Titre : The Island
Résumé : Vingt-sixième siècle. La Terre, ravagée par une Troisième Guerre Mondiale sanglante et l'utilisation d'armes nucléaires et biochimiques, se meurt. L'Humanité, lentement détruite par un virus sans cesse en mutation, étouffe lentement sur cette planète à l'air désormais irrespirable. Les Hommes perdent petit à petit espoir. Pourtant, certains auront eu raison de continuer à croire à un miracle, car une chance inespérée va leur être offerte : une petite planète située à 60 années-lumière de la Terre se révèle habitable.
Des soldats terriens et des scientifiques de la base Lunaire vont être envoyés sur place pour une mission de la dernière chance. Leur but sera de découvrir si l'Humanité peut y vivre et résoudre le mystère de la présence d'êtres humanoïdes fortement semblables aux Hommes sur le seul petit continent de cette exoplanète que tous surnomment déjà : L'île.
Très vite, le caporal Aiolia Mirinikos et ses compagnons d'armes vont réaliser que cette expédition cache un secret terrible. Ils vont devoir faire face à des dangers qu'ils n'avaient absolument pas imaginés, tout ceci dans le seul but de sauver la race humaine.
Rating : M
Genre : Science-fiction / Fantasy / Aventure / Romance / MPREG
Disclaimer : Les personnages ne m'appartiennent pas, ils sont issus de l'univers du manga Saint Seiya de Masami Kurumada
Nombre de chapitres prévus : 20
Rythme de publication : un chapitre chaque 10, 20 et 30 de chaque mois :D
1
— Alors ?
— Je suis désolé mais… il est mort. Le sygmy aussi.
— C'est impossible ! Que s'est-il passé ?!
— Je l'ignore… il était pourtant si jeune… je ne comprends pas.
— Tout est de sa faute ! Je n'aurais jamais dû l'écouter…
— Vous pouvez toujours vous débarrasser de lui. Il n'est pas trop tard. La malédiction n'a peut-être pas encore touché vos autres kemmas.
— Allez me le chercher. Et qu'on m'apporte un couteau bien aiguisé. J'aurais dû faire ça dès sa naissance !
Tels étaient les mots les plus anciens dont Kagaho se souvenait. Ils restaient bloqués dans sa mémoire, ancrés dans sa tête, balayant toutes ses tentatives pour oublier cet instant, refusant littéralement de le laisser seul avec lui-même.
Ce souvenir, c'était celui de la mort du plus beau kemma de son Daley et de la fin de sa vie dans une Horde ; c'était celui du moment où son géniteur avait voulu lui trancher la gorge en sacrifice à Naga ; c'était celui du jour où il avait fui après avoir surpris cette conversation tandis qu'il espionnait derrière l'ikoya, inquiet. C'était celui du début de son errance alors qu'il était encore un sygmy et qu'il était devenu, dès lors, un Sans-Horde.
Leste et vif malgré l'énorme gibecière qui se balançait contre sa hanche et le grand arc dans son dos, il se hissa sur la branche, s'assura de sa stabilité, puis parcourut l'horizon du regard.
La lisière de la forêt était à portée de main. Derrière la ligne des derniers arbres s'étendait l'Okussa, une plaine gigantesque qui semblait s'étirer à l'infini, jusqu'au bout du monde. Son regard rêveur se perdit vers ce lointain inaccessible. Cette étendue d'herbe haute et claire n'avait-elle vraiment pas de fin comme se plaisait à le répéter les vieux kemmas ?
Un mouvement sur sa droite le tira de sa rêverie. Bien qu'il soit totalement camouflé par le feuillage dense et compact, il n'en resta pas moins totalement immobile. Une Horde avançait lentement, bruyante et joyeuse. Quelques sygmys jouaient en courant entre les jambes des adultes, surveillés par des kemmas de tout âge. Les sygmas n'étaient pas nombreux. Malgré lui, Kagaho chercha le Daley du regard. Impossible de le manquer : grand, massif et doté d'une chevelure d'un bleu intense, il arborait une expression sûre et paisible à la fois. Il se dégageait de lui une force tranquille mais alerte tandis qu'il surveillait les siens à la fin du cortège.
Kagaho les regarda passer à quelques mètres de lui, toujours sans bouger, puis les suivit du regard tandis qu'ils s'éloignaient, jusqu'à ce qu'ils ne restent de leur passage qu'une rumeur d'odeurs, d'éclats de voix qui s'estompent et d'herbe écrasée.
Pour survivre seul il avait appris à se faire le plus discret possible. Quitter sa Horde aussi jeune c'était s'exposer au danger et risquer à tout moment de mourir, soit de faim, de soif, de froid, ou sous les coups d'un sygma qui, comme lui, vivait en marge dans la forêt. En réalité, jamais il n'aurait imaginé survivre aussi longtemps. Les débuts avaient été très difficiles et il avait craint, un instant, de périr affamé, longtemps malmené par une malnutrition qui l'avait grandement affaibli.
Puis, il avait eu la chance de croiser la route d'un vieux Daley qui s'était vu ravir sa Horde par un plus jeune que lui. Plutôt que de se battre jusqu'à la mort, ce dernier avait choisi de se retirer et de partir seul finir ses jours dans la forêt.
Il l'avait aidé, il l'avait sauvé malgré la difficulté que représentait une telle vie en solitaire dans les bois et malgré, surtout, la couleur de ses cheveux et de ses yeux. Il lui avait avoué, dès le début, qu'il comptait sur la peur que son physique inspirait, surtout sous le couvert sombre des arbres, pour se protéger lui-même. Car il n'était pas rare que certains sygmas solitaires fuient en le voyant. Un échange de bons procédés qui avait duré jusqu'à ce que le sygmy affaibli qu'il était devienne un sygma.
Ce vieux Daley n'était plus, à présent. Il était mort depuis bien des nuits, simplement parti dans son sommeil, laissant derrière lui un Kagaho bien plus fort que n'importe quel Sans-Horde. Il ne lui avait toutefois pas seulement appris à survivre, il lui avait aussi inculqué les valeurs importantes d'une vie en groupe que n'importe quel Daley se devait de transmettre. Par certains aspects, cela avait laissé énormément de regrets dans le cœur de Kagaho car il savait ce que vivre dans une Horde apportait de force et de sécurité, tout en sachant également que tout ceci lui était à jamais refusé.
Il se força à quitter ce groupe familial des yeux et porta son attention droit vers l'est, là où les cinq Oshas se dressaient vers le ciel comme autant de seigneurs de pierre millénaires et immortels. Elles étaient pour l'instant bien trop loin pour qu'ils puissent les voir mais il n'avait aucun mal à les imaginer. En cette période, c'était l'endroit où il était le moins en danger. Même si cela l'obligeait à rester totalement seul.
Il descendit de l'arbre sans difficulté et était en train d'ajuster sa gibecière lorsque son regard fut attiré par un éclat, un reflet étrange, quelque part dans les fourrés devant lui. Surpris, il plissa les paupières et s'avança lentement. Ses yeux firent le point par eux-mêmes : lentement, l'obscurité des sous-bois reflua et davantage de contours se dessinèrent. Attentif, les pupilles de plus en plus ronde, il s'avança, le dos légèrement courbé, une main sur son arc et l'autre dans son dos, prête à sortir une flèche de son carquois.
Puis il le vit. L'étrange objet de forme ronde, totalement noir, avec un œil immense en son centre, d'un vert très foncé, qui le fixait sans ciller. Ses deux pattes raides et fines étaient profondément enfoncées dans le sol, l'empêchant très certainement de bouger.
Figé, Kagaho attendit que cette créature, qui lui était totalement inconnue, à la peau d'un noir si parfait qu'elle s'était fondue sans mal dans l'ombre des arbres, fasse un geste ou émette un bruit. Peut-être avait-elle été envoyée par Naga ! Après tout, la Longue Nuit était proche. Quelques instants s'écoulèrent ainsi sans qu'il ne se passe rien. Il décida d'avancer encore d'un pas.
C'est alors que l'œil énorme qui ne cessait de le fixer avec provocation bougea dans un grésillement étrange et il le vit clairement s'étrécir. Il avait été repéré. Il décida rapidement d'attaquer en premier, car les choses étaient ainsi pour les Sans-Horde : tuer avant d'être tué.
Il banda son arc, arma sa flèche tout en se redressant dans une position parfaite de tir, les muscles bandés. Mais avant qu'il ne relâche la corde, la créature émit un nouveau son, comme un déclic, puis le gros œil cligna un très bref instant avant que le trait ne le transperce.
...
— Shun ! Qu'est-ce que tu fais ? Dépêche-toi. Tu crois que je n'ai que ça à faire, de t'attendre ?
— Désolé, j'étais…
— Ça ne m'intéresse pas. Prends ça et disparais.
Le jeune kemma obéit promptement et emporta avec lui un plateau léger sur lequel se trouvait un bol d'eau qu'il prit garde à ne pas renverser, ainsi qu'une coupelle de légumes bouillis accompagnée, sur le côté, d'une tranche de kèpas épaisse. Il se hâta de s'éloigner de l'emma en furie qui ne cessa de l'invectiver jusqu'à ce qu'il soit sorti des cuisines.
Il avait à peine atteint le couloir que son estomac grondait déjà. Il n'avait rien avalé depuis qu'il s'était levé et l'odeur des légumes était terriblement alléchante, sans compter que le kèpas était son fruit préféré.
Il accéléra donc le pas, bien conscient qu'il n'avait peut-être pas assez de volonté pour s'empêcher de voler un morceau dans cette coupelle. Il l'avait déjà fait, bien sûr, et n'avait plus été pris la main dans le sac depuis qu'il était tout petit, mais il n'en aurait, aujourd'hui, ressenti que de la honte.
Parvenu à destination il franchit doucement la nasse rigide faisant office de porte, éparpillant au passage quelques gouttelettes d'eau sur le plateau, et pénétra dans la petite pièce. Le vieux kemma étendu sur le lit tourna vers lui son regard gris et lui sourit.
— Bonjour Shun, l'accueillit-il d'une voix faible et grésillante. Un peu en retard aujourd'hui. Tu ne t'es pas trop fait gronder ?
— Non. Enfin, pas plus que d'habitude.
Le plus âgé eut un pauvre sourire et s'efforça de se redresser dans son lit. Shun se dépêcha de déposer son plateau au sol afin de l'aider puis, une fois qu'il fut bien installé, lui présenta son repas. Il l'observa un instant triturer ses légumes du bout de ses baguettes tout en faisant mine d'être occupé à tirer les rideaux.
— Vous devez manger, dit-il au bout d'un moment. Si je ramène encore aux cuisines un plateau à moitié plein, je vais avoir des ennuis.
— Manges-en, dans ce cas. Ça ne me dérange pas, au contraire. Je n'ai plus beaucoup d'appétit.
Shun sentit son cœur se serrer. Sous ses yeux, le corps du vieux kemma disparaissait à moitié sous les draps, épuisé et voûté par la vie. Sage était le plus âgé de l'Osha. Autant qu'il s'en souvienne il avait toujours été à ses côtés pour le guider, le protéger, lui enseigner. Une boule dans la gorge, il le supplia de manger davantage et accepta même un morceau de kèpas afin de le convaincre de prendre une bouchée de légumes. Cela lui mit autant de baume au cœur que de consistance dans son estomac vide.
Il aurait aimé rester davantage à ses côtés afin de profiter de l'aura apaisante qui l'entourait mais la moisson n'attendait pas. La cueillette non plus. De même que le nettoyage et encore moins les prières.
Combien de tâches lui restait-il à effectuer avant d'avoir enfin le droit d'aller se coucher ?
Il préféra ne pas y penser et courut rejoindre les autres kemmas à l'extérieur sans plus penser à Sage ni à sa tristesse de le voir dépérir un peu plus à chaque fois qu'il lui rendait visite.
Dehors, la luminosité du jour était éblouissante et la chaleur écrasante, mais c'est à peine s'il la ressentait. Il préférait de loin être à l'extérieur que resté enfermé dans l'Osha. Il noua rapidement ses cheveux puis posa sur son crâne un chapeau léger qu'il avait lui-même tressé. Ses pieds nus bâtèrent le sol sec tandis qu'il courait, déjà en sueur sous ses vêtements pourtant légers.
À quelques pas de lui, un kemma lui fit signe de se dépêcher en jetant un coup d'œil par-dessus son épaule. Shun hâta le pas tout en s'évertuant à disparaître derrière les herbes hautes en courbant la tête. Parvenu près de son ami, il s'empressa d'attraper le long batteur qu'il lui tendait et le remercia.
— Pas de quoi, répondit l'autre dans un murmure. Je crois qu'ils ne t'ont pas vu, tu peux souffler. Comment va Sage ?
— Il tient le coup mais… j'ai l'impression qu'il baisse les bras.
Une emma en surveillance, ses bras épais croisés sur sa volumineuse poitrine, leur adressa un regard courroucé et ils se remirent au travail, battant les grandes herbes jaunes et épaisses avec plus de vigueur.
— Si j'avais son âge, moi aussi je finirais par baisser les bras. Surtout après avoir vécu enfermé ici toute ma vie.
— Oui, répondit Shun d'une toute petite voix. Mais… s'il part…
Il ne termina pas sa phrase, le cœur gros.
— Hey, l'interpela son ami avec douceur. Je suis là, et je n'ai pas l'intention de partir.
Shun plongea ses yeux dans les siens, la gorge serrée. Malgré lui, il ne put s'empêcher de deviner un peu d'amertume derrière ces mots de réconfort. Il répondit néanmoins :
— Merci, Shiryu.
Lorsque les herbes furent suffisamment battues, ils les ramassèrent grossièrement et les chargèrent dans des paniers qu'ils s'évertuèrent ensuite à transporter à l'intérieur. L'emma qui supervisait le travail les mirent en équipe avec trois autres kemmas tandis que ceux restant étaient envoyés au nettoyage. Shun, le ventre de nouveau grondant, retint un gémissement. Il n'appréciait pas particulièrement astiquer le sol et encore moins dans les cuisines, mais faire bouillir les herbes dans les sous-sols était un supplice et ce malgré la fraîcheur qui régnait à l'intérieur de l'Osha aux épais murs de pierre. Des murs qu'il ne supportait plus de voir.
Avant de pénétrer dans l'immense salle où trônaient d'imposants chaudrons, il prit le temps, tout comme ses camarades, de se déshabiller, ne gardant sur lui qu'un pagne presque transparent sur les hanches. Il enroula ensuite un linge autour de son front, gardant ainsi ses cheveux prisonniers afin que des mèches ne lui tombent pas dans les yeux, et pénétra dans la pièce.
L'atmosphère y était suffocante. L'air était lourd et épais, presque irrespirable. Déjà mis à mal par la chaleur à l'extérieur, Shun peina à porter le panier plein, aidé de Shiryu. Ses bras se mirent à trembler lorsqu'ils hissèrent leur fardeau sur les quelques marches qui permettaient d'atteindre le bord du chaudron. Voyant son état et le rouge qui avait instantanément marqué sa peau claire, son ami lui adressa un regard perçant que Shun feignit de ne pas voir.
Une fois qu'ils eurent mis le contenu de leur panier dans l'eau bouillante, ils retournèrent sur leurs pas en chercher un autre. Quatre ne furent pas de trop afin de remplir le chaudron. Ensuite, ils attrapèrent chacun une perche et remuèrent lentement le contenu, à gestes réguliers et mesurés, tandis que, à leur pied, un autre kemma maintenait le feu allumé.
Un temps interminable s'écoula ainsi. La sueur lui coulant dans les yeux, la tête lourde et la respiration laborieuse, Shun s'efforçait de garder les yeux ouverts. Les fibres des herbes, préalablement rendues plus souples par le battage, étaient à présent ébouillantées afin d'être transformées en pâte malléable qui serait ensuite étendue, séchée et humidifiée régulièrement puis étirée de nombreuses fois, là aussi un long moment. De là en résulterait une matière qui leur permettait de fabriquer des draps principalement, mais aussi des vêtements et sous-vêtements. En fonction du résultat qu'ils désiraient obtenir, la pâte était plus ou moins étirée. Plus elle était travaillée et plus elle devenait fine et légère jusqu'à en être opaque, presque transparente.
La texture dans le chaudron était devenue très épaisse, difficile à remuer. Shun, à bout de force, ne pouvait s'empêcher d'admirer la résistance dont Shiryu faisait preuve. Il était en sueur lui aussi et ses muscles roulaient sous sa peau, plus foncée que la sienne, à un rythme parfaitement régulier. Ses lourds cheveux étaient plus noirs encore que l'obscurité de la pièce. Ses yeux, d'une couleur à mi-chemin entre le vert et le bleu, rencontrèrent les siens.
— Ça va ? lui demanda-t-il l'air de rien.
Shun acquiesça et redoubla d'effort. Jamais il n'avait entendu Shiryu se plaindre, que ce soit lors d'activité fastidieuses comme celle-ci ou bien contre ce destin qui était le sien.
Pourtant, il aurait eu bien plus de raison que lui de le maudire.
...
Sage s'affaibli brutalement, au point de ne plus pouvoir se redresser sur son lit. Il peinait davantage à manger et ne cessait de parler de ses regrets, des larmes dans les yeux.
Shun avait le cœur effroyablement serré de le voir dans cet état. Voyant la peine que cela lui faisait, Shiryu proposa de lui apporter ses repas à sa place mais il refusa. C'était à lui que les emmas avaient confié cette tâche et si elles s'apercevaient qu'un autre s'en occupait non seulement elles pouvaient le punir, mais également son ami. Sans compter que Sage avait pris soin de lui depuis qu'il était tout petit, il n'avait pas l'intention de l'abandonner au moment où il avait le plus besoin de lui.
Il était en train de le rafraîchir avec un tissu imbibé d'eau lorsque le vieux kemma lui demanda :
— Tu veux bien fermer les rideaux ?
— Vous voulez dormir ?
— Non. Je n'en peux plus de voir ce paysage, c'est tout.
Shun fronça les sourcils, ne sachant que dire. La lumière était toujours aussi éblouissante mais il faisait à présent moins chaud. Un vent doux, venu de l'ouest, apportait avec lui la fraîcheur des grandes eaux et l'odeur de la terre chaude. Il appréciait ces fragrances et ne se lassait jamais de regarder l'extérieur de l'Osha, car cela l'aidait un peu à diminuer cette atroce sensation d'être prisonnier, mais il ne se voyait pas contrarier Sage aussi obéit-il. Il venait de tirer le tissu sur l'étroite ouverture dans la pierre lorsqu'il l'entendit lui dire :
— C'est tout ce que je connais de notre monde. Ce paysage par la fenêtre. Je n'ai jamais rien vu d'autre.
La gorge serrée, Shun se retourna et braqua sur lui un regard peiné. Son corps était à présent si faible, plus mort que vif, que ses formes ne se voyaient qu'à peine sous le vêtement.
— Je le regrette, reprit Sage alors qu'une larme amère coulait sur sa joue parcheminée. Si j'avais su à quel point je le regretterais, je… je me serais enfui.
Shun retint son souffle, abasourdi. Songer à quitter son Osha était considéré comme une trahison. Les emmas les plus âgées interprétaient les volontés de Sonmi qui elle seule avait le droit de décider quels kemmas étaient destinés aux sygmas et lesquels se devraient de servir leur Osha. Aller contre cette volonté était un crime, ni plus ni moins.
— Sonmi vous a choisi pour nous guider, dit-il avec autant de douceur que possible. Vous avez pris soin de tellement de kemmys… bon nombre d'entre eux ont été destinés aux sygmas, bien plus que n'importe quel autre éleveur !
Sage eut un sourire plein d'amertume qui arracha à Shun un frisson.
— N'essaye pas de me convaincre avec ce genre de paroles quand tu n'y crois pas toi-même, lui dit-il avec plus de vigueur. Jamais je n'aurais dû vous enseigner ça. À aucun d'entre vous. Je l'ai fait uniquement parce que c'était ce que les emmas attendaient de moi.
— Vous…
— Crois-tu vraiment que Sonmi se préoccupe de qui aura le privilège de donner naissance à des sygmys et qui passera sa vie à coudre, ébouillanter des herbes et élever des kemmys avec pour mission de les façonner à l'image que veulent les emmas ?
Au fil de son monologue, il avait tenté de se redresser. Les larmes ne coulaient plus sur son visage ridé et fatigué, remplacées par la rancœur. Shun fut rapidement sur lui pour l'empêcher de se faire du mal.
— Ne vous agitez pas comme ça ! lança-t-il, inquiet.
— Sonmi est la Lumière, Shun, reprit Sage en se laissant retomber sur les draps. Sa seule préoccupation est de repousser Naga. Elle ne se soucie pas de notre destin. Elle nous a donné la lumière et la lumière nous a donné la vie. Nos vies sont bien trop courtes pour elle… Toi, plus qu'un autre, je sais que tu penses la même chose.
— Calmez-vous, vous ne savez plus ce que vous dites…
— Les emmas nous mentent. Elles sélectionnent elles-mêmes les kemmas susceptibles de leur rapporter le plus. Plus un kemma est apprécié des sygmas et plus le troc leur sera rentable. Sonmi ne nous a jamais envoyé qu'un seul signe : celui de la lumière du ciel qui décline afin de nous faire comprendre que sa résistance diminue et que Naga s'apprête à installer la Longue Nuit.
— S'il vous plaît…
— Je le regrette tellement. Tellement… que je ne supporte plus de voir ce paysage par la fenêtre ! Ne fais pas la même erreur que moi, Shun. Ne reste pas ici. Nous devrions tous avoir le choix de notre vie. Ne gâche pas la tienne ! Dehors, il y a un monde à découvrir. Ne reste pas enfermé entre ces murs. Ne reste pas… promets-moi !
Shun sentit des larmes brûlantes couler de ses yeux fatigués. Il venait de comprendre que Sage était très certainement en train de délirer. Les yeux voilés, il regardait le plafond tout en parlant et ne semblait plus le voir bien qu'il lui serre la main avec une force insoupçonnée.
Il ne cessa de lui demander de lui promettre. Il tremblait, en proie apparemment à une folle tristesse, désespoir sans doute ressenti tandis qu'il sentait venir sa mort.
Finalement, Shun lui fit la promesse.
Plus tard, il descendait les nombreux étages de l'Osha afin de rejoindre son dortoir lorsqu'il s'arrêta au milieu des escaliers de pierre, devant une ouverture étroite. Dehors, la lumière irradiait, comme à son habitude. Au loin, les arbres de Mehwa s'agitaient sous le vent qui avait forci.
Il s'approcha plus encore afin de pouvoir scruter le ciel d'un bleu clair limpide. Immobile au centre de cette voûte étourdissante se trouvait une énorme étoile dorée que les emmas appelaient l'Œil de Sonmi.
Un souffle s'engouffra dans l'étroite fenêtre béante et Shun sentit ses cheveux glisser sur sa nuque. L'odeur de cet air était différente. Venait-elle vraiment des Grandes Eaux ? Existait-il vraiment une étendue d'eau gigantesque, commençant là où s'arrête la terre ? À quoi cela pouvait-il bien ressembler ? Il avait tant envie de savoir, de voir de ses propres yeux…
Il avait demandé à Sage, lorsqu'il était petit, de lui décrire précisément ces grandes eaux. Mais le vieux kemma en avait été incapable.
— Je ne peux pas te les décrire car je ne les ai jamais vu, lui avait-il alors répondu avec sa douceur habituelle.
— Comment peux-tu savoir qu'elles sont là si tu ne les as jamais vu ? avait demandé le jeune Shun dans son innocence enfantine.
— Je sais qu'elles sont là car c'est ce qu'on m'a enseigné lorsque j'avais ton âge.
— Et ceux qui te l'ont dit, ils l'ont vu, eux ?
Shun n'était plus tout à fait certain de la réponse que lui avait fait l'éleveur à ce moment-là. Ou alors, peut-être n'avait-il rien répondu.
...
Sage s'éteignit dans son sommeil peu de temps après cet événement. Il rejoignit tous les autres partis avant lui dans un brasier incandescent et lumineux, dressé devant les portes de l'Osha. Lorsque le vent emporta la fumée puis ses cendres vers les terres qui s'étendaient à perte de vue Shun se dit que, finalement, le vieux kemma voyait son rêve se réaliser dans sa mort : il quittait sa prison pour une liberté sans barrière.
Shun le pleura longtemps. Sage l'avait recueilli après sa naissance car les emmas ne s'occupaient jamais des nouveau-nés. Il l'avait réchauffé, bercé, nourri, lui avait appris tout ce qu'il savait et l'avait rassuré quand il avait eu peur lors de sa première Longue Nuit.
À présent, il n'était plus. Heureusement que Shiryu était là pour l'aider à surmonter cette perte. Grâce à lui, grâce à son amitié et sa présence aussi calme que rassurante, il n'était pas seul. Mais rester à l'Osha, traverser ses étages et ses pièces rondes déjà cent fois traversées et continuer de voir des traces du vieil éleveur partout était terriblement douloureux.
Alors, inévitablement, il en vint à éprouver un terrible désir : partir. Échapper à tous ces signes, s'éloigner de cet enfermement pour vaincre cette tristesse qui, petit à petit, se transforma en culpabilité. Sage était mort en éprouvant que des regrets et lui il vivait encore mais acceptait sans rien dire d'être emprisonné.
Car les emmas avaient été claires : il servirait l'Osha pour toujours.
Les kemmas de la carrure et de la couleur de Shun étaient nombreux et très souvent destinés à servir Sonmi toute leur vie car il était rare qu'ils intéressent les sygmas. Quant à ceux aux cheveux noirs, comme Shiryu, on les disait maudit par la main de Naga. Il était très rare qu'il en naisse mais cela arrivait parfois. Impossible pour eux de rejoindre une Horde car les sygmas, qui craignaient bien davantage la Longue Nuit que les emmas à l'abri dans leur Osha, étaient persuadés qu'ils portaient malheur et les fuyaient.
Enfin, il y avait les autres, ceux aux cheveux blonds ou bien de la couleur du ciel. Touchés par la lumière de Sonmi, ils étaient les plus convoités. Un seul d'entre eux pouvaient dresser tous les sygmas d'une seule Horde les uns contre les autres.
Le temps passa sans pour autant apaiser sa rancœur. Deux Hordes vinrent ; des kemmas partirent avec eux en échange d'armes et d'outils que les emmas étaient incapables de fabriquer. Quelques-unes d'entre elles, suite à cette visite, verraient peut-être leurs ventres s'alourdir.
Le vide terrible dans son cœur ne s'apaisait pas et bientôt Shun en arriva à ressentir de la colère pour le vieil éleveur. Pourquoi lui avait-il inculqué toutes ces règles durant son enfance, pourquoi avoir tant œuvré afin qu'il respecte une volonté divine à laquelle ils devaient tous se plier pour ensuite lui avouer, sur son lit de mort, que rien n'était vrai, et partir en le laissant seul avec cette information ? Il s'en voulait d'être autant en colère, malheureusement c'était la seule émotion qui lui permettait d'estomper, ne serait-ce que quelque peu, son désir de liberté. Malgré tout cela, la vie à l'Osha resta la même, avec son lot de travail et sa routine.
Dans le ciel vaste, l'Œil de Sonmi continuait sa marche lente, se rapprochant inexorablement de l'horizon jusqu'à disparaître bientôt. Déjà, les emmas quittaient bien plus souvent l'enceinte protectrice qui entourait l'Osha afin de s'engouffrer à travers les arbres de Mehwa pour y couper du bois où récolter des fruits qui ne poussaient qu'à l'ombre des épais feuillages, en prévision de cette nouvelle Longue Nuit qui approchait. Souvent, Shun les suivait du regard avec une pointe d'envie. Mais cette tâche-là lui était interdite. La lisière de la forêt était trop dangereuse car les Sans-Horde rôdaient parfois. Et seules les emmas savaient manier les armes afin de se défendre.
Il se surprit un jour à espérer que les choses changent. Parfois, sans s'en rendre compte, il s'arrêtait en plein milieu d'une tâche pour regarder vers l'extérieur, observer ce paysage que Sage haïssait tant vers la fin. Et s'il choisissait lui-même son destin ? Et si, au lieu de regarder simplement cet horizon inaccessible par la fenêtre, il partait à sa rencontre ?
Tandis qu'ils étaient occupés, seuls dans une petite dépendance accolée aux cuisines, à presser des fruits pour en récolter le jus extrêmement sucré, il finit par s'ouvrir à Shiryu et lui répéta, aussi fidèlement que possible, la discussion qu'il avait eu avec le vieil éleveur avant qu'il ne meure. Son ami resta silencieux le temps qu'il parle mais il n'avait pas besoin de mots pour faire comprendre à Shun ce qu'il pensait de tout ça : son expression parlait d'elle-même.
— Peu importe qu'il ait eu tort ou raison en te disant tout ça. On ne peut pas survivre à la Longue Nuit hors de l'Osha. Il y a trop peu de sygmas, nous sommes beaucoup plus nombreux qu'eux, ils ne pourraient pas tous nous protéger. Si nous sortons, c'est la mort qui nous attend.
— Et qu'est-ce qui nous attend ici, à ton avis ? répliqua Shun avec tristesse. La vie ?
Shiryu ne répondit pas mais darda sur lui un regard profond, scrutateur, comme s'il le mettait à nu. Shun savait qu'il avait raison. C'était beaucoup trop dangereux dehors pour ceux qui, comme lui, n'avaient jamais appris à manier d'armes afin de se défendre. Mais dans son cœur grandissait déjà, sans qu'il en ait vraiment conscience, un désir inavouable.
Un accès brusque de colère et d'impuissance le submergea et il écrasa furieusement le fruit entre ses doigts collants de sucre. Shiryu ne semblait pas comprendre qu'il avait l'impression d'avoir été à la fois piégé et trahi. Car il croyait en Sonmi et vouait un tel respect à Sage, même maintenant qu'il était parti, qu'il se sentait terriblement déchiré. Comme si deux êtres pensants se partageaient son esprit avec, d'un côté, un kemma croyant, soumis à la volonté de cette figure lumineuse, et de l'autre un kemma plus téméraire qui ne rêvait que de liberté.
— Les paroles de Sonmi sont les seules choses auxquelles on peut croire, déclara brusquement Shiryu. Si on se met à douter d'elle… que nous reste-t-il ?
Ils s'entreregardèrent. Shun comprit brusquement que son ami, malgré qu'il ne laisse comme à son habitude rien paraître, avait plus que lui besoin d'y croire. S'il sortait, rien ne l'attendait hormis la mort, car jamais aucun sygma ne voudrait de lui. Certains n'hésiteraient même pas à le tuer de peur de subir une malédiction. Il était donc inutile qu'il rêve d'une autre vie.
Shun décida, pour Shiryu, de museler cette partie de lui dont les désirs étaient bien trop égoïstes, et ce malgré la promesse faite à Sage.
Bonne Année à tous !
Comme promis, me voilà de retour avec une nouvelle fanfiction ^^
J'espère que ce début un peu mystérieux vous plaît :D
Dans le prochain chapitre : de l'alcool, une I.A qui fait des blagues, une rouquine ;)
