Hey !

Alors alors.

Ça doit faire dix ans, voire plus, que j'ai pas écris sur ce fandom. Et encore, la dernière fois, c'était pas sur ce site. Je pensais avoir définitivement cessé de m'intéresser à Naruto, mais j'ai eu un brusque regain d'intérêt pour ce manga il y a quelque temps. Du coup, voilà, je débarque.

Je précise que cet OS a été écrit dans le cadre de la 133e Nuit du FOF, sur le thème Perdu. (mais il n'y a pas besoin de participer pour lire ou comprendre ce texte). On a une limite d'une heure pour écrire, que j'ai passablement dépassée, comme vous pouvez le remarquer.

J'ai préféré partir sur de l'UA pour ce texte, étant encore en train de relire les tomes, mais pas impossible que j'écrive sur le canon dans ce recueil.

Et du coup, je profite de ce texte pour retourner à mon premier grand amour, aka le NaruSasu.

(Et TW en fin de chapitre, si jamais vous avez des sujets sensibles !)

Merci aux personnes qui passeront par là, et bonne lecture !


On ne sauve pas les gens qu'on aime

.

Ça commence à treize ans, avec des pitreries de gosse. Un cours sur la reproduction, le prof qui sort à la pause. Et il n'en faut pas plus à Naruto pour se glisser au tableau, craie à la main. Quelques traits, un dessin qui n'est apparemment pas du goût de leur enseignant. Iruka soupire face à l'exploit, et en deux coups de stylo, il note une heure de colle dans le carnet du blondin.

Dans la salle, il y a ceux qui rient. Ceux qui déplorent. Ceux qui se moquent, profitent de la mauvaise blague sans trop se mouiller. Rire de Naruto, c'est toujours moins risqué que de rire avec lui. Mais tant que les gens rient, le blondin s'accommode. C'est tout le peu de place qu'il a réussi à trouver dans ce monde.

Deux semaines plus tard, il attend planté devant la salle de retenue, le cul sur un banc froid. L'hiver n'est pas loin, son pull réchauffe ses bras. Shikamaru patiente non loin, perdu dans un flot de pensées inaccessibles. Une histoire de devoir non rendu, de ce qu'il a compris. C'est toujours ça avec lui. Des devoirs qu'il n'a pas pris la peine de faire - et le pire, c'est encore qu'il assume. Pas d'excuse de type mon chien a mangé le DM. Les enseignants s'acharnent à coup de punitions, sans comprendre qu'il ne les rendra pas non plus.

Naruto le fixe. Il voudrait croiser ses yeux, échanger un regard complice. En vain. Pour les autres, il n'existe qu'entre deux pitreries. Après, il disparaît.

Une heure à copier des lignes qui n'imprègnent pour autant pas son cerveau. Depuis le temps, il est imperméable aux punitions. Peut-être parce qu'avec lui, le problème ne réside pas dans la discipline.

Quand il sort, libéré, il croise des yeux si sombres qu'il n'en devine pas la couleur. Un garçon de son âge. Pas de sa classe. Il connaît son nom, la trogne détachée. Et sa mine encore rougie par une après-midi de sport couplée au froid ambiant. Il traîne sous son bras le sac qui contient ses affaires de rechange.

Lui, il ne l'évite pas. Il plante ses mirettes dans les siennes alors qu'ils attendent devant le portail que quelqu'un leur ouvre.

"Eh ! T'étais pas en colle toi."

Naruto aurait voulu trouver plus idiote réplique qu'il n'aurait pas mieux fait. Mais quand on angoisse à l'idée d'engager la conversation, on abandonne la subtilité au profit de la franchise. Parce que c'est encore ça, son plus gros point fort.

La spontanéité.

xoxoxox

A quatorze ans, il invite Sasuke chez lui pour la première fois.

Comme toujours, son père est au travail.

"Et ta mère ?

- Au cimetière."

Depuis le temps, il a appris à en rire. C'est plus simple à supporter. Puis c'est pas comme s'il l'avait vraiment connue, ladite mère.

"Désolé."

Sasuke a cette manière de répondre, qui donne l'impression qu'il n'est pas vraiment désolé. Juste poli. Il regarde ailleurs, les mains dans les poches. Le pif dans le col de son manteau - grand manteau noir qui porte son prix dans la classe élégante qui s'en dégage. Le genre d'habits que Naruto ne pourra sans doute jamais se payer.

"Laisse. C'est rien."

C'est sans doute vrai, puisqu'il le dit avec le sourire, alors qu'il attrape le vêtement luxueux et l'accroche au porte manteau.

"J'avais genre deux ans quand elle est morte.

- Ah.

- Accident de la route."

C'est bizarre comme mot. Accident de la route. Comme si c'était la route la responsable. La route qui avait pris la vie de cette femme qu'il ne connait qu'au travers des photos. La vérité, c'est qu'elle roulait en scooter. Qu'un groupe de fêtards ivres ne l'avait pas vue. C'était la nuit. Peu de lumière, beaucoup d'alcool. C'est comme ça que son père le raconte, avec ce sourire triste qui veut dire la faute à pas de chance.

Naruto ne veut pas savoir à qui revient la faute. Il sait que sa mère n'est pas là. Il a appris à grandir sans elle, et c'est aussi bien comme ça.

"Ma chambre est à l'étage." il ajoute.

Après tout, Sasuke est là, lui. Pour un exposé d'espagnol, pas pour un cours sur les membres de sa famille en état de décomposition avancée. Face à eux, les escaliers. Il le traîne vingt marches plus haut, traverse un couloir plein de tableaux pas chers qu'il connaît par cœur. Dans son sanctuaire, ce sont les posters qui ornent les murs. Et les caleçons qui recouvrent le sol.

Ah. Il aurait dû ranger avant de traîner le beau ténébreux du collège ici. Au moins, dégager son bureau. Ce qu'il faut aussitôt. Hop. Sur le lit, les mangas, les classeurs et les feuilles volantes. Il triera plus tard. Ou jamais. Pas maintenant, en tout cas.

"Désolé, c'est un peu… Fais pas gaffe !

- Mm."

La réplique favorite du noiraud.

Le jugement dans son œil sombre. Sûrement que chez lui, tout est proprement rangé. Pas un livre qui dépasse, tout est calé à sa place. Il imagine un papier peint bleu clair, un sol recouvert d'un tapis pelucheux, de l'espace, tout un dressing à part pour les fringues. Un lit deux places et deux bibliothèques pleines à craquer, remplies de livres qu'il ne connaît pas. Peut-être qu'il se trompe. En tout cas, il est certain que Sasuke ne laisse pas trainer un boxer freegun à la vue des gens qui viennent investir sa chambre au nom des devoirs de groupe.

"Shikamaru n'est pas encore arrivé ?"

Naruto croit rêver. Une question. Une vraie.

"Non. Il a dit qu'il serait là vers quinze heures, mais… Vaut mieux pas trop y compter."

Sans doute qu'il les lâchera, sur une excuse bidon, s'il n'a pas la flemme s'en trouver une. Il fera sa part dans son coin, et à eux de s'adapter. Naruto s'en moque. Il a l'habitude. De toute façon, il ne craint pas pour ses notes. Quoi qu'il fasse, elles seront mauvaises.

Sasuke soupire. Il hésite. Le blondin tire une chaise, l'autre y pose ses fesses. C'est presque comme un langage codé, un truc qu'ils échangent sans un mot. Mais qu'il se fait des idées, sans doute.

Dix minutes que le brun a passé la porte de sa maison, et il n'a pas fait la moindre remarque sur le bordel et l'aspect sauvage du lieu. C'est plutôt bon signe ?

"On est pas obligé d'commencer tout de suite. 'Fin on a le temps quoi, il est que… 14h52 ? La vache, ça passe vite." il se tourne vers son invité. "Tu veux boire quelque chose ?"

Il relève les yeux vers lui. Pour la première fois, leurs regards se croisent. Durs, ses iris. Si noirs.

"T'as quoi ?"

Son ventre se tord. Merde. Il a dû faire un truc de travers. Surinterpréter la capacité d'adaptation de son camarade, face au bordel ambiant et à sa joie envahissante.

"Rien ?" il rit, comme rient les clown mal à l'aise. "Désolé, c'est pas… J'pensais pas que ça…"

Il s'embrouille, se mélange, se cache encore sur un rire qui sonne comme un ongle qui crisse sur un tableau et lève les mains en signe d'amendement.

"... j'ai fait un truc de travers ?"

Sans doute qu'il n'a pas l'habitude, Sasuke, des piaules de ce genre. Des habits partout, des partenaires d'exposés qui font faux bond. Monsieur premier de la classe, avec son option hand ball et ses 18 en latin, il connaît le sens du mot organisation.

Mais l'autre hausse un sourcil. Et puis, il arrive un truc incroyable. Enfin, un truc qu'il est presque sûr de ne jamais avoir vu. Ça se passe sur le visage de son invité, celui qu'il dissimule habituellement derrière ses mains.

Il sourit.

"A boire, je voulais dire."

Naruto plisse les yeux. Puis il comprend.

Et toute la tension qu'il a inconsciemment accumulée se relâche sur un rire.

xoxoxox

Quinze ans, le lycée. De nouveaux amis, alors que les bandes formées se dispersent au gré des établissements. Pour Naruto, ça ne change pas grand chose. Il rencontre Hinata, découvre le sens d'une amitié qui ne se cache pas sous une myriade de rires moqueurs. Un lien qui ne repose pas sur une blague échangée entre deux cours, le sac sur l'épaule. Quelqu'un à qui il peut parler, sincèrement. Il apprend à s'ouvrir.

Et dans cette nouvelle cour, ce sont toujours les deux mêmes yeux noirs qu'il croise. Un visage qu'il connaît bien, maintenant. Que le temps marque d'un carré plus net. Un sérieux qui n'est pas de son âge. Parfois, ils se regardent. Ils échangent un sourire. Naruto se sent privilégié.

"Wow. C'est… grand.

- Pas tant que ça."

C'est vrai. Et c'est bien ce qui surprend le blondin, la première fois qu'il pose un bien dans la demeure de l'Uchiha. Une maison respectable, un jardin pour l'accompagner. C'est grand. Mais c'est encore loin de la villa bourgeoise qu'il imaginait pour lui.

D'y penser, il se demande d'où lui est venu l'idée que la famille du garçon était riche. Une rumeur au collège, sans doute. Peut-être la faute à son allure digne, ses vêtements classes et ses airs de premier de la classe. Une image qu'il s'est construite tout seul.

Pour la première fois, il gratte tout le mythe qui entoure Sasuke.

"Salut."

Son ami retire à l'arrache ses chaussures dans l'entrée. Il ne relève même pas la tête quand on l'interpelle.

"Sasuke ? tu es rentré ?" des pas, une dame qui s'approche. "Oh, tu as ramené un ami ?

- Oui."

Il n'est pas si froid, mais pas vraiment chaleureux non plus. En deux trois mots, les salutations sont expédiées. Sa mère - puisque c'est bien comme ça qu'il présente cette femme aux longs cheveux sombres et traits fatigués - ne semble pas s'en offusquer. Naruto lui sourit. Il ne sait pas comment faire autrement, avec les gens. Sourire, se présenter sur le ton de la plaisanterie. Et adresser un geste gêné à cette personne qui l'accueille alors qu'il trace dans le couloir pour rattraper son camarade.

Dans le couloir, justement, les murs portent des photos sur lesquelles il s'attarde. Le visage de Sasuke affiche des sourires similaires à ceux de ses parents, et d'un autre garçon. Plus âgé, le garçon. Il a l'air d'avoir dix ans, puis quinze, dix-huit. Des cheveux attachés derrière sa nuque, des cernes d'insomniaque. Et puis, il n'est plus du tout. Ne reste que le petit prodige et ses deux parents sur les clichés. C'est qui, cet autre qu'il ne connaît pas ? Son frère ? Est-ce qu'il vit ici ? Non, sans doute pas, vu la différence d'âge qui se devine entre eux. Il a dû partir étudier. Travailler.

Quelques pas, Naruto entre dans la chambre de Sasuke. Il surprend sur son visage cet air pensif qui le fige parfois. Il se tient là, perdu dans un champ de pensées. Mains dans les poches. Ses yeux s'agrippent au vide, à peine plissés. L'invité repense aux mirettes lourdes de fatigue sur le minois de sa mère.

Peut-être que son frère n'est pas juste parti étudier, non. Peut-être qu'il est parti pour de bon.

Il ne pose pas la question.

"Wow. J'pensais que t'étais du genre soigné."

Autour d'eux, du border. Du bordel d'adolescent, des fringues qui traînent - pas des caleçons, heureusement - et des mangas entassés dans un coin. Des posters sur les murs, de groupe qu'il n'est pas sûr de connaître. Sasuke, qui tient si proprement ses cours et ses cahiers, est un adolescent comme les autres. Un adolescent qui déteste ranger sa chambre.

Encore une surprise. Encore un sourire.

"Tu peux parler."

Il répond, et jette au fond du lit la veste qui l'entrave. Se laisse tomber sur ledit lit - son fauteuil, apparemment. Il ne lui propose ni à boire, ni à manger. La politesse ne semble pas l'étouffer. Naruto se dit que c'est ça, la fameuse différence entre les potes et les amis. Il espère. Et il espère quelque chose de plus grand, même. Il le cherche dans les réponses que Sasuke lui abandonne, dans ces expressions qu'il déchiffre sur son visage. De la complicité. De l'affection.

Sans plus se gêner, il s'installe près de lui.

Près d'eux, un écran qui sert tant pour l'ordinateur que pour la console qu'il aperçoit. Des manettes. Un cactus.

"T'as de la chance.

- Pourquoi ?"

La question est sincère. C'est déroutant.

"Tout ce que t'as." d'un geste, Naruto désigne les bibliothèques pleines de mangas, la PS4 et les jeux empilés, la tour. "T'es gâté.

- Oh, ça."

Il hausse les épaules. Relève à peine les yeux.

"T'as qu'à les emprunter, si ça t'intéresse.

- Sérieux ? J'peux ?

- Si je te le dis."

Naruto se doute qu'il ne parle pas de l'ordinateur. Pour ce qui est des jeux, il n'a pas d'autre console que la DS qu'il traîne depuis des années. Mais les mangas lui font de l'œil. Même à la bibliothèque, il n'a pas souvenir d'en avoir vu autant.

"T'auras qu'à repasser quand tu les auras terminés."

Repasser.

"Ici ?

- A ton avis ?"

Oui, ici, forcément. Il n'aurait pas formulé la chose de la sorte, s'il parlait du lycée. Son cœur cogne. La joie prend toute la place, mêlée d'une vive excitation. Il sauterait sur place s'il était seul chez lui. Mais devant Sasuke, il se retient à grande peine. Un semblant d'ego qu'il lui reste, qui lui rappelle qu'il n'a pas envie de voir rire à ses dépens le seul type qui ne s'est jamais moqué de lui.

"Cool !"

Peut-être qu'il aurait dû dire merci, plutôt. Ç'aurait été plus approprié. Trop tard. Il n'a pas envie de s'en inquiéter. Tout ce qui compte, là, c'est l'invitation implicite qu'on vient de lui adresser, et toutes les interprétations qu'il en tire. Les moments qu'ils vont passer ensemble, des rêves fantasmés en cours qui bientôt prendront corps. Une amitié qui ne passera plus seulement au travers d'un regard complice échangé dans les couloirs.

Naruto est heureux. Il croit qu'il le sera pour toujours.

xoxoxox

Il a seize ans, et il s'entend bien avec la mère de son petit ami. Il se demande, parfois, si elle se doute pour eux. Quand elle les voit rentrer ensemble après les cours. Quand ils discutent, et qu'elle lui parle du petit garçon brun qu'elle a élevé. Un gamin à l'esprit compétitif, qu'il retrouve chaque fois qu'ils s'affrontent, manette en main. Ou quand ils s'embrassent et que Sasuke cherche à gagner sur ses lèvres une bataille qui n'en est pas une. Elle lui raconte des histoires d'enfance, alors qu'il cherche la bouteille de jus d'orange dans le frigo. Des rires. Des drames à demi-mot.

Il sait, maintenant, pour Itachi. Dans les grandes lignes.

Il sait pourquoi les cernes sous les yeux de cette femme. Pourquoi l'air toujours trop sérieux sur le visage de son mari.

Il sait pourquoi parfois, malgré le calme éternel de la nuit, Sasuke se réveille. Pourquoi le sommeil l'abandonne à trois heures du matin, et pourquoi lui abandonne le lit.

"Eh."

En croyant qu'il dort encore. Mais bien sûr, Naruto ne dort pas. Chaque fois que l'autre ouvre les yeux, il se réveille. Comme s'il sentait. Devinait.

Il cherche sa main dans la pénombre silencieuse.

"Où tu vas ?

- Laisse. Rendors-toi.

- Et toi ?

- J'ai soif."

Il sait que c'est faux. Alors il resserre sa prise autour de son poignet. Le ronron de la ventilation les surprend sans les déranger.

"Sasuke…"

Dans l'ombre, il devine le contour évasif de son visage tourné dans sa direction. S'il ne voit pas ses yeux, il aperçoit le reflet laiteux qui roule sur sa pupille. Un point blanc dans la nuit, une trace du peu de lumière filtrée par un volet clôt. Mais même sans ça, il sent que l'autre le regarde. Qu'il tourne ses pensées dans sa direction. Son attention l'accroche.

Il sent des émotions qu'il ne peut pas comprendre. Comme une langue étrangère, une langue qui fait mal.

"C'est rien, je t'ai dit. Recouche-toi."

Naruto n'a jamais été du genre discipliné, que ce soit en classe ou chez lui. Il se redresse, fait glisser sa main jusqu'aux doigts de l'adolescent qui se tient près de lui, assis sur le rebord du lit. Il enroule un de ses bras autour de sa taille, presse son torse contre son dos. Il sent, chaque fois qu'il fait ça, que Sasuke a grandi. Qu'il a pris du muscle. La forme de son déforme les épaules d'un tee-shirt qui ne lui ira bientôt plus.

"Raconte-moi."

Un ton délicat qui ne lui ressemble pas. La faute à l'inquiétude, sans doute. Celle qui grime la nuit quand ils se réveillent. Les soirs où il vient, après les cours, quand ses pieds se prennent dans un pantalon qui traine. Alors qu'il contemple une chambre désordonnée, un bazar opposé au calme inquiétant du noiraud. Tout un univers dérangé, des affaires éparpillées que Sasuke décale sans songer à les ranger.

Une image frappante du désordre qui règne dans sa tête, peut-être. Naruto y pense. Et c'est chaque fois un peu plus inquiétant, de contempler ses fringues délaissées.

"Je vais boire et je reviens. C'est tout."

Lui aussi, il parle calmement. Bas. Peut-être pour le rassurer. Essayer de le rassurer. Un effort maladroit. Il laisse sa main dans la sienne.

"T'as fais un cauchemar ?"

Un soupir. Un abandon ?

"Pas vraiment.

- C'est à dire ?"

Il aimerait que Sasuke s'ouvre plus à lui. Qu'il lui parle franchement, et pas à demi-mot, toujours à glisser sur les questions qu'il lui poste. Mais, parfois, il a l'impression que le noiraud n'a tout simplement pas les réponses qu'il attend. Qu'il les cherche aussi, quand il entrouvre les lèvres. Qu'il n'y a pas encore de mots suffisamment précis pour décrire les pensées intangibles qu'il a. Un ensemble d'impressions et de sensations intraduisibles.

"Ça va aller."

Il appuie sa tête contre sa nuque, son nez nez fourré dans les premiers cheveux qui se dressent. Ça chatouille, mais ce n'est pas le moment d'éternuer. Il ferme les yeux.

"Je suis là."

Il voudrait l'aider. Non. Il va l'aider. Penser positivement, c'est ce que son père lui a toujours appris, pour le peu de temps qu'il arrive à passer avec lui. Il va le tirer de là, de cette chose qui le bouffe parfois, qui lui fait des regards absents au beau milieu de la journée. Un air perdu.

Il veut lui tirer la main pour le ramener vers un chemin plus simple.

Sasuke serre la sienne.

Je te sortirai de là, il pense. Même s'il ne sait pas toujours ce qui lui broie le cerveau, la nuit. Ce qui le hante. Même s'il ne comprend pas ces absences, cette douleur. Il va l'empoigner et la sortir de son torah. Je te sauverai de ça.

Il se penche à peine, alors que l'autre tourne la tête. Pose sa bouche sur la sienne. Savoure un soulagement qu'il n'espérait pas, en sentant sa langue jouer sur ses lèvres. Ses mains glisser vers ses hanches.

Ça ira, pour eux. Il faudra du temps, mais ça ira.

xoxoxox

Il est une heure du matin, il pleut, et il est épuisé. Épuisé d'avoir dansé, assourdi par la musique. D'avoir rit à gorge déployée, la tête pleine d'alcool, alors qu'Hinata et Sakura répétaient une blague qu'il a déjà oubliée. D'avoir suspendu ses bras autour du cou de Sasuke, à traquer ses lèvres, à les mordiller, avant de retourner glousser contre son épaule, ravi du contact puissant de ses doigts sur sa taille.

Il revoit la lumière froide d'une ampoule trop forte, les couleurs de guirlandes chatoyantes, de dizaines de vêtements qui se mêlent et s'entremêlent alors que les gens dansent. Les visages familiers, les inconnus, les verres à remplir, les musiques qui s'enchaînent, un rythme saccadé et du bruit plein la pièce pour se remplir la tête, l'envahir et l'écraser. Chasser la pression, le stress des examens qui approchent, ce bac qu'on leur rabâche sans cesse. Loin de lui, les devoirs et les fiches de révisions. Et le regard absent de son petit ami, qu'il essaie désespérément d'attirer sur lui en l'embrassant. Loin de lui.

"Eh ! T'aurais pas vu Sasuke ?"

Dehors, Kiba lui a répondu. Sorti fumer. Alors qu'il a taxé une clope dans un paquet abandonné et il a descendu les escaliers en quatrième vitesse. Le silence l'a assailli.

Il ne fume pas. Pas souvent, en tout cas. Mais il avait besoin d'une excuse pour quitter l'appartement. Pour rejoindre le noiraud. Comme s'il ne pouvait pas simplement sortir le retrouver.

Il se sent ridicule. Et il n'a même pas pris de briquet.

"Coucou."

Sasuke ne répond pas. Il l'observe sans s'étonner.

"T'as du feu ?"

Ça ressemble a un mauvais plan de drague, alors il glousse. Pas l'autre. Le brun lui tend simplement son briquet.

Naruto retient une grimace. Il aurait préféré qu'il l'allume lui-même. Sentir la flamme s'approcher, ses doigts près de son visage.

"Ça va pas ?" il demande contre le filtre.

"J'avais besoin de prendre l'air."

La fumée tourne dans sa bouche. Il regarde Sasuke porter sa propre clope à ses lèvres. Cracher le nuage blanc qui se mêle à l'ambiance fraiche. La pluie tombe devant eux. Il n'a plus envie de remonter faire la fête, soudain. Plus envie d'alcool ni de musique.

"Pourquoi t'es descendu ?"

Ça ressemble à une question. Et en même temps, ça n'y ressemble pas.

"Je te cherchais."

Et maintenant qu'il l'a trouvé, il ne sait pas quoi dire. Il voulait sans doute le traîner au milieu des autres pour danser contre lui. Jouer la souris qui se glisse dans les pattes du chat. Mais il n'était plus nulle part dans la pièce.

"J'me suis inquiété.

- Y a pas de raison."

Ça, c'est lui qu'il le dit. Mais Naruto le sent distant. Il le voit qui écrase d'un coup de talon le mégot qu'il laisse tomber, sans le ramasser. Qui croise les bras contre une chemise lâche, si blanche. Classe. Il est toujours classe, à porter des fringues élégantes et discrètes. Pas du genre à se tasser dans un vieux sweat trop large, comme celui dont le garçon blond triture les manches.

"On remonte ?" le blondinet propose.

"Non. Je vais rentrer.

- Déjà ?

- Il est une heure passé."

Et ? C'est samedi. Ils n'ont pas cours demain. Sasuke est plus qu'à jour dans ses devoirs, et il n'est pas du genre couche-tôt. Le sommeil, il a appris à faire sans.
En témoignent les cernes sous ses yeux. Les mêmes que sa mère. Un truc de famille.

"C'est encore à cause de lui ?"

Deux aiguilles sombres le toisent soudain. Cette fois, il le regarde.

Naruto déglutit. D'accord, c'est un sujet qu'il vaut mieux éviter. Il le sait bien, depuis le temps. Quand il essaie de l'aborder, l'autre le regarde avec cette mine courroucée qui trahit son ego touché. Et quand c'est lui qui veut en parler, il n'y arrive pas. Il se tourne à demi vers lui alors qu'ils sont dans le couloir, s'arrête devant une photo de famille. Entrouvre la bouche, à chercher ses mots. Reprend aussi brusquement sa route, en traçant vers la chambre.

Itachi.

Itachi, c'est un mur. Une barrière qui l'entoure et que personne ne semble pouvoir franchir.

C'est la limite que Naruto essaie désespérément de dépasser. Une blessure enfouie. Mais chaque fois qu'il l'effleure, peu importe la douceur qu'il accorde à son geste, il réveille la douleur qu'il voudrait éteindre.

"T'as jamais essayé d'aller le voir ?

- Non.

- Ça t'aiderait peut-être de lui parler."

Mauvaise réponse, encore une fois. Sasuke se tourne. Alors Naruto s'approche. Il voudrait réduire cette distance qui s'installe doucement entre eux, jour après jour. Ce fossé qui l'effraie.

Il veut l'aider. Il peut l'aider. Il se l'est promis.

Mais les jours passent. Il s'écorche les poings contre ce mur invisible. Et parfois, il commence à croire que le temps ne suffira pas.

Il cherche sa main. Sasuke la repousse.

"Tu sais pourquoi il est là-bas ?"

Oui. Mikoto lui en a parlé. Dans les grandes lignes. Meurtre, quinze ans de taule. Sasuke avait douze ans quand c'est arrivé. Il ne s'en est jamais plaint. Petit garçon sage et discipliné, il a porté ce poids comme si de rien était. Au début. A l'instar de sa famille broyée par le poids d'un drame trop lourd, il s'est lentement déchiré.

Parfois, Naruto a l'impression que le temps ne les guérit pas. Qu'il les anéantit, petit à petit.

"Oui.

- Non." le noiraud se tourne vers lui. "T'as pas compris.

- T'as mère m'a raconté que-

- Je sais."

Qui, du froid de la nuit ou du ton de son petit ami, lui porte ce courant d'air glacé ?

"Est-ce que tu sais pourquoi il a fait ça ?

- Pourquoi est-ce qu'il…" Naruto déglutit. "Tuer quelqu'un, tu veux dire ?

- Oui."

Non. Une histoire pas nette, il suppose. Le genre de choses qu'on a justement pas envie de savoir. Mikoto ne lui a rien dit à ce sujet, et il n'a pas insisté. Il sentait sous ces mots cette chose obscure et moite, comme un monstre endormi. Une bête qui intrigue. Pas assez, cependant, pour qu'on tente de la réveiller.

Bêtement, il a toujours pensé que Sasuke ne savait pas non plus. Qu'on avait dû lui cacher la vérité, pour le protéger. Ça lui semblait normal.

"Ça devait pas être quelqu'un qu'il portait dans son cœur, je suppose."

Il rit, essaie de rire. De produire un son décontracté, quelque chose qui n'oppresse pas, au contraire du sentiment qu'il le gagne. Il voudrait chasser la lourdeur, inspirer et ne plus sentir ni le peu de pluie qui l'atteint, ni le vent froid qui souffle à sa figure. Ni cette peur qui grandit, ce contrôle qui lui échappe. Rire, c'est tout ce qu'il sait faire pour se défendre. Pour aller vers les autres.

Il écope du même regard dur.

"C'était pas une blague.

- Je sais. Désolé.

- Ça t'arrive de prendre les gens au sérieux ? Tu peux pas arrêter de faire le pitre deux minutes ?"

Une claque. Une claque avec des mots. Le ton monte, le prodige le fixe comme un animal furieux. Et Naruto commence à la connaître, cette expression. Ce sentiment qui monte de plus en plus souvent entre eux. Ce n'est pas leur première dispute. Mais chaque fois, il espère si fort que ce sera la dernière.

"Je suis sérieux." il s'avance. "Je t'écoute. Si t'as besoin de parler, je suis là."

Mais Sasuke serre les poings. Son visage lisse perd de ce calme qui l'a toujours accompagné. Le blondin sent comme il se retient. Il inspire, plante ses paluches au fond de ses poches. Et pourtant elle est là, elle ne décroit pas. La colère.

La colère qui lentement remplace cette expression égaré qui le prenait parfois.

Il ne laisse plus ses affaires traîner, maintenant. Il les jette, dents serrées.

"Oublie.

- Sasuke.

- Je rentre." il se retourne. "Envoie-moi un message quand t'arrives."

Il déglutit.

"Désolé."

Pas sur que l'autre l'entende. Si c'est le cas, alors ça ne l'empêche pas de partir. Il regarde son dos musclé, ses épaules qui tirent les bords de sa chemise. Son dos qui s'éloigne alors qu'il trace sous le mauvais temps, sans un au revoir. Sa silhouette qui disparaît au bout de la rue.

Il n'a même pas récupéré sa veste. Il faudra qu'il aille la chercher pour lui.

L'adolescent soupire. Un nuage de buée blanche s'élève sous ses yeux. Sa joie de vivre qui s'évapore.

Ils avaient prévu de rentrer ensemble. De profiter de l'absence de ses parents, comme les deux gosses en quête d'intimité qu'ils sont. Il sait que, malgré son coup de sang, Sasuke l'attendra. Mais il n'est pas sûr d'avoir envie de le rejoindre.

Il est une heure du matin. Il pleut et il est épuisé. Il a froid. Il a dix sept ans, et il tremble devant cette situation qui lui échappe. Ce bonheur glissant qu'il ne peut pas retenir.

Il ne comprend pas pourquoi, malgré sa patience et ses efforts, il reste impuissant.

xoxoxox

Il fallait bien que ça arrive, oui. Il fallait bien. Mais ça n'en reste pas moins douloureux.

Allongé dans son lit, Naruto contemple les cartons qu'il n'a toujours pas fini de remplir. Il pense au déménagement qui aura lieu dans deux jours. A la minuscule chambre d'étudiant qui l'attend. Aux affaires qu'il doit encore ranger, à son père qui a promis de l'aider à emménager, et…

Non, c'est faux. Il essaye d'y penser, mais la seule chose qu'il a en tête, là, c'est ce message de Sasuke, et leur dernière conversation. Il enfouit sa tête entre ses bras.

"Il était comme nous.

- Ton frère ?

- Non."

Un silence. Des mots qu'on cherche. Naruto pense qu'il va fuir, encore, détourner les yeux et changer de sujet, comme il le fait toujours.

"Le gars qu'il a tué."

Il plisse les yeux. Et puis, il comprend.

Deux jours, et ça lui tourne en boucle dans la tête. Il n'arrive pas à oublier. A ne pas y penser. Pire qu'une chanson kitsch pleine de paroles niaises.

L'odeur des draps l'étouffe.

Est-ce que Sasuke savait depuis le début ? Est-ce qu'il l'a appris entre-temps ? Est-ce que c'est ça qui le bouffe depuis des années ? Cet ennemi invisible contre lequel il ne peut pas lutter ?

Il ne saura jamais vraiment ce qui se jouait dans sa tête.

Il se sent ridicule, encore. Minuscule. Une toute petite chose qu'on laisse sur le coin de la route. Et cette fois, il n'a pas la force d'en rire.

Sasuke se barre loin d'ici. Pour les études. Il ne lui en a même pas parlé.

Il ne savait pas, il y a deux jours, qu'il le voyait pour la dernière fois. Qu'il l'embrassait pour la dernière fois. Si on l'avait prévenu, il ne se serait pas contenté d'un pauvre bisou sur le seuil de la chambre.

Mais il ne savait pas. Sasuke n'a pas daigné lui dire.

Il presse son visage contre son oreiller. S'il serre assez fort, il arrivera à ignorer les larmes que le tissu absorbe. Il oubliera ce message pourri qui clôt leur relation.

"Bon courage pour ton déménagement."

Trois ans. Trois ans d'efforts et d'attente. Trois dans de patience et d'affection. Trois ans d'espoirs. Tout ça pour ça.

Il n'a pas pu l'aider. C'est comme un coup dans son ventre. Il a tout donné, mais il n'a pas pu, pas su. C'était couru d'avance, et pourtant, il y a cru. Et il a raté.

Il a perdu. Il s'est perdu.

On ne sauve pas les gens, même ceux qu'on aime. A dix huit ans, Naruto le comprend enfin.


[TW : mention de meurtre homophobe]

Et voilà. C'est pas hyper joyeux. J'essaierai de faire un truc un peu plus fluff, une autre nuit. Ou même en dehors des nuits, histoire d'avoir des textes un peu plus qualitatifs que je n'aurai pas écrits et relus à l'arrache. Même si le résultat me plait.

Bref !

Vos avis ?