1- Prendre le thé
Il est encore tôt ce matin quand je me lève. Le soleil vient à peine de commencer à éclairer les murailles du monastère. Comme chaque jour depuis les quelques mois que je me trouve en ces lieux, je profite de mon quartier libre pour m'entrainer le plus souvent. Il ne faudrait pas que je perde la main à présent que je ne courre plus après les bandits de grand chemin. Ma vie de mercenaire est peut-être derrière moi mais certaines habitudes ont la vie dure.
Je m'habille rapidement sous le regard intrigué de la Déesse qui depuis peu a décidé de ne plus seulement être dans ma tête pour s'exprimer mais aussi de se matérialiser. Fort heureusement, elle se contente de demeurer dans ma chambre. De quoi aurais-je l'air si elle me suivait partout et qu'on me surprenait à converser toute seule ? Car bien qu'elle ait l'air réelle à mes yeux, je suis la seule à percevoir sa présence. Habituellement elle reste assez pensive la plupart du temps, à quoi peut-elle bien réfléchir ? Cependant aujourd'hui, elle m'interpelle alors que je m'apprête à franchir le seuil de ma chambre.
—Tu ne prends pas ton épée, toi qui ne la quitte jamais et ne pense qu'à t'entrainer ? Voilà une vision qui a de quoi étonner !
J'entend clairement la moquerie dans son ton. Le combat n'est pas la seule chose à me motiver et de toute façon qu'y a-t-il de mal à aimer régulièrement s'exercer ? Je préfère ne pas me lancer dans ce débat et répond laconiquement.
—Je dois seulement me rendre au marché, je n'ai donc nul besoin d'être armée.
Je prend rapidement congé, ne souhaitant pas être plus interrogée. Je suis parfaitement consciente qu'ainsi me lever pour faire des emplettes n'est pas dans mes habitudes. Je ne me rend généralement au marché que pour y rencontrer l'armurier ou éventuellement faire reforger des armes brisées. Seulement pour aujourd'hui ce n'est pas ma destination. Il a été porté à mon attention qu'un nouveau marchand itinérant venait d'arriver et qu'il transporte avec lui de multiples variété plutôt rares de thés. Encore une activité qui ne m'est pas familière. Depuis que Ferdinand eu l'idée de l'instaurer je n'ai pas cessé pourtant d'y être invitée. Rhéa elle-même a émit le souhait que nous nous retrouvions autour d'une tasse pour discuter. La popularité de cette pratique me laisse perplexe, d'autant que bien choisir la saveur du breuvage est assez complexe.
Sur le chemin pour me rendre à l'entrée de Garreg Mach où se retrouvent les commerçants je ne croise guère de monde. Le matin est encore jeune, rien d'étonnant à cela. Une tornade bleue court cependant dans ma direction. Ah, il semble qu'un de mes Aiglons soit parmi les premiers levés et déjà dans la précipitation. Le voilà qui arrive à ma hauteur et qui me salue avec bonne humeur.
—Oh Professeur ! Vous aller vous entrainer ? Mais le terrain se trouve de l'autre côté vous savez.
Caspar est enthousiaste même à peine la journée commencée, je ne suis pas étonnée. C'est lui qui m'a interrogé mais il n'attend pas ma réponse pour de nouveau détaler. Je secoue la tête, amusée. Canaliser pareille énergie ne manquera pas d'être un sérieux défi. Je poursuis ma route, passant près de l'étang. Il semble qu'un concours soit organisé et c'est sans surprise que je remarque les félins du monastère déjà rassemblés, entourant le ponton. Sans doute attendent-ils de pouvoir se régaler des prises que les nombreux pécheurs chevronnés qui ont prévu de participer ne manqueront pas d'attraper.
Me voilà enfin arrivée et je constate que le marché fourmille déjà d'activité. Je ne suis visiblement pas la seule à avoir eu l'idée de venir tôt dans la matinée. Mes yeux s'égarent brièvement sur les nouveaux armements rutilants. Hélas, j'ai déjà renouvelé le stock du convoi la semaine passée et mon budget n'est pas illimité. Je me détourne rapidement avant que dépenser plus d'écus à l'armurerie ne devienne trop tentant. Je me dirige vers le coin où sont rassemblés les autres marchands. Le mois dernier il n'y en avait qu'un mais depuis notre dernière mission les routes permettent de nouveaux ravitaillements.
—Bonjour, un article vous intéresse ?
—Je souhaiterais acheter du thé.
—Bien entendu, voici toutes nos variétés. Avez un parfum en tête que préféreriez ?
Le marchand me désigne son étal plus que bien fournit. Des centaines de sachets colorés forment comme un ras de marée qui menacerait presque de m'emporter. Une variété que j'aime en particulier ? Pas vraiment puisque je ne suis pas coutumière du fait de consommer de l'eau chaude aromatisée. Déesse ! Tout ceci est bien plus compliqué que je ne pensais. Je n'ai pas la moindre idée de quel est son parfum préféré…
Le vendeur commence à se trémousser devant mon indécision et peut-être aussi à cause de mes sourcils froncés de concentration. J'hésite à tout simplement choisir au hasard mais je pressens que ce ne sera pas une bonne idée. Ses goûts en matière de thés doivent être comme elle, particulièrement raffinés.
—Ah Professeur, il me semblait bien vous avoir aperçue ! Je vois que vous avez pris goût à prendre le thé pour venir si tôt en acheter.
Ferdinand, sa chevelure rousse flamboyant sous la lumière du soleil levant se tient près de moi, tout pimpant. Il m'offre un sourire tout aussi éblouissant avant de s'intéresser à son tour aux différents étals. Le commerçant retrouve son assurance devant ce nouveau client bien plus loquace. Je les laisse discourir sur les nouveaux arrivages et reprend mon observation. La plupart des désignations de parfums ne m'évoquent rien. Devrais-je prendre un thé aux baies ou bien quelques chose de plus fort ? Je pourrais aussi choisir quelque chose de plus sucré…
—Hum, Professeur ? Auriez-vous besoin d'aide ?
Le rouquin, une lueur de malice dans le regard, a déjà terminé ses achats quand je ne sais même plus depuis combien de temps je suis là, observant sans rien acheter faute de pouvoir me décider.
— Prendre le thé est un art noble mais je peux comprendre que tout le monde ne soit pas aussi exercé que moi en la matière ! Je peux vous conseiller le thé à la pomme si vous ignorez lequel vous plairait. Celui-ci est en général apprécié de tous. A moins que vous ne préfériez quelque chose de plus fort ? Prenez dans ce cas un à l'extrait de Pin d'Almyra qui sera plus corsé. Cependant je vous met en garde contre le thé d'Enbarr car je crains qu'il soit un peu passé à cause du temps qu'il nécessite pour être acheminé.
Le marchand fronce le nez devant le commentaire mais ne dit rien. Ferdinand est fin connaisseur pour tout ce qui concerne le thé, le contredire serait vain. Je peux de toute façon moi-même constater que les feuilles qu'il me désigne sont nettement moins fraiches que les autres.
—J'ignore avec qui donc vous désirez partager ce thé mais cette personne est bien chanceuse de se voir ainsi invitée par notre Professeur bien aimée.
Il me gratifie d'un clin d'œil amusé. Je le remercie pour sa sollicitude et il s'éloigne, retournant à ses activités. Il est bien aimable à m'avoir ainsi aidé. Seulement il vient justement de me déconseiller la seule variété à laquelle j'avais pensé. Car après tout, n'aurait-t-il pas été logique qu'elle apprécie un thé venu de la capitale de sa contrée ? J'essaie de me souvenir si elle a un jour mentionné apprécier une saveur en particulier mais rien ne me vient à l'esprit. Nos discussions sont rarement orientées vers pareilles futilités. Même lors cette nuit où nous nous sommes croisées, alors que ses cris effrayés résonnaient dans le couloir des dortoirs suite à un cauchemar. Bien que notre conversation fut plus personnelle, je n'ai depuis pas appris grand-chose de plus sur elle.
Me remémorer cette soirée fait cependant remonter un autre souvenir. Lorsque nous nous sommes quittées, je me rappelle cette douce fragrance qu'elle a semé derrière elle et qui depuis me prévient chaque fois de son arrivée. Cette subtile nuance la suit toujours chaque fois que je suis amenée à la croiser. Je sens le marchand itinérant continuer à s'impatienter mais c'est inutile puisque je me suis enfin décidée.
—Auriez-vous par hasard du thé à la Bergamote ?
J'ai beau ne pas être une grande amatrice de thé, force est de constater que cette pratique renforce les liens et augmente l'affinité. Ne reste qu'à espérer qu'Edelgard accepte d'être mon invitée.
