Avant la fin du monde

Hey !

Début de l'été, et fin de l'histoire... Bientôt, du moins. Et ça me fait un petit pincement au cœur (désolée, je deviens sentimentale avec mes histoires quand elle s'achèvent, et tout particulièrement celle-ci, je crois). J'espère que ce presque dernier chapitre, qui est plus court que le dernier, vous plaira.

Merci à Pamphile pour sa relecture ! Mille merci à Aselye, Sun Dae V, pupperfect, Baccarat V et Jane9699 d'avoir pris le temps d'écrire un petit mot, et plus largement à toutes celles et ceux qui commentent et qui me donnent toujours envie de revenir :)

Bonne lecture !

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Simple rappel de la dimension politique :

Les traditionalistes, anciennement dirigés par Harold Zane (qui a ensuite été accusé d'avoir fait assassiner Kingsley Shackelbolt) puis Marcus Ziegler (décédé) et enfin Rachel Wetzel. Ils sont réfractaires à tout contact avec les moldus et veulent protéger tout ce qui fait la spécialité sorcière, les traditions etc.

Les progressistes, qui sont plus sensibles aux problématiques du monde, veulent plutôt s'ouvrir au monde moldu. Ils sont au gouvernement pendant l'histoire (Ernie McMillan est le ministre de la magie). Parmi eux il y a Lawrence Acker, Leslie Jones, Seamus Finnigan. Ernie McMillan a été élu après pas mal de temps passé à être dirigé par les traditionalistes, il représentait pour Rose un espoir mais cet espoir a été déçu : au final, Ernie s'est rapproché de Marcus Ziegler et sa politique ressemble à une politique traditionaliste.

Les Sans-Frontières, dirigés par Edgar Strugatsky, parti aussi financé par Jacob Dawson, riche entrepreneur. Ils défendent le fait que les moldus font n'importe quoi et qu'il est temps que les sorciers interviennent et reprennent un peu le pouvoir, une position considérée comme assez extrême. Ils montent cependant en puissance.

Rappel en plus de quelques personnages :

– Les Aurors, membres de la Brigade anti-drogue (Gregory Kirshein, Duck Wenworth, Nathan Marrow)

– Les membres du Borderline (Riley Lowell, Shawn Grey, Robin Ziegler, Benjamin Cook, Rose Weasley et anciennement Martin Kane)

– Les membres de Malefoy & Co (Drago Malefoy, Blaise Zabini, Deborah Lebovski, Jake McAddams, John Asher)

– Les amis de Scorpius – plus ou moins anciens – (Leslie Jones, Dimitri Oberlyn, Albus Potter, Riley Lowell, Samantha Vane)

– Les journalistes de Sorcière-Hebdo (Pansy Parkinson)

Dans les chapitres précédents, Tout a commencé par la mort de Deborah Lebovski, d'une overdose, chez elle, une avocate d'une trentaine d'année qui a eu le temps de laisser pour Rose une lettre contenant la clé d'un coffre. Lui-même renferme un carnet étrangement vierge. Une silhouette pénètre par deux fois chez Rose pour l'intimider : une première fois pour lui dire de se tenir loin de cette histoire, une seconde pour voler le carnet qu'elle a récupéré. La seconde fois, elle met également ses menaces à exécution et brûle la maison d'Hugo, le frère de Rose, en guise d'avertissement. Scorpius et Rose s'allient pour enquêter. Pendant ce temps, la blue fait d'autres victimes : Lily Potter, la compagne d'un chanteur nommé Jason McKlein, aussi accusé d'être un dealer – puis emprisonné en attendant un procès – par Harry Potter, mais également Petra, la sœur de Dimitri, et plus tard, Jacob Dawson, riche entrepreneur qui soutient Strugatsky (et alors que justement, il envisageait de cesser de le soutenir). Ensemble, Rose et Scorpius découvrent que Lebovski s'appelle en réalité Anna Poliakov. Sa nouvelle identité daterait de l'attentat de Brighton, où le Secret avait failli être révélé par le biais d'une société, Plein Ecran. En creusant dans la société de son père, Scorpius découvre également un étrange jeu de chantage mené par ses membres et un détournement de fond bien particulier vers la BBC. Rose se fait enlever pas la silhouette, Scorpius retourne au Bureau des Aurors : il y découvre une attaque et Wenworth, en sang, qui fuit Kirshein et qui, une fois en sécurité, lui déclare : « maintenant que le Plan est en place, rien ne peut l'arrêter ». De son côté, Rose se retrouve dans une maison avec Strugatsky, qui lui apprend qu'elle faisait elle-même partie des Protecteurs, que le Plan – s'allier avec Amaterasu et ainsi obtenir les fonds nécessaires pour leur opération – était son idée. Prise de doute, elle a prévenu les Aurors de l'attentat. Pour la protéger, Strugatsky a décidé de lui effacer la mémoire. (Bien sûr, c'est un résumé très succinct, mais si j'en disais plus il serait plus long que le chapitre lui-même :P)

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CHAPITRE 23

Mon nom est Scorpius Malefoy

« Les hommes sont si aveugles,
entraînés par le besoin du moment,
qu'ils trouvent toujours quelqu'un
pour se laisser tromper.
»

(Nicholas Machiavel)

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oOoOo

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La charge magique du champ de force grésilla quand Wenworth le poussa vers le salon. Envahi par la stupeur, Scorpius se sentait comme une bille dans un circuit fermé, suivant le chemin que d'autres avaient tracé, incapable de trouver en lui les ressources pour freiner.

Grâce à sa formation d'Auror, il savait reconnaître un champ de force anti-transplanage. Lorsqu'il tenta de disparaître par acquis de conscience, ce fut comme se heurter à un mur invisible.

— J'ai ralenti les Aurors, annonça Wenworth. Mais Kirshein est coriace... Il doit être en train de prévenir les Oubliators à l'heure qu'il est.

Trop tard. Tu sais où sont les autres ?

Strugatsky fixait l'Auror avec satisfaction, sans s'inquiéter le moins du monde pour le sang qui maculait sa robe. Non loin de lui se tenait Rose. La lumière filtrée par les rideaux éclairait son visage tendu. Un instant, Scorpius fut soulagé de la voir là, vivante et en bonne santé – du moins en apparence –, et ouvrit la bouche pour lui dire quelque chose.

Les yeux rivés sur le visage encore ensanglanté de Wenworth, la balafre qui fendait sa joue et l'expression de triomphe qui se dessinait par le biais de son sourire, Rose ne le regardait pas.

Wenworth la fusilla du regard.

— Qu'est-ce que Weasley fiche ici ?

Les muscles de Scorpius se tendirent. C'était exactement ce qu'il voulait savoir.

— Weasley est des nôtres, répondit Strugatsky sans afficher l'ombre d'un doute.

Les mots du politicien lui firent l'effet d'un coup de vent glacial.

Weasley est des nôtres.

Strugatsky était-il venu la chercher ? La silhouette, confirma Scorpius pour lui-même. Ils avaient vu juste, le chef des Sans-Frontières était bien venu la menacer jusqu'à chez elle. Mais dans quel but si elle était des leurs ? Pourquoi la regardait-il avec une sorte de déférence, peut-être même un soupçon de tendresse ?

Rose avait-elle fait semblant depuis le début, jouant le rôle de l'enquêtrice pour mieux embrouiller ses sens et multiplier les fausses pistes ? Scorpius était-il si idiot qu'il donnait sa confiance à n'importe qui, et toujours aux mauvaises personnes ?

Il capta enfin son regard.

Il le trouva indéchiffrable. Les hypothèses étaient trop douloureuses pour être creusées mais il fallait bien regarder la vérité en face. Il fallait comprendre ce que voulaient ses adversaires s'il devait espérer se tirer de là sans dommage – une perspective dont il commençait à douter.

Scorpius reporta son regard sur la télévision où les images d'un feu d'artifice repassaient en boucle. Il entendit les mots sorciers, existence, puis découverte extraordinaire ; si la stupeur le faisait toujours réfléchir au ralenti, il ne lui en fallut pas davantage pour mettre des mots précis sur ce qui venait de se passer. Les paroles de Wenworth dans la salle de transplanage lui revinrent en mémoire, claires comme de l'eau de roche.

« Les Aurors auraient ralenti le Plan. Mais maintenant que le Plan est en place, rien ne peut l'arrêter. »

— Alors c'est vrai, murmura-t-il. Le Secret a été dévoilé.

Enfin, on remarqua sa présence.

— Oh oui.

— Le Plan... Le Plan a fonctionné et rien ne sera plus jamais pareil.

Le cœur de Scorpius battait trop vite. Il espéra presque un démenti de Rose, l'affirmation que tout cela n'était qu'une vaste plaisanterie, mais le triomphe sur le visage de Wenworth, la satisfaction profonde sur celui de Strugatsky et la résignation qu'il lisait dans les yeux de Rose lui racontaient une toute autre histoire...

Comment Rose pouvait-elle être une des leurs ?

N'était-ce pas ce qu'avait pensé Kirshein, lui aussi ? N'avait-il pas retrouvé des images qui replaçaient la sorcière au même endroit qu'Anna Poliakov, prouvant qu'elles se connaissaient bien ?

Kirshein...

Lorsque Rose lui avait rapporté les accusations, Scorpius n'avait eu aucun mal à juger l'Auror délirant ou corrompu. Ça n'aurait pas été la première fois. Et pourtant, malgré tous ses défauts, il avait maintenant la certitude que Kirshein n'avait rien à voir avec cette histoire. C'était Wenworth depuis le début... Les mots de Wenworth s'insinuèrent dans son esprit alors qu'il réalisait pleinement son erreur. Dans un coin de sa tête, la voix de Gregory Kirshein, furieuse, résonnait encore, une voix qu'il avait tant haïe et qu'il ne pouvait s'empêcher de haïr encore.

« JE VAIS TE TUER, WENWORTH, TU M'ENTENDS ? »

Scorpius avait éprouvé dans sa chair le désir de ne pas lui donner cette satisfaction. Il abhorrait cet homme de toute son âme, avec tant de force qu'il n'avait pas pris le temps d'y réfléchir.

Il s'était avoir comme un bleu.

Wenworth était avec Eux. Il aurait dû le savoir depuis le début. Il connaissait un détail essentiel de la vie de l'Auror, son amour pour la blue et sa consommation régulière.

— Ne me regarde pas comme ça, persifla Wenworth en pointant sa baguette dans sa direction.

Scorpius était incapable de lui obéir. Il venait de comprendre quelque chose.

— Ce n'était pas Kirshein, pas vrai ? C'est toi qui as saboté mon examen final...

— A quoi ça sert de remuer le passé ?

— Je connaissais ton secret alors tu...

— Oh, ne mets pas tout sur le dos. Kirshein était ravi d'avoir une excuse pour te virer. Ça n'a pas été très difficile.

Scorpius sentit ses poumons se vider. Respire. Il aurait bel et pu devenir Auror. Tout ce temps passé à traîner son malheur dans la société de son père, à savoir pertinemment qu'il n'y avait pas sa place... Toutes ces années perdues parce que Wenworth avait peur qu'il révèle sa nature de junkie.

— Le sortilège de Confusion sur Dawson, c'était toi aussi...

— On ne va pas jouer à qui a fait quoi, Scorpius. Tu ne l'as pas compris ? C'est terminé. On a gagné.

Pas étonnant que la Brigade anti-drogue se traîne une telle réputation d'échec, songea Scorpius avec amertume.

Un crac retentit en provenance du couloir.

— Merlin, c'était spectaculaire !

Une jeune femme fit son entrée dans la pièce et fonça vers Strugatsky pour échanger avec lui une étreinte triomphante. Un sourire sincère s'était peint sur le visage du politicien, peut-être le seul – à la réflexion – que Scorpius ne lui ait jamais vu.

Riley Lowell se figea en identifiant les membres de la petite assemblée. Et si elle ne prêta pas la moindre attention à Scorpius, elle s'avança vers sa collègue et amie, qui avait reculé avec méfiance.

— Rose...

— Tu m'as menti.

— Je n'avais pas le choix. Si tu savais combien de fois j'ai eu envie de te le dire... (Elle se tourna vers Strugatsky.) Tu lui as dit, n'est-ce pas ?

Lui dire quoi ? Scorpius se rendait bien compte que quelque chose lui échappait sans parvenir à mettre le doigt dessus.

— Je ne peux pas me risquer à inverser le sortilège d'oubli. Mais oui, elle sait. Elle a lu son journal.

— Tu comprends qu'on a essayé de te protéger ?

— Je comprends que vous en êtes convaincus, rétorqua Rose avec colère.

— C'est la vérité. On a fait ce qu'on a pu.

Rose secoua la tête.

— Vous ne comprenez pas ? Vous êtes le danger ! Pas seulement pour moi, pour tout le monde !

L'adolescente dont se souvenait Scorpius aurait sans doute reculé face à la fureur de Rose.

Riley se détourna en conservant son calme olympien, la satisfaction profonde qui brûlait dans ses pupilles ; en face d'elle, Strugatsky lui rendit son sourire.

— Les Oubliators étaient là ?

— On leur a bloqué l'accès à la sortie. Ils peuvent essayer d'effacer la mémoire de millions de gens si ça leur tente, mais tu aurais vu l'excitation des moldus là-bas, c'était dément.

Riley avait du mal à contenir sa joie.

— Acker et Hawkeye sont chez le Premier Ministre à l'heure où on parle pour qu'il admette notre existence dans un communiqué officiel. Tu n'y échapperas pas, Ed, il voudra te rencontrer.

— Je sais. Chaque chose en son temps. Il faut que j'aille parlementer avec le Magenmagot.

— Enfin, parlementer...

— Je sais, faire semblant de parlementer. La vidéo qu'on enverra est déjà prête. MacMillan pourra objecter ce qu'il veut, il n'est plus au pouvoir. Et Ziegler est mort.

Leurs voix se superposaient les unes aux autres, portées par l'excitation. Elles avaient l'accent du triomphe, d'une satisfaction profonde et méritée. Elles couvraient celles de la télévision où les journalistes arpentaient les trottoirs pour interroger ceux qui avaient vécu le feu d'artifice en vrai.

— Vous avez tué Marcus Ziegler ?

Strugatsky adressa à Rose un sourire éclatant.

— Bien sûr que non. La maladie de Marcus était un... heureux concours de circonstances. Ziegler appartient au passé, je l'aurais battu à la loyale.

— Évidemment...

— Tu es sceptique, je le vois, mais je sais qu'on te convaincra. Le premier plan était plein de failles. Celui-ci est beaucoup plus travaillé. Un pacte de non-agression est en négociation avec le gouvernement moldu.

— En négociation ? rétorqua Rose. Et si vous échouez ?

— Notre argumentaire est plutôt serré. Ils ont autant intérêt que nous à l'accepter.

Scorpius échangea un regard avec Rose. Bien sûr.

Strugatsky ouvrit la bouche mais un nouveau crac le coupa dans son élan. Il y eut un silence.

— On attend encore quelqu'un ?

Les bruits de pas provenaient du couloir.

A côté de Riley, Strugatsky fixait le corridor avec inquiétude. Lentement se dessina la silhouette d'une femme qui, au premier coup d'œil, n'avait rien d'impressionnant. Elle était plutôt âgée, la soixantaine au moins, mince, d'origine asiatique, le visage fin et des cheveux qui lui arrivaient jusqu'à la taille.

L'inconnue fit signe aux deux hommes qui l'accompagnaient de s'avancer. Figés devant la soudaine apparition, comme englués par un regard aussi pénétrant qu'un abîme, aucun des Libérateurs n'avait effectué le moindre mouvement.

Amaterasu, souffla Strugatsky. C'est un honneur.

Les deux hommes au visage masqué vinrent se placer chacun à un coin de la pièce, sans un bruit.

— Vous êtes..., commença Riley.

Un seul regard de la femme suffit à la faire taire. Dans une ambiance pesante, suspendue à ses pupilles froides, la salle n'attendait qu'un geste, une parole de sa part pour s'animer enfin. Amaterasu. Le nom sonnait familier aux oreilles de Scorpius. Lily Potter l'avait prononcé du bout des lèvres. Ils la rencontraient enfin, songea-t-il, cette présence impalpable cachée derrière Jason McKlein, Lily Potter et le trafic de blue, cette ombre qu'ils n'avaient réussi qu'à effleurer.

La vieille femme tapa trois fois dans ses mains dans une parodie d'applaudissement.

— Beau travail, dit-elle d'une voix claire, teintée d'une pointe d'accent japonais. Je savais que vous y arriveriez.

Il y eut un silence. Strugatsky échangea avec Riley un long regard avant de se décider à prendre la parole.

— Le Secret n'a plus lieu d'être. On a pris de court les Aurors et les Oubliators.

Amaterasu hocha lentement la tête.

— Le feu d'artifice était impressionnant.

— C'est Riley qui s'en est occupée.

Bravo.

La femme ne souriait pas. Sa voix n'attestait pas le moindre triomphe. Aucune trace de joie ne venait asseoir ses paroles.

Strugatsky s'inclina légèrement.

— Le monde des moldus et des sorciers ne seront plus jamais... séparés.

— Ce qui était le but, bien sûr, assura la vieille femme.

Scorpius regardait avec nervosité les deux hommes plantés de chaque côté de la pièce, la baguette tendue et immobile le long de leur corps. Amaterasu s'approcha du Chef des Sans-Frontières. Toute petite à côté de lui, elle écrasait pourtant le politicien par sa présence.

— Et maintenant ? demanda-t-elle.

La voix de Strugatsky s'éleva, encore tremblante, mais se fit de plus en plus assurée à mesure qu'il détaillait ce qui viendrait après :

— On va mettre en place la suite du Plan. L'urgence va nous aider. On a déjà commencé à collaborer avec le ministre moldu pour rassurer la population et faire en sorte qu'on apparaisse sous notre meilleur jour, il est essentiel d'éviter la panique. On a prévu une campagne avec Riley et d'autres qui s'appelle Aide ton moldu et qui sera médiatiquement repris par la BBC...

— Parmi d'autres choses, intervint Riley d'une voix calme. Comme le dit Edgar, l'important est d'éviter la panique. Nous avons l'intention de multiplier les interventions politiques pour les rassurer sur nos intentions, montrer tous les domaines dans lesquels nous pourrons être des atouts. Nous voulons les aider, pas leur nuire.

— Les moldus font face à des défis compliqués. Je suis certain que...

— Vous m'avez l'air d'être au point, le coupa Amaterasu, les yeux brillants.

Une fois de plus, Strugatsky s'inclina avec prudence.

— Acker et Murphy m'attendent, je vais y aller. Il faut agir le plus tôt possible.

— Bien sûr.

Amaterasu hocha la tête d'un mouvement presque imperceptible, puis fit un pas sur le côté pour le laisser passer. Strugatsky se dirigea vers le couloir avec un soulagement palpable.

Le mouvement de la baguette d'Amaterasu, vif et nerveux, fut d'une précision redoutable.

— Avada Kedavra.

Il y eut une lumière verte aveuglante. Quelqu'un poussa un cri.

Edgar Strugatsky s'effondra.

De son corps, Scorpius n'apercevait plus que deux chaussures noires. Il fut incapable d'en détacher son regard. Un silence lourd, irrespirable, tomba sur la pièce. Il n'entendait que la respiration lourde de Riley à côté de lui.

Elle ne regardait plus Strugatsky mais Amaterasu dont le visage ne reflétait rien.

— Pourquoi vous... ?

Le regard qu'Amaterasu posa sur elle suffit à la faire taire. D'un simple geste, la vieille femme envoya voltiger la baguette de Riley à l'autre bout de la pièce.

Dans les yeux de Riley, il n'était pas difficile de lire la terreur.

Pourquoi est une excellente question, murmura Amaterasu.

— Vous n'auriez jamais réussi sans nous.

Scorpius fut impressionné par le courage de Riley. Il n'avait qu'une envie, fuir, mais il ne pouvait rien faire sinon reculer contre le mur. Les deux hommes observaient la scène sous leur capuchon, prêts à intervenir. C'était inutile, Amaterasu les surveillait attentivement.

— Je vous l'ai dit, bravo. Je n'ai rien contre vous personnellement, Miss Lowell. Mais Strugatsky m'a devancée une ou deux fois et on ne peut pas faire confiance aux idéalistes.

Scorpius fut parcouru d'un frisson. Si Strugatsky n'avait pas fait pas tuer Marcus Ziegler, se pouvait-il qu'en maître des potions, Amaterasu ait trouvé un moyen de l'empoisonner ?

Les yeux noirs de la vieille femme étaient désormais rivés sur Rose.

— Je sais par expérience qu'ils finiront toujours par choisir la voix de la noblesse et se retourner contre vous.

Sa voix n'était pas très forte, ni puissante à l'excès, mais elle glaçait les membres de Scorpius jusqu'aux os.

— On en serait là depuis Brighton, sans vous.

Scorpius était trop loin de Rose pour lui parler ou espérer croiser son regard. Il fit prudemment un pas dans sa direction et frissonna encore lorsque s'éleva sa voix, pleine de défi.

— Sans moi, vous n'y seriez pas arrivée du tout.

— C'est la raison pour laquelle j'avais accepté de vous laisser vivante. Peut-être pourriez-vous l'être encore si vous n'aviez pas cherché à vous mettre en travers de mon chemin.

Rose ne répondit pas.

Satisfaite de son silence, Amaterasu se tourna vers Riley.

— Voyez-vous, Miss Lowell, je suis une femme d'affaire. Une potioniste à la base, mais dans mon pays, après les avoir adoptés avec ferveur, ils ont cessé de plaisanter sur l'usage des divertissements.

Elle caressa sa baguette magique un instant, comme tout entière à l'effort que lui coûtait la collecte de ses souvenirs.

— Un pays encore traumatisé par la guerre, votre pays, fait un marché beaucoup plus intéressant. Les gens ne désirent que ça, oublier la guerre et leur propre rôle à l'intérieur, oublier les erreurs de leurs parents et des gens qu'ils aiment, oublier le vide qui s'ouvre après, lorsque tout est à reconstruire.

Le visage sérieux d'Amaterasu s'anima.

— Un système sans chaos ne m'intéresse pas. Vos petits problèmes politiques qui visent à éviter les guerres n'ont pas la moindre importance pour moi. Les guerres, les meurtres, la défiance et les ombres sur le tableau, tout cela a toujours été plus vendeur que la paix.

Le visage de Riley était profondément tendu. Ses yeux passaient du corps sans vie de Strugatsky à la vieille femme qu'elle contemplait d'un air de dégoût.

— Notez que je propose une bien meilleure solution que la vôtre aux problèmes de ce monde. Car bientôt, il y aura tant de problèmes qu'il n'y aura que la blue pour les résoudre. Et les problèmes finiront alors par s'évanouir.

La vieille femme semblait défier sa petite assemblée de la contredire. Seul le silence remplaça les mots qui s'éteignirent.

— Les gens qui rêvent ne se nuisent qu'à eux-mêmes.

Pour la toute première fois, Amaterasu esquissa un sourire aussi noir que ses yeux.

— Mais c'est votre erreur, à vous, les Libérateurs. Vous êtes tellement pressés de sauver le monde d'un système capitaliste dévastateur en lui insufflant un peu de magie, que vous vous êtes alliés pour cela avec les pires capitalistes.

— La fin justifie les moyens, souffla Rose avec amertume, mais d'une voix si ténue que Scorpius dut en lire une partie sur ses lèvres.

Bien sûr. Et la toile soigneusement tissée est plus efficace si l'Araignée reste dans l'ombre. Wenworth, vous pouvez partir. Prélevez autant de cheveux de Strugatsky que vous le pourrez. Vous savez ce qui vous reste à faire.

Wenworth hocha mécaniquement la tête. Il s'approcha de Strugatsky pour tirer son corps à travers le couloir et Scorpius ne put que le regarder disparaître avec dégoût. Il allait lui prélever des cheveux... Pourquoi ? Pour que quelqu'un d'autre, sous son apparence, puisse prendre sa place ?

Ce ne fut pas seulement l'idée même – se faire passer pour un ministre mort – qui fit monter en Scorpius une sensation de nausée, mais celle, plus insidieuse, qui se cachait derrière. Amaterasu avait tué Strugatsky devant eux sans se soucier de dévoiler leur plan. Elle n'avait pas la moindre intention de les laisser sortir d'ici vivants.

La vieille femme reporta son regard sur Rose.

— C'est ton tour.

Scorpius sentit l'envahir une vague de panique. Comme un réflexe, il effleura sa blouse à la recherche d'une poche qui n'existait pas avant de se souvenir que son instrument était encore aux mains de Wenworth. Aucun d'eux ne possédait de baguette magique. Aucun d'eux n'avaient, à l'instant, le moindre pouvoir sur ce qui ne manquerait pas de survenir.

L'Araignée sortit trois flacons d'un bleu lumineux et les posa sur la table basse.

Trois. Un pour chacun d'eux.

— Une soirée de célébration qui tourne mal, déclara Amaterasu sans douceur. Ce sont des choses qui arrivent.

Elle avança un premier flacon en direction de Rose.

— Vous ne croyez quand même pas que je vais le boire ?

— On a fait un pacte, toi et moi, articula la vieille femme d'un ton glacial, un pacte que tu n'as pas respecté. Bien sûr que tu vas boire.

Amaterasu la fixa de ses yeux noirs, et Rose ramena brusquement son poignet contre sa poitrine, le visage déformé par la douleur. Le souffle court, elle reporta son regard sur les veines de son avant-bras, terrifiée.

Était-ce la petite araignée bleue qu'elle avait vue sur Lily, Dawson et McKlein ?

— Tu ne peux pas m'échapper, Rose Weasley. Poliakov, puis Strugatsky t'ont protégée – et jusqu'ici j'avais besoin de Strugatsky – mais aucun d'eux n'est là pour s'opposer à ta mort.

— C'est vous qui avez fait tuer Anna. Pourquoi ?

— Poliakov était intelligente. Elle a commencé à avoir des doutes. Elle a commencé à vouloir des garanties pour l'après que je ne pouvais pas lui donner. Elle a rassemblé des informations sur moi et j'imagine qu'elle tâtait le terrain, que son plan à long-terme était de te les confier après – ou avant – la Révélation...

— Elle savait que vous la tueriez.

— C'était une fille lucide, intelligente. Tu voulais la vérité, je te l'ai donnée.

La trafiquante désigna le flacon de blue toujours posé sur la table basse.

— Tu sais ce qui te reste à faire.

— Vous avez tué aussi Marcus Ziegler, n'est-ce pas ? Comment ? Wetzel a versé une petite potion dans son verre ?

Elle se contenta de la regarder sans lui répondre.

— Vous êtes folle.

— Le monde est fou, déclara Amaterasu. Il appartient à ceux qui embrassent sa folie.

Il y eut un silence.

— Allez vous faire foutre, souffla Rose.

Le regard d'Amaterasu se durcit.

— Comme tu voudras. Impero.

Les yeux flamboyants de Rose se firent calmes et inexpressifs, vidés de leur substance. Sans hésiter une seconde, elle se saisit du petit flacon sur la table.

Tout se passa si vite que Scorpius ne put que la regarder faire, impuissant.

Non !

La voix de Riley.

— Ne faites pas ça, je vous en supplie...

Amaterasu ne lui accorda pas un regard. Riley plongea sur la vieille femme. Posté en attente derrière elle, l'homme fut plus rapide. D'un geste précis, sa baguette fendit l'air et Riley s'effondra.

Scorpius fit un pas en avant et se figea ; l'homme avait immédiatement reporté sa baguette dans sa direction, implacable.

Rose tenait le petit flacon entre ses doigts. Elle le porta à ses lèvres sous l'impulsion du maléfice et Scorpius ne put que la regarder faire. Tout lui semblait irréel, la blue avant la blue, le goût amer d'un cauchemar tenace duquel il est impossible de se réveiller.

Il était incapable de crier. Inutile, l'avertissement que dessinaient ses lèvres se perdit dans le silence. L'intégralité du liquide bleu lumineux disparut dans la bouche de Rose.

Elle resta debout un instant, comme suspendue à un fil, puis ses jambes se dérobèrent, ses genoux cognèrent contre le sol. De sa main, elle palpa sa joue dans un dernier effort pour se rappeler à sa propre existence. Elle tenta de parler sans y parvenir. Ses paupières papillonnèrent un instant avant de se fermer pour de bon.

Rose s'affaissa sur le carrelage.

Rose.

Aucun son ne passa les lèvres de Scorpius.

C'était pire qu'un cauchemar, c'était réel. Les sons et les couleurs étaient décuplés mais il avait l'impression, lui, de devenir gris dans son impuissance, de s'effacer à l'arrière-plan. La panique faisait pulser son cœur à une vitesse qui lui faisait mal, le sang se répandait dans ses artères et noyait jusqu'à son cerveau. Il ne savait pas quoi faire.

Sa baguette...

Sa baguette était hors de sa vue et il se sentait nu sans elle.

Et Rose était...

Non. Il ne pouvait pas y songer. Il ne pouvait pas l'envisager.

Les sorties étaient inatteignables. Avec sa jambe à peine guérie, ce n'était pas non plus comme s'il était capable de courir.

Et ce foutu champ de force...

Le champ de force ?

Scorpius eut un sursaut. Il avait été trop distrait par la scène qui se déroulait sous ses yeux pour le réaliser mais le champ de force avait changé.

« Parce que Strugatsky est mort », réalisa-t-il.

Une pensée aussi dérangeante qu'irréelle. Pourtant, c'était celle-là même qui lui offrait un mince espoir. Le champ de force avait disparu en même temps que son créateur. Il aurait pu transplaner, là maintenant, s'il l'avait voulu. Il aurait pu sauver sa propre vie, s'extraire de ce cauchemar maintenant qu'il connaissait la recette pour se réveiller.

Rose gisait toujours sur le carrelage.

Il n'avait pas la moindre idée de l'endroit où ils étaient. Aucune possibilité de revenir, de la retrouver. Impossible d'aller chercher de l'aide, d'envisager la possibilité de revenir à temps pour la sauver.

Il ne pouvait pas l'abandonner aux mains d'une folle en plein délire mégalomane.

Et puis il y avait Riley, plus loin, inconsciente à l'autre bout de la pièce.

Amaterasu posa un regard sur lui profondément satisfait.

— Je vous laisse célébrer, vous aussi.

Elle poussa un deuxième flacon dans sa direction.

Un par un, comprit Scorpius, ils allaient tous y passer. C'était son modus operandi. La blue avait des effets si dévastateurs que l'on pouvait jamais savoir s'il s'agissait d'une erreur de dosage ou une prise de drogue forcée. Il ne pouvait pas le nier. Au fond, c'était brillant.

Impero.

Un calme profond l'envahit.

Pas de bruit, pas de couleur, comme un tableau blanc sur lequel personne n'a encore écrit.

Un tableau sur lequel se dessine la Voix.

« Bois. »

La Voix est simple et claire. Il n'y a que la Voix et elle se répète encore, seul trait noir sur un carré de vide, seule présence au milieu de l'absence.

« Bois le liquide bleu. »

La Voix se fait plus forte et Scorpius ne peut qu'obéir. Ses doigts portent le flacon à ses lèvres. Scorpius. Qui ? « Bois. » La Voix se rappelle à lui mais elle n'est plus seule dans le carré blanc, il est là lui aussi, quelque part, il entend ce nom comme un écho, le choc d'un son qui se répercute dans le néant.

Malefoy.

Comme un vieux réflexe oublié, exhumé de sa mémoire, il connaît cette Voix présomptueuse, résister à l'Imperium est l'un des apprentissages de l'Académie les plus douloureux.

Mon nom est Scorpius Malefoy.

Il existe, il en est sûr. Il s'avance vers le flacon de blue. Son visage est neutre malgré le calvaire, la souffrance qui bouillonne, l'impression qu'on lui fend le crâne à coups de marteau.

« Bois, bois, bois. »

Mon nom est Scorpius et je ne boirai pas.

La Voix envahit tout, un hurlement qui lui vrille les tympans, la douleur lui brouille la vue, tout est flou et bruyant et il se jette à terre.

Il ne voit plus rien et cherche la présence de Rose allongée quelque part à côté de lui, il le sait. Il entend le cri furieux d'Amaterasu et le nouvel Impero ! qui retentit derrière lui, tout s'efface et il n'y a plus que la douleur.

Il sent quelque chose – une parcelle de peau ? – et l'Impardonnable le frappe à nouveau, vide son esprit et ses poumons et...

Il disparaît.

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(A suivre)

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N/A

Merci d'avoir lu jusqu'au bout !

On arrive à la fin. Il ne reste qu'un seul chapitre (qui sera en réalité l'épilogue). J'espère que celui-ci vous a plu, et on se retrouve bientôt pour en connaître les conséquences et mettre un point final à toute cette histoire. N'hésitez pas à me faire part de vos impressions sur la tournure des événements, je suis toujours curieuse de vous entendre :)

Bisous, à très bientôt !

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