Là où Hannibal Lecter avait construit des façades d'acier autour de ses émotions, son frère jumeau Nigel Lecter n'était que tempêtes. Là où Hannibal semblait forgé dans la glace, c'était bien le feu qui modelait Nigel. Leur terrible passé les avait tous les deux transformé en monstres particuliers, distincts mais complémentaires.

Hannibal Lecter avait multiplié les titres et s'était inséré dans la haute société. Nigel était devenu un grand bandit, et s'était inséré dans la basse société. Ils régnaient tous deux en maître sur leur propre petit monde.

Hannibal maitrisait nombre de compétences dans nombre de disciplines. Il était une sorte d'alchimiste ; il attrapait des aliments et en faisait des mets raffinés, il touchait un crayon et créait un chef d'œuvre, il faisait pianoter ses doigts sur un clavier et créait des voyages, il maniait le sabre et le combat à main nue. Nigel était certes un malfrat, mais il n'avait pas la tête vide comme certains pouvaient le croire. Son esprit était aussi vif et intelligent que celui de son frère. De même, il avait aussi des talents cachés : il n'était pas si grand cuisiner que Hannibal mais il était très doué quand même, il savait jouer de la batterie, qu'il avait apprise à l'adolescence, il avait un certain don pour l'écriture, et il maniait les armes à feu et le combat à main nue également.

Ils étaient des tueurs tous les deux. Résister à l'un lors d'un combat était quasiment impossible, quant à résister aux deux, vous auriez plus de chances de vous voir pousser une corne au milieu du front.

Ils s'aimaient d'un amour pur et tendre. Ils avaient un jour été la même personne, et ce lien invisible demeurait tissé entre eux, même s'ils vivaient à deux endroits opposés du monde. Ils se réunissaient deux fois par an : aux vacances de Noël et durant l'été. Ils étaient les derniers membres de leur famille, et cela rendait leur relation d'autant plus précieuse. Ils avaient échoué à sauver leurs parents et leur sœur, alors ils s'étaient jurés de veiller l'un sur l'autre.

Depuis quelques temps, ils étaient fatigués de vivre si éloignés l'un de l'autre. La décision de l'éloignement avait été prise en commun, une quinzaine d'années en arrière, et pour plusieurs raisons : ils avaient des envies différentes, des opportunités différentes, ils voulaient explorer des chemins de vie personnels, et peut-être que leur relation était devenue un peu malsaine, ce qui pouvait empiéter sur leur anonymat en tant que tueurs. A présent, ils parlaient de plus en plus de se réunir, les délais entre chaque voyage pour se rendre visite se raccourcissant.

Même s'ils s'aimaient de cette façon unique et forte, ils étaient pourtant capables de chacun laisser l'autre mener une vie dangereuse. Parce qu'il s'agissait de leur propre nature et qu'ils en étaient conscients. Et parce qu'ils savaient qu'ils étaient supérieurs, et ils ne s'inquiétaient pas vraiment l'un pour l'autre ; leurs capacités de tueur étaient hors-normes.

« Quoi d'neuf, p'tit frère ? » grésilla la voix de Nigel dans le téléphone, alors que Hannibal était assis dans son cabinet (si grand et exubérant qu'il ressemblait à une bibliothèque municipale d'un village de vampires).

Hannibal réfléchit quelques secondes aux jours passés, tria les événements rapidement, pour décider des informations à donner et du résumé à en faire. « Alors que je m'ennuyais ces derniers temps, car je ne faisais pas de rencontres intéressantes, tu sais, même les patients étaient devenus particulièrement ennuyants, eh bien, j'ai rencontré un individu vraiment particulier. » Hannibal regardait une statuette de cerf dans son bureau, repensant à Will Graham et à ses capacités prometteuses.

« Ha ? Qu'est-ce qu'il ou elle a de particulier ? » La voix de Nigel était curieuse. Hannibal l'entendit allumer une cigarette.

« Will Graham. Empathie, contagion émotionnelle. Il aide le F.B.I. pour entrer dans la tête des tueurs, et pour les comprendre. » Hannibal marqua une pause. « Il a des capacités incroyables de ce côté-là, et un esprit suffisamment instable pour être devenu mon patient. Il a du mal à faire la part des choses, il se perd dans les esprits qu'il visite. »

A l'autre bout du fil, Nigel ne dit rien immédiatement. Hannibal savait qu'il aurait voulu dire des choses à propos de la possibilité que cet inconnu entre dans l'esprit de Hannibal ou même le sien. Cependant, ils étaient au téléphone, et ils étaient obligés de parler en langage codé, au cas où leur ligne serait écoutée un jour. Heureusement, ils se connaissaient assez pour toujours comprendre ce qui se cachait derrière les mots de l'autre.

« Intéressant, » articula Nigel, avec un ton qui fit comprendre à Hannibal ce qu'il sous entendait. « Il est mignon ? » il ajouta, plus pour le taquiner et redonner de la légèreté à la discussion.

« Nigel, ne peux-tu pas penser à autre chose ? » Hannibal n'était pas sur le ton du reproche, il avait dit ça légèrement aussi. Avec Nigel, il pouvait se permettre d'être léger, de plaisanter sur des petites choses. Il ne le faisait avec personne d'autre, en tous cas pas sincèrement.

« Hanni, 'ne peux-tu pas' dire 'tu peux pas', comme tout le monde ? »

Hannibal eut un sourire. Ils aimaient se taquiner, souvent sur les mêmes choses, mais cette complicité réchauffait leurs cœurs esseulés.

« Revenons-en à mon histoire, tu veux, » le réprimanda presque Hannibal, mais Nigel eut juste un rire à travers le combiné. « Donc, je l'accompagne aussi un peu sur les scènes de crime. C'est mouvementé. Il a tué quelqu'un hier, un tueur en série, pour sauver la fille de ce dernier. » Hannibal ne pouvait pas dire à son frère qu'il avait joué un rôle dans cette situation, qu'il avait lui-même poussé cet événement à prendre une tournure divertissante. Mais Nigel savait que dès que Hannibal était quelque part, il bougeait des pions et regardait ce qu'il se passait. C'était sa principale distraction.

« Eh bien, » fit entendre Nigel, et sa voix sous-entendait qu'il trouvait cet élément intéressant et appréciable. « Comment il le vit ? » Ce qui signifiait : il est comme nous ?

« Perturbé. » Hannibal marqua une pause et réfléchit consciencieusement à ses mots. « C'est un ancien policier mais pourtant il a tiré 10 fois sur la victime. » Cela répondait à la question de son jumeau ; Will avait le potentiel, il ne restait qu'à le faire éclore. « Mais je l'aiderai à surmonter cette épreuve. »

Nigel ne put s'empêcher de rire assez fort. « Putain ça j'en doute pas. » Hannibal l'entendit tirer sur sa cigarette.

« Et toi, comment vas-tu Nigel ? »

Il y eut un silence. « J'essaye toujours d'oublier cette salope, » gronda Nigel.

Nigel venait de divorcer, et il digérait mal l'histoire, depuis quelques mois. Hannibal n'aimait pas cette situation ; il craignait que son frère sombre dans l'autodestruction. Nigel avait un passif avec les drogues ; il consommait encore des drogues récréatives, mais il avait passé les dépendances les plus problématiques. Hannibal vivait avec l'inquiétude qu'il y replonge. « Pas d'excès ? » demanda Hannibal sur un ton sérieux et concerné.

« Putain, Hanni, arrête de me gaver avec ça, ok ? » Nigel était agressif.

Hannibal se figea. En temps normal, Nigel l'aurait rassuré qu'il était clean et qu'il ne devait pas s'inquiéter. S'il réagissait sur la défensive et le rejetait, alors il y avait un souci. Hannibal prit une profonde inspiration. Il ne devait pas brusquer son frère sur ce terrain s'il ne voulait pas que Nigel le rejette et ne lui dise plus rien. La drogue rend agressif contre tous ceux qui s'y opposent ; elle prend petit à petit la place de tous les gens qui comptent. « Nigel, que dirais-tu de venir me voir ? » proposa Hannibal avec une voix neutre mais douce.

Le malfrat grogna un peu, et Hannibal savait qu'il écrasait sa cigarette. « J'ai un boulot, tu sais. »

« Nigel, tu es le patron, » lui rappela le psychiatre. L'excuse n'était pas valable. Nigel allait en trouver tout un tas, parce qu'il ne voudrait pas venir avec ses dépendances. Hannibal ne lui en laissa pas la chance. « J'ai envie de te voir, Nigel, ne m'oblige pas à venir te chercher. » Hannibal le prenait par les sentiments. Il n'était pas un manipulateur expert par hasard.

« Putain, Hanni, comme ça d'un coup t'as une envie irrépressible de me voir ? » Nigel soupira. « Il s'est passé un truc ? »

Hannibal réfléchit rapidement à une excuse. Il était content que Nigel n'ait pas compris son stratagème. En même temps, c'était normal, il avait déjà plusieurs fois promis à Nigel qu'il ne lui mentirait pas, et pourtant il le faisait parfois. Ça éclatait alors en une violente dispute, et ça finira par le faire, mais Hannibal n'en avait que faire. Ça en valait le coup, s'il s'agissait de sauver son frère.

« Je vais me faire opérer, ils ont détecté une tumeur dans ma cuisse, » puis il ajouta rapidement, avant que son frère fasse un arrêt cardiaque. « Bénigne, mais j'aimerais que tu sois là. »

« Quoi mais t'es sérieux merde ? Depuis quand pourquoi tu m'as rien dit ? » Hannibal pouvait dire que Nigel s'était levé, il criait d'une voix portante.

« Ce n'est pas grand-chose, ce sera vite retiré, » tenta-t-il de l'apaiser. Il s'en voulait tout de même de l'inquiéter.


Quand Nigel raccrocha, il était furieux, ses membres étaient tendus. Il regarda autour de lui et se sentit minable ; son appartement était un capharnaüm, jonché de déchets et sale. Il était sur la pente descendante et il en était plus que conscient. Il avait juste voulu prendre une pause, se laisser aller une semaine, arrêter le boulot, se détendre avec un peu d'héroïne. Mais les semaines s'étaient multipliées.

Cela ne lui ressemblait pas. Nigel était un battant, et il l'avait toujours été. Aucun obstacle ne l'arrêtait, s'il voulait quelque chose. Mais cette salope lui avait bouffé le cœur comme un charognard, et il gisait désormais dans sa propre merde. Maintenant, son frère avait un problème et il se sentait impuissant. Il se dit qu'il aurait dû partir chez son frère jumeau après le divorce, et ne pas rester seul.

Mais le mal était fait. L'héroïne avait gagné. Elle gagnait toujours, sur tout le monde. Elle s'infiltrait dans les veines puis dans le cerveau, jusqu'à rendre capable de vendre sa propre mère pour un fix.

Nigel s'alluma une cigarette et s'assit sur son lit défait. Ses jambes tremblaient. Il avait maigri. Il se dit que son frère saurait l'aider, Hannibal avait toujours des traitements magiques. Hannibal le prendrait dans ses bras et l'aiderait à quitter son addiction.

Ses pensées s'envolèrent quand l'aiguille pénétra sa veine décharnée.


La relation entre Hannibal et Will évoluait dans le sens que Hannibal lui donnait. Will, qui avait d'abord annoncé à Hannibal qu'il ne le trouvait pas intéressant, commençait pourtant à s'ouvrir et à faire confiance au médecin psychiatre. Ce dernier se débrouillait toujours pour que Will finisse par se tourner vers lui en cas de détresse.

Abigaïl, la fille orpheline dont le père avait été tué par Will, était un élément en faveur de leur relation. Hannibal jouait au bon samaritain avec elle, au père adoptif inquiet et concerné. Cela dit, il ne mentait pas tout à fait, il commençait à s'attacher à la jeune fille d'une certaine manière. Surtout depuis qu'il avait appris que cet oiseau blessé cachait en réalité une froide complicité dans les meurtres de son père la Pie-grièche.

Will était en train de franchir cette phase pendant laquelle il niait le plaisir qu'il avait pu ressentir à tuer – mais Hannibal le guidait efficacement vers les étapes suivantes, vers l'acceptation et la reconnaissance de la délectation.

Hannibal persévérait ; il voyait en Will la possibilité d'agrandir le duo qu'il constituait avec son frère, d'accueillir un tueur novice qu'ils pourraient former à leur image. Il n'avait pas encore pu confier à son frère ce dessein, mais il ne doutait pas vraiment que Nigel accueille le projet avec un certain plaisir. Hannibal ne rejetait cependant pas la possibilité que Nigel sorte ses griffes par jalousie également, et qu'il puisse se sentir insuffisant. Nigel était émotionnel. Mais Hannibal serait là pour le rassurer ; Nigel lui suffisait pour tous les aspects de sa vie, mais Hannibal ne refusait jamais d'augmenter sa sphère de plaisir.

Hannibal se rendit à l'aéroport pour aller chercher son frère jumeau, avec une certaine impatience. Il lui avait préparé une boite en verre avec un repas que Nigel pourrait manger dans la voiture sur le retour.

Quand Hannibal vit le visage identique au sien au milieu de la foule des passagers débarquant dans le hall, son cœur s'emplit d'une joie qu'il ne ressentait qu'en voyant Nigel. Ils ne dirent rien, mais s'enlacèrent avec force ; retrouver leurs odeurs et leurs peaux, c'était rentrer à la maison. Chacun soupira de plaisir avant qu'ils ne se lâchent, reculant pour se regarder en souriant de la même manière. Un miroir entre eux. Il n'y avait que quelques rides, des cheveux et un tatouage qui les différenciaient.

« Baby Hanni, » lança chaleureusement Nigel, et il ne put s'empêcher de glisser une main dans les cheveux de Hannibal pour le décoiffer. « Pourquoi cet air strict, » le provoqua-t-il.

Hannibal sourit, s'empêchant de lever les yeux au ciel face aux surnoms et aux gestes. Il n'était pas vraiment exaspéré, il aimait les manières de Nigel et sa voix taquine. « Nigel, s'il te plait, on me connait ici, » le gronda gentiment le psychiatre, remettant ses cheveux de la bonne manière.

Nigel avait maigri, Hannibal pouvait le dire. Ses traits de visage étaient tirés d'une manière fatiguée, et ses cernes et ses pommettes creusées par l'excès de drogue. Mais Hannibal ne dit rien, faisant comme si tout ça n'existait pas pour l'instant. Chaque chose en son temps.

Il aida son frère avec ses bagages, et ils se dirigèrent vers la voiture. A peine sortis de l'aéroport, Nigel alluma une cigarette, la fumant compulsivement en marchant. Ils parlèrent légèrement, et Nigel mangea le plat préparé sur le chemin qui menait à la maison de Hannibal. Il n'était pas naïf sur son contenu, Hannibal lui avait servit de la viande humaine une fois de plus. Mais il n'en avait jamais fait un problème, il n'était pas particulièrement pour ou contre, ce qui comptait, c'était que Hannibal l'ait cuisiné en son honneur, et alors Nigel avalait le précieux cadeau avec appétit et reconnaissance.


Une fois en sécurité dans la demeure du psychiatre cannibale, il était plus aisé de parler ouvertement qu'au téléphone. C'était un soulagement. Ils purent se raconter des choses secrètes et illégales. Hannibal raconta tout son projet à propos de Will Graham, raconta chaque événement avec les intentions et les manipulations qu'il y avait effectués. Nigel ne raconta cependant pas grand-chose de son travail ou de ses activités, et Hannibal savait que c'était parce qu'il n'avait plus été capable d'assurer quoi que ce soit étant donné la dépendance. Il avait su que c'était l'héroïne assez rapidement, d'abord en voyant Nigel, puis en le reniflant quand il l'avait serré dans ses bras.

« Et qu'est-ce que tu prévois de faire avec lui ? Le laisser sombrer dans une folie meurtrière avant de lui montrer ta vraie nature, puis le cuisiner proprement ? » demanda Nigel, tandis qu'ils étaient installés sous la tonnelle dans le jardin à l'arrière de la maison. Ensemble, ils s'installaient souvent à l'extérieur, pour que Nigel puisse fumer librement. Hannibal leur avait servi deux tasses de thé indien.

« Pas vraiment, » répondit Hannibal, cherchant les mots justes pour ne pas froisser Nigel. « D'abord, je me distrais, il est délectable de le voir courir après l'éventreur de Chesapeake, » commença-t-il. Hannibal étant lui-même l'éventreur, Nigel pouvait bien imaginer comme ça devait être amusant de regarder Will s'évertuer à le chercher alors qu'il se tenait à ses côtés quotidiennement. Nigel dirait même que ça devait être carrément jouissif. Un sentiment de puissance. « J'ai plusieurs plans, tu le sais bien, selon comment les choses évoluent. » Hannibal sourit doucement, avec une certaine chaleur et un réconfort, et il attrapa la main de Nigel.

Nigel fronça les sourcils. Il s'attendait à une révélation inattendue, à présent. « Crache le morceau, putain, » gronda Nigel, mais il serra les doigts de son frère en retour.

« Un de ces plans, mon préféré, » commença Hannibal avec une voix posée et articulée, « c'est de le pousser à nous découvrir et à nous comprendre. »

Nigel plissa le nez, fixant Hannibal. « Nous ? »

« En effet. » C'était une réponse ferme, qui n'appelait à aucun éclaircissement. Hannibal attendit que Nigel poursuive avec ses questionnements.

« Et une fois qu'il aura compris ? » demanda-t-il forcément. Visiblement, Hannibal ne comptait pas le manger, s'il était si prudent avec Nigel. Une boule étrange se cala dans les intestins du dealer de drogue, et il s'alluma une cigarette avec sa main libre.

« Nous pourrions le garder avec nous, » proposa prudemment Hannibal.

Nigel gronda, et il lâcha la main de son frère. La douleur irradia sa poitrine. « Qu'est-ce que tu me chantes putain, tu te défonces ou quoi ? On a pas besoin de lui entre nous, » l'agressa Nigel, tirant fort sur sa cigarette.

« Nigel. » La voix était toujours douce, et Hannibal tira cette fois Nigel par le poignet, se penchant vers lui et le fixant. Ils étaient assez proches pour que son souffle balaie le visage de son jumeau. « Tu es mon frère jumeau, et personne ne te remplacera, je sais que tu me comprends mieux que personne, et personne ne peut nous séparer, » il articula, et il finit par coller son front contre celui de son frère. Il sentait la douleur de Nigel et c'était insupportable. Sa main libre se posa sur la joue de son frère, et il la caressa de son pouce, avec une tendresse infinie. « Je t'aime plus que tout, tu le sais, n'ai pas peur. »

Nigel fixait son frère en retour, laissant la cigarette se consumer dans sa main, et appréciant chaque toucher de Hannibal sur lui. Une bulle se recréait autour d'eux lorsqu'ils étaient si proches, une bulle familière et primitive, celle dans laquelle ils avaient grandis. Nigel ferma les yeux et soupira de manière légèrement saccadée. « Ouais je sais, je te fais pas une putain de crise de jalousie, mais on a vraiment pas besoin d'un merdeux, » il se défendit.

« Bien sûr que nous n'en n'avons pas besoin, » confirma Hannibal, et il sourit avec tendresse quand Nigel rouvrit les yeux. C'était dur de soutenir un regard si proche. « Mais j'ai envie d'essayer, ça pourrait nous distraire tous les deux, il pourrait nous faire du bien, » proposa finalement Hannibal, et la manière dont ses lèvres se haussèrent d'un côté seulement, et la manière dont ses pupilles se dilatèrent, suggéraient quelque chose de plus.

Nigel soupira de nouveau, pour chasser la douleur et l'anxiété dans son corps. « Ouais, mais, putain, t'es casse-couille avec tes plans à la con, » il finit par dire, mais sa voix s'était calmée. Il capitulait, il faisait confiance à Hannibal. Quelques secondes passèrent, puis Nigel écrasa sa cigarette et décolla son visage de celui de son frère. Un voisin pouvait les voir. Après encore un petit temps, avec les mains de Hannibal toujours en train de le tenir, Nigel poussa sa main libre sur la cuisse de son petit frère, inclinant légèrement la tête sur le côté. « On pourrait déjà se faire du bien nous-mêmes, » et son sourire devint carnassier.

Hannibal sentit une chaleur se répandre dans son ventre. Lui et son frère pratiquaient toutes sortes d'activités en commun, et cela incluait la sexualité. Ca n'avait jamais été un problème, c'était même naturel depuis toujours, dans la continuité des choses. Depuis qu'ils s'étaient vus à l'aéroport, chacun avait ressenti cette tension électrique dans l'air, ce désir. Mais ils aimaient attendre, jouer avec ce feu en eux, jusqu'à ce qu'ils n'en puissent plus, et à ce moment, les choses devenaient explosives.

« A l'intérieur, » gronda Hannibal d'une voix affamée à présent, ses pupilles dilatées. Il lâcha Nigel et se leva pour se glisser dans la maison, suivi de très près par un jumeau excité et impulsif.


Ils se battaient souvent pour la domination, et c'était presque un jeu traditionnel instauré entre eux. A ce niveau-là, ils ne pouvaient concurrencer avec aucun autre partenaire. Leurs manières de s'attraper, de se mordre et de se griffer, entre des baisers affolés, leurs manières de se pousser, de se coincer l'un sous l'autre ou contre un mur ou n'importe quel meuble, tout cela était unique et parmi les choses les plus excitantes qu'ils pouvaient vivre.

En ce moment, Hannibal avait réussi à plaquer Nigel contre le dos du canapé, ayant coincé ses bras dans son dos, un genou enfoncé contre ses côtes. Ils étaient déjà nus et marqués de traces de dents et de salive, et leurs érections étaient épaisses et suintantes. Nigel grognait de plaisir alors que son frère lui mordillait l'oreille. Mais il n'avait pas dit son dernier mot.

Dès que Hannibal relâcha la pression et baissa la garde parce qu'il crut le jeu terminé, Nigel le poussa brutalement et le fit chuter au sol, se jetant immédiatement sur lui et s'asseyant sur son cul en attrapant ses cheveux à présent décoiffés et en tournant sa tête vers lui. Hannibal cria sous la douleur infligée à son cou, haletant. Mais il n'arrêta pas son frère, cela l'excitait terriblement. Ils étaient deux loups, deux tueurs au sang bouillant, avec une agressivité planante bien trop encombrante.

Finalement, Hannibal céda à la soumission. Il y en avait toujours un qui le faisait, celui qui en avait le plus envie au moment venu. Ni l'un ni l'autre n'était particulièrement dominant ou dominé quand ils avaient des relations sexuelles entre eux ; c'était tout aussi délicieux de pénétrer, d'entrer dans l'intimité de l'autre, que de se retrouver envahi par lui. C'était dans tous les cas un retour à ce qu'il avait de plus intime et primitif, et ils pouvaient y consacrer un temps impressionnant, alternant les positions et les cadences.

Nigel prépara Hannibal sans véritable tendresse, et Hannibal savait que c'était un moyen de le punir pour lui avait fait mal au cœur un peu plus tôt. Mais il prit Nigel comme Nigel le voulait, acceptant les doigts enduits de salive qui labouraient son intérieur, se laissant étirer avec un peu de douleur. Hannibal poussa son front contre le parquet, grognant doucement, à la fois de frustration et de plaisir.

Nigel prit Hannibal de façon purement animale ; il attrapa sa nuque avec ses dents et s'enfonça en lui sans demander son reste. Il enroula son bras musclé -dont l'intérieur du coude était bleui- autour de la gorge de Hannibal, le cambrant légèrement alors qu'il le baisait délicieusement. Leurs gémissements se mêlaient parfaitement, il devenait impossible d'identifier les sources.

Nigel suait et glissait contre le psychiatre, et Hannibal se sentait follement excité de sentir son double qui cognait sa prostate avec précision. Hannibal avait étudié l'anatomie, et ensemble ils avaient appris à toucher les meilleurs endroits chez l'un et chez l'autre. Hannibal aurait pu se caresser en même temps, ou Nigel aurait pu le masturber ; mais ça faisait partit de la punition silencieuse de ne pas le faire, et cette frustration ajoutait au plaisir.

Quand Nigel jouit en lui, il ouvrit la bouche dans un son blanc. Hannibal sentit le pénis pulser à l'intérieur, quelques vagues qui éjectaient la semence blanche et épaisse. Hannibal ferma les yeux, heureux et comblé. Ils étaient si proches de manière générale, si confondus l'un dans l'autre, que lorsque l'un avait un orgasme, l'autre le ressentait aussi fort, mentalement.

Hannibal savait très bien où est-ce qu'il allait jouir.