"Je te l'ai mis au fond, car tu le valais bien,

Avant moi dans le game, tout allait bien,

No Pain no Gain, vous le savez bien,

Je n'ai plus de larmes, je ne pleure même pas souvent,

Je ne manque de rien, je ne manque que de temps.

Habibi Habibi

Sur le rain-té à midi,

Habibi Habibi,

Sur le rain-té à midi.

Ton cercueil ton nouvel habitat,

Je n'viendrai pas à ta crémaillère,

Ennemi sur chevalière,

Beaucoup d'ennemis sont de l'histoire ancienne,

Beaucoup d'ennemis sont de l'histoire ancienne.

Habibi Habibi,

Sur le rain-té à midi,

Habibi Habibi,

Sur le rain-té à midi.

J'parle lingots d'or avec le Pape'zer, au Vatican,

Jésus dit de tendre la joue mais je n'suis pas pratiquant,

Méfie-toi même des petits, car il n'y a plus de grands,

Mon camp c'est le règne animal, là où il n'y a plus de gens,

J'veux aller plus haut qu'le sommet de la montagne,

Là où il n'y a plus de vent."

- Booba, Habibi


Elle descend les escaliers de pierre, et elle se sent glacée. Il y a toujours trop de monde à cette heure-là. Chacun va pour gagner sa salle de classe. Et ça se bouscule, et ça piaille, et ça hurle, et ça rigole, et ça jure. Elle, à côté, elle est aussi silencieuse qu'un fantôme. Elle passe, comme une ombre. Elle déteste la foule. Elle déteste la promiscuité. Elle déteste devoir être en permanence sur le qui-vive, pour ne frôler personne. Mais c'est comme ça. Il le faut.

Il y a ce garçon, qui a son âge, ou peut-être plus. Il est en grande discussion avec un de ses camarades. Il arrive vers elle, et il prend toute la place dans ce putain d'escalier si étroit. Quand il commence à s'approcher, elle se déporte autant qu'elle peut contre le mur. Si elle pouvait le traverser l'espace d'un instant, juste pour éviter de sentir son bras contre le sien, elle le ferait. Mais ce n'est pas possible. Alors discrètement, elle se contorsionne, et elle a les yeux rivés sur ce gars. Elle le regarde, et elle est tellement en colère. Tellement en tension. Et tout ce qu'elle pense, en le regardant, c'est : « Ne me touche pas. »

Plus le temps passe, et plus elle est persuadée qu'une attitude fermée, autoritaire, suffit à ne pas avoir d'ennui. Penser très fort suffit aussi. Elle n'a pas besoin d'attraper ce garçon par les pans de sa veste, de le plaquer contre un mur et de lui dire : « Putain, regarde où tu marches. Je ne veux pas te sentir contre moi. » Non. Ca n'est même pas nécessaire. Tu en as envie, mais tu ne le fais pas. La vie en société exige un minimum de retenue, pas vrai ? Tu aimerais le faire, mais tu ne le fais pas. Simplement, tu le fusilles du regard pour cet envahissement de ton espace. Et dans ta tête, tu lui parles. « Ne me touche pas. » Etonnamment, ça suffit. Penser la violence suffit. Apparemment, les gens peuvent comprendre ça. Pas besoin de parler. Pas besoin de taper. Le courant passe. Et alors qu'elle s'est éloignée au maximum de ce gars, il relève la tête alors qu'il va arriver à sa hauteur. Il regarde ses yeux. Il range son coude, il se décale un peu. Tout en continuant de parler à son pote. Et il continue de la regarder jusqu'à ce qu'il l'ait dépassée. Et le voilà déjà en haut des escaliers, et elle en bas. Intacte. Intouchée.

Maintenant le tout, c'est d'arriver en Histoire de la magie. Histoire de la magie. Avec Binns. Mon Dieu. Elle sent déjà ses pas ralentir. Elle s'arrête, dans un grand couloir désormais vide. Les élèves ont tous gagné leurs salles de classe. Encore cinq minutes à traîner comme ça, et elle pourra arriver pile à l'heure à son cours. Au-delà de ce temps, elle sera en retard.

Elle pourrait sécher. Elle pourrait aller à Pré-au-Lard. A cette heure de la matinée, les rues doivent être vides. Elle aurait le village pour elle toute seule. Elle pourrait regarder les commerçants travailler, étaler devant ses yeux leur routine apaisante. Elle pourrait sentir le vent encore frais de la fin d'hiver sur son visage. Sentir les odeurs s'échapper des vitrines des boulangers, et des confiseurs. Passer beaucoup trop de temps dans les librairies. Et si elle a envie d'excitation… De faire quelque chose de plus interdit encore que simplement sécher et aller à Pré-au-Lard en-dehors des plages horaires prévues à cet effet… Elle pourra toujours aller se promener du côté de l'Allée des Embrumes. Cela dit, cela supposerait de trouver un moyen d'aller jusqu'à Londres. Autant Pré-au-Lard, elle peut s'y rendre à pied. Mais Londres… Oh, un peu de poudre de cheminette, et le problème serait réglé. Vivement qu'elle apprenne à transplaner. Tout sera plus simple pour bouger…

Mais ça ne résout pas son problème. A savoir, ira-t-elle, ou n'ira-t-elle pas en cours ?

Elle entend l'énorme cloche de l'école sonner. Ca y est. Encore quelques pas, et elle sera pile à l'heure pour son cours. Ou alors, elle attend encore... Ou alors, elle rebrousse chemin. Mais que faire ? Elle n'a aucune envie d'aller en classe. En même temps, elle se dit que ce serait mieux d'y aller. Mais elle se dit qu'elle apprendra certainement plus de choses en traînant dehors plutôt qu'entre quatre murs. Que faire ? Huuuummmm, la tentation est si grande de partir…

« GINNY !

Ginny sursaute à l'entente de son nom, mais heureusement pour elle, suffisamment discrètement pour que son assaillant ne le remarque pas. Elle se retourne, et voit arriver, vers elle, en courant, un garçon de sa maison, et de son année. Gregory. Il se plante devant elle tout sourire. Il a de la buée sur ses verres de lunettes à cause de sa course, et une fine pellicule de sueur sur le front. Ca plaque sa mèche effilée de cheveux bruns sur sa peau. Maintenant qu'il est tout près, elle sent une légère odeur de transpiration affluer à ses narines. Elle aime bien ce garçon. Il est différent. Il a une façon de s'exprimer qui évoque celle d'un homme de lettres. Des tournures de phrase qui ne sont pas celles d'un garçon de son âge. Il est pas comme les autres. Il détonne. Même physiquement, il a quelque chose d'anachronique. Des cheveux blancs parsèment déjà sa chevelure, et ses grandes lunettes le vieillissent. Elle a déjà prêté attention à ses grandes mains fines aux doigts noueux, très sèches, et dont les veines ressortent. Il a seize ans, comme elle. Il pourrait prétendre qu'il en a le double, personne n'en douterait.

Il enlève ses lunettes, les essuie pour enlever la buée, et il lui dit :

_ Alors, toi aussi tu es en retard ?

_ Ouais… Je t'avoue que j'hésitais à sécher.

En remettant ses lunettes, il éclate de rire :

_ Je comprends… Binns n'est pas le professeur le plus passionnant que l'on ait dans cette école. C'est pour ça que tu restais plantée comme une souche de bois dans le couloir.

_ C'est ça, elle admet, blasée.

_ Allez, viens. Maintenant que tu es là… »

Son ton très doux, et enjoué, a raison d'elle. Elle le suit, et sur le chemin jusqu'à la classe, ils parlent de tout et de rien. Elle a cette image dans la tête, pendant qu'ils parlent, d'elle-même, sortie de l'eau dans un grand tamis. Il y a un gros plan sur elle. Elle repose sur les mailles du tamis, elle dégouline. Elle vient d'être sortie d'une rivière, ou n'importe, une grande étendue d'eau. La personne qui tient le tamis, elle ne la voit pas. Elle voit juste les deux mains qui tiennent l'objet. Et cette personne, qui la tire de là, est sur un bateau.

Gregory frappe à la porte de la classe. Ils entrent, ils s'excusent, même s'ils savent que Binns ne dira rien. Ils vont au fond de la salle, pour ne pas trop déranger le cours. Ils s'assoient côte à côte. Elle se rend compte qu'elle se sent mieux que tout à l'heure. Elle a finalement repris le chemin de l'école. Elle sort son cahier, sort son stylo. Prend sporadiquement des notes. Il y a si peu de nourriture apportée par ce prof. Il parle, il parle, mais la grande majorité de ce qui sort de sa bouche est bon à jeter à la poubelle. Alors son esprit peut divaguer, et divague de toute façon malgré elle. Elle repense à cette image d'elle-même tirée des eaux. C'est ça. C'est exactement ça. Sans cesse ramener sur le bon, le droit chemin. Mais en même temps… En même temps dégoulinante, trempée. « Voilà ce qu'est ma vie », pense Ginny. Cet instantané de repêchage. En permanence tirée des flots. Toujours dégoulinante. Toujours sur le tamis. Entre deux mondes. Entre l'eau et la terre. Ni parmi les créatures marines, ni à bord. Entre les deux. Entre les deux.

Elle cesse de réfléchir, de fixer, sans le voir, un point dans l'espace. Elle se tourne vers Gregory à sa droite. Elle le regarde écouter religieusement Binns. Il a les mains croisées sous le menton, le visage lisse, le regard rivé sur le professeur. Il semble bien. Il semble savoir qui il est, et où est sa place. Ou en tout cas, il semble ne pas s'interroger douloureusement là-dessus. Ginny soupire, comme de soulagement. Cette vision de Gregory lui fait du bien, et apaise ses pensées et son trouble intérieur, que personne ne voit, que personne ne soupçonne. Si lisse, si discrète, si impassible. Mais ça c'est la surface. Comme le lac de Poudlard. Mais si tu prends un bâton, si tu dragues un peu le fond du lac de Poudlard, si tu secoues tout ça, tu verras toute la vase remonter. Cette vase que tu ne t'imaginais pas quand tout ce que tu voyais, c'était une belle étendue lisse, et claire, et scintillante, et reflétant le ciel. Et pour les plus téméraires, pour ceux qui n'auraient pas peur d'aller encore plus loin dans leur forage, ils feront remonter tous les monstres des grands fonds.


Pendant le déjeuner, Harry n'a fait que la regarder. C'était très gênant. Ginny a la sensation que depuis qu'elle a eu une relation avec un individu du sexe opposé, Harry a réalisé qu'elle existait. Enfin, elle exagère… Il savait bien qu'elle existait jusqu'à ce qu'elle se mette en couple. Mais c'est bizarre. C'est comme si la voir désirée et aimée par un autre l'avait rendue désirable, et aimable aux yeux d'Harry. Quel imbécile. Il ne pouvait pas s'en rendre compte plus tôt ? Aujourd'hui, quand elle croise son regard qui la dévore, tout ce qu'elle a envie de lui dire c'est : « Il est tard mon ami… Il est bien trop tard. »

Oui, c'est vrai, elle est sortie avec Dean. Ca n'a pas duré très longtemps. C'est elle qui a rompu. Elle s'est vite rendu compte que cette relation était vaine. Ca fait quatre mois maintenant que c'est fini. Elle a brisé le cœur de Dean. Elle ne le voulait pas. C'est vraiment un bon gars. Mais elle ne pouvait pas poursuivre avec lui. Ca n'avait pas de sens. Elle a pensé que ce serait une bonne chose. C'était une mauvaise idée. Elle voyait l'amour qu'il lui portait grandir de jour en jour. Et plus le temps passait, plus elle se rendait compte que de son côté, son amour pour lui ne viendrait jamais. Et elle s'est fait cette confession à elle-même, très honnêtement, que si elle était incapable d'aimer un garçon aussi bon que Dean, elle ne pourrait aimer personne sur cette Terre. Enfin, si elle était parfaitement sincère elle admettrait que…

Si elle était parfaitement sincère, elle avouerait que…

Il y a bien eu une personne... Non. Elle coupe le fil de sa pensée. Elle ne veut pas réfléchir à ça. Evoquer ça.

Elle peut interrompre ses monologues intérieurs. Elle arrive, aujourd'hui, à avoir le contrôle là-dessus. Mais les images et les sensations sont ce qu'elles sont, et sur elles, Ginny a beaucoup moins de prise. Déjà, il réapparaît dans sa tête, et tout ce qui entoure Ginny semble s'évanouir. Il n'y a plus que lui. Elle voit ses mains. Elle voit son dos. Et l'image se précise, elle risque de voir sa nuque, et s'il tourne la tête, elle verra son visage ignoble. Elle ne peut pas. Elle fait tout redescendre. Elle se reconnecte à la réalité. Elle regarde sa main droite, dont les doigts sont crispés autour de la fourchette. Elle réalise qu'elle a mal. Elle détend sa main. Elle lève les yeux, et vérifie furtivement que personne ne l'a vue partir en elle-même. Dieu merci, et sans surprise, tout le monde s'en fout. Même Harry, qui adore la dévisager, ne la regarde pas en ce moment. Elle reprend conscience du brouhaha de la Grande Salle.

Oui, il y a bien eu quelqu'un.

Il y a bien eu quelqu'un.


Cours de métamorphose avec McGonagall. Elle adore cette prof, mais là, c'est d'un ennui mortel. En un peu plus d'une heure de cours, la classe n'est toujours pas passée à la pratique. Les élèves sont littéralement écrasés de théorie. Ginny admet volontiers que la métamorphose est un art subtil, et complexe (n'emprunte-t-elle pas ses mots à Rogue, parlant de sa propre matière ?). Mais là, c'est quand même exagéré. Elle étouffe sans beaucoup d'habileté un soupir, et tourne son visage vers les grandes fenêtres à sa gauche.

Elle se souvient de ce cours, qu'elle a reçu en troisième année. Un passage obligé en Défense contre les forces du Mal, à ce stade du parcours scolaire. Le cours sur les épouvantards.

Grâce à sa position de cadette, et parce que ce cours fait toujours beaucoup parler, elle savait qu'elle y aurait droit en troisième année. Et parce que le professeur de l'époque avait donné une fiche détaillée du programme des deux semestres, elle savait exactement quand le cours aurait lieu. Le plus simple, évidemment, aurait été de le sécher. Mais Ginny avait décidé d'agir autrement. Plus intelligemment, avait-elle pensé sur le coup. Ce cours mélangeait deux classes de la même année, comme c'est le cas pour chaque cours. Les troisièmes années de sa maison, et les troisièmes années de Poufsouffle. Ce qui représentait un nombre d'élèves conséquent. Evidemment, tout le monde ne pourrait pas passer pendant le cours. Seule une partie des étudiants auraient à affronter l'épouvantard. La stratégie de Ginny était la suivante : aller en cours comme si de rien n'était. Attendre un peu, se faire le plus discrète possible. S'esquiver discrètement de la salle de classe comme pour aller aux toilettes. Et finalement, passer la plus grande partie du cours à se cacher dans un couloir adjacent à la salle de classe, jusqu'à ce qu'il soit terminé.

Dans les faits, le plan était loin d'être mauvais. Il y aurait tellement de bruit, tellement d'agitation, et tellement d'élèves, que la disparition de l'entre d'eux passerait inaperçue aux yeux du professeur. Sécher aurait été beaucoup plus grossier, et voyant, même en maquillant son absence d'une belle excuse. Le plan était bien pensé.

Bien sûr, ça ne l'avait pas empêchée de très mal dormir la nuit précédant le grand jour. Ca ne l'avait pas empêchée de stresser toute la matinée, jusqu'à ce que le cours arrive, à 11 heures. Ca ne l'avait pas empêchée de sentir son cœur battre si fort dans sa poitrine, qu'elle en avait eu une quinte de toux, quand le professeur avait ramené la traditionnelle grande armoire. Cette gigantesque penderie de bois, toute en courbes, aux miroirs vieillis. Si large que vous pourriez y entrer tout entier. La porte de l'Enfer.

Mais tout semblait aller pour le mieux. Elle avait contrôlé sa terreur à l'idée d'être dans ce cours. Fait mine d'aller bien, assise au milieu de tous les autres élèves. Fait mine d'écouter. Jusqu'à ce que les travaux pratiques commencent. Là, avant même que l'armoire soit ouverte, elle avait profité du mouvement de foule de toute la classe se levant comme un seul homme pour se regrouper devant le professeur. Et plutôt que de suivre ses pairs, elle s'était esquivée. Petite ombre saccadée et haletante, elle avait fui, glissé, et coulé sa forme à travers une porte au fond de la salle, qu'elle avait à peine entrebâillée. En refermant la porte derrière elle, elle avait eu le même sentiment de soulagement que l'on ressent lorsque l'on s'éveille d'un cauchemar, et que l'on réalise pour de bon que tout était faux.

En marchant dans le couloir, elle a réalisé qu'elle tremblait comme une feuille. Elle a respiré profondément, elle a tenté de se calmer. De reprendre son souffle. « C'est bon. » C'était déjà derrière elle. Maintenant, il n'y avait plus qu'à attendre que la cloche sonne. Tout irait bien. Tout allait déjà très bien. Personne n'avait remarqué son absence. Personne ne viendrait la chercher. « C'est bon. »

Alors, pendant quarante minutes, elle a attendu. Elle marchait, elle sautillait, elle regardait par les fenêtres. Elle arrivait même à sourire, et à rire, en pensant à des choses et d'autres, à des bêtises que Fred et George lui avaient racontées la veille au soir. Elle avait pris garde à se poster dans un couloir désert. Pas même un fantôme n'y était venu, ni même un animal en vadrouille dans le château.

Quand elle avait entendu la cloche se balancer lourdement, signe que le cours était terminé, elle s'était élancée vers la salle de classe. Devant la porte, elle avait le cœur battant. Ce n'était pas par peur de l'épouvantard. Non. Ca, c'était derrière elle. C'était plutôt la peur de se faire repérer par le professeur et les élèves. Ils devaient à présent être en train de regagner leurs sièges pour récupérer leurs affaires. Bon… Encore un mouvement, qui serait propice à un discret retour en salle.

Elle abaisse la poignée, le plus doucement du monde. Comme tout à l'heure, elle entrouvre à peine la porte, et coule sa petite silhouette par l'entrebâillement. Elle lève les yeux en refermant derrière elle. Et contre toute attente, personne n'est à sa place. Le cours a pris du retard. Tous les élèves sont encore massés devant la penderie, avec le professeur. Et dès qu'elle est entrée, le prof l'a repérée. Il s'est interrompu dans l'explication qu'il donnait en la voyant apparaître. Maintenant, tous les élèves sont tournés vers elle. Elle voit le prof ouvrir la bouche, comme au ralenti. Il va la confronter devant toute la classe. Ca va être terrible. Mais tout d'un coup, il y a autre chose qui attire l'attention de Ginny. C'est ce garçon, parmi la foule d'élèves. Il est très grand. Il les dépasse tous. Il paraît plus âgé. « Seize ans », elle se dit, d'emblée, et la pensée passe comme une flèche dans sa tête. Mon Dieu, il est tellement grand. Elle avait oublié. Elle n'a pas l'habitude de côtoyer des individus de cette stature. Il ne bouge pas dans un premier temps. Il se contente de la regarder, de ses yeux noirs et perçants. Il penche la tête sur le côté, comme pour mieux la voir. Elle a ce truc intuitif qu'elle ne s'explique pas, ce mouvement premier de faire exactement comme lui. De reproduire son geste, dans une parfaite symétrie. Mais elle parvient à geler cet élan en elle. Mais comme si lui, il avait pu sentir ça, il redresse la tête en souriant, et il ne sourit que d'un côté.

Elle a le souffle coupé, elle est prise de vertiges. Et quand il se met à avancer vers elle, lentement, souplement, de cette démarche qu'elle lui connaissait à l'époque, elle se sent comme éblouie. Il s'approche, et les fenêtres de la salle de classe sont derrière lui. Et le blanc immaculé du ciel et du soleil éclate dans son dos, l'auréolent, comme un être de lumière. Mais par contraste, lui, il semble si noir, si obscur. Il est baigné d'un éclat surréel, comme avant. Et comme avant, il avance avec cette détermination tranquille vers elle. Mais où s'arrêtera sa marche ? Elle ne s'arrêtera pas. C'est tout le problème. Il va la piétiner.

Il continue de sourire à moitié. Finalement, il s'est arrêté, à seulement quelques centimètres d'elle. Elle se sent trembler, et elle ne sait pas si c'est de la peur, ou de l'excitation. C'est tout le problème avec lui. Elle ne sait jamais quelle est la source des impulsions qu'il crée en elle. Il avance la main, il va la toucher. Elle sent qu'il va parler, et elle sait déjà quel va être son premier mot. Il est le seul à l'avoir jamais appelée par son prénom, et non pas par son diminutif. Le seul à l'avoir jamais appelée…

« GINEVRA !

Ginny tressaille et se tourne vers le professeur McGonagall. C'est bien la première fois que sa prof l'appelle comme ça. Elle doit être particulièrement soucieuse.

_ Oui Professeure ?, répond hâtivement Ginny, en essayant de se donner une contenance.

_ Il s'agirait de mettre en pratique le sortilège, Mademoiselle Weasley.

_ Bien sûr Professeure. »

Métamorphoser lui occupe l'esprit quelques minutes. Mais déjà, elle a réussi le sortilège. Et pendant que la plupart des élèves s'arrachent encore les cheveux pour obtenir un résultat à peu près décent, et que McGonagall s'occupe de les aiguiller, Ginny peut de nouveau retourner à ses fenêtres, et à ses pensées.

Il s'approche d'elle. Il va la toucher. Il fait ce truc bizarre, comme avant. Qu'elle adore, autant qu'elle trouve étrange. Il place sa main sur sa mâchoire, et il laisse son pouce barrer sa bouche. Comme pour l'enjoindre de se taire, ou comme une caresse, elle n'a jamais vraiment su. Parfois c'était avec l'index et le majeur. Là, c'est le pouce. Et tout semble si réel. Elle le sent sur elle. Elle sent sa main. Elle le sent sur ses lèvres. Et si tout cela était vrai ? Si ce n'était pas un épouvantard ?

Elle se retient de gémir, et elle attrape son poignet dans un réflexe qu'elle ne peut pas contrôler. Mais elle ne le repousse pas. Elle s'agrippe. Elle s'agrippe de toutes ses forces, comme s'il était une bouée. Et c'est bien sa peau qu'elle sent, et cette étoffe qu'elle ne connaît que trop bien. Rêche, et fine. Celle des robes de seconde main. Et son parfum. C'est tellement difficile de le décrire. Une odeur de sel, qui fait saliver, qui donne envie de tirer la langue, et de lécher, même dans le vide. Une fragrance qui débloque des choses en elle, qui crée des mouvements, qui lui donnent des envies qu'elles ne s'expliquent pas, et qui ne font pas sens. Pourquoi son corps réagit aussi violemment face à lui ? Pourquoi tout ce qu'il est semble produire chez elle une réaction ? Oh il va parler, elle le sait. Elle va entendre sa voix, et elle va avoir envie de pleurer. Elle va mourir, de peur, ou de plaisir, elle ne sait pas bien. Tout est confus, et mélangé, et lié. Il n'y a plus qu'un grand brouillard blanc autour, exactement comme quand il apparaît dans ses rêves. Et elle tremble tellement fort. Il penche la tête vers elle, et laisse reposer sa bouche tout contre son oreille. Elle tremble encore plus fort. Elle se sent tellement mal, elle se sent tellement bien. Il commence à ouvrir la bouche, et elle sent chaque mouvement de ses lèvres sur son oreille, directement sur sa peau. Il dit :

« Ginevra… Tu m'as dit que tu m'aimerais toute ta vie. Tu me l'as promis. Montre-le moi. Montre-moi ton amour. Montre-moi que ta promesse tient toujours. »

Il a ce ton qu'emploient certains maîtres pour parler à leurs chiens. Cette espèce d'urgence quand ils disent : « Chope-le. Attaque. » Et chaque parole vient apporter son souffle dans son oreille, et crée cette sensation aiguë de plaisir. Elle tient toujours son poignet. Elle veut engloutir ses doigts, les mettre dans sa bouche, sans se l'expliquer. Elle se sent glacée, elle brûle. Elle retient gémissement sur gémissement.

Mais tout d'un coup, le brouillard s'évanouit, et il n'est plus là. Le prof se tient près d'elle, et lui lance un regard indéchiffrable. Tous les élèves, au loin, sont sous le choc. Elle réalise à quel point la température de la salle a baissé. Des carreaux, aux fenêtres, se sont brisés. Il y a du gel sur le pavement au sol. Tout le monde est livide. La pierre, à de nombreux endroits sur les murs, s'est fissurée profondément. Toutes les flammes des bougies ont été soufflées. Les instruments de mesure, autrefois brillants, entreposés sur les étagères, sont comme recouverts de rouille, et ternes. Tout l'or en est parti. Tout n'est plus que nuances de gris, de blanc, et, çà et là, d'un rouge passé, qui rappelle le sang séché. Tout semble figé, les grands rideaux ne se soulèvent pas, il n'y a aucune brise.

Elle se revoit attraper ses affaires, avec l'impression d'être dans une autre dimension. Elle croit que le prof a essayé de la faire rester à la fin du cours, mais elle a fait mine de l'ignorer. Sans doute, tous les yeux restaient rivés sur elle, mais là encore, elle ne sait pas trop. Elle sort, dans un état second. Elle a probablement bousculé quelqu'un, parce que le soir, dans la salle de bain, elle verra un gros hématome sur son épaule droite. Elle traverse en trombe le parc du château, parvient à un coin très reculé, pas loin de la lisière de la Forêt interdite. Elle balance son sac au pied d'un arbre, prend sa tête entre ses mains, comme pour l'empêcher d'exploser. Elle ne pleure pas. Elle tremble, elle est en sueur, elle sent que ses yeux sont écarquillés. Elle sent que sa respiration est beaucoup trop rapide. Mais elle ne pleure pas.

Elle n'est pas allée en cours de la journée. Elle est restée là. Elle n'a pas mangé. A un moment, Crockdur est venu lui rendre visite, et elle l'a câliné pendant ce qui pouvait être des heures, ou des minutes. Quand le crépuscule a commencé à se montrer, elle a embrassé le chien sur le front, et lui a dit au revoir. Elle a récupéré son sac, et s'est dirigée à contrecœur vers l'entrée du château. L'herbe commençait déjà à se charger d'humidité avec le soir. Au loin, venant des fins fonds de la Forêt interdite, elle a entendu un hurlement déchirant, et plaintif. Peut-être un loup. Puis c'est une chouette qui est venue remplir, de son cri, le vide de la nuit.

« Tout va bien, s'est dit Ginny. Tout va bien. »

Le son de la lourde cloche met fin à sa réminiscence. Ginny sort de la salle de classe. Elle réalise avec douleur qu'il lui manque. Ca n'a aucun sens. Il ne peut pas lui manquer. Il voulait la tuer. Il a profité d'elle. Abusé d'elle. Et pourtant. Pourtant, une partie d'elle le veut encore. Le cherche encore. Il l'a remplie, et aujourd'hui, elle avance avec ce truc en moins. Cet espace où il n'y a rien. Où qu'elle regarde, quoi qu'elle vive, elle pense à lui, et à ce qu'il aurait pu dire. Faire. Il l'a nourrie. Réconfortée. Tenue dans ses bras, comme si ça avait de l'importance. Mais il l'a aussi hypnotisée. Forcée à faire toutes ces choses, qu'elle n'aurait jamais faites dans son état normal. Mais elle a du mal à voir qui il est vraiment. C'est très bizarre.

D'un côté, elle sait. Elle sait qui il est. Ce qu'il fait actuellement. L'apparence monstrueuse qu'il arbore à présent. Elle sait ce qu'il lui a fait. Ce qu'il voulait faire, et qui a échoué. Elle a conscience du plan qu'il nourrissait en lui écrivant, jour après jour, quand elle n'avait que 11 ans. Elle a conscience de l'abus. Elle arrive à se dire qu'il ne s'est jamais soucié d'elle. Que tout était calculé, et faux. Elle sait que plus elle souffrait, plus il était heureux. Qu'il se fichait de la voir mourir. Qu'il s'en délectait même, probablement. Que sa jouissance devait passer par sa perte de contrôle à elle, sa dépendance, de plus en plus forte, vis-à-vis de lui. Sa destruction, purement, et simplement.

D'un autre côté, c'est comme si sa petite tête stupide ne voulait retenir que les bons moments. La plupart du temps, ce qui lui revient, c'est les instants de pur bonheur passés à ses côtés. Quand elle était bien, quand il était bon pour elle. Le Tom qu'elle aimait. Mais ce Tom-là n'existe pas. C'est une construction. Elle le sait. Ca n'était qu'un formidable jeu d'acteur, destiné à la faire tomber. Elle le sait. Pourtant, elle continue, en quelque sorte, d'aimer ce Tom-là. De rechercher ce Tom-là. D'imaginer ce que pourrait être sa vie s'il était là, à ses côtés. Veillant sur ses nuits, et ses jours, comme autrefois. A qui elle pourrait tout raconter, le moindre détail, la plus insignifiante anecdote de son quotidien. Et lui, il serait toujours là. A l'écouter attentivement. A répondre. A s'intéresser à tout. A ne rien laisser de côté. Et avoir cette sensation, qu'enfin, quelqu'un te prend au sérieux. Que tu as une légitimité en tant qu'individu. Que tu n'es peut-être pas bien vieille, mais que ton point de vue compte. Et a de l'intérêt. Que tes sentiments, tes goûts, et dégoûts, sont respectés. Que tu as de la valeur, en tant qu'être humain.

C'est difficile. D'aussi loin qu'elle se souvienne, personne ne l'a jamais prise au sérieux. Personne n'a jamais vraiment cherché à comprendre ce qu'elle pouvait avoir envie de dire, ce qu'elle pouvait penser, ou ressentir. Elle est la benjamine, la petite dernière. La seule fille, venant après six garçons.

Ce qui l'a marquée, c'est l'espèce d'indifférence, ou de déni, dont a fait preuve non seulement sa famille, mais aussi les professeurs de l'école, à la suite de son histoire avec Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom. Apparemment, c'était rien de grave. Ses parents n'ont jamais cherché à aborder le sujet avec elle, de même que ses frères. Pensaient-ils, en faisant cela, respecter sa volonté ? Elle se souvient d'une visite chez madame Pomfresh, après sa sortie de la Chambre des Secrets. Un examen bateau. Elle se souvient de l'infirmière lui demandant si elle veut « parler de ce qui s'est passé ». Elle ne le voulait pas. Alors, on en était resté là.

Finalement, dans toute cette histoire, c'était plus ses parents qui avaient eu besoin de parler. Un long entretien avec Dumbledore, où elle était là sans être là. Sa mère, ultra angoissée, comme si c'était elle qui avait été confrontée à… Appelons-le « L'Autre ». Son père, désemparé et livide. Un Dumbledore égal à lui-même. Tranquille, et sage. Apparemment, ce n'était pas un grand problème pour lui non plus. Rien de sérieux, vu son peu de réaction. Devant des adultes aussi incompétents, Ginny avait adopté l'attitude qui lui semblait sur le coup la plus évidente, et qui lui permettrait de s'en sortir. Elle s'était tue. Elle gérerait le problème en interne. Avec elle-même.

Elle ne sait pas bien ce qu'elle voulait sur le coup, à 11 ans. Elle ne pourrait pas vraiment dire aujourd'hui. Elle se souvient juste d'avoir regardé ceux qui l'entouraient de très loin, avec le sentiment qu'ils avaient tous une conduite absurde. Elle ne sait pas si parler l'aurait soulagée. Elle ne sait même pas si elle le pouvait, si elle le voulait réellement. Mais tout ce dont elle se rappelle, c'est l'idée d'une situation de crise, que personne ne savait gérer. La sensation d'être entourée d'imbéciles profonds. D'incompétents. De personnes qui ne comprenaient rien. Mais comme depuis toujours. Elle n'avait jamais intéressé personne. Personne ne s'était réellement penché sur son développement, ou sur ce qui pouvait passer dans sa tête. Mais dans un contexte comme celui-là, où elle avait manqué mourir, où elle avait été utilisée, abusée, il était étonnant de constater qu'encore une fois, personne n'était là pour elle. Personne ne cherchait à savoir, à creuser. Personne ne se penchait sur elle. Superficiellement, on avait statué sur ce qui lui était arrivé. Personne ne connaissait réellement le détail de son aventure, et la vérité c'est que personne ne voulait la connaître. Personne ne voulait endurer le récit de ces horreurs. Mais enfin, elle les avait vécues.

C'était comme ça. Habituel. Tant que tout allait bien, on pouvait parler. Si ça n'allait pas, on se murait dans le silence. Son entourage mettait alors de grandes œillères, se bouchait les oreilles, et s'en allait alors qu'elle commençait son explication. Ca avait toujours été comme ça. Peut-être qu'elle avait espéré que ce serait différent, dans cette situation-là, si terrible. Mais non. C'est ça le pire. Donc il avait bien fallu s'adapter. Faire comme si de rien n'était. Ravaler sa bile. Et faire comme si tout ça n'avait jamais existé.

Quand elle pense à ça, quand elle fait ce constat sur sa famille, les profs, elle est tellement en colère. Elle brûle de l'intérieur, elle se sent prête à exploser. Elle aimerait que n'importe qui lui donne un prétexte pour se battre, et taper, taper, taper sur quelqu'un, n'importe qui. Mais personne ne vient la provoquer. Et elle reste seule, avec cette haine qui la pénètre de toute part.

Au-dehors, petite rouquine, au visage peut-être un peu fermé, qui marche seule dans l'école. A l'intérieur, animal enragé. Bête qui exige réparation, et justice.


Elle sent quelque chose de très étrange, ce soir, alors que tout le monde dîne dans la Grande Salle. Quelque chose dans l'air, une sorte d'électricité. Un truc qui ne présage rien de bon. Bizarre. C'est le mot. Il va se passer quelque chose de bizarre. Tout est pourtant normal. A la table des professeurs, rien d'extraordinaire. Les élèves, eux, parlent, et mangent. La cacophonie habituelle, joyeuse, résonne dans l'espace. Mais elle, elle sent. Elle sent qu'il va se passer quelque chose d'anormal.

Le repas est terminé. Les tables sont jonchées de plats en argent, dont les gâteaux ont eu un franc succès. D'une minute à l'autre, les mets disparaîtront, et chacun ira rejoindre son dortoir. Mais soudain, la double porte de la Grande Salle s'ouvre dans un grand fracas, et tout le monde se tait. Ca y est. Le pressentiment de Ginny se vérifie. Elle a les yeux rivés sur l'individu à l'entrée fracassante, celui qui vient de rompre l'équilibre de cette soirée. Et en le reconnaissant, elle sent son cœur se mettre à battre de toutes ses forces. Non. Ca n'est pas possible. Ca ne peut pas être lui.

Parfois, dans son quotidien, elle se sent geler de l'intérieur quand elle aperçoit une silhouette qui lui ressemble. Un visage, plus ou moins semblable. Des cheveux noirs. Des habits, qui pourraient être les siens. Mais à chaque fois, elle se rend compte que ce qu'elle voit n'est pas lui, mais des hommes, ou des garçons, qui ont des similitudes avec lui. Chaque fois, elle est détrompée sur son impression première qu'il est là. Souvent, elle croit le voir, tel qu'il était adolescent, quand elle fait face à des élèves plus âgés qu'elle. Mais il arrive aussi, quand elle est hors de l'école, et qu'elle traverse une rue bondée, d'imaginer le voir tel qu'il est aujourd'hui. Entre l'homme et le serpent. Jusqu'à ce qu'elle réalise, là encore, qu'elle a juste croisé le chemin d'un type grand et mince, tout de noir vêtu, à la peau pâle, aux yeux bleus, et au crâne immaculé.

Mais là. Tout de suite. Même à cette distance, même alors qu'il reste devant la double porte qui s'est maintenant refermée derrière lui, il n'y a pas d'erreur possible. Immense. Elancé. Une façon impeccable de se tenir. Cette manière de parcourir des yeux la salle, de pouvoir la saisir dans son entier. Le léger sourire qui étire les lèvres, qu'il voudrait faire paraître doux, mais qui n'est qu'ironique, et moqueur. La peau aussi blanche que de la porcelaine. Des yeux d'un bleu surnaturel, qui n'ont rien à voir avec sa transformation. Qui étaient déjà comme ça lorsqu'il était adolescent. Un visage émacié, aux traits durcis par cette vie de misère. Les lèvres quasi inexistantes. Glabre. Monstrueux.

Elle finit par baisser les yeux, tant sa vue est difficile à soutenir. Il est immonde. Il lui rappelle ces gravures qu'elle voyait enfant, dans les vieux livres de contes de fées. Une illustration de méchant qui aurait pris corps dans la réalité. Insupportable.

Mais il y a ce silence, aigu, brisé par ses pas, qui résonnent sur la pierre. Elle ne peut pas s'empêcher de relever la tête. Et elle le voit avancer, de cette démarche tranquille, et conquérante, comme si ce château était le sien. Comme s'il était le maître des lieux. Personne ne parle, pas même un chuchotement n'est échangé avec le voisin. Elle voit Dumbledore se lever de son siège, faire apparaître d'un geste vif le pupitre d'or servant aux discours. Et elle ne comprend plus rien. Pourquoi personne ne panique ? Pourquoi aucun des professeurs n'a déjà sorti sa baguette ? Pourquoi Dumbledore fait apparaître le pupitre plutôt que d'engager un duel ?

Ginny se met à regarder Harry, qui n'est jamais loin d'elle. Comme tout le monde, il regarde la scène avec une grande attention. Mais il ne semble pas plus alarmé que ça. Ce n'est pas possible. Pourquoi personne ne réagit ? Pourquoi tout le monde s'en fout ? Pourquoi il n'y a qu'elle qui semble saisir l'ampleur de ce qu'ils sont en train de vivre ?

Voldemort. Puisque c'est lui, et qu'il faut bien le nommer. Même si elle a horreur de devoir évoquer ne serait-ce que son nom. Elle n'a pas peur de ce mot, comme beaucoup. Ca lui fait simplement horreur de donner à ce type assez d'importance pour lui attribuer un nom. Il ne mérite même pas d'être nommé. Il mérite de tomber dans l'oubli, et le néant.

Et pourtant, il est là. Maintenant au bas de l'estrade où trône la table des professeurs. Et déjà, il monte, et se retrouve à côté de Dumbledore, qui est installé derrière son pupitre. Il reste un peu en retrait du directeur, dans une distance qui se veut respectueuse. Un peu en arrière. Ils échangent quelques mots. Et Ginny a l'impression de rêver. Mais qu'est-ce qui est en train de se passer ? Pourquoi les profs ne réagissent pas, et restent confortablement assis sur leurs sièges ?

Enfin, Dumbledore prend la parole :

« Comme vous pouvez le constater, nous accueillons parmi nous un nouvel arrivant.

Non mais sans déconner. Putain.

_ Je le laisserai se présenter, je m'en voudrais de lui voler la vedette, ajoute Dumbledore avec facétie.

Mais quoi ?

_ Mais enfin je peux tout de même vous dire qu'il se nomme Simon Cipher, et qu'il sera pour vous un nouvel enseignant. Le professeur Rogue, il est vrai, assure déjà le cours de Défense contre les forces du Mal avec brio.

Elle entend Ron et Harry tourner en dérision cette affirmation sur les compétences pédagogiques de l'ancien maître des potions. Mais comment peuvent-ils rire comme si de rien n'était ? Comme s'il n'était effectivement question que de l'arrivée, en cours d'année, d'un nouveau professeur tout ce qu'il y a de plus normal ?

_ Mais dans l'époque troublée où nous vivons, il me paraît essentiel pour vous de suivre un enseignement plus poussé encore dans ce domaine. Certains d'entre vous n'ont pas attendu que je prenne cette décision pour former un groupuscule dont le but était de pouvoir livrer bataille si besoin, d'être prêt en cas de combat.

L'A.D.

_ Je suis capable de reconnaître, même si ce rassemblement constituait une violation de plus d'un règlement scolaire, qu'il a vu le jour parce que l'école n'apportait pas à ses élèves un apprentissage qu'ils jugeaient digne de les préparer au monde, et à la vie en-dehors du château. C'est pourquoi, conjointement avec le professeur McGonagall, nous avons décidé de mettre en place une unité de renforcement de la Défense contre les forces du Mal. Le programme principal sera toujours assuré par le professeur Rogue (soupirs de Ron et Harry). Mais en plus, vous recevrez l'enseignement du professeur Cipher. Cet enseignement représentera trois heures de cours en plus pour les troisième, quatrième, et cinquième années. A partir de la sixième année, il représentera six heures supplémentaires.

Six heures. Six heures avec lui. Par semaine.

Le professeur Cipher ? Passer de Tom Riddle à Simon Cipher, est-ce qu'on en parle ? C'est tellement grossier qu'elle pourrait presque en rire. Son état de choc est tel qu'elle a l'impression d'être anesthésiée de la tête aux pieds.

_ Je cède la parole au professeur Cipher, qui a sans doute envie de vous dire quelques mots, avant de vous laisser tranquillement regagner votre salle commune.

Et comme en transe, les mains tremblantes et jointes, la bouche entrouverte, elle attend ce moment, ce moment fatidique où il va déchirer l'air de ses paroles. Il s'avance vers le pupitre désormais vide. Elle entend chacun de ses pas sur la pierre, qui semblent se répercuter même dans la voûte étoilée de la Grande Salle. Comme s'il marchait partout, et jusque dans le ciel. Et il semble tellement à l'aise devant tout le monde, quand il prend place derrière la tribune d'or. Il a ce sourire irrésistible sur les lèvres, qui donne envie de tout lui donner. Même hideux, toute son attitude te pousse à t'attendrir.

Ginny arrive vaillamment à détacher son regard de cet être entêtant, pour regarder l'effet qu'il produit sur ce qui va être son auditoire. Il n'a même pas encore parlé, et elle réalise qu'il les a déjà tous dans la poche. Peu importe quelle table elle regarde, les élèves ont tous les yeux rivés sur lui, et la plupart lui sourit en retour, dans un parfait mimétisme. Et à cette vue, elle a la sensation qu'une poche d'encre noir a crevé en elle, et que l'encre se dissipe dans tout son corps. Elle se sent dégoûtée, et tellement en colère, devant la facilité avec laquelle il séduit le monde.

_ Bonsoir.

A l'entente de sa voix, elle reporte soudainement son attention sur lui. Il laisse un silence chargé de cette première parole s'étirer tout autour de lui. Il est confiant. Il est bien. Et il a l'attention de tout le monde. Et il le sait.

_ Comme vous l'a expliqué le professeur Dumbledore, je serai en charge de consolider votre apprentissage de la Défense contre les forces du Mal. Bien que je sois honoré d'officier prochainement à ce poste, je suis bien forcé d'admettre que j'aimerais mieux que cette chaire n'ait pas à exister. Je ne peux qu'imaginer à quel point ce doit être difficile d'être jeune par les temps qui courent. Mon seul souhait, c'est que mon enseignement puisse vous apporter une certaine tranquillité d'esprit. Une confiance, en vous-même, et en l'avenir. Si vous sortez de mon cours en vous disant : « D'accord, les temps sont durs. Mais je sais qui je suis, ce que je vaux. Et même dans l'adversité, je sais que je pourrai trouver les ressources en moi, et la force nécessaire pour m'en sortir. Même contre les formes les plus puissantes de magie noire. » Si vous sortez de mon cours avec ce genre de pensées, alors j'estime que j'aurai réussi ma mission. J'ai hâte de vous faire prendre conscience de tout votre potentiel magique. Et croyez-moi, chacun, ici, est en mesure de se confronter au monde extérieur, et aux forces maléfiques qui le gangrènent. Si mon parcours m'a appris une chose, c'est que la magie noire est vaine. Elle corrode. Elle limite. Elle détériore. Celui qui pense pouvoir la maîtriser se ment à lui-même. Vous pouvez penser qu'étudier, et comprendre la magie noire, vous permettra de vous défendre, et de faire du mal seulement à ceux à qui vous souhaiterez faire du mal. Mais c'est une illusion. Pratiquer la magie noire est une mutilation. Tout le mal que vous infligez aux autres, vous vous l'infligez aussi à vous-même. Vous croyez vous consolider, vous vous fragilisez. Vous vous désagrégez. Et vous n'êtes plus un sorcier en pleine possession de sa magie. Vous n'êtes plus qu'un corps, habité par des forces qui vous annihilent. Plongez-vous dans l'histoire de la magie. Regardez ce qui est arrivé aux mages noirs de siècle en siècle. Vous verrez. Je m'en remets au professeur Binns, qui est un expert en la matière. Je pense qu'il ne me détrompera pas sur ce point.

Il se tourne gracieusement vers son collègue, attablé. Binns semble dans un premier temps stupéfait par le compliment, et le ton déférent avec lequel il a été prononcé. Stupéfait par l'attention qui lui est prêtée. Mais il se reprend vite, et hoche vigoureusement la tête. Et voilà… Un de plus dans la poche.

Voldemort revient aux élèves :

_ Mais je crois vous avoir suffisamment pris de votre temps. Je vais vous laisser profiter de votre soirée. A très bientôt pour ceux que j'aurai en cours. Pour les autres…

Ses regards se portent vers les première et deuxième années, toutes maisons confondues.

_ Il va de soi que si vous avez des questions, si vous souhaitez me parler, je serai là pour vous. »

Et il accompagne ces dernières paroles d'un sourire bienveillant, qui crée une plaie béante dans la poitrine de Ginny. Aucune lame, même la plus aiguisée, n'aurait pu lui faire plus mal. Elle voit ces petits élèves de 11 ou 12 ans, le regarder avec vénération, des cœurs dans les yeux, et elle se revoit au même âge, avec la même expression sur le visage. Elle a l'impression de revivre des pans entiers de sa première année à Poudlard. Ses promesses, elle les connaît par cœur, il les lui a faites il y a des années. Et elle sait d'expérience qu'il ne les tiendra pas. « Mes petits, elle a envie de dire aux plus jeunes, il ne sera pas là pour vous. Il ne sera pas là pour vous. »

Le plus perturbant, sans doute, c'est qu'alors même qu'elle sait, au plus profond d'elle-même, que tout ce qu'il a dit est faux, elle ne peut s'empêcher de douter. Toutes ces choses, il les a dites avec tellement d'assurance, avec une sincérité si bien simulée, qu'elle pourrait presque y croire. C'est terrifiant. Alors même qu'elle le voit face à elle, et qu'il n'y a aucun doute sur son identité. Il n'y a pas de Simon Cipher. C'est faux. C'est une construction. Il n'y a que Lord Voldemort, qui a réussi à pénétrer dans l'école, et à s'y créer une chaire, une place idéale, mais pourquoi ?

Alors que la Grande Salle retentit du bruit des élèves se levant pour regagner leurs salles communes, Ginny cherche à comprendre ce qui vient de se passer. Elle n'a pas de grille de lecture pour analyser ça. Pourquoi il n'y a qu'elle qui semble comprendre la situation ? Comment même Harry, même les professeurs, même Dumbledore, semblent croire à cet énorme bateau monté par… L'Autre ? Putain, mais il n'a même pas pris la peine de changer son apparence, comment c'est possible ? Et le choix de s'appeler Simon Cipher, mais franchement… C'est vraiment prendre les gens pour des cons.

« Il a l'air génial ce nouveau prof, s'exclame Seamus en rangeant sa chaise.

_ Il t'a dit exactement ce que tu avais envie d'entendre. Ca ne fait pas de lui quelqu'un de génial. »

Plusieurs élèves de Gryffondor lèvent la tête vers Ginny. Elle regrette immédiatement son ton un peu trop sec. Mais elle est dans un tel de tension. Où qu'elle regarde, les élèves parlent avec une animation joyeuse. Et elle est persuadée qu'ils parlent de lui. Et d'à quel point il semble être un super prof. Ca lui donne envie de hurler. En même temps, elle a la sensation de devenir folle. Et si c'était elle, le problème ? S'il s'agissait effectivement d'un nouveau professeur ? Mais comment expliquer son apparence, qui semble ne faire réagir personne ?

« Vous trouvez pas qu'on dirait une sorte de Lockhart en brun ? », demande espièglement Parvati à un groupe d'élèves avec qui elle sort de la Grande Salle.

Et là, Ginny se fige. Elle n'entend pas la réponse des amis de Parvati, qui ont déjà franchi le couloir. Une sorte de Lockhart en brun ? Elle se retient d'éclater en sanglots, mais elle sent les larmes monter à ses yeux. Mais comment ça un Lockhart brun ? Elle, elle ne le voit pas du tout comme ça.

La Grande Salle est désormais quasiment vide. Il y a encore quelques élèves qui sont sur le point de sortir. Tous les professeurs sont encore là, à discuter en groupe avec le nouvel arrivant. Un Lockhart brun… Mais il s'agit de Voldemort. Voldemort, et rien de plus. Et il a beau porter ce magnifique costume noir, très noir, qui semble avoir des reflets marine, ou vert foncé, elle ne sait pas bien. Il a beau être là, à attirer la lumière dans ses étoffes moirées, il n'y a pas de doute possible. C'est bel et bien lui.

Et alors qu'elle est à deux doigts de sombrer dans le désespoir, et de se persuader de sa folie, elle sent une force, une force inouïe, qu'elle ne soupçonnait pas, la saisir toute entière. Elle sent ses épaules, et toute sa colonne se redresser. Ses yeux se sécher. Non. Non. Elle n'est pas folle. Et elle a suffisamment vécu pour savoir que ses intuitions se sont toujours vérifiées. Elle peut croire en elle, alors que personne ne semble aller dans son sens.

Alors, debout dans la Grande Salle, à côté de la table des Gryffondors désormais vide, elle a les yeux rivés sur son dos. Et elle se met à penser : « Tu peux berner qui tu veux, je sais exactement qui tu es. Je peux voir clairement à travers toi, tous les coins, les recoins. Et ça me dégoûte. »

Et comme si elle l'avait dit à voix haute, comme si elle l'avait interpellé publiquement, il se tourne vers elle vivement. Autour de lui, les professeurs continuent leur discussion passionnée. Il attrape son regard avec le sien, d'un bleu cosmique. Et tout d'un coup, il n'y a plus rien autour, plus d'espace, ni haut, ni bas. Juste lui. Elle essaye de lire la plus petite expression sur son visage, quelque chose qui pourrait lui donner un indice sur ce qu'il pense actuellement. Rien. Elle a l'impression, quelques secondes, sans pouvoir vraiment se l'expliquer, qu'il canalise une fureur d'une rare intensité. Mais finalement, il la surprend tout à fait. Il la regarde, de la tête aux pieds, avec une expression qui lui signifie clairement qu'elle ne vaut rien. Et au fur et à mesure de son rapide examen, elle perçoit son mépris grandir. Ca y est. Il a fait le tour. Et déjà il se détourne, et reprend le fil de la conversation avec ses collègues. Un simple coup d'œil lui a suffi pour statuer sur son cas. Elle n'a aucun intérêt.

Et ce qui la marque, c'est le sentiment de profonde tristesse qui l'envahit. Elle se sent transportée des années en arrière, quand elle était affreusement blessée par lui dès qu'il l'ignorait, ou qu'il se comportait avec méchanceté. Elle se sent insignifiante. Elle se sent horriblement laide. Et elle crèverait pour des miettes d'attention venant de lui.

« Mais je t'aime », elle dit, dans sa tête.

Elle n'a pas cessé de le regarder. Il ne s'est pas retourné, mais elle a vu, quand elle a eu cette dernière pensée, sa main droite le long de son corps avoir ce geste rapide. Comme un geste d'impatience. Etait-ce réellement pour elle, et ce qu'elle venait de penser, ou était-ce une crispation inconsciente, une réaction à la discussion qu'il poursuit actuellement ? Elle ne sait pas.

Et tout d'un coup, elle se met à bouillir intérieurement. Elle vaut mieux que ça. De toute façon, elle ne l'aime pas. C'est des conneries. Qu'il mène en bateau qui il veut. Elle a déjà assez donné. Elle parviendra, tôt ou tard, à le confondre, et à déjouer ses plans, quels qu'ils soient.

Elle sort enfin de la Grande Salle, pour rejoindre une nuit d'insomnie et d'émotions suffocantes.