L'arc se tendit, la corde chanta, la flèche siffla.
Le trait de bois noir fendit l'espace et partit se planter dans la jambe du bandit, qui lâcha un cri de douleur et laissa tomber son arme. Un arc également, qu'Isa avait jugé inférieur au sien lorsqu'elle y avait jeté un premier coup d'œil de loin, quelques minutes auparavant, alors qu'elle s'approchait de la grande forteresse dwemer. De toute façon, la Brétonne n'était pas là pour améliorer son équipement : cette étape-là avait été franchie il y avait de cela quelques heures, au Siège des Rossignols, et désormais la jeune femme disposait de tout le nécessaire pour accomplir la tâche à venir.
Un bref tour des environs du regard lui confirma qu'elle ne courait plus aucun danger, et elle quitta l'abri que lui avait fourni un pilier de pierre opportun, s'approchant du bandit à terre afin de l'assommer. Sa botte vint cogner durement la tempe du malandrin, ce qui le stoppa net dans sa tentative de s'emparer de la dague qui pendait à sa ceinture. La main de l'homme retomba, et il demeura immobile, projeté dans l'inconscience.
Voilà, songea Isa. C'était le dernier, maintenant je peux rejoindre Brynjolf et Karliah.
Nul doute qu'ils se trouvaient déjà à l'intérieur de l'imposante forteresse dwemer. Accrochée au flanc de la montagne, la bâtisse dominait tout le paysage, relique des temps anciens où les dwemers étaient maîtres du continent. Arches de pierre, piliers ornés et coupoles ouvragées semblaient toiser Isa, la défiant de s'aventurer dans les profondeurs d'Irkngthand. Au sein de la forteresse, elle savait qu'elle trouverait pièges et ennemis en abondance.
Et le traître.
À cette pensée, Isa grimaça. En prime, sa cicatrice la lançait, conséquence des efforts qu'elle avait dû fournir pour venir à bout des quelques bandits qui avaient élu domicile à l'extérieur des ruines dwemer. La pulsation douloureuse se calquait sur le rythme de son cœur, comme pour lui rappeler la raison de sa présence ici.
Elle avait bien cru y rester lorsque Mercer lui avait enfoncé son épée dans la poitrine. Son réveil quelques heures plus tard dans la tente de Karliah comptait parmi les moments les plus inattendus de son existence, et il y avait pourtant une solide concurrence en la matière étant donné qu'elle avait grandi immergée dans les intrigues de la cour à Haute-Roche, et que, plus récemment, elle avait découvert qu'elle était Enfant de Dragon. Mais contre toute attente, elle avait survécu, grâce au poison dont la Dunmer avait enduit la pointe de la flèche, poison qui avait ralenti l'écoulement de son sang et ainsi fourni une aide providentielle.
Et à présent, voilà qu'une semaine plus tard elle s'apprêtait à rendre à Mercer la monnaie de sa pièce - avec de sérieux intérêts.
Délaissant le bandit évanoui, la Brétonne se dirigea vers les escaliers. La lourde porte de bronze qui donnait sur l'intérieur d'Irkngthand se trouvait tout au sommet de l'ensemble de la forteresse, ce qui allait obliger la jeune femme à emprunter non seulement plusieurs volées de marches, mais également plusieurs passerelles jetées au-dessus du vide. Ce n'était pas un moment qu'elle avait hâte de vivre, inaccoutumée qu'elle était encore au poids de sa nouvelle armure, ce qui la rendait légèrement moins agile que d'habitude. Mais ce n'était pas la simple peur du vertige qui allait l'arrêter, pas après tout ce qu'elle avait fait pour en arriver là. Exposer Mercer pour le traître qu'il était puis le traquer avait demandé beaucoup d'efforts à Isa. Elle avait crapahuté à travers tout Bordeciel, s'était confrontée à des bêtes sauvages, des bandits, et des contrebandiers, avait infiltré un musée, puis le manoir personnel de Mercer, avant de découvrir le secret des Rossignols et de prêter elle-même serment à Nocturne - tout ça en l'espace de quelques jours.
Ce fut donc investie d'une détermination sans faille qu'elle s'avança sur la série de passerelles, tout en évitant soigneusement de regarder en bas. Un pas précautionneux après l'autre, elle négocia le périlleux passage, et essuya deux ou trois frayeurs lorsque ses pieds glissèrent à plusieurs reprises sur des plaques de verglas dissimulées par la neige. Foutus bandits... Même pas capables de sécuriser correctement leur base d'opération !
Grommelant, Isa s'accroupit lorsqu'elle arriva au niveau d'une des coupoles enneigées de la forteresse, assurant ses prises du mieux qu'elle le pouvait. Le métal était encore plus traître que le bois, et la Brétonne ralentit ses mouvements, prenant son temps. Finalement, après maints grognements et des envies de meurtre envers la personne qui avait eu la merveilleuse idée de placer l'entrée à un endroit aussi haut, elle atteignit la plate-forme de pierre.
Les portes étaient entrouvertes, signe que quelqu'un était passé par là récemment. Quant à connaître l'identité du quelqu'un en question, il y avait de multiples possibilités : Mercer, Karliah, Brynjolf, ou bien encore l'un des bandits qui infestaient les environs. Isa resserra sa prise sur son arc, touchant machinalement du doigt les flèches dans son carquois, puis elle s'engouffra à l'intérieur de la forteresse.
Clignant des yeux dans la semi-pénombre, Isa s'immobilisa un instant sur le seuil, les sens aux aguets. Il lui sembla distinguer le cliquetis caractéristique des machines dwemer dans le lointain, mais aucune voix humaine ne parvint à ses oreilles. Elle s'avança dans la grande salle au haut plafond, appréciant la maigre chaleur dégagée par les quelques braseros qui brûlaient ici et là. Leur lumière repoussait les ombres jusque dans les recoins de l'immense pièce, éclairant des piliers ornées de runes qu'Isa aurait été bien en peine de déchiffrer. D'autres piliers effondrés témoignaient de l'état de délabrement de la forteresse.
Cependant, ce ne fut pas l'architecture qui retint l'attention d'Isa, mais les cadavres qui gisaient au sol. Des bandits. Ils avaient été égorgés dans leur sommeil, et reposaient encore sur leurs fourrures. L'œuvre de Mercer, sans aucun doute. Son imagination lui montra le maître voleur se faufiler d'ombres en d'ombres dans la pièce, éliminant les brigands d'une simple passe de sa lame dwemer en travers de leur gorge, dans un silence absolu. Le Mercer de son esprit la regarda droit dans les yeux tandis qu'il tranchait la gorge du dernier bandit. Isa se secoua.
Non, s'interdit-elle. Elle avait suffisamment ruminé sur Mercer depuis qu'elle avait découvert sa vraie nature. Il n'était pas question qu'elle le laisse envahir sa tête.
Gardant une flèche encochée, prête à tendre son arc, elle s'engagea davantage dans la pièce, vers le couloir au fond à droite, qui, devinait-elle, s'enfonçait dans les profondeurs de la forteresse. Trois pas plus tard, un bruit métallique effleura ses sens. Elle s'immobilisa. Ça venait du fond du couloir, là-bas, dans la pénombre... Un raclement de métal contre le sol, et ça s'approchait.
Isa banda son arc.
L'arme des Rossignols chuinta, son chant aussi léger qu'un soupir quand la flèche partit, infusée de l'enchantement de glace et de foudre qui habitait l'arc. Le son de l'impact résonna entre les murs de pierre. Ce ne fut rien face au fracas retentissant de la sphère dwemer qui s'écroula. Isa grimaça, se plaquant instinctivement contre le mur le plus proche. Elle retint son souffle, s'attendant à voir débarquer d'autres abominations mécaniques d'une seconde à l'autre.
Quelques instants passèrent. Aucun cauchemar supplémentaire ne sortit des ombres.
Isa se fustigea en se mettant à nouveau en route. Elle passa devant la carcasse de la sphère dwemer, et lui donna un coup de pied, impulsivement. Elle songea qu'elle aurait dû être fière. Elle l'avait abattue d'une seule flèche ! La Isa d'il y a deux semaines n'en aurait pas cru ses yeux. Et pourtant, elle ne ressentait ni plaisir, ni sentiment d'accomplissement. Pouvoir être capable de mettre à terre des machines anciennes qui, auparavant, auraient été synonymes de trépas certain ne lui semblait qu'un détail face à ce qui la rongeait... face à ce qui l'obsédait, elle devait l'admettre.
Face à Mercer.
Sa cicatrice la lança.
Un soupir. Frustré.
Elle ne comprenait pas pourquoi ça l'affectait à ce point. Ce n'était pas la première fois qu'on la trahissait. Ce n'était pas la première fois qu'on essayait de la tuer. Ce n'était même pas la première fois que ces deux choses se produisaient en même temps. Et elle n'avait même pas été particulièrement proche de Mercer, bon sang !
Elle se détourna de la carcasse de la sphère pour avancer à longues foulées dans le corridor désert. Ce dernier s'agrandit, et déboucha dans une pièce où se trouvait un bassin d'eau peu profond. De la brume montait du sol de pierre, s'enroulant autour des bottes de la Brétonne. L'humidité ambiante lui collait à la peau. Ses bruits de pas furent bientôt rejoints par un autre son, rythmique.
Isa ralentit, prête à bander son arc alors qu'elle tournait le coin du couloir... et se retrouva face à un autre type de machines dwemer. Des pièges. Ou plutôt, une série de pièges. La pièce était étroite, toute en longueur, et des piliers sortaient du sol à intervalles réguliers, crachant des lames de feu. Bien évidemment, les dwemers n'avaient jamais rien fait dans la simplicité, et donc les lames de feu tournaient en arc de cercle, arrosant de leurs flammes chaque centimètre carré de la salle.
Isa mit un genou à terre, plissant les yeux.
Un, deux, trois, quatre.
Un.
Un roulé-boulé qui l'amena sous le premier pilier. La chaleur de la langue enflammée au-dessus d'elle.
Deux.
Pas coulé, pivotement, demi-saut. Chaleur devant, chaleur derrière.
Trois.
Se baisser, bras tendus. Inspirer, roulade, expirer, se relever.
Le souffle du feu effleura sa joue, et Isa tressaillit. Le calcul était serré.
Attendre.
Attendre...
Quatre.
Dernière roulade.
Les mains d'Isa ripèrent contre les aspérités du sol de pierre. Elle faillit glisser, retomber en arrière, vers les flammes. Une correction de son centre de gravité, aussi rapide qu'instinctive, la fit basculer vers l'avant - visage pressé contre la pierre, joue meurtrie, et langue mordue, mais hors de danger.
La Brétonne se releva en faisant jouer ses épaules.
- Merci Nocturne pour cette merveilleuse armure qui excelle à me faire embrasser le sol, grogna-t-elle à mi-voix.
Il n'y eu pas de réponse du prince daedrique - non pas qu'elle en attende une. C'était mieux ainsi. Isa avait prêté serment, mais toutes ces histoires de daedra, ça la dépassait. Nocturne voulait que la clef squelette lui soit rendue, et Isa allait s'acquitter de cette tâche. Rien de plus. Elle était reconnaissante pour l'armure solide - en dépit de son poids peu pratique -, pour l'arc dans ses mains, l'élégance de l'arme. Elle acceptait d'être l'instrument de la volonté du daedra - juste pour cette fois. Ensuite, s'il le fallait, elle rendrait son attirail, et repartirait. Libre.
Un cliquetis de métal se fit entendre, venu des ombres au fond du couloir suivant. Isa décocha une flèche à l'aveuglette, qui se perdit dans les ténèbres. Le cliquetis s'intensifia, se multiplia. Deux araignée mécaniques émergèrent à la lumière, leurs pattes grouillantes s'activant pour propulser leurs corps de métal luisant à une vitesse inquiétante. Isa n'eut pas le temps de terminer de bander son arc que déjà la plus proche lui sautait au visage. La jeune femme lui flanqua un coup d'arc à bout portant, la repoussa in extremis, et dégaina son épée.
La seconde araignée l'attaqua par le flanc, avec un cri rauque et strident qui n'avait aucune place en ce monde. Ses pattes acérées ricochèrent contre l'armure du Rossignol. Isa répliqua d'un coup de taille. Des étincelles jaillirent alors que le métal de l'épée rencontrait celui du monstre. L'arme trancha une patte, qui continua à se mouvoir alors qu'elle gisait au sol. Amputée, l'araignée voulut reculer. Isa ne lui en laissa pas le temps. Son épée frappa à nouveau, au cœur de l'assemblage de métal, là où se trouvait la gemme qui lui insufflait la vie. Il y eut un bruit de cristal brisé et l'araignée s'écroula, inerte.
Une soudaine douleur à l'arrière de la jambe fit pivoter la jeune femme. La première araignée s'était semble-t-il attelée à percer le cuir de son armure, et avait réussi. Isa lui flanqua un coup de pied qui l'envoya voler à plusieurs mètres. Le monstre mécanique fit tournoyer son corps dans les airs, et retomba sur ses huit pattes, tel un chat. Il bondit...
- FUS ROH !
...et son élan fut coupé court par les deux mots vibrants de pouvoir sortis de la gorge d'Isa, qui vinrent le frapper avec toute la force d'un marteau divin. L'araignée termina sa course contre le mur opposé, fracassée, avant de glisser au sol sous la forme d'éclats métalliques pêle-mêle.
Isa rengaina son arme et emprunta le couloir suivant. Celui-ci était désert. Celui d'après, également. La jeune femme pressa le pas, traversant des pièces abandonnées où pourrissaient, sur tables et étagères, des bibelots de l'antique civilisation dwemer. Elle s'interdit d'y prêter attention, s'interdit de s'arrêter, s'interdit cette distraction.
Plus tard.
Elle parvint à une plate-forme dont l'usage lui était familier, et tira le levier qui allait l'emmener vers les profondeurs. Le mécanisme grinça, la pierre gronda puis s'ébranla, et Isa attendit patiemment de parvenir à destination.
Ses pensées dérivèrent vers Mercer, à nouveau. Elle ne pouvait pas s'en empêcher. C'était comme une dent pourrie qu'on titille de la langue, à raviver la douleur en dépit de tout bon sens. Elle était en colère contre Mercer, évidemment, pour sa trahison, pour son putain de culot, mais plus encore contre elle-même. Elle s'était laissée berner. Elle avait cru pouvoir vivre sans secrets, sans complots. Elle avait cru que par sa seule volonté, elle était en mesure de décréter qu'elle commençait un nouveau chapitre de sa vie, dénué de tous les thèmes de l'ancien.
Mercer.
Elle l'admirait aussi, toujours, en dépit de la trahison. Peut-être encore plus à cause de la trahison, parce qu'il avait été tellement brillant qu'il avait réussi à berner toute une guilde de voleurs chevronnés durant des années.
Karliah avait dit qu'il devait payer de sa vie. Elle avait expliqué ce qui était véritablement arrivé à Gallus il y avait des années. Isa comprenait le désir de vengeance de la Dunmer, mais elle n'avait jamais tué quelqu'un de sang-froid. Les vies qu'elles avaient prises l'avaient toujours été dans le feu de l'action, pour défendre sa vie. Là, c'était différent.
En réalité, elle ne voulait pas tuer Mercer. C'était trop facile, trop simple. Elle voulait le blesser comme il l'avait blessée, elle voulait lui faire ressentir la même brûlure de la trahison qui l'avait écorchée. Elle voulait le faire souffrir.
Cette pensée tira une grimace à Isa. Elle n'était pas fière de cette partie d'elle-même, celle qui se plaisait à échafauder mille plans potentiels pour faire du mal à ses ennemis. Les torturer, c'était le mot. Son esprit travaillait pour trouver ce qui infligerait le plus de souffrance à Mercer, là, sous la surface, sous la haine et l'admiration et ses responsabilités d'Enfant de Dragon et tous les soucis quotidiens.
Ça non plus, elle ne l'avait pas laissé à Hauteroche.
Ce venin.
La plate-forme de pierre sous ses pieds s'immobilisa soudain. La longue descente dans les entrailles de la forteresse s'était achevée. Des bribes de voix parvinrent aux oreilles de la Brétonne. Elle reconnut le timbre grave de Brynjolf, et celui plus feutré de Karliah.
- Vous êtes là, la salua la Dunmer à son approche, chaque mot comme un soupir.
Isa hocha simplement la tête.
- Tout va bien, mam'zelle ? s'enquit Brynjolf avec un froncement de sourcil.
- Très bien, répliqua Isa. Ne traînons pas.
Les deux voleurs échangèrent un regard que la Brétonne ne parvint pas à déchiffrer.
- Quoi ? demanda-t-elle.
- Ne le prenez pas mal, mam'zelle, mais vous avez l'air de...
- ...quelqu'un de décidé à en découdre, le coupa Karliah.
- Allons-y, décréta Isa.
- Mercer nous a sûrement laissé quelques surprises, indiqua Karliah. Soyons prudents.
Ils s'enfoncèrent davantage dans les profondeurs de la forteresse. Isa ouvrait la voie, flèche encochée, tandis que Brynjolf suivait derrière, lame au clair, et enfin Karliah fermait la marche.
Curieusement, les ravages du temps semblaient avoir causé moins de dégâts ici. Isa compta peu de piliers effondrés, et certains des murs avaient encore leurs dorures, des arabesques étincelantes qui brillaient à la lueur des torches. Les quelques sections effondrées avaient été provoquées délibérément, par les nouveaux habitants des lieux. Isa avait déjà rencontré cette espèce d'humanoïdes à la peau pâle et aux yeux aveugles qui semblaient affectionner les grottes sombres et les endroits reculés. Ses compagnons d'arme ne manifestèrent eux aussi aucune surprise.
- Des Falmers, siffla simplement Karliah en décochant une flèche.
Le trait de métal se ficha dans la nuque de la créature, qui s'effondra avec un gargouillis. Isa plissa les yeux. S'il y en avait une, il y en avait sûrement d'autres dans les parages, voire un camp tout entier.
Le trio n'eut pas besoin de se concerter pour la suite. Ils se fondirent dans les ombres, rasant les murs à pas de loups, jusqu'à parvenir au village Falmer, une caverne au haut plafond parsemée de huttes. Le seul passage vers le reste des ruines dwemer.
Vers Mercer.
Les trois voleurs se faufilèrent dans la caverne. Ce fut une affaire silencieuse. Les quelques créatures qui, par malchance pour elles, remarquèrent leur passage furent rapidement mises à terre d'une flèche ou d'un coup d'épée. Les autres ne virent rien du trio d'ombres parmi les ombres traversant leur espace de vie.
Ils atteignirent l'autre côté sans incident. Quelques couloirs de plus, et une porte se présenta à eux, aux larges vantaux de pierre. Entrouverte.
Elle donnait sur une immense caverne, au plafond si haut qu'Isa ne parvenait pas à le distinguer. La Brétonne perdit plusieurs secondes à scruter les ténèbres, cherchant vainement à les percer. Une espèce de vibration continue parvint à ses oreilles, pas comme celles, mélodieuse, des mots de la langue draconique quand elles les rencontraient dans les murs, mais quelque chose de métallique, de sourd, qui demeurait à la lisère de la conscience, mais donnait envie de grincer des dents quand on y prêt attention.
- Qu'est-ce que c'est que ça ? souffla-t-elle.
- Une fourberie des dwemers, à n'en pas douter, répondit Karliah.
Ils avancèrent, longeant une grille métallique qui bloquait l'accès à la majorité de la caverne.
Isa le vit en premier. Une silhouette entourée d'ombres au loin, avançant à pas coulés. Il parvint derrière un Falmer, lui planta sa lame entre les omoplates. Isa banda son arc, jaugea la distance.
Lâcha la flèche. Elle fila en cloche, retomba. Droit sur Mercer.
Il pivota, et sa lame donna un éclair.
Isa devina sa flèche coupée au deux, tombant au sol, sans pouvoir cependant la distinguer d'aussi loin. Elle ne pouvait pas non plus voir l'expression du visage de Mercer, mais elle savait, dans ses tripes, qu'il lui souriait.
Puis il disparut à nouveau dans les ombres.
- Ce sale rat a de l'avance, commenta Brynjolf.
- Accélérons, grogna Isa.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Le trio progressa à grandes enjambées au cœur de la caverne sombre.. Le chemin vers le cœur du complexe les mena à nouveau le long de tunnels étroits, de salles occupées par des araignées dwemer, et d'autres habitées par des Falmers.
Isa frappait de son épée sans réellement voir ses cibles. Machinalement.
Les corps tombaient sous ses coups.
Un Falmer, armé d'un lourd bâton poli. Un autre, agrippant un petit arc entre ses mains griffues. Un troisième, probablement femelle, tenant un poignard acéré.
Les minutes s'écoulaient, les combats s'égrenaient, Isa s'impatientait.
Finalement, les tunnels prirent fin.
Le trio déboucha dans une vaste caverne de plus, profondément enfouie sous Bordeciel. Ici, les Falmers les attendaient. S'ils étaient parvenus à prendre les créatures à revers au cœur de leurs tunnels, ça n'était désormais plus le cas, et ce fut une volée de flèches qui les accueillit.
- C'est toute la tribu que l'on va avoir en travers de notre chemin, déplora Karliah.
Un pilier à demi-effondré leur servit d'abri face à la seconde volée de projectiles se dirigeant vers eux. Isa répliqua de ses propres traits, abattit un ou deux Falmers. Pour toute la différence que cela allait faire...
- Ils sont trop nombreux, dit Brynjolf, donnant voix au constat qu'avait déjà fait Isa. Ça va nous prendre des heures pour nous frayer un chemin, et d'ici là, Mercer aura pris la poudre d'escampette.
- J'ai une idée, indiqua Isa. Faites diversion.
Les deux voleurs obtempérèrent, Brynjolf s'avançant presque à découvert, lame au clair, tandis que Karliah envoyait flèche sur flèche en direction des ennemis. Isa, elle, se coula dans l'ombre, et demeura immobile. Patientant.
Elle attendit que toute l'attention des Falmers soit concentrée sur ses deux amis, que volée après volée de flèches pleuvent sur eux, qu'une première escouade de guerriers viennent croiser le fer avec Brynjolf.
Que tous l'oublient.
Elle s'efforça de ne pas s'inquiéter pour Brynjolf et Karliah. Ils lui avaient obéi sans hésitation, l'honorant de leur confiance, et elle savait qu'elle ne se le pardonnerait pas si l'un ou l'autre venaient à être blessés par sa faute. Elle s'interdit de regarder en arrière. Elle ne devait pas se laisser distraire par l'inquiétude.
Concentre-toi, Isa.
Un cri étouffé venant de Brynjolf la fit tressaillir. Elle carra les épaules, se refusa à y prêter attention. Ils iraient bien. Brynjolf comme Karliah étaient des combattants aguerris, sans doute même plus qu'elle. Ils lui avaient fait confiance pour accomplir son plan, et maintenant, c'était à elle de leur faire confiance pour rester en vie jusqu'à ce que le plan en question ait été mis en branle.
Isa inspira profondément, ferma les yeux, les rouvrit.
Lorsqu'elle se mit en mouvement, ce fut sans que personne ne la remarque. Devenue fantôme, la Brétonne rasa les murs, se faufila de coin en coin, de piliers en piliers. Ses bottes ne produisaient aucun bruit sur les dalles de pierre polies par le temps.
Elle se glissa dans le dos d'un Falmer qui tirait ses flèches sur ses amis, frôla le flanc d'un autre qui se ruait à l'assaut. Son bras d'épée la démangea, mais elle continua à se faufiler, à demi pliée en deux.
Elle avait une toute autre cible que quelques Falmers inattentifs, pour autant que cela aurait été satisfaisant de leur glisser sa lame entre les omoplates.
Et elle y était presque.
Se coulant le long d'une de ces étranges tentes érigées par les Falmers, elle progressa encore quelques mètres à pas feutrés. Deux Falmers passèrent non loin d'elle, armes brandies, sans la remarquer dans leur hâte de rejoindre le combat qui se déroulait à l'entrée de la caverne. Des échos métalliques et des cris de douleurs Falmers parvenaient aux oreilles d'Isa, signes que ses amis tenaient le coup.
Ils allaient bientôt avoir du renfort.
La solution se trouvait là, à trois pas d'elle, endormie dans un carcan de métal.
La Brétonne banda son arc, visa.
Sa flèche vint se loger à l'arrière du casque du centurion dwemer. Le géant de métal frémit, trembla. Puis un premier cliquetis se fit entendre. Un second suivit presque aussitôt. Il y eut un troisième, un quatrième... Des jets de vapeur jaillirent des articulations mécaniques de la machine. Elle bougea un bras, l'autre, et fit un pas en avant, dans un grand bruit métallique, se détachant de l'armature dans laquelle elle avait été logée.
Une arme en sommeil, qu'Isa venait de réactiver.
Un Falmer remarqua le danger, poussa un cri d'alarme. Plusieurs de ses congénères accoururent, brandissant lances et arcs. Le géant de métal fut la cible d'une attaque concertée. Des dizaines de flèches et de lances s'échouèrent contre lui, sans que cela ne semble produire le moindre effet. Les Falmers auraient tout aussi bien pu lui lancer des cure-dents, songea Isa.
Le centurion dwemer donna un puissant coup de pied qui envoya voler des Falmers dans les airs. Il en embrocha deux autres de la large lame qui lui tenait lieu de bras, et écrasa un malheureux qui se trouvait dans ses jambes.
Isa recula dans l'ombre, tandis que la machine de mort se frayait un chemin parmi les Falmers. D'autres créatures vinrent en renfort, et se retrouvèrent déchiquetés par les bras, broyés par les jambes, ou ébouillantés par les jets de vapeur du centurion qui avançait, implacablement. Le sang noir s'accumula sur les dalles de pierre alors que la caverne s'emplissait de cris.
Une poignée de minutes plus tard, deux ombres apparurent aux côtés d'Isa.
- Bien joué, mam'zelle, lui lança Brynjolf.
Il respirait fort, et se tenait le bras droit. Son armure en lambeaux au niveau de l'épaule révélait une vilaine plaie. Karliah, elle, ne semblait pas blessée. Elle adressa un simple hochement de tête à Isa.
Sans plus attendre, le trio continua sa route, laissant derrière eux les Falmers et leur nouveau problème métallique de trois mètres de haut.
Ils traversèrent un tunnel de plus, puis une série de salles vides, avant de parvenir face à une immense porte. Composée de métal dwemer, et ornée de lignes en relief qui s'entrelaçaient à sa surface, elle n'avait rien de différent comparée aux autres portes qu'ils avaient franchi jusqu'à présent. Pourtant, Isa s'immobilisa.
- Mercer, souffla-t-elle.
Karliah encocha une flèche à son arc. Brynjolf fit jouer son bras droit, grimaça, et conserva son épée en main gauche. Sans dire un mot de plus, Isa s'approcha, posa une main sur sa blessure à l'épaule. Elle concentra l'énergie guérisseuse, la dirigea dans la chair du voleur. Le sort n'était pas très puissant, et Isa ne le maîtrisait même pas entièrement, mais ça aiderait à combattre la douleur, et ça éviterait tout risque d'infection. On ne savait pas ce qu'il pouvait y avoir sur les lames Falmer... en fait, mieux valait ne pas y penser.
- Merci, mam'zelle.
- Finissons-en, répondit la Brétonne.
Elle fut surprise de la haine qui transparaissait dans sa propre voix.
Ne la laisse pas t'aveugler, s'intima-t-elle.
En silence, elle entrebâilla la porte. Se glissa à l'intérieur. Ses deux comparses la suivirent, tout aussi silencieux. On était voleurs, ou on ne l'était pas.
Un abîme l'accueillit. La plate-forme sur laquelle elle se trouvait s'arrêtait net au bout de quelques pieds, et menait à une belle chute si l'on ne faisait pas attention. Deux escaliers, un à droite, un à gauche, permettaient de descendre au cœur de la salle.
Ce ne fut cependant pas cela qui retint l'attention d'Isa.
Non, il y avait bien plus impressionnant, à commencer par l'immense statue couleur de bronze qui occupait la majeure partie de la salle. Celle d'un elfe, assis, les pieds joints, tenant une torche d'une main et un livre à plat de l'autre. De la terre l'ensevelissait à moitié jusqu'à la taille, ne laissant à découvert que sa jambe gauche. Des escaliers l'encadraient à droite et à gauche, menant au bas de la pièce, plusieurs mètres plus bas. La statue dégageait une impression de majesté, et son visage arborait une expression sereine.
Isa songea que si elle avait pu voir ce qui était en train de se passer, c'eut été à la colère qui aurait animé ses traits.
Car une silhouette en appui sur son nez était occupée à détacher le joyau qui lui servait d'œil gauche.
- Il ne nous a pas vus, chuchota Karliah. Brynjolf, surveillez la porte. Isa et moi, nous...
Le reste de sa phrase fut coupée par une voix qui résonna dans toute la salle :
- Karliah, quand apprendras-tu donc que tu ne m'auras jamais par surprise ?
La voleuse jura entre ses dents alors que Mercer se tournait vers eux, joyau en main. Il le glissa dans l'un ses petits sacs qui pendaient à sa ceinture, et adressa un sourire moqueur au trio venus l'arrêter. Isa banda son arc.
Avant qu'elle n'ait eu le temps de relâcher sa flèche, Mercer tendit le bras, serra le poing.
Il y eut comme un grondement de tonnerre, le son si proche et si puissant qu'Isa eut l'impression que la foudre s'était abattue juste devant eux. La pièce toute entière trembla. Des rochers se détachèrent du plafond pour aller s'écraser vingt mètres plus bas avec fracas. Le sol se déroba sous les pieds de la Brétonne, et elle se retrouva en chute libre.
L'atterrissage fut brutal. Isa plia les genoux pour tenter d'amortir le choc, roula sur le côté. Un craquement à la sonorité atroce retentit, et elle crut un instant s'être brisé l'échine. Le cœur battant, elle se redressa. Son bras droit était endolori, la main fourmillant étrangement, ses genoux la faisaient souffrir et elle avait dû se cogner la tête parce qu'elle sentait du sang couler de son front.
Quelqu'un cria son nom. Elle leva les yeux, constata que Brynjolf et Karliah se tenaient toujours sur la plateforme à l'entrée de la pièce, quatre mètres plus haut.
- Je vais bien ! leur cria-t-elle en se relevant, faisant fi de son corps qui lui hurlait que non, ça n'allait pas du tout.
- Pas pour très longtemps, annonça Mercer.
Il s'avançait vers Isa, descendant l'escalier droit, lame au clair. La Brétonne chercha son arc. Elle l'avait lâché durant sa chute, et... Oh. Il gisait à ses pieds, brisé. Le craquement d'un peu plus tôt.
Serrant les dents, Isa dégaina son épée, fit face au maître voleur qui s'approchait lentement, tranquillement. Comme s'il avait tout le temps du monde, et qu'il contrôlait parfaitement la situation.
Peut-être que c'était le cas, murmura une petite voix pessimiste en Isa.
- Mercer, espèce de pourriture ! cracha Karliah.
Isa entendit le son caractéristique d'un arc que l'on bandait. La flèche siffla... et termina coupée an deux aux pieds de Mercer. Isa l'avait à peine vu faire un moulinet de son arme. Bon sang, et à cette distance en plus... il était rapide. Dans un duel au pur talent d'épée, elle n'avait aucune chance.
- Karliah, je m'occuperai de toi ensuite. Pour l'instant, tu devrais faire davantage connaissance avec Brynjolf.
Mercer accompagna ses paroles d'un petit mouvement du poignet. Karliah jura, suivi du son d'armes qui s'entrechoquaient. Isa risqua un coup d'œil derrière elle, furtif. Sur la plateforme, Brynjolf croisait le fer avec Karliah, posture rigide, visage fermé.
- Vous ne pouvez pas gagner sans tricher, Mercer ! lança l'elfe noire tout en parant un coup de son compagnon voleur. Vous êtes déplorable !
- Allons, allons, tout de suite les grands mots, répondit Mercer d'un ton condescendant. Est-ce vraiment de la triche que de tirer parti de toutes les capacités de la clef squelette ? Je ne pense pas.
- Vous ne verrez pas d'inconvénients à ce que moi aussi, j'utilise toutes mes capacités, annonça Isa en se mettant en garde.
- Au contraire, fut la réponse de son adversaire tandis qu'il descendait les dernières marches. J'ai hâte de voir ce dont est capable un Enfant de Dragon. Oh ? continua-t-il en voyant la réaction d'Isa. Vous pensiez que j'ignorais ce petit détail ? Vous avez beau essayer de cacher votre identité, ce genre de secret ne résiste pas longtemps à quelqu'un comme moi. J'ai découvert la vérité dès la première semaine.
Il se plaça face à Isa, toucha l'épée de la jeune femme de la sienne, faisant glisser sa lame tout du long en un début moqueur à leur duel.
Isa prit une inspiration, la relâcha lentement. Étudiant son adversaire.
Plus grand qu'elle, plus lourd, plus rapide, plus aguerri. Doté d'une épée plus large et d'une taille qui lui conférait bien plus d'allonge. Et surtout, nullement fatigué. Il n'avait pas eu à affronter toute une armée de Falmers ; il les avait évités en rôdant dans l'ombre.
De son côté, elle avait le Thuum, et il allait falloir en jouer très finement.
Mercer recula d'un pas, ne laissant plus que l'extrémité de leurs lames se toucher. Visage à moitié dans l'ombre, yeux gris brillant de... satisfaction ? d'anticipation ? Isa n'arrivait pas à nommer ce qu'elle lisait dans les prunelles de son adversaire. Elle n'était pas sûre de vouloir le savoir.
Se recentrant sur elle-même, elle fit abstraction des bruits de combat dans son dos - ça irait -, de ses muscles qui lui criaient leur fatigue - ça irait -, de son nouvel arc déjà brisé - ça irait.
Ça irait.
Mercer attaqua sans la moindre forme d'avertissement. Un instant, il se tenait là, immobile, et le suivant, sa lame frôlait la gorge d'Isa, qui n'eut la vie sauve que grâce à un réflexe de dernière seconde. L'acier lui cisailla la peau, sans trancher quoi que ce soit de vital, car elle s'était jetée en arrière.
Portant une main à sa gorge, elle recula d'un autre pas, levant son épée devant elle comme un rempart. Mercer pencha la tête, un sourire amusé aux lèvres.
- Décevant, dit-il. Où est ce fameux Enfant de Dragon dont mes contacts m'ont tant vanté les exploits ? Ce guerrier capable de mettre à terre dix bandits en même temps, dont la voix fait trembler les murs et dont le regard seul terrorise les malandrins ?
Sur ces mots, il donna un large coup de taille qu'Isa para avec difficulté. Elle ressentit le choc de l'acier contre l'acier jusque dans ses os.
- Je suppose que tout cela n'était que fadaises, continua Mercer, avançant alors qu'Isa reculait. Des contes d'enfant destinés à effrayer les gens. Après tout, vous n'êtes pas un géant de deux mètres aux larges épaules et à la chevelure blonde, qui crache du feu et dont les yeux lancent des éclairs.
Si la situation n'avait pas été aussi tendue, la Brétonne aurait éclaté de rire. Elle savait que des descriptions alambiquées circulait sur son compte, et la méprise sur son genre l'avait arrangée plus d'une fois, mais jamais elle n'avait entendu quelque chose de plus loin du compte.
Elle esquiva le coup suivant - d'un cheveu -, fit encore deux pas en arrière. Sa propre attaque fut aisément déjouée par Mercer, si bien qu'elle se demanda si elle n'avait pas annoncé ses intentions à voix haute, tant le maître voleur se rit de sa tentative.
Très bien. Elle savait déjà qu'elle ne gagnerait pas ce duel à la pointe de son épée. Il y avait d'autres façons de faire.
- Et qu'en est-il des rumeurs vous concernant ? demanda-t-elle. Est-il vrai que vous avez embroché deux personnes en même temps d'un seul coup de votre lame ?
C'était quelque chose qu'elle avait entendu un soir très tard à la Cruche Percée, des lèvres de Brynjolf, alors qu'il avait bu plus que de raison. Pour une raison ou une autre, l'image lui était restée en tête. Si elle parvenait à concentrer l'attention de Mercer sur leurs échanges verbaux... eh bien, comme stratégie, il y avait mieux. Mais le maître voleur semblait être d'humeur bavarde, et s'il était occupé à parler, il n'était, par défaut, pas occupé à essayer de la tuer... Isa pouvait jouer à ce jeu-là, attendre le moment opportun, celui où elle pourrait abattre ses cartes. Peut-être que dans l'intervalle de temps gagné, Karliah parviendrait à maîtriser Brynjolf... ou bien que ce dernier se ressaisirait et échapperait au sort de contrôle mental de Mercer. Bon, là, elle allait chercher loin...
- Vous voilà bien curieuse, répliqua Mercer avec un petit rire sec. Puisque vous serez bientôt morte...
Sa lame fusa, en un mouvement sinueux qui semblait défier les lois de la physique. L'épée du maître voleur cogna contre celle d'Isa, l'écarta comme si elle ne présentait aucun obstacle, et entailla le bras droit de la Brétonne, coupant à travers son armure comme dans du beurre.
- ...je ne vois pas d'inconvénient à ce que vous connaissiez la vérité, termina Mercer, ramenant son arme vers lui d'un geste vif qui envoya des gouttelettes de sang au sol.
Le cœur d'Isa cognait jusque dans sa gorge. Sa nouvelle blessure au bras lui faisait à peine mal, n'était rien comparée à la douleur de sa cicatrice au niveau du cœur, là où la lame de Mercer s'était enfoncée une semaine plus tôt, qui elle pulsait atrocement.
Elle fit un autre pas en arrière, heurta le mur.
- Je n'ai pas embroché deux personnes en même temps, révéla Mercer d'un ton léger. Il s'agissait de deux meneurs de guildes rivales, qui nous causait quelques problèmes et cherchaient à s'implanter dans la région. Je les ai invités dans un lieu isolé en prétextant vouloir une alliance, et j'en ai enchanté un comme notre ami Brynjolf présentement. Ils se sont entre-tués, et je n'ai pas eu à lever le petit doigt. Mais l'autre version des choses me plaisait davantage, alors j'ai laissé courir les bruits.
Isa vit venir la pointe de la lame, se jeta sur le côté. Puis courut, aussi vite qu'elle le pouvait. Elle atteignit les escaliers, sentit le souffle d'un coup d'épée près de sa nuque, se retourna pour parer l'attaque suivante maladroitement.
- Vous avez passé votre vie à trahir les gens ? lança-t-elle avec ce qu'il lui restait de souffle.
Son ton recelait davantage de venin que ce qu'elle avait escompté.
- Ne vous en voulez pas. Vous êtes juste la dernière en date d'une très longue liste.
- Pourquoi ? Parce qu'elle ne vous aimait pas ?
C'était vraiment un coup à l'aveugle. Une supposition basée uniquement sur l'amertume qu'Isa avait entendue dans la voix du maître voleur alors qu'elle gisait paralysée au cœur des ruines de Voilneige, lors de sa confrontation avec Karliah.
Quelque chose étincela dans les yeux gris de Mercer, dangereusement. Sa bouche se tordit en une grimace sauvage.
- Ne prétendez pas me connaître, gronda-t-il.
Il accompagna sa phrase d'un coup d'épée, si rapide que son arme parut être en deux endroits à la fois. L'acier entailla l'armure d'Isa au flanc, la chair en-dessous. L'éclair de douleur lui arracha un cri. La Brétonne répliqua, mais son bras tremblait et le maître voleur para son attaque sans que cela ne semble lui coûter le moindre effort.
Un pas en arrière, montant sur la marche suivante, gagnant un peu de hauteur sur son adversaire... Isa s'attendait à ce qu'il presse son avantage, et l'assaille à nouveau, mais il la suivit simplement, à deux marches d'écart, et déclara :
- Et vous, alors ? Elizabeth de Camlorn, troisième fille de Mathias et Eléonore de Camlorn, duc et duchesse de Camlorn. Vous n'étiez qu'un pion sur l'échiquier politique de Hauteroche. Vous êtes vous enfuie afin d'éviter d'être mariée de force à un quelconque nobliau ? Quel autre destin aurait bien pu vous attendre, après tout ? Ou bien était-ce parce que vous aviez peur de ne jamais devenir qui vous pensiez être ?
Il avait tapé en plein dans le mille, et ça faisait bien plus mal que ça n'aurait dû, d'avoir toute sa vie disséquée ainsi en quelques phrases acides, ses vieux doutes et son ancienne vie jetées à sa figure.
Non.
Non, elle avait gagné. Elle s'était enfuie. Elle était libre.
Elle bloqua l'attaque suivante de Mercer, ne se déroba pas, poussa en retour sur la lame adverse. C'était une idée stupide - elle ne pouvait pas rivaliser en termes de force avec l'ennemi -, mais elle se trouvait plus haut, et elle y mettait presque tout son poids, afin de parvenir à tenir au moins quelques secondes. Mercer ne bougea pas d'un poil. Il demeura planté là, penché vers l'avant dans sa position d'attaque.
- Vous voulez savoir pourquoi je suis venue..
Le prochain mot, le mot auquel Mercer s'attendait, c'était "ici". Ce ne fut pas ce mot-là qui quitta les lèvres d'Isa.
Ce fut un cri draconique.
Les trois mots sortirent de sa gorge avec la force d'un coup de poing, explosifs. Le pouvoir ancestral résonna sous la voûte caverneuse. L'épée de Mercer tomba au sol, arrachée à sa poigne. La lame d'Isa s'abattit. Elle avait choisi l'angle avec précision, afin qu'elle vienne buter contre la gorge du voleur, et qu'elle tranche la jugulaire. C'était sans compter les réflexes hors norme du Bréton, qui s'avança alors même que l'épée venait le frapper, présentant son épaule à la lame, déviant le coup mortel. Il enchaîna du coude, atteignit Isa au visage.
Elle recula, momentanément sonnée. Cligna des yeux, voulut ré-attaquer...
Son épée rencontra un obstacle familier.
- C'était un coup bas, commenta Mercer, repoussant sa lame de la sienne. Mais désormais je ne vous laisserai pas le temps de vous servir de votre voix.
Isa eu le temps de songer "Oh, non", puis elle n'eut plus le temps de penser du tout, parce qu'un déluge d'acier fondit sur elle. L'épée du maître voleur semblait être partout à la fois, la cadence des attaques irréelle. La Brétonne ne pouvait que se défendre.
Elle recula et recula encore, parvenant à peine à contrer les assauts du voleur.
L'énorme lame de bronze, si large, revenait trop vite, la harcelait, implacable, et Isa craignait que chaque fois ne soit la dernière. Son poignet la faisait souffrir, sa main pleine de sueur glissait et peinait à assurer la prise sur son arme, ses bras étaient en feu, et tout son être était concentré sur sa survie. Parade, esquive, esquive, parade... la série de décisions éclairs ne laissait la place à rien d'autre.
Si elle s'arrêtait une demi-seconde pour essayer de réfléchir, de formuler un plan... elle était morte.
Elle recula à nouveau, montant encore d'une marche, quand soudain, son pied heurta un obstacle. L'épée de Mercer arrivait sur elle dans le même temps, Isa se contorsionna pour parer... et perdit l'équilibre. Elle tomba en arrière, se retrouva affalée sur les marches.
L'énorme lame dwemer se leva...
- FEIM ZII GRON !
...se planta à l'endroit exact où se trouvait le cœur d'Isa, transperçant la chair.
La chair éthérée.
Isa roula hors de portée, se remit sur pieds d'un bond. La magie du cri la quitta, son corps redevenant tangible.
- Regardez-vous, à fuir et fuir encore, ricana Mercer. Êtes-vous un dragon ou un lapin ?
Un coup de taille la toucha au haut du bras, la morsure de la douleur comme un fouet. Une seconde attaque lui entailla la cuisse. Mercer assaillit ses défenses, lui infligeant de nouvelles blessures. Elle saignait des deux jambes à présent, tout son flanc droit était poisseux, lever son bras d'épée exigeait un effort surhumain...
- ZUN... tenta-t-elle, mais avant qu'elle ne puisse prononcer le second mot, la lame de Mercer la frappa à l'épaule.
Le coup était oblique, traversa son armure, mordit la chair. Isa hurla quand Mercer ramena sa lame vers lui, faisant crisser l'acier contre l'os. Divins, ce que ça faisait mal !
- On dirait que le puissant Enfant de Dragon n'est pas si puissant que ça, après tout.
Parer l'attaque suivante, les deux mains crispées sur la poignée de l'épée, reculer...
- On dirait que vous n'êtes qu'une petite fille qui a été entraînée dans quelque chose qui la dépasse et qui n'a pas la moindre idée de ce qu'elle fait... une gamine qui a cru trouver une nouvelle famille chez la guilde des voleurs, et qui au final va mourir, bêtement.
Un autre pas en arrière, et le suivant était impossible, parce qu'elle se trouvait au bord du vide. Mercer avait manœuvré pour la faire parvenir à l'extrémité de l'immense livre tenu par la statue, et désormais elle était coincée.
Devant elle, le maître voleur. Derrière elle, une chute de plusieurs mètres.
Un choix impossible.
Mercer sourit, leva sa lame. Isa plongea en diagonale, roula sur elle-même... Quelque chose la frappa par derrière, et la douleur explora à la base de son crâne. Elle se sentit tomber, mais, confusément, il n'y eut pas d'impact avec le sol. Une seconde plus tard, elle comprit que Mercer l'avait rattrapée par son armure. Il la retourna, la plaqua contre l'un des bras de la statue, sa main lui enserrant la gorge.
- Fini de courir, lui souffla-t-il.
Ses doigts étaient d'acier, semblaient posséder tellement de force. Ils serraient de part et d'autre du cou d'Isa, telle une pince, et elle pouvait à peine respirer.
Mercer brandit son épée, l'utilisa pour couper les liens de cuir qui assuraient l'intégrité de l'armure d'Isa, un par un.
- Vous savez, dit le voleur d'un ton plaisant tandis qu'il œuvrait, ça n'est pas si facile que ça de toucher quelqu'un en plein cœur. Il y quantité d'obstacles. D'abord l'armure, ensuite les côtes de la personne en question, et c'est sans compter le fait que votre cible est en mouvement.
Sa cicatrice la brûlait. Ses poumons la brûlaient. Elle voulut lever les bras pour opposer une quelconque résistance, s'aperçut que ses mains étaient déjà agrippés au bras gauche de Mercer, celui qui l'étranglait, et que ça ne changeait rien.
- Malgré tout, je trouve qu'il y a une certaine élégance dans un coup pareil, continua le maître voleur. Et tout l'art de le réussir consiste à éliminer les obstacles, les uns après les autres. Vous n'êtes pas d'accord ?
Sur cette question narquoise, il trancha le dernier lien, et l'armure, déjà bien éprouvée, se disloqua, laissant Isa en chemise de lin. La Brétonne eut un frisson. Les ombres de la salle s'épaissirent, ou bien peut-être sa propre vision qui s'assombrissait.
- Laissez-moi vous faire une démonstration, dit Mercer.
Il posa la pointe de sa lame à l'endroit du cœur.
Feim, Isa songea.
...alors que son coeur battait si fort...
...alors que la prise de Mercer sur sa gorge se resserrait...
...alors que le froid l'étreignait...
Feim, Feim...
Pas un cri, à peine un murmure. Elle ne savait même pas si ce qu'elle avait en tête était possible.
Il fallait que ça le soit.
Feim.
Le mot franchit ses lèvres à l'instant même où Mercer enfonçait la lame. Il n'avait pas pris d'élan, et logea l'épée d'un seul mouvement fluide dans sa poitrine. Isa hoqueta, saisie de douleur. Mercer imprima une torsion à sa lame, puis la retira d'un coup sec. Elle ressortit luisante de sang.
- Une autre chose que les gens ignorent, c'est que la victime ne meure pas immédiatement. Elle demeure consciente quelques instants, et ça lui laisse le temps de comprendre ce qui lui arrive. La vie qui s'enfuit... la mort qui arrive... vous le sentez ?
Le sourire de Mercer occupait tout le champ de vision d'Isa. Son corps était lourd, la tête lui tournait. Est-ce que ça avait marché ?
Quelque chose étincela au loin derrière le voleur, un point brillant dont les contours se précisèrent en un clin d'œil. La dague se planta dans le haut de l'épaule de Mercer avec un sifflement. Il eut un rire.
- Manqué, Karliah, lança-t-il sans se retourner.
Mais sa prise sur la gorge d'Isa s'était desserrée. C'était suffisant.
La Brétonne se jeta en avant, de toutes ses forces.
Hurla trois mots.
FUS
ROH
DAH !
Le choc fendit l'air, frappa le voleur de plein fouet, le soulevant de terre et le projetant plusieurs mètres en arrière. Dans le vide. Isa le suivit, agrippée à lui, la dernière syllabe du cri draconique encore sur les lèvres.
Durant un instant, elle eut la sensation de voler, et songea à deux dragons entremêlés dans une lutte à mort alors qu'ils plongeaient au sol.
Puis l'impact.
Elle atterrit sur Mercer, ce qui atténua quelque peu la chose, mais elle crut tout de même qu'elle allait perdre connaissance. Tout l'air fut expulsé de ses poumons, elle eut l'impression de s'être pris un coup de marteau en pleine poitrine, et elle entendit un craquement d'os brisés.
Faites que ce ne soit pas les miens...
Sous elle, le maître voleur lâcha un grognement de douleur, avant d'être secoué d'un soubresaut et de cracher du sang. Isa se redressa, lentement. Ses jambes la soutenaient. Elle recula d'un pas, jaugea Mercer. Sa poitrine se soulevait et s'abaissait très rapidement, et sa jambe gauche avait un angle anormal. Il toussa, à nouveau du sang.
- Vous devriez être morte, fit-il d'une voix sifflante à l'adresse d'Isa. Je vous ai percé le cœur, comment...
- Vous avez percé tout le reste, mais pas le cœur. J'ai utilisé un cri de dragon dans un murmure, afin de réduire son effet à un seul organe.
Mercer eut une grimace. Isa se pencha sur lui, récupéra la petite besace dans laquelle il avait glissé les Yeux de Falmer.
- Où est la clef ?
- Je mourrais avant de vous le dire.
Isa haussa les épaules, le regretta aussitôt face à la vague de douleur que ce geste déclencha.
- Je n'aurais qu'à fouiller votre cadavre, répliqua-t-elle.
- Vous croyez que vous aurez le temps ?
De prime abord, la remarque sarcastique n'avait pas grand sens. Puis Isa se rendit compte que le sol tremblait, et que des flots d'eau jaillissaient à plusieurs endroits depuis la hauteur des murs, s'écoulant dans la caverne.
Oh, non. Non, non, non. Elle pouvait à peine tenir debout, comment allait-elle...
- J'vous tiens, mam'zelle, fit une voix à ses côtés, et tout à coup Brynjoln la soutenait, solide comme un roc.
Elle s'appuya sur lui, reconnaissante. De l'eau vint clapoter à ses pieds.
- Il vous a fallu vous mettre... à trois... pour me vaincre... cracha Mercer. A trois...
- Trois Rossignols, dit Karliah en s'approchant. Mais je doute que tu sois en mesure d'apprécier l'ironie, occupé que tu es à agoniser.
- Karliah... émit le voleur d'une voix à peine audible.
L'elfe noire et le Bréton se toisèrent en silence. Il y eut quelque chose qui passa entre eux durant cet échange de regards, quoiqu'Isa n'aurait pas su dire de quoi il s'agissait exactement. Quelque chose qui n'appartenait qu'à eux.
Puis Karliah dégaina sa lame, et en passa le fil sur la gorge de Mercer. Le voleur fut agité d'un seul soubresaut, avant que son visage ne se fige en un éternel rictus. L'eau aux alentours se teinta de rouge.
Il y eu un instant de silence, uniquement brisé par le fracas de l'eau qui continuait à se déverser dans la caverne. Elle atteignait déjà les mollets, et si le débit continuait à cette vitesse, il ne faudrait que quelques minutes pour que la salle toute entière soit inondée. Isa venait à peine de parvenir à cette conclusion que le mur en face d'eux se fissura, et craqua dans un grondement de tonnerre. Des trombes d'eau déferlèrent vers le trio.
- J'ai repéré un tunnel là-bas, qui doit mener à l'extérieur. Vous êtes assez en forme pour nager, mam'zelle ? cria Brynjolf en passant un bras autour des épaules d'Isa.
- Oui, je crois, souffla Isa.
Ensuite, elle s'évanouit.
Le lit était chaud et douillet.
Ce fut tout ce dont Isa fut consciente durant un moment indéterminé. Puis d'autres pensées affluèrent. D'abord "je suis en vie", suivie de "j'ai mal partout", et enfin, "qu'est-ce qu'il s'est passé ?".
La Brétonne grogna, ouvrit les yeux. Le plafond familier du Réservoir l'accueillit.
Ah.
Elle était dans son lit.
- Vous revoilà parmi nous, fit une voix également familière. Comment vous vous sentez, mam'zelle ?
Isa considéra la question.
- Comme si un mammouth m'avait piétinée, répondit-elle finalement.
Brynjolf eut un rire.
- Ah, mais vous êtes solide ! Vous serez sur pieds en un rien de temps.
- Vous m'avez sauvé la vie, Brynjolf... Merci.
Un seul mot qui semblait peu de choses face à ce qu'avait dû accomplir le Nordique pour la tirer hors de la caverne inondée alors qu'elle n'était qu'un poids mort. Le concerné haussa les épaules.
- Je n'ai fait que vous rendre la pareille. Si vous n'aviez pas été là, Mercer aurait...
Il n'alla pas au bout de phrase, sa bouche se plissant amèrement.
- C'était un travail d'équipe, admit Isa.
- Oui, et en parlant d'équipe... il nous faut un nouveau chef, maintenant.
Il y eu un silence. Lourd.
- Oui ? admit Isa.
- Et on s'est concertés, et on pense que ça devrait être vous.
- Ah.
La Brétonne se redressa sur son séant, grimaça alors que le mouvement aviva toutes ses douleurs.
- Brynjolf...
- Vous ne voulez pas ? la devança-t-il.
Isa lui adressa un sourire.
- Vous savez que ce n'est pas mon genre, compléta-t-elle. Je ne suis pas une meneuse.
- Je m'en doutais. Karliah pensait que vous alliez accepter, mais elle ne vous connaît pas depuis aussi longtemps que moi...
- Elle n'a pas voulu du poste ?
- Karliah est une solitaire. Après 25 ans passés seule, les habitudes sont dures à changer. Elle a dit qu'elle resterait en contact avec nous, mais je ne m'attends pas à ce qu'elle emménage ici.
- Ce sera vous, alors. Vous ferez un excellent maître de la guilde, Brynjolf.
- Je ferai de mon mieux, mam'zelle, opina le Nordique. Dites, vous pensez que vous pouvez tenir debout ? Il y a des gens à la taverne qui seraient heureux de vous voir.
- Probablement, répondit Isa.
Elle mit une jambe à terre, puis l'autre. Son regard tomba sur la petite table à côté du lit.
- Brynjolf ?
- Oui ?
- Pourquoi les Yeux de Falmer sont sur ma table de nuit ?
Les deux grosses gemmes blanches reposaient là, devant ses yeux. Elles brillaient d'une douce lueur rouge qui paraissait provenir de l'intérieur des joyaux.
- Oh, ça, fit le Nordique avec un sourire. Karliah et moi avons rendu la clef squelette à Nocturne, et les richesses entreposées dans le manoir de Mercer ont réintégré les coffres de la guilde, mais on s'est dit que cette part du butin était pour vous. Et puis elles font de jolies veilleuses la nuit, quand tout est sombre.
- Des veilleuses.
- Mm-mmh.
- Vous voulez que je me serve de joyaux qui valent probablement le prix d'un cheval comme de veilleuses ? résuma Isa.
- Vous en faites ce que vous voulez, mam'zelle !
Isa fut secouée d'un rire, le regretta aussitôt. Oh, elle n'était vraiment pas en forme. Mais suffisamment pour aller prendre un verre avec des amis.
Brynjolf l'aida à marcher jusqu'à la Cruche Percée. Une vingtaine de personnes étaient attablées dans la taverne. Une odeur de viande grillée flottait dans l'air, et des rires et des exclamations retentissaient ici et là, tandis que les chopes remplies à ras bord s'entrechoquaient joyeusement. Une soirée typique, en somme.
- Ah, mais regardez qui voilà ! s'exclama Niruin en les apercevant. Notre nouvelle...
Brynjolf s'empressa de secouer la tête.
- ...notre sauveuse ! se corrigea l'elfe. Tous pour Isa ! Buvons à sa santé !
Une clameur emplit la taverne alors que tous présents répétaient le nom de la Brétonne. Cette dernière sourit, contemplant les visages familiers. Delvin, Vex, Saphir, Niruin, Rune, Vipir... autant d'amis.
Brynjolf l'aida à s'attabler, quelqu'un lui fourra une chope dans les mains, et elle se retrouva chez elle. Les paroles que lui avaient jeté Mercer à la figure lors de leur combat lui revinrent en mémoire. Il avait eu tort, vraiment. La guilde était son nouveau foyer. Sa nouvelle famille. Mercer avait même obligeamment joué le rôle du traître : c'était comme à la maison.
Quelqu'un se glissa dans la chaise en face d'elle.
- Je suis heureuse de vous voir sur pieds, annonça Karliah en levant sa chope. Je n'aurais pas voulu que Mercer fasse une victime de plus.
Isa toqua la chope offerte de la sienne, prit une longue gorgée avant de réponde :
- Est-ce que ça... vous a aidé ?
L'elfe noire eut un léger soupir, et Isa s'en voulut un instant d'avoir posé la question. Sa propre rage s'était atténuée, le feu réduit à quelques braises, mais la blessure de Karliah était bien plus ancienne et bien plus profonde.
- C'est quelque chose qui ne cessera jamais de me faire mal, dit l'elfe noire. Mais mon cœur est un peu plus léger désormais.
Isa hocha la tête.
- Et il y a nouveau trois Rossignols, ajouta l'elfe noire. Nous avons du pain sur la planche, moi, vous et Brynjolf. Il y aura fort à faire pour redorer le blason de la guilde.
Oui, les prochaines semaines promettaient de ne pas être de tout repos. Entre les affaires de la guilde, son Thuum à maîtriser, et des dragons à tuer, Isa songea que traquer Mercer n'avait été qu'un prélude à ce qui l'attendait.
Mais ce soir, c'était détente et repos.
La Brétonne sourit et reprit une gorgée de son hydromel.
Suite et fin, 7 ans après. Je crois qu'il n'y a pas pire que moi à ce niveau-là, sauf G.R.R. Martin !
