J'étais issue d'un gros œuf. Pas le plus gros du monde, mais un peu trop pour mon espèce. Un petit évoli, paré pour l'aventure, le résultat de plusieurs années de travail, des gènes parfaits. Vous le savez peut-être, les humains appellent ça des « I.V. » alias « internal values ». Comparant les statistiques de combat, mettant en œuvre un maximum de moyens, combinant les meilleurs spécimens avec des objets rares, les dresseurs ont développé toute une science et un commerce qui a largement dépassé la stratégie et la tactique. Certains se sont même spécialisés dans ce secteur : l'élevage de pokémons.
J'ai donc hérité, par synthèse, de l'ADN du parfait guerrier. Un guerrier créé par la somme de tous les plus grands techniciens et spécialistes, cette somme, qui avait fortuitement donné lieu à une anomalie : un œuf plus gros que la normale. Un guerrier donc tellement parfait, qu'il avait tué sa propre génitrice à la naissance. Un exemplaire unique de nouveau-né assassin.
Evoli devenu aquali, j'étais sûrement vouée à devenir moi aussi la mère de petits champions. D'ailleurs, une fois atteint l'âge de procréer, j'avais une taille tout à fait normale. Je n'étais pas différente des autres. La taille de mon œuf n'avait été qu'un accident, qui avait entraîné à la fois la mort de ma mère, et quelque part, la mienne aussi, mais plus lentement.
On avait refusé de faire de moi la mercenaire que j'étais censée devenir. On avait refusé de faire de moi une nouvelle génitrice, car qui savait ce qui allait se passer, avec mes gènes bizarres, mon anomalie natale ? On avait également refusé de m'adopter. Mon dresseur, dégoûté, voulait simplement se débarrasser de moi. Même pas m'échanger. Il était même prêt à me donner gratuitement. J'ai été jetée en pâture, avec une pancarte qui décrivait tous mes arguments de vente, comme un produit, une prostituée de luxe.
Mais tout le monde avait lu les journaux. Certains gamins me regardaient avec des étoiles dans les yeux. Certains voulaient faire de moi leur cobaye. Pourtant mon dresseur, tiraillé par ce que le scandale de ma naissance lui avait laissé et un certain attachement dû au plus grand des magiciens – le temps – s'était finalement opposé à une acquisition de ce type.
Il ne m'avait jamais donné de nom. Je suis, Aquali. Un aquali. « Son Aquali ». Comme si j'avais été la seule ; le pokémon dont il n'avait pas su quoi faire. Je ne donnerai donc pas le nom de mon dresseur, lui n'avait pas daigné m'en accorder un.
Je n'apprenais même pas de techniques. J'étais là, comme un chien. Il n'était pas rare de voir des maisons remplies de bestioles, mais c'étaient des ratatas, des roucools, des pikachus, des caninos… que des petits, des enfants, des peluches. Ou même des évolis.
Cependant mon dresseur avait pris la peine de faire de moi un aquali, une évolution, qui nécessitait, de surcroît, un objet onéreux sur le marché ! Avec des stats de compétition. Tout ça pour décorer ?
Un beau jour, tout a basculé. J'étais dans la maison, une cabane améliorée à une dizaine de minutes à pied de la mer. C'était un jour d'été chaud sur la côte cette période de l'année où les portes et les fenêtres restent ouvertes tout le temps. On pouvait même laisser le linge sécher dehors toute la nuit, dans un petit jardin sympathique, avec des plantes et de la verdure, quelques couleurs sans prétention. Je crois que mon dresseur travaillait dans une sorte d'association, pour aider les apprentis qui voulaient devenir les futurs prodiges qui collaboreraient avec les scientifiques et directeurs de recherches. Tiens, un peu comme ces illustres « Professeurs » !
Je lisais des trucs. Mon dresseur ne le savait pas, mais comme je n'avais appris aucune technique de combat, j'avais commencé à feuilleter les bouquins en cachette. Petit à petit, j'avais commencé à comprendre ce qu'il y avait dedans.
Comme tous les soirs, j'attendais qu'il se tire et aille boire un verre avec ses amis, pour pouvoir m'adonner à mes activités secrètes.
A peine avait-il passé le pas de la porte, que je m'apprêtais à reprendre mes lectures. Mais cette fois-là, il revint une seconde après. Je détestais ça, quand il oubliait une affaire, son portable ou une pokéball. Je devais encore attendre en restant toute sage. Mais là, ce n'était pas un oubli. Des types en noir l'avaient intercepté sur son chemin. Des types pas commodes.
C'étaient des gens de la Team Rocket. Ils étaient deux. Le chef, le plus vieux, bordé de chaînes en or, faisait marcher un feunard au pas. C'était la première fois que j'en voyais un. Euh… ou une (on n'est pas toujours très bons pour repérer le genre des autres espèces de pokémons). Sa crinière dorée coulait comme une rivière de soie, à la fois fluide et volante. Rayonnant comme un soleil, dangereux, ses neuf queues dansaient comme neuf flammes distinctes. Ses yeux rubis scintillaient, froids et incandescents. Elle se tenait toute droite aux pieds de son maître, tout en faisant la fière, comme si c'était l'épouse du parrain.
Mon dresseur suait, tremblait, les mains moites. Je voyais ses veines dessinées à travers la peau, comme lorsqu'il manquait d'argent, par exemple. Je m'étais toujours demandé s'il avait déjà ressenti ce genre de stress pendant un combat.
« Non », m'avaient dit les autres pokémons.
Car ce n'était pas lui qui était visé, pendant les duels de dresseurs.
Au contraire, cette fois, c'était bien le dresseur – l'humain – la cible. Alors il paniquait.
Les deux inconnus s'installèrent dans le salon. Le maître du feunard posa un objet métallique sur la table, qui ressemblait à l'un de ces jouets que j'adorais : les pistolets-à-eau, mais en moins joli.
Je m'étais souvenue de cette journée à la plage, où on lançait des jets d'eau pour jouer. Il y avait aussi les autres pokémons. Je les voyais rarement. Ils ne sortaient de leur pokéball qu'en combat, là où je n'étais jamais. Moi qui n'avais jamais l'occasion d'exhiber mes talents, cette bataille d'eau avait été l'une de mes plus grandes joies. Ce jour-là, j'avais pu prouver à mon dresseur que je savais utiliser des objets, des outils, comme un humain.
Les autres pokémons ne s'étaient pas sentis offensés pour autant. Ils n'étaient pas hostiles, pour des bêtes de combat, contrairement à ce que voulaient faire croire les journaux. Vous n'imaginez pas tous les scandales que les médias ont pu mettre en scène – mon œuf n'en avait été qu'un parmi d'autres. Les autres pokémons n'étaient pas violents, ni des psychopathes. Pas du tout. Au contraire, ils étaient tous mignons, à attendre tranquillement aux pieds de mon dresseur, à vouloir se faire caresser, jouer… Et pour cela, ils se sentaient même supérieurs à moi. J'étais la paria, celle qui était punie.
De mon point de vue en revanche, ils attendaient qu'on leur dise quoi faire. Ils ne savaient pas, « ne rien faire », réfléchir… Depuis toujours, on les appelait pour remplir une tâche particulière. Sans envie, sans individualité, ils attendaient tous, là, sans volonté propre. Une compétence d'attribution spéciale. Ils avaient des noms, certes (contrairement à moi), mais ces noms auraient pu être remplacés par « Tournevis », « Maillet », « Scalpel ». De gentils petits outils vivants à disposition. Moi, je ne servais à rien. Donc, j'étais juste moi. Et ça me convenait.
Mon dresseur et les deux mafieux échangeaient des mots. Ca ne m'intéressait pas. J'attendais juste de pouvoir replonger dans les livres. J'attendais qu'ils se barrent, tous, et me laissent tranquille à rêvasser.
J'ai commencé à sentir qu'ils parlaient de moi. Les deux intrus me dévisageaient souvent. Et chaque fois que je faisais quelque chose, on remarquait :
« Oui, cette bête a l'air plutôt maligne »
J'ai senti qu'on m'observait, et je détestais ça, faire de la démonstration. J'ai quand même essayé, malgré tout, pour voir leur réaction. Comme j'avais vraiment envie d'avoir la paix, j'ai essayé d'expédier ça et je leur ai écrit un mot sur un papier :
Vous partez quand ?
Ils étaient tous abasourdis, surtout mon dresseur. Les grimaces qu'ils faisaient, c'était à se demander comment les humains pouvaient se trouver assez beaux entre eux pour avoir envie de se reproduire. Plus sérieusement, mon dresseur m'avait lancé un de ces regards noirs : je ne savais pas si c'était hilarant ou terrifiant ! En fait, j'avais rarement été envahie d'une telle peur dans ma vie, puisque je n'avais jamais été placée dans une situation à risque. Alors, inconsciente, j'en rajoutai.
Ils étaient tous surpris, et notamment, les deux types commençaient à croire que mon dresseur savait que je pouvais écrire, et jouait la comédie. Ils pensaient qu'il leur cachait quelque chose, alors qu'il ne savait rien, le pauvre...
Je sautai sur la table, là où mon dresseur avait posé son sac à dos. J'en sortis les pokéballs et invoquai mes camarades un par un. Ils ne comprenaient rien. Le feunard restait immobile et blasée comme une statue.
Je sautais partout, je ne tenais plus en place. Je voulais balancer de l'eau partout, jouer. Le robinet vint en premier lieu dans la liste de mes idées, et puis… le « jouet » ! Je pris finalement le « jouet » !
Alors, comme plus personne n'était à sa place, je grimpai sur la table basse, ramassai l'objet, et tirai. Un pétard ! Mais… c'était comme si ça ne marchait pas… Pourtant j'avais cru devenir sourde. Le truc avait dû se casser.
Avec le recul, je m'étais retrouvée sur le canapé, en train de basculer sur mon dos. Y'avait pas d'eau. C'était nul, comme jouet.
Seulement, scrutant devant moi, je réalisai subitement que mon dresseur n'était plus là. Les deux autres gars se ruèrent sur moi. Une esquive pour ne pas me faire attraper. Le second voulut de nouveau se précipiter sur moi, il glissa. Sa main m'avait frôlée, j'eus… vraiment très, très peur.
Comme jamais.
Pourquoi mon dresseur ne se relevait pas ? C'était quoi ce liquide ? Du sang ? Est-ce… est-ce que j'avais besoin de lui au final ?
Je ne m'en étais pas rendue compte dans l'immédiat, mais j'allais réaliser l'ampleur de ce sentiment, seulement des mois plus tard.
La main qui m'avait frôlée avait ensuite atterri sur une queue du feunard. Dans le folklore, toucher la queue d'un feunard provoquait une malédiction. Je l'avais lu. Je ne sais pas si le proverbe est vrai, mais à en croire ce qui se passa ensuite, cela pouvait effectivement être considéré comme une condamnation à mort.
Sous les regards terrifiés des hommes en costume, les yeux bordés de larmes reflétant la flamme dansante, le feunard leur lança une déflagration mortelle.
Tous les autres pokémons s'étaient nichés entre les meubles, terrifiés par ce massacre.
« Viens ! » me cria le feunard.
Au son, j'eus la certitude que c'était une femelle aussi. Elle me tira en mordillant l'une de mes pattes, puis nous nous sauvèrent, laissant les autres sur place.
Je sus alors que plus rien ne serait jamais comme avant.
Moi ? Avoir tué quelqu'un ? Je l'avais déjà fait une fois. J'avais déjà éteint ma propre mère. Une fraction de temps vécue comme une éternité, je m'étais sentie toute froide. Un glaçon. J'avais froid, froid d'avoir si peu de cœur. J'étais une meurtrière, récidiviste en plus.
L'instant d'après, j'ai rencontré ce feunard.
Est-ce que cela avait toujours été en moi, écrit sur la feuille de route de ma vie, à cause des circonstances de ma naissance ? Ou est-ce que je suis définitivement devenue une tueuse ce jour-là ?
J'avais peur. Pas seulement de ce qui allait m'arriver, mais aussi de tout ce que je pouvais faire. Tu parles de talents ! Tu parles d'intelligence !
Pourtant, une once de chaleur renaquit en moi. Ce feunard… j'en avais tué un, elle deux. Je n'ai toutefois jamais estimé qu'elle était pire que moi. Elle me fit l'effet d'un miroir. La découverte de mon reflet me terrifia : j'avais peur de moi-même, peur de ma propre peur et des réactions qu'elle avait provoquées. Intérieurement, j'implorai cette autre version de me préserver à jamais de ce sentiment de terreur.
