Je marchais en direction du gymnase lorsque je l'ai vu. Il m'évitait depuis ce fameux soir où Victor Dashkov nous avait envoûté avec un charme de Luxure. J'avais essayé de le contacter, de le croiser pour en parler, je voulais savoir si ces images tourbillonnaient dans sa tête comme c'était le cas pour moi. Je souhaitais savoir si lui aussi avait le cœur qui battait la chamade en y repensant, en me regardant comme lorsque je le regardais. J'avais presque envie de me donner des gifles ! Je n'avais jamais été comme ça avec un garçon, jamais personne ne m'avait fait ressentir ce que j'ai ressentis ce soir-là, pressée dans ses bras !
Alors que je pensais qu'il allait passer près de moi en m'ignorant, il s'est arrêté et m'a dit brutalement :
-Rose... Il faut que tu ailles signaler ce qui s'est passé.
-Quoi ? Non ! Tu te ferais virer !
-Et ce serait légitime. J'ai abusé de toi.
-N'importe quoi, c'était pas si grave.
-Pas si grave ? Rose, j'ai sept ans de plus que toi. Dans dix ans ça ne signifiera peut-être plus rien mais toujours est-il que je suis un adulte et que toi... Eh bien tu n'es qu'une enfant.
J'ai eu l'impression de recevoir un coup en plein visage. Je n'étais qu'une enfant ? Je n'en avais pas l'impression, pas après avoir vécu toutes ces mésaventures avec Lissa... Comment pouvait-il dire ça ?! J'avais participé au sauvetage de la princesse, j'avais montré plus d'une fois à quel point je lui étais dévoué, bien plus que les autres Novices ! Que fallait-il que je fasse pour qu'on me prenne au sérieux ?
-Tu n'avais pas l'air de penser ça quand tu m'embrassais partout !
Typique Hathaway ! Je n'ai pas pu m'en empêcher... Il me traitait comme une enfant maintenant et pourtant, pendant toutes nos séances d'entrainements, il ne l'avait jamais fait ! Je savais bien que j'aurais dû dire ça, mais j'avais tellement envie de le gifler comme il venait de le faire pour moi. Malheureusement, ce n'était pas fini...
-Peu importe que tu décides de me dénoncer ou pas... Ce qui s'est passé ne se reproduira pas.
-Parce que tu es plus vieux que moi ? Parce que tu es mon mentor ?
-Non. Parce que je ne m'intéresse pas à toi de cette façon.
Voilà le coup fatal qui a brisé mon cœur en quelques mots... Je sentais les larmes me monter aux yeux et je luttais pour les retenir. Je tentais de déceler une quelconque émotion qui briserait son masque parfait de gardien mais il demeurait impassible. Rien dans ses yeux, rien nulle part !
-Ça ne s'est produit qu'à cause du charme. Tu comprends ?
J'avais tellement mal, je voulais crier, pleurer, mais surtout pas devant lui. Je ne voulais pas paraître plus pitoyable que je ne l'étais déjà alors j'ai haussé les épaules comme si ça m'était égal et j'ai simplement dit :
-D'accord.
Et alors que je pensais que c'était fini, que je pouvais m'en aller et enfin pleurer sur mon oreiller en tentant d'oublier le bonheur lumineux qui transperçait à travers le lien, il a asséné le véritable coup fatal :
-Adieux Rose.
-Pardon ?
Je me suis retourné pour lui faire face, ne comprenant rien à la situation. Il a répondu, toujours avec son masque agaçant de gardien sur le visage :
-Je pars. J'ai appris qu'Ivan Zeklos, mon ancienne charge était toujours vivante.
Je n'ai rien dit. Je me rappelais très bien de ce qu'il m'avait dit à propos de cet homme : « Ivan Zeklos... A été porté disparu, lorsque j'étais en congé. Mon collègue a été tué par des s, je suppose qu'Ivan aussi... »
-Je vois...
Je mourrais d'envie de lui poser des questions, mais tout ce que je retenais c'était qu'il nous laissait tomber. Il me laissait tomber alors qu'il s'était porté garant de ma formation et maintenant, mes espoirs de devenir la gardienne de Lissa s'envolaient... Et alors qu'il avait déjà brisé mon cœur, il le piétinait en s'attaquant à mon avenir même si je savais très bien que telles n'étaient pas ses intentions...
-Je t'ai déjà trouvé un excellent mentor, il fera de toi une excellente gar...
Il cessa de parler en croisant mon regard pour la seconde fois. Je lui jetais un regard froid et noir en tentant de lui transmettre toute ma haine et ma tristesse... Il ne pouvait pas être aussi insensible, pas alors que nous avions passé autant de temps ensemble... J'aurais même pu me contenter d'être son amie, mais je ne pouvais pas le perdre, je l'aimais malheureusement beaucoup trop et il était ma seule chance de devenir la gardienne de Lissa.
J'aurais voulu lui dire tellement de choses ce jour-là mais je lui ai tourné le dos sans un mot. Je suis seulement partit en puisant dans toutes mes forces pour ne pas me retourner.
Le soir-même, Dimitri Belikov prenait l'avion pour la Russie et moi je me morfondais sur mon lit en tentant d'étouffer mes pleurs. Lissa dormait profondément, elle avait bien tenté de me parler mais je l'avais tout simplement ignoré, je ne voulais voir personne ! L'ironie du sort... Au moment où je retrouvais ma liberté, je refusais toutes interactions sociales à cause d'une histoire de cœur brisé... Pathétique !
Le lendemain, cependant, j'ai pris mon courage à deux mains. Je me suis rendu au centre de détention de l'Académie et j'ai réussi à convaincre les gardiens que je voulais voir Victor à cause de ce qu'il avait fait à Lissa. Heureusement, l'un d'entre eux avait participé au sauvetage et m'avait vu subir la torture à travers le lien qui m'unissait à la princesse, ce qui a joué en ma faveur. J'ai donc descendu les marches pour trouver un homme en bonne santé, sans véritable trace de vieillesse et de faiblesse maladive. Il lisait tranquillement mais releva la tête en m'entendant. Il m'adressa un grand sourire et me dit :
-Rosemarie, quel plaisir de te voir !
-Arrêtez ça !
-De quoi parles-tu ma chère ?
-Vous le savez très bien ! Je veux que vous annuliez le sort que vous nous avez jeté à Dimitri et à moi !
-Il est brisé depuis longtemps.
-Vous mentez ! Je pense encore à lui, je... Je ressens encore quelque chose pour lui et ce n'est pas normal !
-Oh... Je vois. Il ne te l'a pas dit ? *Il esquissa un sourire amusé et ma colère grandit un peu plus* Ce charme est très puissant mais ne peut créer un sentiment aussi fort que l'amour, non... Il a seulement servi à ôter les barrières que vous vous mettiez, vous laissant vous aimer sans inhibition.
-Vous êtes un grand malade !
-Libre à toi de me croire ou pas. Toujours est-il que ce n'est pas le plus important.
-Non en effet, le plus important c'est que vous êtes derrière les barreaux, que Lissa est libre et que plus jamais vous ne poserez la main sur elle ! Vous allez pourrir en prison et...
Soudain, j'ai entendu un bruit. Je ne me suis pas méfié tout de suite et pourtant j'aurais dû...
