District 12

Moisson de la première expiation.

Je déteste cet endroit.

Je déteste cette époque.

Mon oncle me racontait parfois des histoire du temps passé. L'ère où les humains vivaient tous (ou presque) de manière décente, sonne à mon tympan comme une sirènade surréaliste. La paix n'est qu'un mythe. Manger à sa faim est un luxe réservé aux dieux. Vivre dans la crainte de voir disparaître du jour au lendemain son enfant, son frère, son neveux ou son petit voisin dans ces jeux immondes, est devenu un quotidien dans notre district.

Les enfants qui auront été élus aujourd'hui seront condamnés à la mort.

Car personne ne revient vivant de l'arène.

Même pas les vainqueurs.

Je passe une main dans mes cheveux noirs. Ils ont bien poussés pendant mon emprisonnement. Ils sont crasseux.

Je tuerais pour pouvoir les rincer dans l'eau claire du lac, qui se trouve au delà de la bordure.

Mon oncle m'y emmenait parfois, lorsqu'il fricotait avec les derniers rebelles du district. Pendant que je manquais de me noyer dans l'étendue d'eau, ils élaboraient un plan.

Un plan pour destituer le capitole.

Du moins, c'est ce que je pensais.

Je souris à cette idée.

Je m'étais bien trompé.

Il n'a jamais été question de destituer le Capitole, ni de retrouver la liberté. Tout ce temps, mon oncle et ses amis préparaient un attentat suicide. Un dernier cri des résistants contre l'Etat, une étincelle pour montrer que tout le temps qui était passé n'avait pas suffi à effacer la haine des insurgés.

Avant de descendre dans la mine, mon oncle m'a embrassé une dernière fois le front, et s'est excusé. Je lui ai demandé pourquoi, et il ne m'a pas répondu. Mon père l'a suivi, ainsi qu'une bonne vingtaine d'autres mineurs, impliqués dans l'affaire.

Ils ont tout fait exploser.

En tant que fils de terroristes, petit fils de révolutionnaires, ces connards de pacificateurs m'ont attribué cette jolie petite chambre verrouillée à double tour, dans le centre de l'unique prison du district douze.

En trois jours, j'ai perdu mon père, mon oncle, mon cousin, et ma liberté.

Depuis, je n'ai vu la lumière du jour que lors des moissons. Même un criminel dans mon genre n'échappe pas à ce risque d'être un jours désigné pour combattre.

Cette année, c'est mon tour.

Je le sais.

J'ai dix-huit ans, et si je ne suis pas tiré au sort, je suis libre. J'ai purgé ma peine.

Le président Snow ne prendrait jamais un tel risque. Il me croit trop dangereux. Et tout au fond de moi, j'ai le sentiment qu'il a raison: Je le hais au plus haut point, et je dédierai le peu de temps qui me reste à vivre à lui compliquer l'existence.

Il ne peut pas me faire exécuter, même discrètement. Ma famille était bien trop appréciée dans le district. Il ne faut pas faire plus de martyrs que nécessaire. Ma mère était infirmière, pendant la guerre, et aujourd'hui encore, je reçois des vivres en remerciement de ses actions, de la part d'inconnus, qui lui seront, j'ai l'impression, éternellement reconnaissants.

Elle était une personne bien.

Elle a été pendue.

Je grince des dents en y songeant, et sursaute quand un pacificateur vient toquer à la vieille porte rouillée de ma cellule. C'est le signal. Je me lève en époussetant mon vieux pantalon de lin. Comme si cela pouvait le rendre plus présentable.

Tant pis.

Je n'ai jamais douté de mon charisme, et il fera l'affaire.

Comme à chaque fois que je quitte ce trou, je suis ébloui par le soleil qui tape fort sur le district. Le vent souffle même par instant -présent que la nature me fait à l'occasion de ma seule sortie ? Je me force à me rappeler que je ne reverrai plus jamais cet endroit.

Quoiqu'il se passe, dans trois semaine, je serai mort et enterré.

Et j'aurai d'ici-là eu l'occasion de faire un doigts d'honneur à Snow.

Un fin sourire de détermination se dessine sur mes lèvres et je passe une main dans mes cheveux. Le soldat à ma droite me nargue de son fusil. Si je n'avais pas autant de savoir-vivre, je sais où je le mettrai, ce fusil.

Nous nous rendons à pieds à la grande place, et les militaires ne s'éloignent pas de moi. La foule est déjà rassemblée, et visiblement, le maire n'attend plus que moi pour commencer.

Comme c'est cordial.

Je prends mon temps pour tendre ma main à la pacificatrice à l'entrée, qui procède à une prise de sang afin de valider mon identité. Je la gratifie même d'un clin d'oeil, ce qui la fait rougir instantanément.

Facile.

Quand je suis -enfin- sagement installé dans un coin de la place, l'escort, ainsi que le maire, commencent leurs discours désespérants au sujet de l'insurrection passé, de la punition, et du pardon du Capitole. Des mots qui à mon oreille, n'ont aucun sens. Ces individus sont détestables.

La fille élue escalade maladroitement l'estrade, des lourdes larmes roulant sur ses joues rouges. Elle est famélique, et plutôt grande. Je me demande s'il elle survivra jusqu'au début des jeux.

Quand l'escort ouvre le petit papier désignant l'élu mâle, je découvre sans surprise que mon nom est tiré au sort.

"Stanislas Field."

Des murmures traversent la foule. Aucun d'entre eux n'a voté pour moi. Mais ils savent pertinemment pourquoi c'est moi pourtant qui ait ce "privilège", cette année, de participer aux Hunger Games.

Cette année, je serai le tout premier véritable vainqueur des Hunger Games.

Cette année, je vais gagner. Et peu importe si cette victoire me coûte la vie.