Avant la fin du monde

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Hey !

J'espère que vous allez bien ! Comme on s'approche de la fin, j'essaie de rapprocher un peu de mon côté la fréquence des publications. A voir si j'y arrive parce que j'aime bien prendre mon temps pour les dernières corrections, et je risque d'être un peu occupée avec le boulot, l'annonce de dernière minute de Jean-Mi (soupir) et mon implication, les deux semaines à suivre, dans la réussite d'un certain espagnol. We'll see ! :D

Merci à Baccarat V et à Aselye pour leurs chouettes reviews ! Je remercie aussi, bien sûr, Pamphile pour sa relecture du texte.

Bonne lecture !

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Rappel des personnages

Jason McKlein : chanteur de rock psychédélique, compagnon de Lily Potter.

Benjamin Cook, Shawn Grey, Riley Lowell, Robin Ziegler : membres du Borderline.

Jacob Dawson : riche entrepreneur, compagnon de Leslie Jones, a financé le parti de Strugatsky (Sans-Frontières).

Deborah Lebovski : avocate qui travaillait chez Malefoy & Co, retrouvée morte par overdose dans le chapitre 1. Aussi appelée Anna Poliakov.

Ernie McMillan : ministre de la Magie depuis 2022.

Edgar Strugatsky : homme politique controversé, à la tête du parti des Sans-Frontières.

Marcus Ziegler : homme politique du parti traditionaliste.

Harold Zane : ex-homme politique du parti traditionaliste.

Rachel Wetzel : femme politique du parti traditionaliste, a remplacé Ziegler à son poste.

Martin Kane : journaliste, ex-Borderline, a une relation avec Scorpius.

(Voix grave et profonde) Previously on Avant la fin du monde, le résumé que vous n'aurez pas le courage de relire : Rose et Scorpius s'expliquent ; après la mort de Lebovski, l'un a subi un cambriolage, l'autre une agression. Suite à l'examen de la lettre laissée par Deborah, ils décident de découvrir ensemble ce qui se trouve dans le coffre n°434 : un carnet vierge, laissé entre les mains de Rose. Mais quelqu'un s'introduit chez Rose pour la menacer à nouveau, et lui voler le carnet. Elle découvre alors que la maison d'Hugo a été incendiée. Rose décide alors d'enquêter sur la partie blue de l'histoire, et invite Scorpius à assister au concert de Jason McKlein, connu pour ses liens avec la drogue. Ils y aperçoivent Lily Potter, aussi connue par la presse sous le nom de la Scandaleuse. Lily fait une overdose, et ils l'emmènent chez Scorpius. Jason McKlein vient la récupérer et au moment de sortir, Rose aperçoit un tatouage en forme d'araignée à son poignet. Elle décide d'évoquer avec Harry les problèmes d'addictions de sa fille. De son côté, Scorpius poursuit son enquête, interroge un vieil avocat qui aurait employé Deborah et en arrive à une conclusion : Deborah a pris une nouvelle identité il y a quatre ans de ça, quelque part aux alentours de l'attentat de Brighton visant à dévoiler le Secret aux moldus. Entre temps, Jason McKlein a été arrêté par Harry Potter pour vente illégale de drogue. Lily est inquiète et confie à Scorpius la charge de lui porter un message : « Je m'en occupe » ; ils décident de rendre visite à McKlein. Du côté de Rose, elle apprend que Marcus Ziegler aurait une maladie rare. Il décède peu après. Jacob Dawson, de son côté, aurait été victime d'une agression : il est à l'hôpital pour overdose de blue. Dans le dernier chapitre, après avoir appris le chantage qui se trame dans l'entreprise de son père, Scorpius décide de fouiller le bureau de Scorpius. Il est découvert, puis renvoyé. Rose, de son côté, se fait convoquer par Kirshein qui l'accuse d'avoir tué Anna Poliakov (la véritable identité de Deborah Lebovski). Ils découvrent ensemble, grâce à Teddy, que Strugatsky et Anna se connaissaient très bien, Anna est venue en aide à Teddy qui devait de l'argent à un réseau de drogue. Dawson, lui, s'est enfin réveillé... En se rendant chez Lily, ils découvrent que Lily a fait une overdose et l'amènent à l'hôpital. Scorpius recroise Albus, Dimitri, et décide avec Rose de faire une petite incursion dans le bureau de son père.

Rappel de la dimension politique :

Les traditionalistes, anciennement dirigés par Harold Zane (qui a ensuite été accusé d'avoir fait assassiner Kingsley Shackelbolt) puis Marcus Ziegler (décédé) et enfin Rachel Wetzel. Ils sont réfractaires à tout contact avec les moldus et veulent protéger tout ce qui fait la spécialité sorcière, les traditions etc.

Les progressistes, qui sont plus sensibles aux problématiques du monde, veulent plutôt s'ouvrir au monde moldu. Ils sont au gouvernement pendant l'histoire (Ernie McMillan est le ministre de la magie). Parmi eux il y a Lawrence Acker, Leslie Jones, Seamus Finnigan. Ernie McMillan a été élu après pas mal de temps passé à être dirigé par les traditionalistes, il représentait pour Rose un espoir mais cet espoir a été déçu : au final, Ernie s'est rapproché de Marcus Ziegler et sa politique ressemble à une politique traditionaliste.

Les Sans-Frontières, dirigés par Edgar Strugatsky, parti aussi financé par Jacob Dawson, riche entrepreneur. Ils défendent le fait que les moldus font n'importe quoi et qu'il est temps que les sorciers interviennent et reprennent un peu le pouvoir, une position considérée comme assez extrême. Ils montent cependant en puissance.

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CHAPITRE 20

La clef du cabinet

« L'audace et la précipitation emportent souvent
ce que l'on n'obtiendrait point par des moyens ordinaires. »

(Nicholas Machiavel)

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oOoOo

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Rose était déterminée à ne pas laisser l'épuisement nerveux l'atteindre. Elle savait qu'il était trop tard pour reculer et de toute façon, reculer n'avait jamais été son truc. Si vous arriviez au bord de la falaise, vous n'aviez plus qu'à sauter. Et malgré tous les indices qui prouvaient qu'elle se tenait bien au-dessus du vide, elle ne pouvait pas s'arrêter là. Car c'était bien à elle que Deborah avait voulu donner cette foutue lettre. C'était bien elle qui voyait des araignées bleues qui n'existaient pas.

Non, il était trop tard pour reculer.

« Je suis avec toi. »

Elle aurait été incapable d'exprimer le soulagement que lui avaient procuré ces quelques mots. Ce qui était impensable un mois plus tôt était désormais vrai : elle avait confiance en Scorpius. Autant qu'elle avait confiance en Shawn, Benjamin, Riley ou même Robin Ziegler.

Rose n'avait jamais commis de crime avec aucun d'entre eux.

Il y avait une première fois à tout.

Rose était persuadée que les réponses se trouvaient dans la société Malefoy. Deborah elle-même avait décidé d'aller là-bas, en prenant un risque énorme. Il y avait forcément une raison, qu'elle soit ou non liée au fameux Brighton. Et le temps était compté pour la découvrir.

Arrivée devant l'appartement de Ziegler, Rose sentit son cœur faire un bond. Une silhouette attendait sur les marches de l'immeuble.

Non, pas la silhouette. Simplement l'ombre d'Ethan qui relevait vers elle des yeux creusés, fatigués.

— Rosie...

Elle n'était pas sûre d'avoir envie d'entendre sa voix.

— Qu'est-ce que tu fous là, Ethan ?

Rose n'avait pas la patience. Elle éprouvait toujours contre lui une colère sèche. Elle n'avait pas envie de compatir devant ses yeux de chien battu, qu'importe qu'ils soient magnifiques, ils ne l'attiraient plus. Ethan ne lui avait rien apporté qu'une perte de temps et de cerveau disponible, sans compter qu'il était entièrement responsable de l'état de Robin, du fait qu'il n'ait pu s'expliquer avec son père.

Oui, tout ça c'était de sa faute, à lui et sa lâcheté sans borne, et le temps où elle l'admirait aveuglément était bien loin.

— Il m'en veut toujours ?

C'était pour ça qu'il était là ? C'était ridicule. Rose lui adressa un regard dur, où elle fit briller tout son mépris.

— Tu as qu'à lui demander toi-même. Je ne suis pas un hibou entre toi et lui, bordel. Prends-toi en main.

— T'as raison, je suis un lâche mais...

— Quelle lucidité ! Laisse-moi passer, Ethan.

Elle n'avait pas le temps pour ses états d'âme. Il voulait s'excuser auprès de Robin ? La voie était libre, elle n'allait pas le prendre par la main.

— Tu l'aimes, pas vrai ?

Rose ne comprit pas immédiatement la question. Tu l'aimes ?

Ethan se releva pour lui faire face.

— Moi aussi. T'aurais fait quoi à ma place, Rosie ? Trahir ton père ou ton frère ? Pourquoi tu ne veux pas admettre que c'est un dilemme de merde dans tous les cas ?

— La question ne se pose pas. Mon père n'aurait jamais fait ça à Hugo.

— Exactement ! T'as aucune idée de ce que c'est, de choisir. C'était la dernière volonté de Marcus et il m'a supplié, tu comprends Rose ? Tu sais l'effet que ça fait quand Marcus Ziegler te supplie ?

Elle en resta muette. Ethan paraissait sur le poing de balancer son poing contre le mur.

— Il a été un connard jusqu'au bout. Il m'a obligé jusqu'au bout à le regarder mourir, seul. Pour que son autre fils n'ait pas à vivre ça.

— Je ne suis pas sûre que ça marche comme...

— Alors comment ça marche, hein ?

Si Ethan avait haussé la voix, elle paraissait sur le point de se briser.

— Je suis le brave petit soldat, son fils qui accourt toujours, son fils fiable et malléable... La vérité, c'est qu'il n'a pas le moindre respect pour moi. J'ai eu son argent en récompense. Mais son respect, il n'est pas là où on croit.

Rose ne répondit pas. Il n'y avait pas grand chose à dire. Elle n'avait pas envie de compatir, mais ne pouvait que constater que ce n'était pas seulement Robin, que Marcus avait abîmé, c'était ses deux fils.

— Quand j'ai visité son appartement, pour l'héritage... Il y a un placard entier rempli d'exemplaires du Borderline.

— Ça ne veut rien dire. Le fondateur du Borderline, c'est toi.

— Non, c'est Robin, mon père le sait parfaitement. Il sait que ce n'est pas mon idée, que je ne suis que la figure publique, tu l'as dit toi-même, il suffit de nous connaître un peu pour s'en rendre compte. Je suis la belle gueule, rien de plus.

C'était étrange de voir ce garçon si sûr de lui aussi perdu, presque terrifié par l'idée que ses mots soient vrais.

— Je suis le bon fils à ses yeux uniquement parce que je suis un sorcier. Si Robin n'avait pas été un cracmol, on sait tous les deux qu'il m'aurait éclipsé... Peut-être que tu as raison. J'aurais dû désobéir. J'aurais peut-être gagné un semblant de respect...

La voix d'Ethan n'était plus qu'un murmure. Elle avait beau être en colère, Rose ne pouvait ignorer la douleur tapie sous l'égoïsme d'Ethan. L'héritage laissé par Marcus était terrible : des questions, des souffrances et des regrets.

— Tu as fait ton choix, il a fait le sien, déclara-t-elle d'une voix moins dure qu'elle l'aurait voulue.

— Et on ne revient pas en arrière, c'est ça ?

A ces mots, Rose tressaillit.

Les erreurs étaient-elles irréparables ? Ethan se mordait la lèvre avec nervosité, comme soumis à la sentence d'un juge suprême ; elle détourna les yeux. Malgré son insistance, ce n'était pas à elle de lui répondre.

— Tu devrais lui parler.

Il s'appuya contre le mur pour la laisser passer. Elle s'apprêtait à ouvrir la porte de l'immeuble quand une voix douce, inquiète, étrangement résignée, retentit derrière elle.

— Et s'il ne me pardonne pas ?

Elle comprit alors pourquoi il l'avait attendue sur les escaliers. Elle sut enfin ce qu'il attendait d'elle, comme la première fois peut-être, ce moment étrange dans le bar moldu où il lui avait tout avoué. Incapable de le trouver en lui, Ethan cherchait auprès d'elle le courage d'agir, le courage de dire. Il savait que Rose ne le laisserait pas se défiler.

— Suis-moi.

Rose ouvrit la voie, grimpa les escaliers quatre à quatre, Ethan sur les talons.

Devant la porte de l'appartement, elle s'arrêta.

— Je reste là.

— Tu es sûr que tu ne veux pas... ?

— C'est entre toi et lui. Et... Ethan ?

La main sur la poignée, il releva les yeux vers elle.

— Si tu lui fais encore du mal, je t'étripe.

oOoOo

Ethan était parti depuis un moment. Il avait tenté – sans succès – de serrer Rose dans ses bras, avait murmuré un « merci » qu'elle avait laissé sans réponse. Il disparut dans l'angle du couloir, pas beaucoup plus apaisé. Il avait dû prononcer pour Robin les mêmes mots qu'il avait lâchés à Rose dans la cage d'escalier, que son père suivait sa trace de loin et peut-être, peut-être, l'avait-il respecté, à défaut de l'avoir aimé.

Comme si ça suffisait.

Les dents de Rose étaient serrées ; l'aveu d'Ethan lui faisait presque haïr Marcus davantage.

Ses pensées cessèrent de tourner en rond à la minute où elle vit la valise. Pourquoi ne l'avait-elle vue plus tôt ? La valise était plantée à côté du canapé-lit, une valise banale, pas très large, élimée sur les côtés et d'un noir plus vraiment noir. Elle portait dans sa gueule deux piles de vêtements que Robin portait tous les jours, une trousse de toilette et une poignée de stylos.

Rose capta le regard désolé de Riley qui avait suspendu son dessin, assise sur le petit bureau. Dis-moi que ce n'est pas ce que je crois. Riley se taisait. Rose fixa la valise comme si elle pouvait la faire disparaître d'un coup d'œil furieux, comme si elle avait ce type de magie en elle, on remonte le temps et on répare les dégâts. Il lui fallut quelques secondes pour se rendre compte que Robin était revenu de la cuisine, une tasse à la main et qu'appuyé contre le mur, il observait sa colère sans un mot.

Son silence lui disait tout ce qu'elle voulait savoir. Il allait partir. Rose le connaissait trop bien pour feindre de ne pas comprendre. Il allait prendre ses affaires, comme Ethan avant lui. Il allait...

— Les résultats sont tombés, lâcha-t-il en jetant un coup d'œil à la radio.

— Les résultats ?

— Des élections. Edgar Strugatsky a été élu à la majorité. Il est sans doute en train de faire son discours.

Rose réalisa avec surprise que bien que l'information laissait un poids sur son estomac, ce poids n'était rien face à ce que signifiait cette valise.

— Tu vas quelque part ?

Elle ne put réprimer la colère qui montait, à moins que ce fut de la peur, elle n'en était pas sûre. Riley s'était effacée pour leur laisser de l'espace, passant devant Robin, gênée, pour rejoindre la cuisine.

— J'ai besoin de réfléchir.

Rose faillit rire. Depuis quand avait-il besoin d'une valise pour réfléchir ? Ziegler ne faisait que ça, réfléchir.

— Où ça ?

— J'ai une tante en Irlande du Nord qui ne me déteste pas.

— Et quoi, tu vas t'installer là-bas ?

— J'en sais rien.

Peut-être qu'elle aurait dû s'attendre. Mais non, elle ne s'y attendait pas.

— Pourquoi ?

Ce n'était qu'un simple mot, mais ce fut comme s'il lui déchirait la gorge. Robin ne répondit pas immédiatement, les lèvres dissimulées par sa tasse de café, et le regard de Rose s'attarda sur ses poignets, si minces, ses doigts fins qui s'enroulaient autour de l'anse comme les pattes d'un oiseau. Tout pour ne pas poser son regard sur la valise dont l'idée engendrait chez elle une vague de colère irrationnelle.

— Je ne peux pas rester. Pas au quartier général d'un journal que...

— Que ton père lisait ?

— J'ai besoin de m'éloigner un peu, changer d'air pour... prendre du recul.

Robin ne revenait pas sur une décision. Il la prenait au dépourvu. Rose n'était pas prête. Elle aurait voulu rester calme mais elle n'était pas calme.

— Ça changera rien, Ziegler.

— Tu n'en sais rien.

— Je sais qu'ici ou là-bas, ton père sera toujours mort, tes problèmes te suivront quand même.

La voix de Rose, plus douce, n'avait pas suffi à atténuer la violence des mots.

Sans répondre, Robin reposa la tasse sur la table basse.

— Ça va changer quoi, de fuir ? Tu crois que ça va résoudre quelque chose ?

— Je ne suis pas...

— En train de quitter des gens qui tiennent à quoi pour une tante que tu connais à peine ? Dis-moi, Robin, comment ça pourrait être une bonne idée ?

Rose avait naïvement cru que le temps l'avait rendu hermétique à son regard froid, mais c'était tout simplement qu'il ne lui était plus adressé.

— Reste... Ça n'en vaut pas la peine.

— Ça n'en vaut pas la peine pour qui, Rose ? Toi ou moi ?

— Qu'est-ce que tu veux dire ?

Robin s'était rapproché d'elle. Rose pouvait profiter de chaque détail de son visage, des irrégularités de sa peau métisse, de ce grain de beauté sur le menton qui n'avait jamais retenu son attention.

— On sait tous les deux que ce n'est pas pour résoudre mes « problèmes » que tu me demandes de rester.

— Le deuil, c'est pas juste un poids que tu peux laisser derrière toi pour...

— Encore une fois, Weasley, qu'est-ce que tu en sais ?

Elle se tut.

Il avait raison, elle n'en savait rien.

— Ce sont de beaux principes, ton envie de me protéger ou je ne sais quoi, qui cachent très bien la peur que tu as de te retrouver seule.

— Je n'ai jamais eu peur d'être seule, déclara-t-elle avec défi, dans un regain de colère.

— Je crois que si. T'as envie que je reste parce que ça te fait peur d'échouer, si c'est pas en équipe.

— Va te faire foutre.

— C'est la vérité, c'est tout, dit-il doucement.

Rose ferma les yeux dans l'espoir d'en chasser les larmes. Il n'avait pas le droit de mettre ça sur le compte de son égoïsme ou de sa peur. Il n'avait pas le droit de sous-entendre son hypocrisie.

Sa fierté se rappela à elle de façon viscérale.

— T'en as jamais rien eu à foutre de l'opinion de ton père, Ziegler ! Pourquoi ça changerait maintenant qu'il est mort ?

— Ne parle pas de mon père.

— Tu ne peux pas nier tout ce qu'on a fait ! Le Borderline...

— Le Borderline est fini, Rose. Mort et enterré, et c'est sans doute une bonne chose.

Rose reconnaissait à peine l'être qui se tenait devant elle. Ziegler. Il lui avait affirmé tout le contraire quelques semaines plus tôt et pourtant, le ton de sa voix était sans concession. La valise la narguait toujours, sa simple vue lui donnait envie de vomir, et elle n'arrivait pas à comprendre.

— Casse-toi alors, si c'est ce que tu veux.

Il referma la valise, saisit son manteau. Il allait partir.

Rose le regarda prendre ses bagages sans y croire. Elle ne pensait pas un seul de ses mots. Ne pars pas. Qu'elle les prononce ou non, Robin quitterait la pièce sa valise à la main, elle le savait. Elle avait échoué à trouver les mots pour le faire rester, ou peut-être n'avait-elle pas voulu essayer.

— A plus tard.

Robin referma la porte derrière lui.

Rose se laissa tomber mollement sur le canapé. Elle tarda pas à sentir l'étreinte apaisante de Riley qu'elle n'avait pas vue se glisser derrière elle, et la simple pensée que Robin, lui, n'était plus là, suffit à faire grandir le poids qui dansait dans son estomac. Pourquoi avait-elle été incapable de le retenir ?

— Tu veux en parler ?

C'était sans doute la fatigue, Ethan, Robin, Lily, cette foutue araignée, mais Rose fut incapable de ravaler le flot de larmes qui lui remplissait les yeux à la manière d'un vase trop plein.

— C'est un peu... compliqué.

Elle parlait à peine – hoqueter aurait été plus juste. Compliqué ! Quel euphémisme barbare. Ce n'était pas compliqué, sa vie était devenue un bordel sans nom sur lequel elle n'avait plus la moindre prise. Et Robin, Robin, cet être qui structurait sa vie, qu'elle retrouvait tous les jours dans son canapé, cet être immuable, peu aimable mais qu'elle avait appris à aimer, il l'abandonnait avec le reste, comme les morceaux d'un iceberg qui se disloquent un à un dans la mer.

— Je vais nulle part, dit doucement Riley en l'attirant plus étroitement à elle.

Dans les bras de son amie, les mots finirent par couler seuls de sa bouche. Rose lui raconta tout depuis le début. A quel point Robin allait mal, comment elle avait échoué – de toute évidence – à lui faire remonter la pente, que la maison de son frère avait brûlé par sa faute, que Lily Potter était dans un lit d'hôpital et que là aussi, elle n'avait rien pu faire, qu'elle avait été menacée par des tarés qui voulaient probablement anéantir le Secret et toute la sécurité du peuple sorcier, que Deborah Lebovski n'était pas du tout Deborah Lebovski, qu'elle avait l'intention d'entrer par effraction dans la société Malefoy parce qu'elle était vraiment, vraiment désespérée...

Et ça faisait un bien fou.

Plus elle parlait, plus elle se rendait compte à quel point tout ça était stressant, absurde, elle allait commettre un crime, par Merlin, ou du moins un délit, mais elle n'en avait plus rien à faire. Elle avait l'intention d'aller jusqu'au bout et défia son amie de l'en empêcher. Riley n'en fit rien. C'était ce qui faisait d'elle une si bonne amie. Elle était loyale, Borderline jusqu'au bout alors même que Rose ne la payait plus pour son travail depuis des mois. Elle savait écouter mieux que personne, sans se sentir obligée d'avoir une opinion sur tout, de vous prodiguer des conseils savants – elle n'était pas Rose, en somme –, elle était juste là et c'était exactement ce dont Rose avait besoin.

oOoOo

Scorpius Malefoy était au point de rendez-vous, à l'heure comme toujours. Il y avait donc des choses qui ne changeaient jamais, et Rose trouvait cette pensée rassurante.

— Ça va ? demanda-t-il.

— Non.

— Tu veux en parler ?

— Non plus.

Il esquissa un léger sourire.

— J'ai comme l'impression qu'on a passé tous les deux une des pires journées de notre existence. J'imagine que tu as vu pour l'élection de Strugatsky ?

Rose remarqua qu'il tenait à la main un article, dont elle put lire quelques mots.

POUR LE CHANGEMENT

« On ne peut pas continuer à se voiler la face, à penser que nous ne faisons pas vraiment partie du monde dans notre cachette étroite. Le monde nous appartient autant qu'il appartient à eux. Il s'agit désormais de réfléchir à une bonne manière de reprendre nos droits. Réparer leurs désastres, leurs erreurs, faire un pas de côté sur la pente fatale qu'ils nous ont imposée. Les moldus n'ont pas de respect pour le monde qu'ils dirigent. Ils ont prouvé à maintes reprises qu'il n'étaient plus légitimes. A nous de reprendre ce qui nous revient de droit. »

C'était un extrait du discours de Strugatsky retranscrit par La Gazette. Rose frissonna. Elle avait du mal à croire que ce qu'elle avait si longtemps redouté, ce pour quoi Robin et elle – même tout le Borderline – s'était battu, venait d'arriver. Il s'était passé tellement de choses ces derniers temps qu'elle en avait presque occulté les élections et ses conséquences.

— J'ai vu. Raison de plus pour comprendre ce qui se trame.

— Va falloir être prudent.

Rose leva les yeux au ciel.

— Tu parles d'une évidence...

— Tu vas être chiante comme ça toute la nuit ?

Rose s'arrêta, surprise que Scorpius utilise même le mot chiante. Ou peut-être pas tant que ça. Elle avait déjà remarqué qu'il lui parlait de plus en plus librement, ces derniers temps.

— Désolée. Merci pour ta remarque d'une grande pertinence. Va falloir qu'on soit prudent, en effet.

— Tu sais lancer un sortilège de Désillusion ?

— Ça remonte à la sixième année... Je vais essayer.

Alors que celui de Scorpius était parfait – évidemment –, Rose éprouva une pointe d'appréhension à l'idée qu'elle pourrait échouer. Les sortilèges n'étaient vraiment pas son point fort. Elle prit une profonde inspiration pour se concentrer, éprouvant avec soulagement la sensation de l'œuf qui dégouline contre son crâne. Il grimaça.

— Ça fera l'affaire.

« Y'a intérêt. »

Rose y avait mis toute sa magie.

— Je pense qu'il est aussi judicieux de dissimuler notre température corporelle. Mon père a des appareils pour voir ce qui se passe dans une salle...

— Des caméras ?

— Sans doute. Ce serait bien son genre de pouvoir aussi détecter la chaleur des corps. Mieux vaut être prudent.

— Par contre, j'ai aucune idée de comment lancer ton sortilège.

— Je m'en occupe.

Rose sentit l'envahir une tiédeur désagréable.

— Autre chose : ne touche rien d'autre que ce qui nous intéresse. Rien. Et pas avant que j'aie vérifié toutes les protections. Tu sais transplaner ?

— Je te remercie, je ne suis pas complètement débile...

— Tu avais raté ton examen la première fois, non ? Pour une histoire de sourcil ?

Elle lui jeta un regard noir.

— Si tu le dis, Malefoy.

— Oh tu sais, j'ai pas fait beaucoup mieux. Tu ne te souviens pas ? J'étais tellement stressé que j'ai transplané à l'intérieur de mon propre cerceau.

Rose ne put s'empêcher d'éclater de rire en imaginant la scène. Elle se sentait bien, là, avec lui, à se remémorer leurs échecs d'adolescents. Étaient-ils obligés d'entrer dans cette foutue société ?

« Oui. »

— Si tu as le moindre doute, Rose : transplane. Si tu n'y parviens pas – possible que les protections de mon père nous en empêchent –, cours. Ne t'inquiète pas pour moi, cours.

— Tu pourrais gérer ton père une deuxième fois ?

Scorpius ne répondit pas. La lune éclairait partiellement son visage tendu. Ils n'étaient pas tout à fait prêts, mais c'était le moment d'y aller.

— Tu restes derrière moi, d'accord ? Je connais mon père. Je pense savoir quel type de protection il utilise.

Sans compter qu'il avait presque été un Auror. Rose était toute disposée à le suivre. Les entrées par effraction n'étaient pas tellement son domaine de compétence.

— Si j'ai raison, l'entrée dans le bâtiment ne sera pas un problème.

Ils étaient postés à une cinquantaine de mètres du siège de la société et en quelques minutes à peine, ils furent devant la porte. Un badge brillait faiblement dans la main de Scorpius et d'une main tremblante, ce dernier l'appuya contre la sécurité. La porte s'ouvrit.

— Ça veut dire que ton père n'a pas désactivé ton...

— Il n'en a pas l'air, mais c'est un sentimental. Maintenant, tais-toi. Mieux vaut qu'on fasse ça en silence.

Scorpius s'était arrêté sur le seuil du bâtiment. Il analysa longuement la magie dans l'air, la baguette pointée devant lui.

— Un sortilège anti-intrusion. Il doit se déclencher dès qu'il n'y a plus personne dans l'immeuble.

— Tu sais le désamorcer ?

— Bien sûr. C'est l'une des premières choses qu'on t'apprend à l'Académie. Mais ça va me prendre quelques minutes.

— Prends ton temps, on n'est pas pressés.

Rose fut une fois de plus impressionnée par la précision de sa magie. Comment les Aurors avaient-ils pu ne pas le prendre, lui ? Bien sûr, elle avait eu un début d'explication, mais l'injustice la rendait furieuse. De ce qu'elle voyait – son aptitude évidente au délit –, Scorpius aurait fait un très bon Auror, plus compétent que les imbéciles qui peuplaient la Brigade anti-drogue. C'était peut-être ça, le truc, peut-être que Kirshein avait vraiment saboté son examen parce qu'il allait lui faire de l'ombre.

Alors qu'ils avançaient à l'intérieur du couloir, Rose sentit l'adrénaline envahir ses veines. Elle s'étonna de ne pas ressentir de crainte. Elle se sentait étrangement à l'aise avec Scorpius, à parcourir derrière lui ce lieu où elle n'avait pas le droit d'aller.

— Ingénieux... Probablement pas l'œuvre de mon père.

Rose se retint d'émettre un petit rire. Scorpius observait la poignée de la porte qui menait au couloir principal de Malefoy & Co, celui qui contenait la plupart des bureaux des employés.

— C'est un système de reconnaissance. Si tu touches cette poignée, ta marque reste. On aurait dû prendre des gants.

— On aurait surtout dû lire le Guide du parfait cambrioleur.

Il lui répondit par un léger sourire, abaissa sa manche et actionna la poignée. Rose sentit son cœur battre un peu plus vite dans sa poitrine. Aucune alarme inquiétante n'avait retenti. Pour l'instant.

Ils avancèrent à travers un couloir gris et étroit, envahi par quelques plantes vertes qui balançaient leurs feuilles d'avant en arrière, et que Rose contemplait avec méfiance.

— Elles ne font jamais ça quand il fait jour, commenta Scorpius.

— Voilà qui est rassurant.

Il s'approcha, tendit vers l'une d'elle une main prudente, pour la retirer aussitôt.

Trop tard.

En une fraction de seconde, une branche avait surgi pour la saisir ; elle enroula sa tige autour de son poignet, s'enfonça dans sa peau aussi solidement qu'un fil de fer et le tira à elle avec une force insoupçonnée.

La baguette de Scorpius tomba sur le sol dans un bruit sourd.

Il n'avait pas eu le temps de crier, les yeux grand ouverts sous la surprise.

— Rose !

Une nouvelle ramée se précipitait vers lui, les branches ne cessaient de se multiplier, elles ceinturaient son torse, enserraient ses épaules, faisaient prisonnier ses bras ; il eut beau lutter, elles le contraignaient à une immobilité, une impuissance totale. Rose lui attrapa un bras pour le tirer de son côté, sentit une tige lui enlacer le poignet à son tour et retira sa main dans un geste réflexe.

Scorpius portait tout son poids de son côté mais c'était déjà trop tard, ses jambes étaient prisonnières. Il se rapprochait de la plante infernale un peu plus à chaque seconde et malgré sa panique, Rose comprit qu'elle n'avait plus le choix.

« Votre problème, Miss, Weasley, c'est votre manque de fantaisie. »

Elle chassa la voix âcre de son professeur de Sortilège pour la remplacer par la vision de son père en train de tailler la haie du jardin, sa baguette à la main.

Celle de Rose tremblait. Scorpius poussa un nouveau cri.

« Faites que je ne le tue pas. »

Excido !

Une première branche retomba inerte sur le carrelage, sectionnée net. Trois nouvelles tiges l'avaient déjà remplacée, s'avançant vers le sorcier à la vitesse de l'éclair.

Ce n'était pas une plante, c'était Médusa en personne.

— Scorpius, écarte-toi !

— T'es marrante ! Comment tu veux que...

Excido !

Un cri de douleur. Une tache rouge grandissait sur le pantalon de Scorpius.

« Bordel ! »

Rose ravala sa peur – elle allait bel et bien finir par le tuer – et répéta le sortilège encore et encore. Les tiges tombaient à ses pieds avant de repousser, se reproduisant à l'infini. L'une d'elles se fraya un chemin jusqu'au cou de Scorpius et l'enserra à la manière d'un filet du diable.

Un filet du diable !

Cette plante se comportait comme un filet du diable. Aurait-elle les mêmes propriétés ?

Lumos Maxima !

Une lumière forte, à l'état brut, jaillit de la baguette de Rose ; les tiges se rétractèrent immédiatement, comme brûlées vives sous sa puissance et bientôt, la plante ne fut qu'une série de feuilles et de brindilles en apparence inoffensives. Scorpius se laissa tomber sur le sol. Il toussa dans l'espoir de reprendre, en vain, une respiration normale, puis recula contre le mur, épuisé. Il balaya le couloir du regard avant de s'arrêter sur sa baguette à quelques mètres de lui, hors d'atteinte. Il abandonna l'idée de la saisir, les deux mains pressées contre sa cuisse.

Les poumons de Rose étaient vides, elle avait oublié comme les faire fonctionner. Elle se força à prendre une profonde inspiration pour faire disparaître les points noirs qui dansaient devant ses yeux. La jambe de Scorpius continuait de saigner, le liquide écarlate tachait ses mains, transparaissait à travers le tissu de son pantalon et se répandait, goutte à goutte, sur le carrelage.

Rose récupéra la baguette de Scorpius d'un geste vif et la lui tendit avec un regard d'excuse.

— Je suis désolée, murmura-t-elle sans le quitter des yeux. Cette plante était un peu hostile et... j'ai paniqué.

Un peu hostile... Bel euphémisme.

Le visage tendu, Scorpius déchira son pantalon. De la coupure nette s'échappait encore un filet de sang. Il pointa sa baguette sur sa cuisse, les bords de la plaie se rapprochèrent jusqu'à ne laisser de la blessure qu'une cicatrice rose et grossière.

— Pas le temps de faire mieux...

Il se releva et fit quelques pas en boitillant pour s'écarter des branches qui menaçaient encore, plus pâle que jamais.

— Je ne verrai plus jamais ces plantes de la même façon, souffla-t-il. Mais j'aurais dû y penser.

— Ah oui ? C'est courant dans le monde de l'entreprise, les plantes vertes qui attaquent les gens ?

Scorpius secoua la tête.

— Ce n'est pas idiot. Quand il y a de la lumière, elles se tiennent tranquille. Personne n'erre dans les locaux sans allumer la lumière à moins de préparer un mauvais coup. La lumière doit être reliée au dispositif anti-intrusion. Si tu l'allumes, on sait que tu es là. Si tu ne l'allumes pas, tu te fais dévorer par une plante grasse qui joue au filet du diable.

— C'est fourbe. Mais après tout, la sécurité a été pensée par des Serpentard...

— Heureusement qu'on était deux. Je doute que ce soit une sécurité qu'on puisse déjouer seul.

— Le pouvoir de l'amitié, plaisanta-t-elle.

Scorpius lui adressa un regard surpris mais ne commenta pas.

— Dirige la lumière sur les plantes. On va entrer dans le bureau de mon père et je n'ai pas envie de me faire attaquer par des tiges en colère encore une fois.

— A tes ordres, mon capitaine.

Une fois encore, Scorpius se concentra et sonda la porte de sa baguette magique pour y déjouer les protections. Au bout de longues minutes, il l'ouvrit enfin et se dirigea vers un cadre qui trônait sur le mur. Rose y distingua les lettres DRAGO MALEFOY, comprenant qu'il s'agissait d'un diplôme. Il l'examina longuement, sembla délier quelques fils magiques avant de reculer.

— Il y a un mot de passe.

Oh.

Quel mot de passe Drago Malefoy avait-il bien pu choisir ? Rose ne connaissait l'homme que par le biais de son oncle et de ses parents, qui n'avaient jamais été tendres à son égard. Ron Weasley ne se lassait jamais de l'histoire « ma femme lui a foutu son poing dans la figure » et Hermione évoquait toujours de l'ancien Mangemort avec réticence. Les mots arrogant, fouine et blondinet raciste revenaient souvent dans les conversations que Rose et James prenaient plaisir à espionner, le soir venu.

— J'imagine que l'on a qu'un seul essai ?

— Exactement.

Le contraire aurait été trop simple.

— Tu connais ton père, non ? Quel mot de passe pourrait-il choisir ?

— Dire que je connais mon père est un peu... rapide. Mon père ne me parle jamais de sa vie.

— Tu en sais déjà plus que moi. Tout ce que je sais, c'est qu'il était obsédé par Harry Potter pendant ses années Poudlard. Hé, ça se trouve, c'est même son mot de passe, « Harry Potter ».

— Ça voudrait dire prononcer son nom chaque fois qu'il veut accéder à son coffre, honnêtement Rose, je n'y crois pas une seconde.

— Au moins, je fais des propositions. Est-ce qu'il n'y aurait pas... Je ne sais pas moi, quelque chose qui compte pour lui, qu'il serait le seul à connaître...

Scorpius parut pensif. Puis il s'approcha du cadre, le visage impassible.

Étoile.

Rose n'en crut pas ses yeux. Le cadre venait de s'ouvrir devant eux. Scorpius recula de quelques pas, encore stupéfait, le souffle court.

— C'est le surnom qu'il donnait en privé à ma mère. Son nom, dans la mythologie grecque... c'est la personnification de la nuit étoilée. Il disait toujours qu'elle... elle était l'Étoile qui éclairait ses nuits.

Un court instant, dans la lumière de sa baguette, Rose vit des larmes briller dans les yeux de Scorpius. Sans trop savoir pourquoi, elle effleura doucement son bras. Il sursauta, essuya rapidement sa joue avec la manche de son pull et examina l'intérieur du cadre. Il en saisit une clef.

Une simple clef. Une autre question, songea Rose. Scorpius la détailla du regard, interdit.

— Faites que ce ne soit pas encore un coffre à Gringotts, plaisanta-t-elle.

— Si c'était ça, pourquoi la cacher sur son lieu de travail ? Non, je suis sûr que ça a un rapport avec la société. Ça doit ouvrir quelque chose ici.

— Il n'y a pas une porte que tu n'as jamais ouverte ?

Scorpius parut réfléchir.

— Franchement, à part le placard à balai...

Mais son regard s'était illuminé.

— Le placard à balai !

— Attends, t'es sûr que...

— Dans le renfoncement au bout du couloir, il y a une porte – fermée – que l'on m'a présentée comme renfermant divers produits de nettoyage. Personne ne m'a jamais interdit d'y aller mais...

— Pourquoi garder des produits de nettoyage ?

— Exactement. On est des sorciers. Chacun s'occupe de son bureau, le nettoie de temps en temps par un coup de baguette magique et les couloirs s'entretiennent automatiquement. Alors personne n'a jamais besoin d'entrer dans cette salle. De plus, elle est suffisamment à l'écart pour qu'on ne voie pas qui y entre depuis le couloir...

— Ils doivent y entreposer leurs informations...

Rose reconnut dans le regard de Scorpius la même excitation qui brillait sans doute dans le sien. Ils avaient l'impression de s'approcher du but. Bien sûr, il fallait repasser par le couloir aux plantes belliqueuses, mais ce n'était qu'un détail. Ils se précipitèrent ensemble hors de la pièce. Rose prit soin d'éclairer suffisamment la série de végétaux, ce qui faisait danser leurs ombres menaçantes.

Scorpius plongea la clef dans la serrure.

La pièce qui s'étendait devant eux était plus grande que ce que Rose avait imaginé. Les murs étaient tapissés d'étagères où étaient rangés des séries de dossiers. Au centre, une table et son unique chaise. Rose sentit l'envahir une excitation nouvelle. Ils étaient tout proche.

« Jacob Dawson »

Il ne fallut pas longtemps à Rose pour trouver le dossier qui l'intéressait.

Il y avait tout. Le CV de Dawson, ses feuilles d'impôts, une liste de comptes en banque... Mais pas des comptes ordinaires, réalisa-t-elle. Les comptes sorciers étaient reconnaissables par le symbole d'une balance suivi par le numéro du coffre. Non, il s'agissait de comptes moldus.

Prise d'un doute, Rose saisit un nouveau dossier, intitulé « Rachel Wetzel » cette fois, et le parcourut avec méthode. Là aussi, une liste de comptes moldus, presque tout aussi large.

— La société de ton père s'occupe de la partie moldue ?

— Non, pourquoi ?

— Regarde.

Scorpius se pencha pour mieux lire. Pendant ce temps, Rose s'intéressa de plus près à la partie « placements » des dossiers. Là aussi, au milieu des permis de construire pour diverses infrastructures, un parc animalier pour Wetzel, une salle de concert pour Dawson, un parc d'aventure pour Lawrence Acker, se logeaient des noms de banques moldues, divers comptes aux montants astronomiques. Les projets de construction étaient tournés vers les sorciers mais tous les investissements, tout l'argent qu'ils utilisaient pour les bâtir provenait du monde moldu et uniquement moldu.

N'était-ce pas un comble pour une société dirigée par un Malefoy ? A moins qu'il n'eût agi que pour arnaquer les non-sorciers.

Rose plongea dans les dossiers plus profondément.

— Là, murmura Scorpius.

Il tenait entre ses mains le dossier de « Adrian Pucey », le traditionaliste accusé de détournements de fonds et d'avoir dissimulé de l'argent dans un compte moldu aux îles Caïmans.

Ce que Rose vit à l'intérieur lui glaça le sang. Cela ne tenait qu'à quelques lignes manuscrites.

« Répondre à l'attaque par l'attaque. »

Il n'était pas difficile de deviner de quelle attaque il s'agissait. Pucey avait accusé Strugatsky d'utiliser des fonds moldus, ce qui était interdit, pour financer son parti. Le chef du parti des Sans-Frontières avait utilisé Malefoy & Co pour s'en défendre. Ils avaient ensuite « trouvé » au nom de Pucey des comptes provenant de l'étranger, ce qui avait eu pour conséquence deux ans d'incarcération dans une prison de faible sécurité.

Et si Pucey avait été piégé parce que Malefoy et ses sbires savaient exactement comment se servir du système ?

Mais quel rapport avec la mort de Deborah ou l'attaque de Jacob Dawson ?

— C'est comme ça que les clients de mon père deviennent riches...

La voix de Scorpius avait beau n'être qu'un murmure, elle résonnait avec force dans la petite pièce.

— Enfin, la plupart. Ceux dont je m'occupais, tous ceux qui n'étaient pas classés urgent, je suppose, n'étaient qu'une couverture. Les autres, ils les conseillent sur les meilleurs placements moldus. Ils leur ouvrent des comptes et les mettent ensuite en lien avec des bureaux de change...

— Ce qui est entièrement illégal.

— Mais efficace.

Il feuilleta le dossier de Lawrence Acker pendant quelques secondes.

— Écoute ça : « A trompé son mari pendant cinq ans avant son divorce. A jeté un sortilège de confusion pendant la séance du 2 avril 2028 pour empêcher le passage de la loi criminalisant l'usage de la blue... » C'est à ça que servent les informations sur les clients. Une fois qu'ils sont entrés dans le système, ils ne peuvent plus reculer. C'est une sorte d'assurance. Je suis prêt à parier que la société de mon père prend une part importante de l'argent qu'ils font passer d'un compte à l'autre.

— Pourquoi Deborah voudrait-elle entrer dans un monde pareil ?

Le regard de Scorpius s'était illuminé.

— Qui ne voudrait pas ? Toutes les informations sont là. Ses collègues me l'ont tous dit, Deborah était la meilleure pour amener les membres du Magenmagot à se corrompre, leur faire miroiter un peu d'argent pour qu'ils mettent un pied dans l'engrenage. Quoi de mieux pour les surveiller, les contrôler ?

— Tu veux dire que...

— On ne sait pas qui faisait partie des Libérateurs. Peut-être n'importe lequel d'entre eux. Mais je suis prêt à parier que c'était le cas de Strugatsky.

Rose parcourut les étagères du regard. Le dossier du politicien était bel et bien là, et même plus épais que tous les autres.

— Ça doit être utile de surveiller Strugatsky. Surtout maintenant qu'il est politicien et qu'il ne peut pas dire non à de l'argent facile pour renflouer son parti.

Là aussi, les mêmes comptes moldus, divers investisseurs, des nombres notés près de la mention d'un bureau de change.

— Deborah devait savoir qu'ils voulaient recommencer, murmura Rose en se souvenant de la date inscrite sur le morceau de parchemin, juste après la mention de Brighton. Tu crois que Strugatsky l'a reconnue ?

— Il... il lui a donné rendez-vous... Comment j'ai pu l'oublier ?

— Comment ça ?

Scorpius fut parcouru d'un frisson.

— Je n'y ai pas réfléchi parce que selon mon père, Deborah ne s'est jamais rendue à ce rendez-vous. Et puis, c'est Strugatsky, l'homme politique célèbre, mais... Rose, il lui a donné rendez-vous juste avant sa mort. Et si elle y était allée ? Mieux, si elle l'avait évité et qu'il était allé la trouver chez elle ?

— Ça se tient... Mais Dawson, pourquoi est-ce que... ?

— Peut-être que Deborah lui a parlé... Leslie dit que Dawson était prêt à changer de bord, à quitter Strugatsky et la société de mon père. Il y a bien une raison. Peut-être qu'il savait, lui aussi, ce qu'ils s'apprêtaient à faire.

Rose prit le temps d'y réfléchir.

— La silhouette...

Strugatsky savait-il que Deborah avait essayé de prévenir la presse ? S'était-il rendu chez Rose en personne ?

Rose se souvint du malaise éprouvé lors de sa conférence de presse. Un malaise étrange, qu'elle ne s'était pas expliqué. La silhouette l'avait appelée Rose, comme l'homme politique, d'un ton doucereux malgré les grésillements métalliques.

Si Strugatsky avait tué Lebovski, il n'avait sûrement pas eu de mal à se rendre jusqu'à chez Rose pour la convaincre de se taire et lui reprendre des mains tous les éléments compromettants.

Les informations récoltées par Deborah étaient-elles dans le carnet volé ?

Scorpius la regardait avec intensité. Il ne faisait aucun commentaire mais il avait compris, Rose en était sûre.

— Zabini serait allé à Ste-Mangouste pour faire taire Dawson ? demanda-t-elle.

— Je sais pas. J'ai encore du mal à comprendre comment Zabini et mon père s'insèrent vraiment dans cette histoire. S'ils se servent des failles du système entre sorciers et moldus, je ne vois pas pourquoi ils chercheraient à se débarrasser du Secret. Au fond, ça les arrange bien.

Rose hocha la tête.

— Je suis sûre que la réponse se trouve quelque part ici. Peut-être qu'en cherchant les points communs entre tous ces gens...

Il y avait des milliers de pages mais après tout, ils avaient toute la nuit pour les étudier. Rose replongea dans chaque dossier avec une avidité sans cesse renouvelée.

Ses yeux commençaient à fatiguer mais peu importe, page après page, elle poursuivit sa lecture, déterminée à dénicher une vérité dans ce marasme de nombres, de noms de sociétés, de photocopies de permis de construire...

La nuit était bien avancée lorsque ses pupilles s'arrêtèrent sur trois lettres qu'elle avait déjà croisées quelque part.

Mais ?

Avec une frénésie engendrée par la fatigue, Rose parcourut à nouveau le dossier de Strugatsky, repris celui de Wetzel, de Dawson, d'Acker, de Murphy...

Il n'y avait pas tant de points communs que ça, mais ces trois lettres étaient présentes à chaque fois.

Et non, songea Rose, ce n'était certainement pas un hasard. Dans cette histoire, il n'y avait de hasard. Elle se tourna vers Scorpius qui commençait à s'endormir sur sa chaise et sourit.

— J'ai trouvé quelque chose.

.

(A suivre)

.

N/A

J'espère que vous aurez apprécié la lecture !

A la réflexion, je me demande si « Le pouvoir de l'amitié » n'aurait pas fait un meilleur titre de chapitre ;)

Désolée pour cet arrêt un peu abrupt, promis vous en saurez plus la prochaine fois. On se rapproche du dénouement donc n'hésitez pas si vous avez des théories, des trucs que vous n'avez pas compris, ça peut aussi être des critiques constructives ou juste un petit coucou, j'adore vous lire quoi qu'il arrive !

D'ailleurs ça m'a fait rire toute seule, donc je me permets de le partager avec vous, mais en arrivant à la partie Ethan dans la correction, j'avais dans la tête Fit Hot Guys Have Problems Too de la merveilleuse Rachel Bloom hihi, n'hésitez pas à jeter un coup d'œil au clip si vous ne connaissez pas, je pense qu'il peut se voir sans regarder toute la série (qui est géniale donc ne vous en privez pas non plus).

La prochaine fois, vous vous en doutez, on retrouve Scorpius exactement là où on s'est arrêté :D

A très vite !