. Sono circus…
Existe un cirque…
La fille rendit alors à l'homonculus sa faux qu'elle lui avait « empruntée », s'inclina respectueusement, puis lui tendit sa main droite, dans laquelle elle tenait un bout de papier.
Zachô ha ookina me ni…
Dont le M. Loyal a de grands yeux…
Takai se jû mêtoru.
Et mesure dix mètres de haut.
Ce fut à ce moment que Pride réalisa que de nombreuses personnes l'entouraient. Toutes se dirigeaient avec empressement à l'intérieur de ce qui semblait être un cirque, puis disparaissaient, avalées par l'entrée découpée dans la toile du chapiteau. D'autres êtres, aussi excentriques que son guide, distribuaient ici des prospectus avec enthousiasme et là, guidaient tout ce beau monde.
Cast ha minna yukai…
Tous les artistes qui s'y produisent sont joyeux…
Katachi ha hen da keredo…
Et même s'ils ont l'air étranges…
Tottemo tanoshiinda…
On s'amuse tant…
L'homonculus reporta alors son regard sur ce que lui présentait Maboroshi. La curiosité l'emporta sur la prudence. Ou, plus vraisemblablement, l'attrait de quelque chose qu'il ne connaissait pas anéantit le peu de méfiance qu'il possédait naturellement.
Le jeune garçon fit alors disparaître sa faux, puis se saisit du billet d'entrée.
Maboroshi lui sourit, se redressa, et proclama :
« Bienvenue…
Kurai mori no circus !
Au Cirque des Bois Obscurs ! »
« Ce billet gratuit te permettra de profiter du spectacle. »
Son ton se chargea de défi :
« Veux-tu entrer, joli blond au regard perdu ? Ou… aurais-tu trop peur ? »
Pride regarda le billet d'un air songeur. Entrer ou ne pas entrer ?
« Ah là là… Que risques-tu ? » chuchota Maboroshi en désignant d'un geste ample la foule qui se pressait à l'entrée du chapiteau.
Après tout, pourquoi pas ?
« Eh bien, suis-moi, le spectacle n'attend pas… Je vais te mener à la meilleure place. »
Le blond jeta un rapide coup d'œil derrière lui, comme pour être sûr de pouvoir réemprunter le chemin qui l'avait mené ici. Il fallait qu'il pût retourner à l'endroit où il devait l'attendre. En vérité, la pensée qu'il pourrait lui en vouloir de s'être écarté du lieu de rendez-vous ne lui traversa même pas l'esprit. Tel un enfant, il était irrépressiblement attiré par ce monde étrange qui s'offrait à lui dans cette forêt, perdu au milieu d'un autre, hostile et ennuyeux.
Ici, les « gens » ressemblaient à des images floues dont les murmures sourds se perdaient dans la nuit, ou se répondaient en d'autres échos inintelligibles. Pour une fois, les autres ne lui prêtaient pas la moindre attention, et à vrai dire, ce n'était pas plus mal.
« Ah là là, pauvre petit… Je crois que tu es le dernier. »
L'étrange fille le fit pénétrer dans le chapiteau, où un peu de lumière subsistait néanmoins grâce à l'entrée, qui laissait s'infiltrer la douce lueur blanchâtre de la lune. Cependant, cela ne fut bientôt plus le cas. Maboroshi se baissa, entra à son tour, puis referma la bâche derrière elle, scellant l'entrée. Le chapiteau fut alors plongé dans un noir total, et un silence de mort.
Pride ne prit pas la peine de s'asseoir. Il resta planté debout, à fixer la piste qui, seule, était éclairée d'une faible lumière bleue. Il chercha du regard d'où celle-ci pouvait provenir, mais n'en trouva pas la source.
« Attention, ça va commencer… », murmura cette voix flûtée à laquelle il commençait à s'être habitué.
Et elle avait raison. Dès l'instant où elle eut prononcé ces mots, des artistes masqués plus étranges et bizarres les uns que les autres se succédèrent dans cinq numéros complètement absurdes, pourtant applaudis généreusement par les spectateurs qui tapaient dans leurs mains dans une parfaite et terrifiante synchronisation.
Futatsu atama no bakemono…
Venez voir le monstre à deux têtes…
Igyô no uta hime ni…
L'incroyable diva difforme…
Tsumetai mono taberu no aoi kemono ga…
Ainsi que la bête bleue qui ne mange que de la viande froide.
Toutefois, ce qui attisait le plus l'intérêt du blond était bien cette foule. Il avait la même sensation que lorsqu'il se trouvait en présence de ceux qui lui ressemblaient : une impression de vide, de « rien » ; de néant. Il ne ressentait pas cette vie qu'il aimait tant voir s'éteindre chez les humains. Peut-être était-ce pour cela qu'il ne s'était toujours pas servi de son arme contre le public, alors qu'il était si prompt à la dégainer d'ordinaire ?
« Et maintenant, voici le dernier numéro… Celui que vous attendez tous ! » annonça une voix à moitié étouffée.
La piste sombra dans la pénombre. Au fond, la toile menant aux coulisses se souleva sans qu'il y parût et, dans une lumière d'un rouge étincelant et mystique, une jeune fille blonde, vêtue d'une longue robe d'une couleur semblable à la lumière qui l'engloutissait, fit son apparition. Elle resta un temps figée, puis s'avança de quelques pas saccadés au centre de la piste. Elle se pencha légèrement en saluant les spectateurs, avant de se relever d'un coup brutal.
À ce moment, une musique cristalline retentit dans le cirque, brisant le silence solennel qui y régnait peu avant. La jeune fille tendit la main droite vers la foule, puis la baissa et se mit à danser. Elle tournoyait, virevoltait, sans jamais s'arrêter ou même prendre le temps de reprendre son souffle. Ses mouvements effrénés, répétitifs, faisaient voler sa robe rouge sang dans d'amples ondulations, tant et si bien que la lumière qui l'éclairait semblait s'éclipser au profit du tissu, qui n'en était que plus resplendissant.
Subitement, elle se figea. Pétrifiée dans une pose à l'équilibre précaire, elle fixa Pride avec de grands yeux empreints d'une tristesse infinie.
L'espace d'un instant, le jeune garçon eut l'impression que l'artiste lui avait murmuré quelque chose, mais ses lèvres eurent à peine le temps de s'entrouvrir qu'elle reprit sa danse infernale.
L'homonculus était fasciné. Non pas par la beauté de cette fille, mais par le fait que c'était la seule qui paraissait dotée d'un tant soit peu de vie dans cet endroit. Même si, il en était certain, quelque chose en elle n'était pas humain. Il se tourna vers Maboroshi, attendant une quelconque explication, mais cette dernière resta silencieuse, un sourire toujours aussi indéchiffrable accroché au visage.
Comprenant qu'il n'obtiendrait rien d'elle, le blond se rapprocha de la piste afin de pouvoir observer la danseuse de plus près. Elle tournoya sur elle-même et s'approcha de lui une nouvelle fois en des mouvements plus fluides encore.
« … »
De nouveau, elle lui adressa un regard mélancolique, lui chuchota quelques mots inaudibles, puis repartit. Mais Pride n'y prêta pas attention, trop occupé à détailler le corps de cette danseuse si triste.
Il n'était pas fait de chair.
La vive lueur rouge le lui avait clairement révélé : ce n'était que du bois. Du bois lisse, peint et trompeur.
« … ! »
En la voyant ainsi se démener dans une danse inepte, hachée et absurde, Pride ne put s'empêcher de trouver cette poupée misérable. Pathétique. Il s'aperçut alors, en se rapprochant encore de quelques pas, que ses mouvements tantôt chaotiques, tantôt d'une perfection redoutable, étaient guidés par de longs fils transparents, presque invisibles. Quelque chose, ou plutôt « quelqu'un », tirait les ficelles de ce spectacle navrant dans l'ombre du sommet du chapiteau. Hélas, l'homonculus eut beau plisser les yeux, il ne réussit pas à distinguer qui que ce fût et fut encore une fois tiré de ses réflexions lorsque la danseuse passa devant lui.
Il reporta son attention sur ce qui s'apparentait à ses lèvres, qui bougèrent imperceptiblement. Que cherchait-elle à dire ?
Nozomarete umarete kitawake ja nai, kono karada…
« Y a-t-il quelqu'un pour souhaiter que je vive, aussi indésirable suis-je dans ce corps ?
Nande sonna me de miteiru no ?
Pourquoi me regardez-vous ainsi ? »
Kaoga kusatteku.
Se lamentait la jeune fille.
« Elle ne dit rien », assura une voix goguenarde.
Le blond se tourna vers Maboroshi, qui l'avait rejoint.
« Pourquoi voudrais-tu qu'elle parle, enfin ? Elle n'en a pas besoin. Ce que tu crois entendre n'est qu'une illusion. Cette poupée n'est pas vivante : elle imite, elle copie. »
Kurushiiyo kurusikute shikata ga nai…
« Mon visage se décompose…
To kanojo ha ittanda.
J'ai mal ! Si mal ! Mais c'est peine perdue, je le sais. »
Pride resta hypnotisé par cette marionnette dont les cheveux d'or ondoyaient sous cette lueur rouge. Animée de tels mouvements, on aurait pu jurer qu'elle était en vie. Et pourtant, d'après son accompagnatrice, il n'en était rien.
« … ! »
Il fut tiré de ses pensées lorsque, soudain, la poupée se crispa, comme si elle avait été frappée par quelque chose.
Elle interrompit momentanément sa danse cauchemardesque. Ces quelques secondes parurent des heures à Pride, mais, presque aussitôt, la poupée se remit à danser, papillonnant une dernière fois, avant de s'arrêter et de saluer le public d'une manière aussi mécanique que désincarnée. Immédiatement, un tonnerre d'applaudissements à rendre sourd éclata de tous côtés. Les artistes se réunirent sur la piste. Chacun leur tour, ils firent tomber leurs masques blancs : la lanceuse de couteaux et son assistant en premiers, puis l'avaleur de feu, le jeune trapéziste, la contorsionniste et enfin le jongleur de sabres. La poupée, au centre, resta bloquée dans une position de salut, jusqu'à ce qu'elle se redressât violemment sous l'assaut de ses ficelles, violemment tirées.
« Ah là là… Il aime se faire désirer, le coquin », susurra l'éternelle voix nasillarde.
Les applaudissements se tarirent un moment et, dans le silence qui enveloppait de nouveau les ténèbres des tribunes, des chuchotements approbateurs s'élevèrent çà et là. Tout à coup, une silhouette tomba de la cime du chapiteau en exécutant une suite d'acrobaties plus impressionnantes les unes que les autres, avant d'atterrir au sol avec une aisance visible.
Le nouvel arrivant, vêtu de noir à l'image de ces camarades et tout aussi fantasque que ces derniers, effectua une révérence, puis présenta son visage masqué à la foule.
« Le marionnettiste ! Le marionnettiste ! Le marionnettiste ! » se mit à scander la foule sur fond de cris stridents et de rires discordants.
Après quelques applaudissements de plus, ledit marionnettiste attrapa son masque. Il le retira d'un geste précis et rapide, qui ranima la clameur qui parcourait le public.
« Le marionnettiste ! Le marionnettiste ! »
Seulement, ce qu'il avait révélé par ce geste n'était rien d'autre qu'un autre masque, sur lequel était figé le même éternel sourire que sur le précédent. La foule, pourtant, l'ovationna. En réponse, le marionnettiste écarta les bras. Instantanément, de la fumée s'infiltra dans le chapiteau, courant sur le sol comme l'auraient fait une multitude de couleuvres, se faufilant entre les jambes des artistes en vagues successives qui jaillirent hors de la piste pour se glisser dans les tribunes.
Le marionnettiste abaissa alors ses bras dans un geste théâtral, puis retira de nouveau le deuxième masque. Puis un troisième. Et un quatrième. Et un cinquième.
« Le marionnettiste ! » martela un public séduit.
Avec des gestes de plus en plus rapides, l'artiste se défit d'un nombre incommensurable de masques qu'il jetait au sol au fur et à mesure. Ils y éclataient dans un bruit de verre brisé. Enfin, dans un geste brusque, l'homme agrippa le bras droit de la marionnette qui se tenait toujours à ses côtés, l'attira à lui et lui plaqua un de ses masques sur le visage sous les acclamations hilares de la foule. La poupée se retrouva alors affublée d'un visage blafard et triste, qu'elle tenta de retirer en tirant dessus.
En vain.
Le public était en liesse, et la marionnette se contorsionnait entre les bras de son maître pour se défaire de ce visage qu'il lui avait donné et de son étreinte étouffante. Pride restait immobile, à fixer cette poupée qui provoquait l'hilarité générale, mais qui ne lui inspirait que curiosité et… pitié, peut-être. Il n'aurait su dire quel sentiment dominait en la regardant se débattre de la sorte. Si elle avait été humaine, ses mouvements convulsifs et ses mains crispées auraient pu donner l'impression qu'elle hurlait. Mais il n'en était rien.
Sore demo kono circus ha tsuzukunda…
Et pourtant, le spectacle continue…
Eien ni !
Pour l'éternité !
Sans crier gare, le marionnettiste lâcha la poupée, et d'un coup sec, rompit les fils qui la retenaient. Elle s'effondra au sol dans un craquement sinistre, couvert par les cris et les rires. L'artiste se pencha, saisit les cheveux de son œuvre et la força à se relever, même si l'une de ses jambes, la gauche, formait un angle bizarre. Ses collègues l'entourèrent alors, exécutèrent un salut général, se retirèrent et furent engloutis dans les ténèbres des coulisses.
Tanoshiiyo tanoshiiyo !
C'est amusant, c'est si amusant !
Kono circus wa tanoshii !
Ce cirque est si drôle !
Quelques derniers applaudissements retentirent. On eût dit qu'ils tentaient de faire éclater le silence qui commençait peu à peu à envahir le chapiteau. Le son qu'ils produisaient claquait comme un coup de fouet, puis se perdait dans l'immensité obscure de la piste. Et, soudain, la lumière revint ; celle de la lune, dont la lueur filtrait à nouveau par la bâche entrouverte. Les spectateurs filèrent tout de suite vers elle dans un même mouvement.
Pride, pour sa part, resta immobile et silencieux, sans prêter la moindre attention aux gens qui le frôlaient ou le contournaient. Ces formes indistinctes, floues, murmurantes, laissèrent bientôt place à un vide qu'elles n'avaient jamais su combler. Qu'elles fussent là ou non, en vérité, il n'y avait nulle différence. La seule présence constante, étouffante, presque, était celle de Maboroshi. L'homonculus sentait posé sur lui son regard amusé. Il devinait ses prunelles orange vif le détaillant de haut en bas, dans une sorte de jeu sordide. Attendait-elle qu'il bougeât ? Qu'il se tournât vers elle, peut-être ?
« Ah là là, rien de tout ça. Je veux juste… »
Tout à coup, le blond sentit se poser sur ses yeux quelque chose de glacé et de dur. Il s'en saisit, pour dégager sa vue, mais ne parvint à déplacer cet objet inconnu, ne serait-ce que d'un millimètre.
« Que tu fermes les yeux un moment, petite âme perdue. »
Le son qui venait d'être soufflé à son oreille n'avait rien d'une voix : il ressemblait davantage à une longue plainte à la puissance inégale. Certaines syllabes mouraient en un étrange son suraigu tandis que d'autres résonnaient gravement tout le long de cette phrase. Pride avait beau savoir que c'était bien Maboroshi qui réduisait à néant l'un de ses principaux sens, il en vint à se demander si cette main rigide qui se trouvait devant ses yeux lui appartenait véritablement.
Puis, soudain, il put voir à nouveau.
« … ?! »
Pour l'une des rares fois de sa courte vie, Pride laissa la surprise gagner son cœur et son visage. Elle ne tenait qu'à un haussement de sourcils, certes, mais elle était présente. Presque invisible, il fallait en convenir, mais bel et bien là.
Pourquoi ? Tout simplement car le jeune garçon se trouvait à présent dans une sorte de couloir étroit, au sol bancal et gondolé, à tel point que c'en était pratiquement ridicule. Une vague lumière, tamisée et clignotante, éclairait ce lieu étrange. Et, sur les murs de ce passage étriqué, se trouvait une multitude de miroirs tout aussi tordus. Ou plutôt, « déformés » était le mot.
Pride était intrigué. Ce lieu ne ressemblait à rien de connu. En même temps, il n'avait commencé sa « vie » que depuis peu, mais il ressentait, malgré tout, la singularité de l'endroit. Pour autant, la question que n'importe qui se serait posé en un tel cas, à savoir : « Mais comment ai-je atterri ici ?! » ne lui effleura même pas l'esprit. À vrai dire, le blond se demandait surtout où était passée son escorte et, plus encore, par quel artifice ces miroirs peu conventionnels déformaient à tel point son image qu'il semblait bien plus petit que sa taille réelle.
Tel un enfant, l'homonculus ne resta pas focalisé sur ce point plus d'une petite dizaine de secondes. Il entreprit de traverser ce couloir, dans l'espoir de trouver une sortie.
Il devait retourner à son point de rendez-vous. C'était important. Il risquait d'être en retard, autrement.
« … »
Plus il avançait, plus le plafond se rapprochait du sol, à l'instar d'un effet de perspective raté. Davantage ennuyé qu'effrayé, Pride resta un temps immobile, cherchant un moyen de contourner le problème. Son regard se posa sur la glace à sa droite. Un détail le frappa aussitôt : celle-ci était lisse. La surface impeccable était celle d'une véritable glace. Le reflet était net, non pas disproportionné comme pour les précédents.
Seul un détail clochait ; il s'y voyait de dos. Mais là non plus, l'homonculus n'y prêta pas plus attention que cela. Il n'avait eu que peu l'occasion de se mirer dans l'un de ces objets qu'il considérait comme parfaitement inutiles pour s'étonner d'une telle anomalie… et sa réflexion n'était, de plus, guère aiguisée.
Autant dire que les lois de la physique lui échappaient autant que la valeur de la vie.
Pride n'avait découvert le monde que depuis peu ; son fonctionnement n'était pas sa principale préoccupation. Alors, si son reflet allait complètement à l'encontre de la logique humaine et terrestre, cela ne le surprenait pas.
Néanmoins, cette différence par rapport aux autres miroirs attisa pour sûr sa curiosité. Il inclina légèrement la tête puis, d'un coup, asséna un coup de poing brutal à la glace. À sa… « petite » surprise, si l'on pouvait nommer cela ainsi, sa main traversa la surface qu'il avait cru rigide. Son reflet ondula, à l'image de la surface d'un quelconque liquide puis, dans un silence troublant, se retourna. Il était de nouveau face à face avec lui-même.
« Ah là là… Pourquoi n'entres-tu pas ? »
Un clignement d'yeux. Il était persuadé que son image venait de lui parler avec la voix de Maboroshi. À moins que cela ne fût qu'une illusion ? Pourtant, c'était bien le sourire de l'étrange vendeuse de billets qui déformait les traits passifs de son visage, dans ce miroir.
Le jeune garçon resta interdit devant cette fantasmagorie, en particulier lorsque ses « propres » mains se détachèrent de la glace, lui saisirent les épaules et l'attirèrent dans celle-ci. En temps normal, Pride aurait certainement réagi au quart de tour. Seulement, tout ceci se passa en une fraction de seconde. Il n'eut pas le temps de se rendre compte de la situation qu'il se retrouva déjà de l'autre côté du miroir. Du moins, c'est ce qu'il lui semblait.
Il avait débarqué dans une autre « pièce ». Ici, plus question de parquet gondolé. Il s'agissait sans nul doute d'une annexe au chapiteau, qui précédait l'entrée des artistes et servait de débarras… ou peut-être de loge, à bien y réfléchir. Assez grande, elle était pleine à craquer d'accessoires divers éparpillés sur le sol poussiéreux. Dans cet endroit exempt de tout bruit, aucune glace n'était présente, excepté celle dont le blond venait, placée sur un miroir à pied. Il n'y avait, autour de lui, que des déguisements. Perruques, ensembles vestimentaires multiples, maquillage à en faire verdir de jalousie les plus grands magasins que l'on pouvait trouver en ville, et masques en tous genres. L'endroit croulait sous tout ceci, tant et si bien qu'il paraissait difficile d'y entreposer quelque chose d'autre.
Pourtant, il y avait bien, justement, « quelque chose d'autre ».
« … »
Pride laissa ses jambes le porter en avant. Plus loin, à quelques mètres à peine, dans ce qui semblait être une cage, assez haute, gisait une forme inerte. Des cheveux blonds, un tissu rouge.
La marionnette.
« … »
Intrigué, l'homonculus s'approcha à pas feutrés. Il s'accroupit près des barreaux, jetant son regard dépourvu d'âme sur l'objet inanimé qui s'offrait à son regard. Il posa sa main sur la cage, inclinant légèrement la tête. Pourquoi cette chose l'attirait-elle tant ?
« … »
Au contact de cette paume froide sur le métal rude et abîmé répond un craquement. La poupée relève sa tête décoiffée par petits mouvements saccadés. Son visage est balafré d'entailles plus ou moins profondes.
Un regard triste.
Une larme perle sur le bois, mais n'a pas le temps de dévaler la joue dévastée par les cicatrices. Elle est absorbée par la matière avant.
La marionnette pose alors sa main sur celle de l'homonculus.
Elle essaie de se relever. Son pied gauche à peine posé sur le sol, la jambe cède dans un crissement sinistre, expliquant d'une cruelle façon le craquement entendu lors de la représentation, un peu plus tôt. Des morceaux de bois peints éclatent sur le sol comme des bouts de rêve brisés, à présent souillés par la terre sur laquelle la marionnette a été négligemment jetée. Incapable de se mouvoir, elle se traîne avec raideur jusqu'à se coller entièrement contre les barreaux. Elle entoure brusquement le cou de l'homonculus, gémissante. La première pensée qui vient à l'esprit de celui-ci est que, si la poupée possède une présence, l'odeur lui fait défaut. Elle n'en dégage aucune ; pas même celle de la sciure.
La bouche de la marionnette grince. Elle s'ouvre légèrement.
« Don't forget… »
Soudain, un bruit sourd se fait entendre. La marionnette s'écarte rapidement du blond et retourne au centre de sa cage, comme si quelqu'un avait brusquement actionné un mécanisme. Pride entend, derrière lui, des pas. Il se retourne.
Le marionnettiste est là.
L'homonculus est seul, coincé entre cette marionnette mutilée et son maître au visage perdu sous un masque de porcelaine. Étonnamment, pourtant, le bourreau souriant ne semble pas prendre en compte la présence de l'indésirable. Il contourne la cage, se dirige vers sa porte et sort une vieille clef rouillée de la poche droite de son costume.
Il l'enfonce dans la serrure, la tourne. La porte grince, s'ouvre. Une sourde plainte s'élève de la poupée. Un soupir. Ses mains se crispent avec difficulté dans la poussière du sol. Trop de particules se sont accumulées dans les jointures vieillies du bois qui les forment.
Le marionnettiste s'avance. Pride contemple la scène, collé aux barreaux.
« Ah là là… Pourquoi persistes-tu à rester ici ? » susurre une voix à son oreille.
Il ne répond pas.
« Serais-tu sensible au sort de ce morceau de bois ? »
Silence.
Le marionnettiste toise la poupée sans mot dire.
Kusatta mi tokeru me ni…
Vous pouvez le voir sur nos visages décomposés…
Tadareta hada ga utsuru no.
Dans nos yeux gangrenés et sur notre peau ravagée.
« Que t'importe cette marionnette ? Ce n'est pas comme si elle était humaine », se gausse la voix.
Le marionnettiste lève sa jambe et écrase le bras droit de la poupée qui, docile, ne bronche pas. D'un appui sec, il achève de l'arracher. Le bois se morcelle.
Un rire hilare.
Un cri déchirant.
Le silence se rompt.
La poupée convulse, se tord, mais ne réagit pas. Un jouet dans les mains d'un enfant.
Shinitai yo, shinitai yo.
« Je veux mourir. Je veux mourir ! »
Koko kara dashite kudasai !
« Libérez-moi, je vous en supplie ! »
« Ah là là… Pauvre petite chose… »
Pride, passif spectateur, se contente de serrer les barreaux avec force. Ce qui se déroule sous ses yeux lui paraît hors de sa portée, comme un cauchemar sur lequel il ne posséderait aucun contrôle.
« Que lui a-t-il fait, ce marionnettiste ?»
Le maître se penche sur sa création agonisante. Il la regarde intensément.
La pousse légèrement ; elle ne dit rien.
« Que lui fera-t-il, ce marionnettiste ? »
Un rire éclate dans les airs, doux comme un murmure… mais indéniablement malsain. Le créateur lève ses mains au-dessus de sa marionnette. Des fils rigides apparaissent brusquement, reliant poignet et cou de la pauvre poupée aux doigts fins et agiles de son maître. Il se relève ; la poupée en fait autant, malgré sa jambe manquante.
« Et la voilà, la chose manipulée, qui se met à danser, pour celui qui a su lui faire oublier le goût unique de la liberté. »
Une lueur éclaire soudainement les iris couleur miel du blond. Il se relève d'un bond. Il traverse les barreaux, devenus inconsistants. Ils ne sont plus que brume trompeuse… Vague hallucination. Il se précipite sur le marionnettiste, sa faux à nouveau dans sa main comme si elle ne l'avait jamais quittée, et rompt les fils ensorceleurs.
La poupée s'écroule. Les fils, animés d'un rebond, heurtent avec violence le masque du marionnettiste. Il trébuche, tête baissée. Le masque se détache et se fracasse au sol en une multitude de petits morceaux, qui se désagrègent en poussière. Elle se mêle à celle qui recouvre le sol…
Et le masque disparaît.
Le visage de l'artiste apparaît dans toute son horreur.
Lisse, inexistant. Vide. Creux.
Ni bouche, ni nez, ni yeux. Pas même d'orbites.
Une surface plane sur laquelle on pourrait s'amuser à dessiner un visage, si l'atrocité du spectacle ne nous pétrifiait pas. Même le masque était plus expressif que cette face dépourvue de tout ce qui a trait à l'humanité.
Pride, interposé entre le maître et sa création, recule. Pour la première de sa vie, ou de celle qu'il croit vivre, il ressent de l'horreur.
« Celui qui n'en a pas créera l'autre à son image pour se sentir moins seul. L'accompagneras-tu dans ce monde où tu n'as plus ta place… ou choisiras-tu celui où j'aurais dû t'amener, ce jour funeste ? »
La voix criarde et enjouée enveloppe l'homonculus, qui se sent happé en arrière. Il tombe à la renverse, observé en silence par le marionnettiste, qui reste immobile, digne monstre de foire dont le rôle est achevé. Pride s'écroule sur la marionnette qui est restée face contre terre. Celle-ci remue sous lui, se tortille, le corps complètement disloqué. Elle attrape une mèche de cheveux blonds, dans son dos, l'attire à elle et place ses lèvres de bois au niveau de son oreille.
Cette même voix dont il ne se sert jamais lui chuchote :
« Don't forget 3rd october 1910. »
Pride ouvre de grands yeux. Devant ceux-ci, où brille pour la première fois la lueur de la vie, tout disparaît, emporté dans un tourbillon de couleurs noyées dans la nuit. La cage s'efface ; la marionnette fond sur le sol comme un mauvais rêve ; le marionnettiste, dans un dernier éclat de rire, est gommé par le chapiteau qui s'effondre. Et, dans tout ce désordre silencieux, terrifiant, une paire d'yeux oranges fixe ceux, dorés et hébétés, de celui qui fut naguère un brillant alchimiste… avant de disparaître à son tour, laissant Pride, seul, abandonné sur la terre morte d'une énième clairière où souffle un vent glacial.
« … »
Le jeune garçon leva ses yeux perdus en direction de la lune, qui éclairait le vide qui l'entourait. Avait-il rêv… ? Non.
Il le lui avait dit, un jour : les homonculi sont incapables de rêver.
« Il »…
« … »
Le blond se releva, puis s'accroupit aussitôt, recroquevillé sur lui-même. Cette date, qui ne lui sortait pas de la tête… où l'avait-il entendue, déjà ? Ça lui faisait mal… si mal… Il ne savait même pas pourquoi. Il s'agrippe la tête, plongeant ses mains tremblantes dans ses cheveux ébouriffés.
« Hey ! »
Une voix. Pride sort avec peine de ce malaise dans lequel l'ont enfermé de simples mots. Cette lueur qui s'acharne à briller au fond de ses iris se pose sur l'homme qui envahit cet espace de néant en émergeant des sapins qui délimitent la clairière.
« Qu'est-ce que tu fais là ?! Ça fait trois plombes que je te cherche ! Ça sert à quoi que je te dise de ne pas bouger ?! »
Le blond ne répond pas. L'autre s'avance. Pride ne le reconnaît pas, mais sait parfaitement de qui il s'agit. La lueur qui éclaire cet homme inconnu le lui confirme. Sous ses yeux, cet humain quelconque se transforme en l'un des seuls êtres qui lui ressemblent en ce bas monde.
Un homonculus. Cet homonculus.
« Envy… », s'entend-il murmurer en voyant ce dernier se rapprocher de lui.
L'androgyne l'étreint brutalement, laissant éclater son désir de possession.
« Jolie, jolie, petite marionnette… Peux-tu encore te défaire de tes fils ? »
lui souffle une voix flûtée au creux de l'oreille.
« Tu m'as manqué, ne te sauve plus comme ça. »
Un baiser tait la réponse que Pride aurait pu donner à cette question que lui seul avait entendue. La lueur au fond de ses prunelles temporairement ranimées se disloque. Le vide reprend la place qui lui est due dans le cœur de cet être sans âme.
« Qu'est-ce que tu faisais là, au juste ? » demande son aîné en rompant l'union délétère de leurs lèvres.
Pour toute réponse, Pride jette un regard sans couleur à cette clairière où, peu avant, tout un monde fantastique avait vécu.
« Bon. Je suppose que tu t'étais perdu. »
L'Envieux l'attrape par le poignet avec force.
« Viens. On y va. »
« Ah là là… Jolie, jolie, petite marionnette…
Étranglée par tes fils et heureuse de l'être, que deviendras-tu ? »
Pride lève des yeux sans saveur vers celui qui le guide et le fait avancer… et sourit, comblé.
Sore ha murina koto to dareka ga itteita ki ga suru.
Mais je crois que quelqu'un m'a dit, une fois, « Ça n'arrivera jamais. »
Quelques mètres plus loin, invisible à ceux qui ne la connaissaient pas, Elle suivit du regard ce petit blond qui avait foulé de ses pieds nus ce monde interdit pendant de courtes heures.
« C'est un cas épineux que tu représentes, petit garçon blond… »
Dans ses mains longues et fines apparaît un parchemin vieilli et tâché par endroits. Sur le papier, noté à la plume, une liste. Des noms.
« Des années que je te cours après sans pouvoir ni t'attraper ni te rendre cette âme qui t'attend depuis ce jour-là, à la recherche de son corps et de son esprit perdus. »
Elle soupira.
« Ton existence absurde aurait-elle donc un sens ? Je commence à me le demander, mais j'en doute… »
Elle regarda l'homonculus disparaître au loin, accroché au bras de son compagnon.
« Toi qui me défies sans cesse… Pathétique être humain dépourvu de vie… Te rendras-tu compte par toi-même de ce que tu es devenu lorsque même l'intervention d'un proche ne suffit plus ? »
Elle passa son doigt sur l'une des lignes inscrites sur le parchemin.
« Alphonse Elric… Cette mise en scène n'aura une fois de plus pas suffi pour amener ton frère à te rejoindre là où tu es, à présent… ou pour lui redonner la vie. J'ai exaucé ton vœu, mais il aura été sans effet. »
Elle souffla doucement. Une longue cape noire, créée par ce souffle, tomba sur ses épaules tel un manteau de nuit.
« Ah là là… Je ne supporte pas ce désordre que cette science a provoqué en laissant exister de telles créatures. L'existence de ton frère aurait dû s'achever en même temps que la tienne. En attendant… »
Elle attrapa son capuchon, qu'elle fit passer sur ses cheveux oranges et noirs, qui disparurent intégralement sous le tissu.
« Comme il me reste du travail, ce soir… »
Elle rangea son parchemin après y avoir jeté un dernier coup d'œil. Elle regarda le ciel et sourit, puis annonça d'une voix flûtée :
« Et que j'ai encore beaucoup de souhaits à réaliser pour vous, défunts tourmentés, et d'âmes à aller chercher… »
Un sourire dément se dessina sur ce visage étrange.
« Profites-en pour me trouver une autre idée pour l'année prochaine. »
FIN
OMFG. Oui, c'est tout ce que j'ai à dire après ce loooong travail. J'ai passé tellement d'heures dessus, à réécrire… à corriger, à détailler (ce qui est encore plus vrai aujourd'hui xD)… Fiouh ! Je remercie Couw-Chan, qui a bien voulu relire le tout… parce que moi, je n'en avais plus la force x) En fin de compte, j'aurai probablement passé plus de 24 heures dessus. Je suis épuisée, mais contente d'avoir fini. Cela faisait longtemps que je n'avais pas écrit un OS et ça fait un bien fou ! :D
Vous seriez gentils de me mettre un petit mot pour me dire ce que vous en avez pensé, si vous aimez ce genre d'histoire, etc. :3 Voilà ! Oh ! et je tiens à préciser pour les superstitieux qu'il fait pile 13 pages, mwaha !)
À demain pour un nouvel OS ! ;)
Rédaction et édition : White Assassin
Correction : Couw-Chan
