PROLOGUE


Le néon verdâtre clignotait dans l'angle du plafond. Des gouttes suintaient sur la surface du grand tube en verre dans lequel flottait une forme indistincte dont les soubresauts laissaient échapper des nuages de bulles. Des tuyaux gonflés serpentaient sur les tuiles en losanges luisantes. La rouille attaquait les rivets et les boulons des armoires en fer, des grosses lampes et des montants du lit d'examen. Une lueur jaunâtre filtrait à travers un soupirail en plexiglas recouvert d'une épaisse couche de crasse, comme si, dehors, le soleil se couchait.

Dans les couloirs déserts, les haut-parleurs étaient muets.

L'homme reprit conscience avec un grognement. Il souleva ses paupières encroûtées avec difficulté, passa sa langue gonflée sur ses lèvres craquelées pour les humecter. Tourna la tête de côté et réalisa qu'il était seul. Il tenta de changer de position pour soulager ses reins, mais y renonça rapidement. Il aurait aussi voulu se gratter la jambe, mais ce n'était pas possible, bien sûr. Un soupir résigné lui échappa.

Il profita du silence pour essayer de se rappeler de son nom et, après quelques minutes, y parvint. La suite était plus difficile. Les jours se confondaient et la date était toujours plus compliquée à calculer.

La démangeaison dans sa cuisse le dérangeait. Il se tortilla pour tenter de l'atteindre et cela fit dégringoler quelque chose du chariot trop proche dans un bruit de casserole. Il sursauta, le cœur battant à tout rompre.

Mais le laboratoire resta paisible.

Le dos inondé de sueur, le patient sanglé sur la table d'opération s'obligea à respirer lentement pour reprendre son calme. Il murmura son nom à mi-voix. Dans la cavité du masque, les syllabes sonnaient distordues, étranges. Les aiguilles de cuivre qui s'enfonçaient à l'arrière de son crâne rasé remuèrent légèrement avec les mouvements de sa mâchoire.

Il serra les poings, les relâcha. Fit jouer ses orteils en comptant à rebours. Enfin, son esprit fut suffisamment clair pour qu'il puisse se souvenir de son but – de ce qu'il avait déjà pu accomplir, de ce qu'il restait encore à faire, de la raison pour laquelle il était si important de se souvenir de son nom.

La douleur était revenue aussi, mais ce n'était pas grave. Cela voulait juste dire qu'il était encore vivant. Son cou était enflé par les multiples injections et il pouvait sentir, maintenant, les bouches froides des collecteurs collées sur son torse nu, le battement chaud du sang là où le tuyau était enfoncé dans sa jambe.

Sa magie pulsait sourdement en s'échappant de son corps. Il serra les dents, comme si cela pouvait ralentir le processus. Il savait bien que c'était inutile, mais il ne pouvait s'empêcher de vouloir résister – c'était comme un réflexe physique, un sursaut irrépressible.

Ce serait la fin – vraiment la fin – s'il abandonnait tout espoir de sortir un jour de cet endroit.

Il pouvait… il pouvait encore, il allait trouver une solution, il ne terminerait pas comme…

Les haut-parleurs dans les couloirs crachotèrent en s'éveillant. Les néons grésillèrent dans le couloir vide et, au loin, une grille coulissa en grinçant.

Il se raidit alors que la panique lui écrasait le cœur, galopait comme un cheval enragé dans son corps soudain recouvert d'une pellicule de sueur glacée.

Ils arrivaient.

Il lutta contre les restreintes, s'arqua, se débattit. Les sangles de cuir couinèrent mais ne bougèrent pas. Le chariot bousculé encore une fois tomba sur le côté et les instruments de métal s'éparpillèrent sur le sol mouillé. Dans un coin de la salle, le balai aux fibres rosâtres n'avait pas eu le temps de sécher.

Dans le plus grand tube, la créature s'agita et des bulles remontèrent à la surface. Une échine osseuse dont se détachait des lambeaux de peau apparut brièvement puis se renfonça dans le liquide jaune sirupeux.

Le bruit net et clair de la cassette s'enclencha dans les haut-parleurs, suivi du silence redouté dans lequel les pas qui remontaient le couloir se détachèrent nettement.

Puis la voix désincarnée du chanteur se répandit dans les couloirs.

- C'est un soldat, une clé dans le dos…

Tout devint noir derrière le masque, les sons s'étouffèrent. Puis la lueur verdâtre du laboratoire revint – et disparut à nouveau, pour revenir une seconde ou une éternité plus tard.

- C'est un soldat qui marche au pas…

L'homme cligna des cils pour essayer d'éclaircir sa vision. Sa transpiration lui dégoulinait dans les yeux et il ne pouvait pas l'essuyer. Ses bras meurtris par les efforts inutiles faits contre les sangles tremblaient convulsivement, à présent.

- Tourne la clé, tu verras comme il court…

La voix résonnait, mélancolique, douce, innocente.

Il sentit leur présence avant même de voir leurs masques se pencher sur lui, indistincts dans la buée moite qui recouvrait les verres de ses lunettes. Ils étaient trois. Ils étaient toujours trois. Le grand avec la respiration qui raclait dans les tuyaux de caoutchouc qui s'enroulaient sur ses épaules. Le petit avec ses doigts qui craquaient dans leurs gants de métal. Et le dernier, avec la face lisse à part pour la bouche grillagée, dont il avait cru au début qu'il s'agissait d'une femme à cause de la masse de cheveux qui s'échappait à l'arrière du masque – il s'était imaginé comme un idiot qu'elle serait peut-être sensible à ses charmes et qu'elle aurait peut-être pitié – et dont il avait vite compris qu'il s'agissait du chef.

- La clé tourne, il court, il court…

Dans sa tête, l'homme se mit à courir aussi – loin, le plus loin possible, comme un fou. Quelque part où il ne serait pas rattrapé, où il ne sentirait rien, où il serait sauvé. Dans la prairie verte, le toit biscornu d'une maison se détacha sur le ciel bleu et il entendit qu'on le hélait d'une voix claire. Il redoubla d'efforts, banda ses muscles malgré son épuisement, le cœur haletant. La barrière blanche était toute proche, il allait l'atteindre…

Sa main effleurait la peinture un peu écaillée de la petite porte lorsque la douleur déchira l'illusion et le ramena à la réalité. Il lui fallut quelque instants, les oreilles bourdonnantes, pour réaliser que c'était lui-même qu'il entendait crier, puis il fut entièrement présent, brisé, sur la table de métal dont dégouttait du sang, au fond du bunker, prisonnier de ce laboratoire de l'enfer.

- Tout va très bien se passer, Numéro 1075. Rappelez-vous que vous contribuez à la gloire de la Nation.

Le souffle putride du chirurgien balaya son cou trempé de sueur. Les yeux exorbités derrière les verres sales du masque, il vit la seringue se rapprocher, remplie du liquide noir qui leur volait leur essence, leur magie, leur identité. Son cœur tambourinait contre ses côtes et l'air froid du laboratoire était une étrange sensation sur la peau fiévreuse de sa poitrine ouverte.

Il n'avait pas la force de lutter et ses pensées s'effilochaient. Dans un brouillard de douleur et de désespoir, il s'accrocha à la dernière chose qui lui restait, humecta ses lèvres et articula avec difficulté.

- Remus Harry Lupin... Je m'appelle Remus Harry Lupin… Remus Harry Lupin… je m'appelle Remus… Harry… Lupin…

Puis la pointe de métal de la seringue s'enfonça dans l'organe palpitant offert sous le néon qui clignotait et il ne sut plus rien.


A SUIVRE...